Allocution de Daniel Laforest, lauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 24 octobre 2011

Mesdames et messieurs de la Fondation Lionel-Groulx, mesdames et messieurs du jury, mesdames et messieurs des Éditions XYZ, chers amis...

Je veux vous dire tout de suite un immense merci pour l’appréciation et le support que vous démontrez aujourd’hui face à mon livre, face à mon petit « archipel » qui commence à faire son chemin. C’est un réel honneur pour moi de me trouver ici. Mais il faut que je vous confie quelque chose. J’ai côtoyé plusieurs récipiendaires de prix littéraires durant mes études, puis ensuite durant ma carrière universitaire encore jeune. Et j’ai souvent pensé : « Oh la la, si j’ai un jour la chance qu’un prix m’arrive, je me promets que je vais savoir recevoir ça avec panache, le menton bien haut, les cheveux au vent, etc. » Or aujourd’hui, je me rends compte que les choses ne sont pas si simples. Comprenez-moi bien : me trouver ici ce soir est un événement absolument heureux. Ça vous fait une journée, comme on dit. Mais l’humilité me regagne très vite en prenant conscience d’un certain nombre de choses. Il y a tout d’abord les noms et les livres des récipiendaires du prix Jean-Éthier Blais qui me précèdent. Des auteurs que j’ai lu pour la majorité, qui m’ont nourri, et dont je sais partager l’admiration avec beaucoup d’autres. Quand on prend connaissance de ces noms, l’envie nous vient presque de s’excuser de débarquer comme ça à l’improviste, au milieu leur aréopage. Au bout d’un moment toutefois, cette envie nous passe. En ce qui me concerne, je me suis fait une raison. Ce livre je l’avais écrit, et j’y avais cru. Alors tant mieux. Ayant laissé toute fausse modestie au vestiaire, je me croyais rasséréné ; je me croyais serein. J’ai alors été saisi par une seconde pensée. Les prix littéraires, quand on y songe, font courir un beau risque aux livres. Ce risque, c’est qu’on se souvienne d’eux… ce qui revient à dire que d’autres seront susceptibles de se demander un jour pourquoi on a bien voulu qu’il en soit ainsi. Face à cela, on a aucun contrôle. Et je le répète, c’est un risque heureux, bienvenu, grisant. Mais quel que soit le destin qui l’attend, un livre n’entre pas dans son propre avenir sans que ne s’évanouisse toute une partie du contexte spécifique qui l’a vu naître. Voilà donc ce ce que j’aimerais vous dire.

Vous connaissez sans doute l’histoire qui a inspiré le titre du livre. C’est une affaire qui remonte à Jacques Cartier. Celui-ci a connu dans ses voyages plusieurs périls et de nombreux découragements ; mais je pense qu’il n’a probablement vécu qu’un seul instant de véritable honte. Il s’est montré incapable de cacher son dépit à l’approche des premières côtes de l’estuaire du St-Laurent. On peut le lire dans ses Relations : c’était pour lui la terre de Caïn, c’est-à-dire le territoire automnal, aride, le pays mal connu, contrariant et revêche où devaient venir s’échouer les exilés du royaume des grandes conquêtes et de l’abondance. En septembre 2008, ma conjointe et moi avons déménagé en Alberta. C’est alors que j’ai su que je tenais le titre de mon livre. N’en déplaise à Cartier, et à Pierre Perrault, j’avais trouvé la véritable terre de Caïn. Celle-ci n’était plus dans l’allégorie de la naissance d’un peuple en Nouvelle-France. Mais elle n’était pas non plus dans un Ouest canadien supposé inhospitalier. À l’instar de ce que j’avais voulu montrer à travers le Jacques Cartier de Pierre Perrault –ou le Pierre Perrault de Jacques Cartier–, il se peut que nous ayons, en sommeil au fond de nous même, un seuil que nous feignons ne pas connaître, et dont la traversée, une fois consentie, est en mesure de nous révéler ce que signifie réellement rencontrer l’Autre. Pas une théorie ne peut nous y préparer. Et cela, c’est pour moi toute l’aventure de Pierre Perrault. Pierre Perrault n’a pas cherché la terre de Caïn pour y planter son drapeau. Cette terre, je pense qu’il en sentait comme le secret s’agiter en lui. Et sans doute a-t-il très vite compris ce que sa révélation allait faire subir au cénacle de la culture québécoise. Ce qui est beau, pour moi, c’est que l’hésitation ne lui est pas venue à l’esprit. Il y a des promontoires dont on peut bien redescendre si ça nous chante. Cependant le souvenir de ce qu’on y a vu ne s’estompe jamais. Parler des choses qui ne sont pas bonnes à entendre est un des gestes les plus créateurs que je connaisse. Écouter et enregitrer la parole de ceux qui le font mieux que personne est peut-être encore plus beau. Or on ne devient pas poète après avoir accompli cela. Il fallait l’être dès le départ pour y parvenir. Il fallait l’être, en quelque sorte, dans sa disposition d’esprit. Et c’est pour cette raison que Pierre Perrault est un des plus grands poètes de la culture d’ici.

La littérature du Québec m’apparaît de plus en plus comme une chose qu’il faut prendre à bras le corps, une chose qu’il faut flatter à rebrousse-poil, et dont il faut parfois même secouer les puces. Une partie des questions qu’on se doit de lui poser proviennent de l’extérieur, et les autres sont dans les interstices les plus insoupçonnés de ses Grands Récits. On a tout dit sur le cinéma de Perrault, et on continue de le faire ; on a dit une chose et son contraire sur ses allégeances politiques ; on a peut être beaucoup trop parlé de son rapport à la tradition folklorique, mais il est une chose qu’on à peine effleurée, et à laquelle je veux rendre hommage ici. Pierre Perrault n’avait sans doute qu’une véritable hantise : celle du consensus. À cause de cela il n’a jamais, pas une seconde, voulu donner une allure convenable aux formes du passé. Au contraire, il a consacré sa vie à vouloir mettre en valeur ce qui continue d’exister au présent, et dans la plupart des cas : ce qui existe malgré le présent. Voilà pourquoi son œuvre appartient désormais à l’avenir.

Une part importante de la valeur d’un livre est proportionnelle à l’expérience vive, c’est-à-dire concrète, quotidienne, qui en accompagne la rédaction. Et peut-être cela est-il encore plus vrai lorsque c’est la la première fois. Au final quand on se retrouve muni d’un texte achevé, c’est toujours une sorte de stupeur qui nous saisit. Non pas celle d’être parvenu à écrire. Cela, on se savait capable de le faire (malgré nos fréquentes plaintes afin de prouver le contraire, patiemment supportée par nos proches…). Non, la surprise dont je parle serait plutôt dans la prise de conscience, à vrai dire très émouvante, que cette chose que d’autres accueilleront comme un ouvrage de littérature, ou sur la littérature, dépasse désormais cette appellation pour nous. En ce qui me concerne, ce sont des moments magnifiques qui trouvent dans ce livre l’ordre selon lequel je chercherai désormais à me les remémorer. Les heures fébriles et les jours désordonnés qui appartiennent au temps de son écriture ne se réduiront pas à un simple humeur fuyante dans la mémoire. Ce livre a marqué pour moi le temps d’une saison splendide. Je le vois aujourd’hui, il a un petit peu contribué à m’apprendre à vivre. Et la plus belle des prises de conciences, c’est que malgré les clichés et les idées reçues sur le travail d’écriture, je ne suis pas une seule fois senti seul lors de sa rédaction. Je terminerai donc avec ce qui me tient le plus coeur. L’écriture de ce livre m’a fait rencontrer des gens formidables. Je veux aujourd’hui les saluer et les remercier pour leur amitié. Il ne se fait pas mieux.

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