Allocution de Dominique Garand, lauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 30 novembre 2005

Madame et Messieurs du conseil d’administration
Mesdames et Messieurs, membres du jury
Mon cher éditeur et sa non moins chère acolyte [1]
Madame Poirier
Chers parents et amis qui me faites le plaisir de votre présence

C’est avec une profonde humilité et un grand enthousiasme que j’accepte ce prix ! [2] En recevant la lettre de la Fondation, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une invitation à un lancement, un colloque ou quelque chose du genre. La surprise a été totale ! J’ai alors compris le sens des mystérieuses paroles que m’avait lancées Gilles Lapointe, croisé dans un ascenseur de l’UQAM : « Nous devons nous voir bientôt, Dominique ». Paroles dites sur un ton un peu grave qui tranchait avec l’habituelle politesse d’ascenseur. « — Mais biensûr, Gilles, fais-mois signe si tu veux qu’on casse la croûte un de ces quatre », ai-je répondu. Et lui de poursuivre, tout aussi mystérieux : « Nous parlerons de ton livre. Bientôt ! ». De quoi me rendre paranoïaque !

Mais pour revenir à la lettre, sa lecture augmentait ma surprise. À l’honneur du prix, écrivait-on, s’ajoutait l’octroi d’une bourse de 3 000 $, beau cadeau, en vérité, qui me permet maintenant de relaxer à l’approche de Temps des Fêtes (4 enfants !).

En deuxième page de la lettre, ma surprise décupla à la lecture du commentaire des membres du jury : en quelques lignes seulement, ils ont réussi à cerner le cœur de mon projet, d’une manière, je l’avoue, qui m’a profondément ému. J’étais d’autant plus touché que les individus formant ce jury sont des personnes envers lesquelles j’éprouve la plus grande estime, toutes sensibles, je le sais, au travail d’écriture.

Je me sens donc en bonne compagnie, en très bonne compagnie même, si l’on ajoute à ce que je viens de dire que tous les lauréats m’ayant précédé sont dignes de la plus haute considération.

Et que dire alors de Jean Éthier-Blais, de Lionel Groulx ? J’imagine que je viens de contracter une sorte de dette envers eux ! De toutes façons, c’était déjà fait et mon livre est là pour en témoigner. À l’égard de Groulx, je le rappelle, j’ai adopté la posture de Jacques Ferron qui nous permet d’échapper au climat quelque peu hystérique entourant la question de son héritage. Ferron a déclaré qu’il était devenu auteur en copiant du Groulx et que pour s’en défaire, il s’était mis à lui chercher des puces. L’irrévérence idéologique de Ferron est doublée d’un respect pour l’homme à qui on ne pourra jamais reprocher, en effet, d’avoir manqué de sincérité, de cohérence et du profond désir de voir une tradition culturelle vivante s’implanter au Québec. Ce dernier trait est aussi visible chez Éthier-Blais qui a choisi le Québec comme lieu d’élaboration de sa parole d’écrivain. Son exemple montre qu’être un écrivain québécois n’est pas une donnée naturelle ; on choisit d’en être et c’est ce qui donne à la tradition sa valeur toujours renouvelée.

Ces quelques considérations m’amènent au moment plus spécifiquement éditorial de mon petit laïus [3]. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’abuser de vos bonnes dispositions à mon égard. Seulement, je veux m’arrêter un instant sur un point mentionné dans l’appréciation des membres du jury. Lorsque ces derniers disent percevoir dans mon essai un travail d’écrivain, il me plaît de croire qu’ils entendent pas là désigner un aspect de ma démarche qui me tient particulièrement à cœur. Cet essai s’est transformé pour moi en aventure d’écriture à partir du moment où les questions que je soulevais, relatives à la littérature et à la culture québécoises, sont venues toucher mon propre corps et interpeller ma place dans le monde de manière très concrète, m’invitant ainsi à une forme d’engagement qui a entraîné la nécessité de moduler ma voix sur plusieurs registres et d’instaurer, entre elle et le lecteur que j’imaginais, un rapport plus sensible, plus direct. Je percevais l’espèce d’imposture qui peut entraîner, face à certains problèmes, le camouflage de soi derrière le paravent d’un discours du savoir qui prétend rendre compte du réel en négligeant le rôle qu’il joue lui-même dans la construction de ce réel.

Il en va ainsi, par exemple, de notre rapport à la tradition québécoise, qui n’est par un objet fixe et bien défini, empirique ou conceptuel, mais implique un investissement d’abord affectif, je dirais même libidinal (c’est du moins ce que je souhaite), avant que d’être idéologique ou militant. Si je revendique la tradition, c’est que j’y découvre une aire de jeu que l’on peut réinterpréter tout en s’inventant à partir d’elle. Une aire de jeu qui peut aussi devenir le lieu d’un partage, d’un échange, que ce soit sur le monde de la complicité ou de la polémique. De fait, la dimension polémique de mon livre, que l’on a aussi relevée, n’a pas d’autre but que d’interpeller les personnes par-delà les concepts.

C’est donc cette exigence qui m’a amené à inscrire au sein du discours universitaire quelques ruptures de ton qui ont pour effet de rappeler la présence, dans les plis du discours, d’un corps et d’une mémoire spécifiques. Ce qu’on appelle le style, dans ce cas-ci, correspond à la mise en forme d’une écoute de ce qui se trame derrière une question, et aussi l’élaboration méditée d’une attitude permettant de l’affronter avec le maximum de justesse et de liberté.

J’ai ressenti comme une forme de transgression excitante, non seulement le fait de revendiquer un « je » et d’élaborer une posture fictionnelle, mais de le faire à l’intérieur même d’un discours qui prétendait répondre par ailleurs aux plus hautes exigences de rigueur. L’expérimentation de ces variations, de cette hybridité, m’a donné de l’air et c’est à partir de là que m’est apparu le sens d’offrir au monde cet effort de pensée.

Je craignais qu’une telle dialectique entre le discours et la parole ne soit pas entendue. Mon bonheur a donc été grand à la lecture du commentaire qu’accompagnait l’annonce du prix, de constater qu’au moins quelques lecteurs s’y étaient montrés sensibles.

J’ai dis que je n’abuserais pas de votre sollicitude, je vais donc terminer cette allocution. Il serait sans doute de bon ton de vous laisser avec une phrase de Saint Augustin [4] mais je ne dispose d’aucune à portée de main, qui serait bien adaptée à mon sujet [5]. Acceptez donc deux axiomes de Jacques Ferron, tout aussi profonds à mon sens. Le premier :

La vie est une foi.
Sainte-Agathe existe.
La réalité se dissimule derrière la réalité.

Le second, qui traduit probablement votre état d’esprit actuel [6] :

Le verbe s’est fait chair (on manque de viande).

Je vous remercie !

Notes

[1Il s’agit de la compagne même de l’auteur qui s’est retrouvée depuis peu directrice littéraire par intérim chez Hurtubise, en remplacement de Jacques Allard.

[2Allusion au discours d’André Boisclair lors de son élection comme chef du Parti Québécois deux semaines plus tôt.

[3Selon le Petit Larousse, il y aurait là contradiction dans les termes, un laïus étant un « discours long et verbeux ». Dieu m’en préserve ! Le Multidictionnaire de Marie-Éva Villers, heureusement, en fait l’équivalent d’un discours tout court.

[4Allusion à la lecture, à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, par Gérard Depardieu, de textes d’Augustin quelques jours auparavant, événement très médiatisé.

[5Après mon discours, Hélène Pelletier-Baillargeon m’a suggéré celle-ci qui, selon elle, aurait convenu : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé ».

[6Il est autour de 17 h 45 au moment où je dis ces mots et le buffet attend…

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