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Allocution de Jacinthe Martel, présidente du jury, 1er novembre 2016

Je tiens d’abord à remercier M. Jaques Girard, président de la Fondation Lionel-Groulx, qui nous accueille ce soir dans ces lieux, et en particulier M. Pierre Graveline, son directeur général, qui m’a confié le mandat de constituer et de présider le jury du prix Jean-Éthier Blais. C’est avec grand plaisir que j’ai accepté de tenir ce rôle, notamment parce que j’avais l’honneur de succéder à Pierre Nepveu.

Ce prix, conformément aux vœux de son créateur, le professeur, critique et écrivain Jean Éthier-Blais, est remis chaque année « à l’auteur du meilleur livre de critique littéraire » écrit en français, « paru au Québec pendant l’année », et qui porte selon ses vœux sur « la littérature canadienne-française ». Pour Jean Éthier-Blais, la critique littéraire est ici entendue au sens large (ce qui n’est pas sans me réjouir) puisqu’elle inclut, outre des études et des essais proprement dits, des éditions critiques ainsi que des biographies. L’œuvre primée doit en outre porter sur un écrivain, une œuvre ou un courant littéraire. Une douzaine d’ouvrages publiés en 2015 ont ainsi été soumis par leurs éditeurs à la Fondation et au jury.

Avant d’aller plus loin, je tiens à remercier très chaleureusement mes collègues qui, en leur qualité de spécialistes de la littérature québécoise, ont fort généreusement accepté de faire partie du jury et de lire, de manière aussi attentive que pertinente, chacun de ces ouvrages. Il s’agit de Marilyn Randall, professeure au Département d’études françaises de l’Université Western Ontario, qui n’a malheureusement pas pu se joindre à nous ce soir, ainsi que de Pascal Brissette, professeur et directeur du Département de langue et littérature françaises de l’Université McGill, qui dirige le Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises. Nos échanges, placés sous le signe de la rigueur et de l’intégrité, ont conduit à une décision unanime qui consiste à décerner le prix, ex æquo, aux auteurs de deux biographies d’une qualité remarquable ; il s’agit de Michel Biron, pour De Saint-Denys Garneau, publié chez Boréal, et de Richard Foisy, pour Un poète et son double : Jean Narrache – Émile Coderre publié à l’Hexagone. Michel Biron est professeur au Département de langue et littérature françaises de l’Université Mc Gill ; Richard Foisy, chercheur indépendant en littérature et en histoire de l’art, dirige le Centre de recherche sur l’atelier de L’Arche et son époque. Avant d’aborder rapidement les deux ouvrages, dont il serait impossible ici de proposer une critique exhaustive tant ces deux biographies sont riches et imposantes, je tiens d’ores et déjà, au nom des membres du jury, à féliciter Michel Biron et Richard Foisy.

Selon le dictionnaire Littré, la biographie est une « sorte d’histoire qui a pour objet la vie d’une personne » ; établir la biographie d’Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943) et d’Émile Coderre (alias Jean Narrache, 1893-1970) a consisté non seulement à proposer la chronologie des événements qui ont jalonné leurs parcours respectifs, mais également à retracer, avec beaucoup de rigueur, de sensibilité et d’audace, la vie de ces poètes en la situant dans son contexte familial, littéraire et social. Les biographes qui, comme le révèle Michel Biron, éprouvent une réelle « amitié » pour leur sujet, sont donc beaucoup plus que de simples « chercheurs de puces littéraires », selon la définition proposée par Coderre lui-même (p. 13).

Il s’agissait donc pour les deux biographes de relever un réel défi. En effet, que dire d’un homme qui, somme toute, n’a pas vécu ? Ou comment rendre compte du « génie populaire » (p.191) d’un poète ? À une vie étroitement liée à la poésie, mais d’une « singulière pauvreté » (p.11), aux états d’âme d’un être tourmenté et au « désœuvrement quotidien » (p.229) propres à Garneau répond comme en écho la douleur de « l’ouvrier poète » (p. 212) qui, conscient des enjeux liés à la survie des chômeurs et des déshérités, a occupé la scène urbaine non seulement par des séries de conférences publiques mais également par ses émissions radiophoniques.

Or le travail de Michel Biron, qui a reposé sur sa connaissance approfondie des écrits du poète, mais aussi sur l’exploitation minutieuse des inédits, de la correspondance et des documents confinés dans les archives, met au jour un Garneau souvent étonnant. La finesse du point de vue, de même que la clarté du propos et l’élégance du style du biographe contribuent au réel plaisir que procure la lecture de ce portrait extrêmement attentif de Garneau. Établir la biographie de Coderre, surtout connu des spécialistes et dont l’œuvre se situe pour ainsi dire en marge de l’histoire littéraire, a sans doute exigé beaucoup de détermination de la part de Richard Foisy. Malgré la diversité de la production du poète et l’abondance des sources documentaires et archivistiques, Richard Foisy propose un récit précis et éclairant, dont la lecture est fort stimulante, et qui rend compte d’une vie dont on soupçonnait à peine la complexité.

En proposant les premières « véritables biographies » (p. 11) de Garneau et de Coderre, ces deux récits de vie donnent pour ainsi dire accès à l’histoire culturelle et sociale d’une époque ; Garneau et Coderre ont aussi en commun le fait qu’ils ont tous deux été marqués par un fort sentiment d’échec qui a laissé, quoique de manières différentes, diverses traces dans leur vie et dans leur œuvre.

Figure mythique, personnage exceptionnel, Garneau, qui note dans un de ses cahiers (p. 321) le « malaise » qu’il éprouve « parmi les humains », est l’auteur d’un seul recueil qui marquera la littérature québécoise ; cependant, hanté par l’idée qu’il puisse être une « imposture » (p.325), le poète retirera Regards et jeux dans l’espace de la circulation peu de temps après sa parution et il brûlera un à un des centaines d’invendus dans le sous-sol de la maison familiale.

La vie de Garneau, qui porte l’empreinte de la solitude et du silence, est bien entendu très éloignée de celle de Coderre, ce « travailleur acharné » (p.152), ce « poète des gueux » (p. 213), dont l’œuvre et la langue s’ancrent sur le quotidien de l’homme ordinaire et dont la vie intime, publique et professionnelle a toujours été inscrite sous le signe de l’engagement. Les six mille exemplaires de Quand j’parle tout seul, vendus entre 1932 et 1936, témoignent largement du succès que connaîtra Coderre.

L’important travail documentaire et la recherche minutieuse effectués dans de nombreux fonds d’archives ont permis, à la fois pour Coderre, qui a lui-même classé ses « paperasses » (p. 371), et pour Garneau, mais selon des visées différentes, de mettre au jour des pans entiers de leur vie, de leur œuvre et de leurs amitiés littéraires qui, jusqu’ici, étaient restés dans l’ombre. C’est là sans doute l’un des principaux apports de ces travaux qui relèvent certainement de la critique littéraire et qui constituent également un véritable éloge de l’archive qui méritait d’être souligné.

Ces deux biographies sont en quelque sorte complémentaires puisqu’elles éclairent la situation du poète dans la première moitié du XXe siècle ; leur juxtaposition nous semble enrichir la lecture de chacune d’elles et ce tant par les contrastes que par les similitudes qu’elles mettent au jour. C’est pour toutes ces raisons que nous avons voulu que le prix soit accordé ex aequo à Michel Biron et à Richard Foisy. C’est aussi parce que la démarche érudite des deux biographes, qui repose sur des lectures très fines et très attentives des documents, des faits et des œuvres, contribue à mettre en valeur le genre même de la biographie littéraire qui, s’il avait pour ainsi dire perdu de sa superbe au début du XXe siècle, retrouve depuis quelques années ses lettres de noblesse. Les deux biographies de Garneau et Coderre s’inscrivent en effet dans ce sillage.

« Chaque génération, depuis 1760, a dû mériter de rester française. Celle d’aujourd’hui ni celle de demain ne le resteront à un moindre prix. »
Lionel Groulx, 1952.
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