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Allocution de Joseph Yvon Thériault, lauréat du prix Jean-Ethier Blais, 27 octobre 2014

Mon livre, Évangéline : contes d’Amérique, commence par une citation de Pamphile Lemay qui présente ses Essais poétiques en 1864 dans lesquels figurent en première place la traduction du poème Evangeline : a tale of Acadie, du poète américain Henry Wadsworth Longfellow. La citation se lit de la manière suivante : « Évangéline, voilà surtout l’ouvrage avec lequel je me présente devant le monde littéraire ».

Dans une biographie récente qui tente de réhabiliter Longfellow dans le panthéon de la grande littérature américaine, Longfellow Redux, le critique littéraire Critstoph Irmscher consacre une large section à la traduction libre de Lemay. Il n’est pas loin de considérer celle-ci comme un cas d’école d’usurpation d’une œuvre littéraire. Lemay ne le considérait pas ainsi lui qui avait joyeusement envoyé sa traduction libre à Longfellow insistant auprès du célèbre écrivain sur l’adaptation nationale qu’il avait fait subir au poème en le transportant dans « son cher Canada ».

Tout cela pose la question, à qui appartient une œuvre ? Quand usurpe-t-on l’œuvre d’un auteur ? Est-on soit même un usurpateur ? Ces questions je me les posais déjà dans l’introduction à mon livre. Je me les pose encore davantage depuis que l’on m’a annoncé que l’on me décernait ce prix.

Suis-je un usurpateur ? Ai-je berné le jury ? Le Prix Jean-Ethier Blais vise, selon l’énoncé de mission que le jury a reçu, à récompenser « l’auteur de la meilleure œuvre de critique littéraire écrite en français, publiée au Québec l’année précédente, et portant sur un aspect, un écrivain ou une œuvre de la littérature québécoise de langue française ». Or, il s’avère que je ne suis pas littéraire ou critique littéraire (je croyais avoir fait un travail de sociologue sur la mémoire) et que l’œuvre littéraire sur laquelle j’ai travaillé était de la plume d’un poète américain (états-unien), le plus populaire des poètes américains de la deuxième partie du XIXe siècle.

Il est vrai que j’avais quelque peu brouillé les pistes, en intitulant mon ouvrage Évangéline : contes d’Amérique. Un collègue sociologue à qui j’annonçais la parution imminente de l’ouvrage m’avait d’ailleurs dit : « Es-tu certain du titre ? On croira que c’est un ouvrage littéraire ». J’avais effectivement un peu brouillé les pistes, non pas pour en faire un ouvrage littéraire, mais pour inscrire dans le titre un présupposé théorique, présupposé selon lequel une société se construit dans le mélange d’un récit, d’une narration et d’une factualité historique. Je n’avais pas voulu trancher entre les deux, ni établir clairement la ligne de démarcation, d’où le maintien dans le titre de l’expression contes et, dans l’écriture, d’un style narratif.

J’avais aussi brouillé les pistes de l’appartenance géographique de l’œuvre. « Évangéline l’Américaine », « Évangéline l’Acadienne », « Évangéline la Cadjinne », « Évangéline la postmoderne », voilà les quatre grandes sections de l’ouvrage. Il est vrai qu’il n’y a pas de grandes sections sur « Évangéline la Québécoise ». Mais l’Acadie, a déjà dit Lionel Groulx (à qui il faut bien rendre hommage ce soir dans ce lieu), est une province du Canada français dont les habitants sont à la fois des frères et des cousins du peuple canadien-français (Groulx marchait toujours sur des œufs en essayant d’inclure les Acadiens dans le Canada français, tout en ne les froissant pas dans leur prétention à être une nationalité distincte).

Mais un long chapitre de l’ouvrage traite de la réception canadienne-française (québécoise) du poème. C’est la traduction de Pamphile Lemay d’Évangéline, le pastiche de Napoléon Bourassa, Jacques et Marie, l’ouvrage historique d’Henri Raymond Casgrain, Un pèlerinage aux pays d’Évangéline, qui ont fait connaître Évangéline aux Acadiens. Pour ces derniers Évangéline fut une œuvre plus canadienne-française qu’américaine, c’est par sa traduction canadienne-française que les Acadiens comprirent qu’Évangéline, à l’encontre du poème initial de Longfellow qui chantait l’effacement de l’héroïne dans la grande république américaine, qu’Évangéline donc n’avait pas bien été reçue aux États-Unis, qu’elle a voulu revenir dans sa patrie. Il n’avait fallu pour les Acadiens finalement que de changer le nom de la patrie perdue en Acadie, au lieu de Canada.

Ce poème a aussi marqué l’imaginaire québécois, Évangéline est fondatrice dans l’imaginaire de l’idéologie de la conservation au Québec : « Prenez garde ! Voilà l’histoire de ce qui pourrait nous arriver » disait-on, en pointant Évangéline et la déportation immédiatement après les révoltes de 1837-1838. Encore aujourd’hui Évangéline a une puissance évocatrice. La chanson de Michel Conte étroitement inspirée du poème de Longfellow, interprétée par Annie Blanchard fut consacrée chanson de l’année au Québec aussi récemment qu’en 2006.

En fait, vous l’aurez compris, je suis très fier et doublement content d’avoir ainsi berné un jury aussi éminent. Reconnaître mon travail de sociologue comme une œuvre littéraire et reconnaître Évangéline, et par ricochet l’Acadie, comme faisant partie du paysage littéraire québécois.

***

Cela étant réglé, un autre doute s’est éveillé dans mon esprit. C’est peut-être finalement le jury qui m’a berné en me donnant un prix sous de faux auspices.

En brouillant les frontières entre histoire, sociologie et littérature, en faisant d’Évangéline une œuvre américaine, cadienne, cadjinne, cosmopolite et maintenant québécoise ; en définissant l’œuvre non pas par son auteur, mais aussi par une réception continuellement changeante à travers le temps, n’ai-je pas ouvert la porte à ce que le jury couronne finalement un ouvrage qui exalterait la marge, l’errance, la fluidité, le déracinement, le transculturel. Une écriture de partout et de nulle part, un peu à la manière des dernières strophes de l’Évangéline de Michel Conte (je vais les citer—je ne les chanterai pas) : Évangéline : Ton nom c’est plus que l’Acadie/Plus que l’espoir d’une patrie/Ton nom dépasse les frontières/Ton nom c’est le nom de tous ceux/Qui, malgré qu’ils soient malheureux/Croient en l’Amour et qui espèrent.

Bref, aurai-je été primé pour un ouvrage postmoderne, alors que j’ai voulu faire quelque chose tout à l’opposé de cela. J’ai voulu montrer en effet que derrière la volatilité des choses, la mouvance des récits, la pluralité des interprétations, la liquidité du monde, qu’il se cachait des intentions humaines qui donnaient sens à cette pluralité, des intentions qui fabriquaient avec les récits quelque chose que l’on appelle des sociétés, du solide quoi. C’est pourquoi je me suis limité dans l’interprétation des suites au poème Évangéline au lieu où Évangéline a participé à construire des imaginaires sociétaux : le récit américain, la minorité nationale acadienne, l’ethnie cadjinne. Ce que j’ai nommé, l’Évangéline bâtisseuse de sociétés.

Il y avait là, pour moi, des sujets historiques, une subjectivité qui, à partir de la fragilité et de la pluralité, réalisait une synthèse qui redonnait consistance au monde, je devrais dire des synthèses successives. Ce livre se veut la démonstration que l’infinie diversité n’est pas un empêchement à « faire société », mais bien son matériel premier. Il est aussi un plaidoyer pour que nous continuions à nous raconter des histoires de manière à donner sens à notre existence. Sans récits, sans narrations, il n’y a pas de mise en sens de notre expérience, il n’y a pas de société, et sans société nous sommes inexorablement soumis à des forces que nous ne contrôlons pas.

***

Je ne pense évidemment pas que le jury m’ait berné. Je voudrais d’ailleurs en terminant le remercier vivement. Un prix c’est comme un récit, il ne se comprend pas comme cela tout d’un bloc, il n’y a pas un code tout prêt pour le déchiffrer, il s’inscrit dans une trame dont il faut retracer la genèse et suivre sa trace pour comprendre son sens. Que ce soit pour un prix comme pour une société, c’est toujours un grand défi, pour nous, modernes, de s’inscrire dans une trace.

Le prix qui m’est décerné ce soir ne peut pas être dissocié de celui dont la Fondation qui l’octroie porte le nom, Lionel Groulx. Ce dernier, avec les outils et le langage de son époque demeure le grand historien de l’Amérique française. Il nous apprit à y voir une œuvre de civilisation. Jean-Ethier Blais, dont le prix porte le nom, est né, comme moi, dans une province hors Québec du Canada français, il avait un amour fou pour la littérature québécoise.

En me donnant ce prix, vous m’avez aussi inscrit dans la lignée d’auteurs et de littéraires québécois prestigieux qui l’ont déjà reçu : François Ricard, Yvon Rivard, Martine Emmanuelle-Lapointe, Gilles Marcotte, Pierre Nepveu, etc.

En me donnant ce prix, vous avez aussi installé Évangéline dans le panthéon des œuvres littéraires québécoises en compagnie des œuvres déjà reconnues par les prix antérieurs, notamment celles des Ducharme, Laferrière, Groulx, Ferron, Miron, Perrault, Aquin Vadeboncoeur.

J’en suis flatté et je vous remercie de m’avoir inscrit dans ces lignées.

« Libérez toutes les formes de beauté en puissance dans le génie natal, libérez les poèmes qui attendent l’heure de naître, afin qu’un jour prochain, dans ce petit pays redevenu libre et beau, un peuple sente, à en pleurer d’émotion, la joie et la grandeur de vivre. »
Lionel Groulx, 12 février 1936.
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