Allocution de Manon Auger, lauréate du prix Jean-Éthier-Blais, 25 octobre 2018

Chers membres du jury,
Chers administrateurs de la Fondation Lionel-Groulx,
Chers invités,

Permettez-moi d’abord de vous adresser mes plus sincères remerciements pour l’honneur que vous me faites. Je ne saurais vous dire à quel point le fait d’être la lauréate d’un prix aussi important, d’ailleurs déjà obtenu par des gens que j’admire et estime, me comble et me touche. En effet, cela constitue pour moi une sorte de grand rêve devenu réalité, la récompense de nombreuses années de travail heureusement rythmées par ma passion pour la littérature québécoise, dont, me semble-t-il, je ne finirai jamais d’explorer les chemins balisés comme les sentiers étroits, d’admirer les grandeurs tout comme les zones d’ombre.

D’ailleurs, à l’origine de ce projet qui a pris d’abord la forme de la thèse puis celle du livre, se trouvait la simple envie de découvrir et de lire les journaux intimes publiés au Québec depuis le début de son histoire. Il me semblait qu’il y avait là un territoire quasi vierge, qu’il serait d’autant plus intéressant d’explorer, même si je risquais de me heurter à un corpus protéiforme et d’inégale valeur. Cependant, à mesure que je lisais en parallèle journaux québécois et théories sur le journal, non seulement mon corpus prenait des proportions insoupçonnées, mais je me rendais compte que la théorie elle-même ne convenait pas du tout pour en parler. Car si, d’un côté, je constatais un intérêt grandissant de la critique et du monde de l’édition pour ce type d’écrits depuis les années 1980, il me semblait, de l’autre, que le discours sur le journal, lui, demeurait essentiellement négatif et, pour tout dire, lesté de préjugés qui ne rendaient au fond service à personne, surtout pas aux textes ni à leurs auteurs. Le plus surprenant, du reste, est que ces préjugés étaient souvent partagés autant par ceux-là mêmes qui s’adonnaient à la pratique du journal que par les critiques qui s’y intéressaient. Dès lors, pour pouvoir parler de ce genre dans sa spécificité québécoise, j’ai dû me résoudre à faire en tout premier lieu un travail considérable de re-théorisation, et le grand défi a toujours été pour moi de faire cohabiter ces deux dimensions, le théorique et l’empirique, au sein du livre. J’ose croire que la reconnaissance que j’obtiens ce soir est le signe que j’y ai réussi.

Car il me faut dire qu’en même temps que je tentais de réfuter les arguments contre le journal je découvrais aussi des voix qui me demandaient de raconter leur histoire. Je pense ici au jeune Lionel Groulx, par exemple, qui, avant d’être l’intellectuel célèbre et célébré que nous connaissons, a tenu un journal dans lequel il cherche ardemment à confirmer, voire à conformer sa vocation religieuse. Je pense aussi aux rares voix de femmes, comme celles d’Henriette Dessaulles ou de Joséphine Marchand, qui semblent constituer des exceptions au cœur d’un corpus presque exclusivement masculin. Je pense, finalement, à des voix plus discordantes, comme celles de Jean-Pierre Guay ou d’André Major, tous deux ayant sciemment choisi la forme du journal afin de se déprendre d’une certaine aliénation venue de leur fréquentation du milieu littéraire. Si l’espace n’a pas suffi pour toutes les faire entendre, ces voix, j’espère avoir donné des clés pour mieux les écouter, pour mieux lire les textes et mieux apprécier le genre. Qu’on me comprenne bien : je ne crois pas m’être toujours penchée sur des œuvres littéraires de premier ordre ; je pense toutefois que les journaux appellent une lecture différente de ce à quoi nous sommes habitués, une lecture qui doit savoir conjuguer le biographique, l’historique et le littéraire. Je pense aussi que le soupçon d’illégitimité qui pèse si fortement sur le genre a lui-même beaucoup de choses à nous dire, mais qu’il faut dépasser ce soupçon pour accéder à la beauté des textes et entendre leur musique particulière. Béatrice Didier, une des plus grandes spécialistes du journal que je cite abondamment – même si c’est parfois pour prendre le contrepied de ses propos –, affirme d’ailleurs que « pour aimer les journaux intimes, il faut être curieux de l’écriture en train de se faire » – et surtout pas, ajouterais-je avec un sourire en coin, curieux de l’intimité des autres. Parce que ce n’est pas tant une attention à soi qui, en règle générale, porte les œuvres diaristiques, ni même un désir de se dévoiler, mais une attention aux mots, à l’instant, au présent de l’écriture et aux difficultés mêmes d’une transposition écrite de soi, du monde et des événements, toutes choses qui, si elles ne se font pas sans maladresses, n’en constituent pas moins une richesse extraordinaire sur le plan littéraire. C’est aussi cette richesse que je voulais donner à voir.

En terminant, qu’on me permette d’exprimer également ma gratitude à mon directeur de thèse, Robert Dion, puis à toute l’équipe des Presses de l’Université de Montréal : Patrick Poirier, directeur général des PUM, Martine-Emmanuelle Lapointe, directrice de la collection « Nouvelles Études québécoises », Jade Boivin et Sylvie Brousseau, avec qui j’ai travaillé de près. Sur un plan plus personnel, j’aimerais remercier ma mère, présence discrète, mais qui m’a offert, tout au long de mes nombreuses années d’étude, un soutien moral indéfectible ; puis finalement mon conjoint, Bastien Lecigne, qui me soutient dans mes projets intellectuels depuis de nombreuses années. La suite de cette aventure théorique devrait d’ailleurs prendre la forme d’une anthologie des journaux québécois. La remise du prix ce soir constitue un encouragement bienvenu pour ce nouveau projet, la garantie que les voix qui y seront à l’honneur sauront trouver des lecteurs attentifs.

Merci encore, à tous, humblement et sincèrement.

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