Allocution de Marie-Frédérique Desbiens, lauréate du prix Jean-Éthier-Blais, 23 octobre 2019

Cher président,
Chers administrateurs et chères administratrices de la Fondation Lionel-Groulx,
Chers et chère membres du jury,
Très chers et chères invité·e·s,

C’est à la fois avec un immense bonheur et une humilité sincère que je reçois le prix Jean-Éthier-Blais édition 2019. Voir mon nom figurer sur la liste des 28 prestigieux et prestigieuses récipiendaires qui se sont mérité·e·s cette distinction au fil des ans me remplit d’une fierté jusque-là inconnue, et je ne saurais vous en être plus reconnaissante. Des ouvrages de ces essayistes vaillant·e·s se dégage, me semble-t-il, une volonté commune de poser un regard neuf sur notre littérature ; une volonté, pour reprendre les mots de Daniel Laforest, lauréat de 2010, de « flatter à rebrousse-poil, de secouer les puces de la littérature du Québec », car « une partie des questions qu’on se doit de lui poser proviennent de l’extérieur, et les autres sont dans les interstices les plus insoupçonnés de ses Grands Récits [1] ». Ce désir de renouvellement et d’approfondissement, cette nécessité de faire résonner les voix souterraines, se trouvent également à l’origine de la relecture du XIXe siècle que j’ai, en réalité, entreprise il y a plus de 20 ans.

Mon ouvrage représente l’aboutissement d’un processus long – mais ô combien enrichissant – qui a débuté à la fin des années 90, alors que, jeune bachelière enthousiaste, je découvrais cette époque encore méconnue et mal-aimée de notre histoire littéraire. Cette découverte, je la dois à Marie-Andrée Beaudet, qui est ensuite devenue ma directrice de mémoire et de thèse – plus que cela, une mentore – et qui m’a soutenue tout au long du parcours jusqu’à aujourd’hui. Les mots sont faibles pour exprimer la gratitude que je lui voue. Pour être plus précise, ce sont les dernières lettres de François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier, patriote condamné au gibet en 1839, qui ont véritablement fait naître ma vocation. Je crois que je n’ai jamais été plus touchée par l’humanité et la puissance d’un texte, dans lequel un homme « ordinaire » parvient à s’ériger en martyr et en héros national pour la postérité :

Quand dans de longues années on répétera mon nom (si l’on m’en trouve digne) parmi ceux des martyres pour la liberté, rappelez-vous que je suis mort votre ami sincère & reconnoissant et pensez aux malheureux proscrits, et voués à l’échaffaud, parmi lesquels je vais bientôt marcher [2].

Il m’est apparu évident qu’à la manière de Panofsky (repris par Foucault), ces lettres ne pouvaient plus être envisagées comme de simples « documents », dépositaires d’un passé révolutionnaire révolu, mais bien comme des « monuments » élevés à la mémoire des premiers intellectuels et littérateurs canadiens. En m’associant à sa republication des Dernières lettres d’un condamné (encore peu connues du grand public en 2001), Jean-François Nadeau m’a permis de connaître les joies d’une première publication en livre, et je profite de cette occasion pour l’en remercier publiquement.

À cette époque, je me suis également intéressée aux autres écrits de patriotes, ceux de François-Maurice Lepailleur, François-Xavier Prieur, Simon Marchesseault et Joseph-Guillaume Barthe, dont le journal de prison, encore trop peu connu lui aussi, constitue à mes yeux une œuvre exceptionnelle, dans laquelle l’écrivain décrypte son siècle avec une acuité peu commune et une plume pénétrante :

Je désirerais que ma patrie offrît plus de ressources à la carrière littéraire, que je regrette dans la sincérité de mon âme de voir fermée à une foule innombrable de talents qui brûlent de s’y distinguer. Il n’entre point d’égoïsme dans ce regret puisque je pourrais occuper le dernier rang parmi ceux de mes compatriotes qui se destinent à la littérature, mais je gémis de voir tant de cœurs, débordants de poésie, se consumer dans les inquiétudes d’une vie qui s’éteint dans les ténèbres, quand elle aurait pu répandre tant d’éclat sur le pays auquel elle appartient, si l’on avait eu soin de l’exploiter au profit de ce pays qui la regarde s’évaporer avec une coupable indifférence [3].

C’est en outre ce corpus négligé que j’ai voulu resituer dans le grand ensemble de la littérature québécoise « en train de se faire », en en proposant une relecture exhaustive dans ma thèse de doctorat.

Forte du savoir et des outils développés par l’équipe de recherche La vie littéraire au Québec – que j’ai eu l’opportunité de coordonner pendant 10 ans –, j’ai amorcé ce travail de longue haleine. J’aimerais ici prendre un moment pour formuler mes plus profonds remerciements à l’endroit des membres de cette équipe, qui fut une école formidable ; à son premier directeur Maurice Lemire, dont les travaux ont été fondateurs pour l’étude de la littérature québécoise et tout spécialement pour mes recherches ; à Denis Saint-Jacques (également codirecteur dévoué de ma thèse) et Lucie Robert, qui lui ont succédé avec brio et qui m’ont toujours épaulée. J’adresse également un merci tout particulier à Chantal Savoie pour ses multiples talents, mais surtout pour la confiance et l’amitié qu’elle m’a prodiguées au long de cette aventure. Mon livre se veut en quelque sorte une version remaniée du deuxième tome de la VLQ qui, tout en traitant la question romantique, ne lui avait pas donné à mon sens sa réelle importance et sa pleine essence. Souvent réduit à sa dimension littéraire et artistique, le romantisme se révélait plutôt, au fil de ma relecture, comme un mouvement, une lame de fond à l’origine de bouleversements radicaux dans les mentalités comme dans les structures sociales, politiques et culturelles. Déjà en 1836 dans les « Lettres de Dupuis et Cotonet », Musset appréhendait la nature protéiforme du mouvement :

Nous crûmes d’abord, pendant deux ans, que le romantisme, en matière d’écriture, ne s’appliquait qu’au théâtre, et qu’il se distinguait du classique parce qu’il se passait des unités […]. Mais on nous apprend tout à coup (c’était, je crois, en 1828) qu’il y avait poésie romantique et poésie classique, roman romantique et roman classique, ode romantique et ode classique ; De 1830 à 1831, nous crûmes que le romantisme était le genre historique, ou, si vous voulez, cette manie qui, depuis peu, a pris nos auteurs d’appeler des personnages de romans ou de mélodrames Charlemagne, François Ier ou Henri IV au lieu d’Amadis, d’Oronte ou de Saint-Albin. […] De 1832 à 1833, il nous vint à l’esprit que le romantisme pouvait être un système de philosophie et d’économie politique. […] De 1833 à 1834, nous crûmes que le romantisme consistait à ne pas se raser, et à porter des gilets à larges revers, très empesés. L’année suivante, nous crûmes que c’était refuser de monter la garde. L’année d’après, nous ne crûmes rien [4].

C’est cette perspective, ouverte et englobante, que les plus pertinents commentateurs du romantisme ont actualisée au fil du temps, Max Milner, Claude Pichois et surtout Paul Bénichou en tête, jusqu’aux travaux plus récents d’Olivier Schefer qualifiant, en 2005, le romantisme de « laboratoire toujours en activité, un lieu de possibles où n’ont pas cours les définitions arrêtées et les systèmes dogmatiques [5] », position partagée par les corédacteurs et corédactrices du très attendu Dictionnaire du romantisme, paru en 2012 :

À l’aube de notre modernité, le romantisme a transformé la littérature, la musique, les Beaux-Arts. Mais, plus généralement, il a bouleversé notre manière de penser, d’aimer, de percevoir la nature ou l’Histoire – en un mot, de vivre. Né en terre germanique, il a brillé d’un éclat formidable dans la France postrévolutionnaire, avant d’essaimer dans l’Europe entière et, au-delà, dans les empires coloniaux et en Amérique, où il a toujours accompagné la naissance des États nationaux [6].

Ces travaux, combinés à ceux d’Anne-Marie Thiesse – que j’ai eu la chance inouïe d’avoir pour superviseure de stage postdoctoral – sur la création des identités nationales, de Pascale Casanova sur la république mondiale des lettres et les nations périphériques, de Benoît Denis sur la littérature et l’engagement ont nourri ma « re-théorisation » du romantisme, lorgnette par le biais de laquelle j’ai pu saisir et synthétiser la double posture d’hommes de lettres et d’hommes d’État adoptée par nos premiers intellectuels, tout autant que leur production écrite. Malgré les quelques études pionnières accessibles alors, dont le précieux collectif Le romantisme au Canada, il restait encore à écrire la véritable histoire du XIXe siècle québécois et à déboulonner plusieurs mythes dont avait souffert sa littérature, taxée au mieux de retardataire par rapport aux grandes littératures européennes (et surtout la française), au pire de « poudre de perlimpinpin ». Si mon objectif visait en premier lieu à mettre en valeur des genres peu considérés, les « sans noms » (pour reprendre la terminologie d’Arlette Farge), les « oubliés du romantisme » (pour faire référence au collectif publié en 2004 sous la direction de Marie-Andrée Beaudet justement), le canon se devait lui aussi d’être réexaminé, à commencer par L’Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours de François-Xavier Garneau, véritable épopée romantique inspirée par Michelet, chantant les victoires du peuple canadien et renversant complètement la perspective d’un peuple vaincu véhiculée jusqu’à lui. Puis, ce fut la poésie de Joseph Lenoir qui se révéla à moi dans toute son imagerie gothique et sa stupéfiante modernité :

Parce que tu mangeais des entrailles de femme
Tu t’engraissais des chairs de tes amis
Et que jamais, chez toi, n’étincelle la flamme
Qu’autour de tremblants ennemis.
[…]
Viens donc ! Apporte la chaudière
Tu boiras le jus de mes os !
Viens donc assouvis ta colère
Tu m’entendras pousser de vains sanglots [7]

Du côté du théâtre, je revisitai Le jeune Latour d’Antoine Gérin-Lajoie, première tragédie canadienne qui, comme l’a démontré Micheline Cambron – dont les travaux m’ont tellement inspirée –, tient tout autant de Corneille que de Hugo. Tandis que la préface de L’Influence d’un livre se présentait à moi comme une sorte de « Manifeste du romantisme canadien », Les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé père s’inscrivait dans la lignée des grands romans nationaux de Scott, Manzoni, Gogol et autres. À la fin du siècle, je découvrais une Laure Conan qui, trop souvent résumée à son ouvrage Angéline de Montbrun, pratiquait elle aussi avec succès le genre dominant de son époque, le roman historique, étonnamment tombé en discrédit au fil des siècles et qui constitua le sujet mes recherches subséquentes. Je dois dire que c’est pour moi un mystère qu’aucune biographie n’ait encore été destinée à cette figure incontournable de la littérature québécoise, à l’instar de Saint-Denys Garneau, Jean Narrache, Gabrielle Roy et Gaston Miron, dont les éminents biographes se sont aussi vus récompensés par ce prix. Il s’agit d’ailleurs d’un projet dont je caresse encore l’idée et que j’espère mener à bien un jour, avec la collaboration de mon acolyte Pierre-Olivier Bouchard, admirable à tous égards.

Ces années de recherche en archives, de lecture assidue et d’écriture intense, je les ai heureusement vécues au cœur d’un environnement d’exception, le Centre de recherche en littérature et culture québécoises (le CRILCQ), ici représenté par ma consœur d’armes Lise Bizzoni, que je salue bien bas. Plus d’une décennie s’y est écoulée, entre la thèse et sa transformation en livre, tant mon désir de vulgarisation était grand. Je remercie mes éditeurs, qui ont attendu patiemment le manuscrit et qui ont su composer avec plusieurs rebondissements : Guy Champagne, qui a toujours cru au potentiel de mon travail ; Isabelle Tousignant, qui a pris le relais avec sa bienveillance et sa sagacité légendaires ; Étienne Beaulieu, directeur de la collection « Romantismes », qui en a fait une première lecture fine, franche et essentielle.

Qu’il me soit enfin permis de faire quelques remerciements plus personnels : à ma mère, qui m’a donné le goût des Lettres ; à mon père, parti trop tôt, mais dont la rigueur intellectuelle ne m’a jamais permis de me contenter de peu ; à mon frère, qui m’a toujours laissé la place dont j’avais besoin ; à mon parrain et à mes beaux-parents, qui m’ont soutenue en des moments cruciaux du parcours ; à mon conjoint, sans qui ce livre n’aurait tout simplement pas vu le jour ; à mes amis de longue date, Marianne et Martin, qui n’ont eu de cesse de me réconforter et conforter dans mes choix de vie ; à Mylène Bédard, ma fidèle complice, qui par son travail de haute tenue sur les correspondances des femmes patriotes est venue donner tout son sens au mien ; à mes collègues et ami·e·s des Fonds de recherche du Québec, travailleurs et travailleuses de l’ombre si indispensables au maintien de l’écosystème de la recherche au Québec, qui m’ont accueillie comme si ma place avait toujours été parmi eux et elles.

Je conclurais sur un simple souhait : que les œuvres de notre patrimoine littéraire soient davantage rééditées et enseignées, qu’elles ne sombrent pas de nouveau dans le silence qui les a trop longtemps asphyxiées, qu’elles suscitent de nouvelles passions et vocations dans un monde qui en a bien besoin. Si mon livre et ce prix, dont je remercie encore une fois très chaleureusement la Fondation, permettent une plus grande pérennité de ces monuments, j’aurai réussi mon pari.

Vive la littérature, vive le romantisme !

Notes

[1Daniel LAFOREST, « Allocution de Daniel Laforest, lauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 24 octobre 2011 », fondationlionelgroulx.org, 2011.

[2Chevalier de LORIMIER, 15 février 1839. Lettres d’un patriote condamné à mort, édition préparée par Marie-Frédérique DESBIENS et Jean-François NADEAU, Montréal, Comeau & Nadeau, « Mémoire des Amériques », 2001.

[3Le journal de prison a d’abord paru les 13 et 17 mars 1840 dans L’Aurore des Canadas où Barthe était lui-même rédacteur en chef. En 2001, il a été réédité par Georges AUBIN, en version intégrale, dans Au Pied-du-Courant : lettres de prisonniers politiques de 1837-1839, Montréal, Comeau & Nadeau, « Mémoire des Amériques », p. 190 à 205.

[4Alfred de MUSSET, « Lettres de Dupuis et Cotonet », « Sur l’abus qu’on fait des adjectifs. Lettre de deux habitants de la Ferté-sous-Jouarre. À M. le Directeur de la Revue des deux Mondes », Revue des deux mondes, t. VII, quatrième série, 15 septembre 1836, p. 668.

[5Olivier SCHEFER, Résonances du romantisme, Bruxelles, éditions de La lettre volée, 2005, p. 7.

[6Dictionnaire du romantisme, sous la direction d’Alain VAILLANT, Paris, CNRS Éditions, 2012, quatrième de couverture.

[7Joseph LENOIR, Œuvres, édition critique par John HARE et Jeanne d’Arc LORTIE, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, « Bibliothèque du Nouveau Monde », 1988.

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