Allocution de Michel Biron, colauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 1er novembre 2016

Je veux tout d’abord remercier très sincèrement la Fondation Lionel-Groulx, son directeur Pierre Graveline, ses administrateurs, les membres du jury, de même que l’équipe de Boréal, en particulier Pascal Assathiany, François Ricard, Jean Bernier et le réviseur Renaud Roussel, et puis je veux remercier aussi les nombreux assistants de recherche qui ont rendu possible ce livre, notamment Valérie Mailhot, de même que Lucie Turcotte, secrétaire de la Fondation de Saint-Denys Garneau, grâce à qui j’ai pu découvrir des archives et rencontrer des témoins indispensables, comme Antoine Prévost, neveu de Saint-Denys Garneau. J’ajoute un mot pour dire ma gratitude aux premiers lecteurs de mon manuscrit : François Ricard, Pierre Nepveu, Isabelle Daunais et François Dumont, tous quatre brillants essayistes et lecteurs attentifs ; et je n’oublie pas mon père, André Biron, qui n’était pas peu fier de trouver des fautes ayant échappé à la loupe des réviseurs professionnels ; et ma conjointe, Monique Deland, qui m’a fait recommencer je ne sais plus combien de fois la première page, jusqu’à temps que son œil de poète soit satisfait.

Le hasard fait que j’ai le plaisir de partager ce prix avec un autre biographe, Richard Foisy, qui a travaillé sur un poète mort à l’âge de 77 ans, ce qui est deux fois et demie plus vieux que Garneau, mort à 31 ans. Richard Foisy a donc travaillé deux fois et demie plus que moi ! Il est assez amusant de voir réunis, grâce au jury du prix Jean Éthier-Blais, deux figures aussi différentes et pour ainsi dire opposées que de Saint-Denys Garneau et Jean Narrache, qui sont comme les deux extrêmes de la littérature canadienne-française, le poète-ermite né d’une famille prestigieuse d’un côté, le poète populaire de l’autre. Mais tous deux ont au moins une chose en commun, c’est d’avoir subi les foudres de Valdombre, Garneau à cause de son nom aux consonances aristocratiques, Jean Narrache parce qu’il jouait dans les plates-bandes vernaculaires de l’auteur d’Un homme et son péché.

Je suis très touché de recevoir un prix de « critique littéraire » pour une biographie, qui constitue une forme bien particulière de critique littéraire, certains diraient même une forme ancienne et dévalorisée contre laquelle Proust et bien d’autres nous ont mis en garde. Dès le début de mon projet, j’ai ouvert un fichier intitulé « Contre la biographie » dans lequel je notais, au gré de mes lectures, les mots de ceux, nombreux, qui n’aiment pas le genre biographique, comme pour me souvenir de faire attention aux pièges de ce genre. Par exemple ce mot si sage de Jacques Brault : « Le poète n’a pas de biographie. Il peut porter sans peine les masques de chair rencontrés dans la rue et qui lui font signe d’une complicité telle qu’ils sont davantage lui-même que l’être qu’il se suppose. » (L’Artisan) Comment connaître en effet un individu, comment prétendre raconter sa vie, comment avoir accès à la vérité de son être le plus intime ? Les questions valent pour n’importe quel individu, mais elles se posent encore plus dans le cas d’un écrivain aussi secret et aussi complexe que de Saint-Denys Garneau. Je ne suis pas certain d’y avoir répondu vraiment, je ne suis même pas certain qu’une biographie idéale puisse y répondre vraiment. Je crois malgré tout, plus modestement, qu’une biographie peut faire taire les mythes, les rumeurs et les exagérations qui entourent la vie d’un personnage, peut ainsi restituer la part de mystère de cette vie en rejetant les explications trop faciles, les identités imposées, les récits tout faits. C’est du moins ce que j’ai essayé de faire dans cette biographie qui tente de montrer de Saint-Denys Garneau en chair et en os.

Mais la biographie est aussi, selon moi, une forme de sociographie. Elle permet d’aborder de front à la fois la vie de l’écrivain, la vie de l’œuvre et la vie de la société dans laquelle cet écrivain et cette œuvre trouvent place. Bien sûr, il ne s’agit pas d’expliquer l’œuvre par la vie, ni la vie par l’œuvre, ni l’œuvre par la société, ni la société par l’œuvre : ces trois composantes que sont la vie, l’œuvre et la société se déploient certes sur trois plans différents, mais la critique savante a l’habitude de les isoler complètement les uns des autres alors que, dans la réalité, ils ne sont jamais vraiment dissociables. C’est là peut-être la raison d’être du biographe comme critique littéraire : reconnecter ces trois plans que les études littéraires ont eu tendance à séparer artificiellement. J’ai constamment eu l’impression, en rédigeant la biographie de Garneau, de parler de tout cela en même temps, non pas en superposant les plans, mais en tentant de les intégrer dans une synthèse organique, vivante, un peu comme un romancier le fait à partir de ses personnages. Je ne sais pas, là encore, si j’ai réussi, mais j’ai acquis au fur et à mesure de la rédaction une double conviction qui peut sembler paradoxale à première vue : la première, c’est la profonde singularité de l’écriture comme de la vie de Garneau, qui ne ressemblent vraiment à aucune autre écriture, à aucune autre vie, ni au Québec ni ailleurs (et surtout pas à Rimbaud) ; la seconde, c’est que l’œuvre de Garneau et la vie de Garneau n’auraient pas pu avoir lieu ailleurs qu’au Canada français, à une époque et dans une société où, je le rappelle, il n’y avait pas un seul éditeur de poésie à Montréal. Cette œuvre et cette vie, cette œuvre-vie n’ont pas cessé de fasciner les lecteurs et les amis de Garneau. La façon d’écrire de ce poète, et surtout sa façon radicale, scandaleuse, de ne plus écrire, constituent un inépuisable mystère qui continue de nous hanter, nous obligeant à nous demander sans cesse : pourquoi écrire ? Pourquoi ne pas nous taire ? C’est d’ailleurs ce que je vais faire à l’instant. Merci beaucoup encore une fois de cet honneur.

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