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Allocution de Patricia Smart, lauréate du prix Jean-Éthier-Blais, 9 novembre 2015

Mesdames et messieurs de la Fondation Lionel Groulx, membres du jury, ami(e)s de la littérature québécoise :

Je tiens d’abord à remercier du fond du cœur les membres du jury, surtout leur président Pierre Nepveu, que j’ai le grand plaisir de voir ici ce soir, ainsi que tous les membres de l’équipe des Éditions du Boréal, qui ont guidé mon livre à travers les différentes étapes menant à la publication avec un souci de perfection exemplaire. Quand je regarde la liste d’auteurs importants et de livres fascinants qui se sont mérité le Prix Jean-Éthier-Blais au fil des années — notamment le dernier livre du regretté Gilles Marcotte, dont les écrits m’ont accompagnée et guidée dès mes années de maîtrise à l’Université Laval — je me réjouis de l’honneur qui m’est accordé tout en me sentant un peu intimidée. La réception de ce prix prestigieux éveille aussi mes souvenirs de la chronique de Jean Éthier-Blais, que je lisais attentivement chaque samedi dans Le Devoir au cours des années 1960 et 1970. Pour moi, jeune Canadienne de langue anglaise passionnée de littérature québécoise, Éthier-Blais était une sorte de mage dont les jugements sur les textes littéraires s’imposaient grâce à un ton indéniable d’autorité et de charme, même si je n’étais pas toujours d’accord avec ce qu’il disait.

Enfin, notre présence dans la belle maison de la Fondation Lionel Groulx me rappelle les semaines de recherche passionnantes que j’ai passées ici, dans les archives, à lire le journal de la jeune Ghislaine Perrault (la future Mme André Laurendeau), dont l’abbé Groulx était l’ami, le mentor et, à partir de 1934, le directeur spirituel. De tous les textes que j’ai étudiés en préparant mon livre, le journal de Ghislaine était incontestablement le plus rempli de bonheur. Commencé à l’âge de huit ans et poursuivi de façon intermittente jusqu’à la naissance du premier enfant des Laurendeau en 1936, il ouvre une fenêtre sur les idées et les rêves d’une jeune fille talentueuse, sensible et sûre d’elle-même qui, dès la fin de l’adolescence, vivra, en compagnie de son amoureux Laurendeau, les débuts parfois houleux du mouvement nationaliste Jeune-Canada. Si j’avais plus de temps, je vous parlerais longuement du charme de ce journal de jeune fille, de la fraîcheur et de l’innocence qui se dégagent, par exemple, des multiples façons dont la petite fille écrit ses initiales, G.P., au début du premier cahier, comme si elle se demande : « Qui suis-je ? De quelle façon est-ce que je me présente au monde ? ». Ou encore de la façon naïve, partagée par beaucoup d’enfants, dont elle écrit son adresse : « Ghislaine Perrault / 2155 Jeanne Mance / Montréal / P.Q. / Canada / Amérique du Nord / Terre / Univers ». Dans de tels journaux, on peut tracer la lente émergence d’un sentiment de soi, tantôt fragile, tantôt rebelle, mais toujours consciente de sa différence par rapport au monde ambiant. Chez Ghislaine, par exemple, on devine une confiance naissante dans cette constatation qu’elle fait à la fin d’une amourette vécue à l’âge de douze ans : « Je me suis aperçue que ce que je croyais de “l’amour” (quel grand mot) […] n’est qu’une “croche” comme on dit au couvent. Et ma croche est finie ! Que je suis contente ! ». Mais, au delà de son charme, le journal de Ghislaine Perrault est un témoignage fort intéressant sur la vie et l’éducation d’une jeune fille de classe privilégiée dans les années 1920 et un document révélateur en ce qui concerne les luttes idéologiques et religieuses des années 30 au Québec.

C’est ce va-et-vient entre l’intérieur et l’extérieur — la possibilité de voir de plus près les motivations, les rêves et le déroulement de la vie quotidienne des femmes à différentes époques et, en même temps, de voir la société québécoise à travers leurs perspectives à elles — qui m’a attirée vers l’analyse des écritures personnelles. Ces autobiographies, correspondances et journaux intimes jaillissent d’une urgence de dire qui s’affronte à une multitude d’obstacles, car les diktats d’abnégation de soi et de silence littéraire imposés aux femmes et aux jeunes filles étaient très souvent intériorisés, créant des sentiments de honte ou de culpabilité devant le projet d’écrire et, encore plus fortement, devant le grand tabou d’oser contempler la publication. À la fin des treize longs chapitres de son autobiographie spirituelle, Marie de l’Incarnation affirme qu’elle aurait pu écrire « un très gros volume » mais que « la vue de mon indignité et la bassesse de mon sexe » l’en ont empêchée. Dans les dernières années du Régime français, Élisabeth Bégon envoie à son gendre des descriptions perspicaces, inégalées ailleurs, de la société de son temps et de la panique qui s’en empare dans les années précédant la Conquête, tout en avouant fréquemment son sentiment de l’inimportance de ce qu’elle appelle ses « griffonnages » : « Je crains quelquefois, mon cher fils, de t’ennuyer des pauvretés que je t’écris, mais je ne t’oblige point à les lire […] car pour moi, je ne voudrais faire autre chose que de te dire que je suis là ». Enfin, Julie Papineau, bien que souvent plus lucide et plus militante que son mari en ce qui concerne la situation politique dans le Bas-Canada, s’excuse constamment d’avoir osé aborder des questions qui n’appartiennent pas au domaine des femmes : « Voilà assez de politique mal traitée, pour faire rire plus d’un moins méchant que toi, de femmes qui veulent se mêler de choses qu’elles n’entendent pas et veulent malgré tout s’en occuper », écrit-elle à son mari en 1835.

Mais si les femmes se sentent obligées de s’excuser de leur intelligence ou hardiesse en public ou dans leurs correspondances, dans l’espace privé de leur journal intime elles peuvent se laisser aller à rêver de gloire littéraire. La romancière Michelle Le Normand en rêve souvent dans le journal qu’elle a tenu pendant plus de cinquante ans, et elle en a eu dans une certaine mesure (entre autres, pour un roman fortement influencé par L’Appel de la race de l’Abbé Groulx, Le Nom dans le bronze, paru en 1933 et bien accueilli par les critiques). Mais son journal révèle le prix qu’elle a payé en estime de soi pour les livres qu’elle a réussi à s’arracher au cours d’une vie consacrée à la vie familiale et surtout à la carrière de son mari, le romancier Léo-Paul Desrosiers, pour qui elle corrigeait et recopiait les manuscrits, s’occupait des relations avec les éditeurs et organisait la promotion et la vente des livres. Une lettre qu’elle reçoit de Claude-Henri Grignon en 1938 capte bien la mentalité de l’époque à propos des femmes mariées qui osaient écrire. « Je veux la femme à sa place, dans son rôle, lui écrit-il. Les arts ne lui sont pas interdits. Elle a le droit de s’en occuper à la condition que son mari ne manque de rien. Le mari doit passer avant tout. »

Le grand nombre de voix féminines que j’ai rencontrées, de vies de femmes que j’ai pu explorer au cours des années où je travaillais à ce livre étaient un cadeau inespéré au moment où j’ai entrepris mes recherches. Au début, mon idée était d’écrire un livre sur l’histoire de l’autobiographie féminine au Québec, « des origines à nos jours », comme on dit. Mais j’ai vite découvert qu’en abordant le projet de cette façon, je me trouvais devant un territoire vaste, mais plutôt désert. Car, à ma grande surprise, j’ai découvert qu’aucune autobiographie de femme n’avait été écrite ou publiée au Québec entre 1654, l’année où Marie de l’Incarnation a rédigé sa Relation spirituelle, et 1965, la date de publication du premier tome des mémoires de Claire Martin, Dans un gant de fer. Ce silence autobiographique de trois siècles, bien que certainement relié aux conditions spécifiques des femmes et de leur rôle, n’est pourtant pas un phénomène uniquement féminin au Canada français. La plupart des écrits de type autobiographique parlent plus volontiers du « nous » que du « je », des événements historiques que des expériences personnelles de l’auteur. Pudeur ou retenue qui seraient l’effet du catholicisme, avec sa dévalorisation de l’expérience individuelle ? Ou préférence pour le collectif reliée au besoin de la survivance ? Quelles qu’en soient les causes, l’absence d’autobiographies est le symptôme d’une société où l’individu a peu de place. La plupart des femmes qui ont publié leur autobiographie depuis la Révolution tranquille ont grandi dans ce Québec caractérisé par l’immobilisme et la domination cléricale — non seulement Claire Martin, mais aussi Thérèse Renaud, Denise Bombardier, Marcelle Brisson, France Théoret, Denise Desautels, Francine Noël et bien d’autres — et il n’est pas surprenant que leurs autobiographies ressemblent souvent à des exorcismes. Évoquant le milieu de son enfance, France Théoret se souvient qu’il était « impossible de parler de soi […] Ceux qui parlent d’eux-mêmes sont des orgueilleux, nécessairement des vantards, des égoïstes, centrés sur eux-mêmes ». Et Francine Noël, dans un mémoire plein de tendresse et d’humour consacré à son rapport difficile avec sa mère, évoque un silence qui, selon elle, aura entouré l’expérience de la génération qui a grandi dans les années précédant la Révolution tranquille : « la honte n’a pas besoin d’être fondée pour s’abattre sur quelqu’un et commander le silence, le camouflage, le déni […] Il y aura toujours des choses que l’on tait — la souffrance, le manque, les échecs — et dans le roman familial de la plupart des gens de ma génération, il y a beaucoup de points de suspension ». Ce sont ces points de suspension, ces choses souvent cachées ou camouflées dans les versions officielles de l’histoire, que les autobiographies, les correspondances et les journaux intimes des femmes nous révèlent, dilatant l’histoire en quelque sorte, en nous restituant sa dimension d’intériorité. En écrivant De Marie de l’Incarnation à Nelly Arcan, mon grand désir était de rendre ces femmes plus visibles, de tracer une continuité entre elles et nous, et surtout de faire entendre leurs voix singulières.

« Nulle nation, si petite soit-elle, n’a l’obligation, encore moins le devoir d’accepter le génocide par complaisance pour un plus puissant. Le droit des petites nations à la vie n’est inférieur en rien au droit des grandes nations. »
Lionel Groulx, 1964.
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