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Allocution de Pierre Nepveu, président du jury, 27 octobre 2014

Je tiens d’abord à remercier Pierre Graveline et la Fondation Lionel-Groulx de nous accueillir une nouvelle fois cette année, comme chaque automne depuis maintenant dix-sept ans, pour cet heureux événement qu’est la remise du prix Jean Éthier-Blais, créé à la suite d’un legs testamentaire de cet éminent critique littéraire et professeur à l’université McGill. On ne saurait assez le répéter et c’était bien là, je pense, la motivation de ce prix dans l’esprit de Jean Éthier-Blais : une littérature n’est pas seulement un ensemble d’œuvres, même s’il va de soi qu’elle n’existerait pas sans ces œuvres. Une littérature doit être lue – et lue notamment par des lecteurs et commentateurs informés, non seulement pour que soient mises en lumière ses implications profondes, mais afin de la situer dans l’ensemble des discours sociaux, dans la trame mémorielle et historique qui nous définit et dans son actualité signifiante. Une littérature ne saurait rester vivante sans de constantes propositions de sens et hypothèses de récits qui mettent en lumière ses mouvements, ses tensions, son devenir et qui assurent sa transmission dans la culture.

C’est inspiré par cette conception que le jury que j’ai eu le plaisir de présider a soupesé la douzaine d’ouvrages qui lui ont été soumis, tous parus au cours de l’année 2013. Je ne saurais assez souligner à cet égard la compétence et l’intégrité de mes deux collègues du jury, toutes deux critiques et essayistes littéraires de grand talent : Frédérique Bernier, professeure de littérature au Cégep de Saint-Laurent, et Martine-Emmanuelle Lapointe, professeure au Département des littératures de langue françaises de l’Université de Montréal. Je veux les remercier pour la pertinence exemplaire de leurs observations et de leurs commentaires, aussi bien au cours des réunions que nous avons tenues que dans nos échanges assez nombreux par courriels. Travailler avec elles a été aussi éclairant qu’agréable et je veux ici les en remercier très chaleureusement. Au terme de notre réunion finale, tenue au début de septembre, nous avons donc choisi de décerner le prix Jean Éthier-Blais 2014 à Joseph-Yvon Thériault pour son ouvrage Évangéline. Contes d’Amérique, paru aux Éditions Québec Amérique. Je voudrais d’abord souligner les grandes qualités de cet essai, à commencer par le fait que, de toute évidence, il s’agit d’un véritable essai qui, tout en déployant une impressionnante érudition littéraire, culturelle, sociologique et historique, évite toute lourdeur, toute aridité. À cet égard, il faut rappeler que l’ouvrage de Joseph-Yvon Thériault avait déjà été retenu parmi les meilleurs essais de langue française, toutes catégories confondues, par le jury des prix littéraires du Gouverneur général en 2013. Évangéline. Contes d’Amérique (« contes » s’écrit ici au pluriel) se lit en effet comme un passionnant voyage à travers les représentations, les distorsions, les tentatives de mise à mort, les réincarnations d’une figure mythique née, on le sait, de la plume du poète américain Longfellow, en 1847, soit près d’un siècle après la déportation ou « le grand dérangement » acadien de 1755.

Vivant, argumenté, très informé, cet ouvrage a aussi le grand mérite de situer la littérature dans l’ensemble des représentations collectives, à la fois américaines (états-unienne), canadiennes-françaises, acadiennes et « cadienne » ou cajun) — et de mettre ainsi en lumière le caractère agissant du mythe littéraire, sa fécondité persistante aussi bien dans les réinvestissements et les récupérations idéologiques qu’il suscite au fil du temps que dans les vains efforts déployés par certaines générations pour en finir avec lui, comme l’auteur le montre bien à propos du nouveau nationalisme acadien porté par la jeunesse des années 1960-1970. Il est difficile d’imaginer une meilleure illustration de la « raison et déraison du mythe », pour reprendre le titre de l’ouvrage le plus récent de Gérard Bouchard, que celle de cette Évangéline démultipliée, dévoyée et pourtant conservée, de cette figure qui parvient à inspirer successivement ou à la fois l’Amérique démocratique anglo-protestante, le traditionalisme catholique, l’affirmation nationale et l’errance cosmopolite, la fidélité à la mémoire et le foisonnement postmoderne, sur un mode tantôt noble et héroïque, tantôt trivial, touristique et même commercial.

Entre le Québec du 19e siècle, qui a relayé l’Évangéline de Longfellow notamment par la traduction qu’en a proposée Pamphile LeMay — et la Louisiane moderne où le mythe d’Évangéline a pu servir à remotiver la nouvelle identité « cadienne » ou « cajun », le parcours proposé par Joseph-Yvon Thériault est animé par une question fondamentale qui traverse tout son ouvrage et qui se reformule avec acuité dans son épilogue : comment penser en un tout organique l’imaginaire et le réel, la société comme fidélité et mémoire d’une part, comme institution vivante et tournée vers l’avenir d’autre part. Vers la fin de son livre, l’essayiste suggère, à partir d’un commentaire sur le plus grand poète de l’Acadie contemporaine, Herménégilde Chiasson, que cet enjeu porte en fait sur la conjonction toute simple qu’est le mot « et », sur le défi de penser ensemble la tradition et la modernité, le local et le mondial, l’individuel et le collectif. Joseph-Yvon Thériault a de fortes convictions à cet égard, mais son essai, comme tout essai digne de ce nom, ne fournit pas toutes les réponses, il laisse ouvert cet enjeu essentiel en le reformulant à la fin d’un manière très actuelle : « Avant d’être une description réaliste de la réalité sociale, la postmodernité est une question posée aux hommes et aux femmes de notre époque : voulons-nous encore avoir des récits, voulons-nous encore faire société ? ». Bref, ce qui nous est transmis au bout du compte, c’est l’exigence de penser et de repenser notre condition et le monde que nous habitons, y compris en tant que Québécois.

Car je dois le souligner avant de conclure, il est souvent question du Québec dans ce livre, tantôt explicitement, tantôt d’une manière plus souterraine et pourtant centrale, tant les enjeux de la mémoire, de la constitution imaginaire de l’identité, du maintien dynamique de la société réelle en contexte postmoderne nous interpellent forcément. On peut d’autant moins occulter ici cette dimension québécoise que le prix que nous décernons ce soir à Joseph-Yvon Thériault devait, dans les termes même de Jean Éthier-Blais, récompenser un ouvrage « portant sur un aspect, un écrivain ou une œuvre de la littérature québécoise de langue française ». Si on s’en tient à la lettre de cette définition, il semblerait qu’Évangéline. Contes d’Amérique ne s’y conforme guère. Notre jury n’a pu évidemment ignorer cette question, mais nous avons jugé que plusieurs raisons parlaient en faveur d’une conception souple et large de ce critère.

Bien sûr, même si ce n’est pas un facteur suffisant, il convient de noter que Joseph-Yvon Thériault est un Acadien établi au Québec, comme d’ailleurs un grand nombre de ses compatriotes, qu’il enseigne à l’UQAM et publie ses livres au Québec et qu’il intervient d’une manière importante et constructive dans les débats qui animent la société québécoise contemporaine. Il faudrait ajouter qu’il y a toujours eu, entre le Québec et l’Acadie, par-delà des identités distinctes, une intense et féconde circulation culturelle, artistique et littéraire, comme le montre la présence ici d’auteure comme Antonine Maillet ou France Daigle, d’artistes de la chanson et de poètes, et comme l’illustre aussi l’exemple d’une des plus importantes anthologies de la poésie acadienne moderne, qui a été l’œuvre conjointe du poète québécois Claude Beausoleil et du regretté poète acadien Gérald Leblanc.

En fait, l’essai de Joseph-Yvon Thériault montre que le mythe d’Évangéline a été, comme je l’ai suggéré plus tôt, fortement relayé par le Québec du 19e siècle, non seulement à travers la traduction (très infidèle !) de Pamphile Lemay, mais à la faveur de nombreuses références à ce mythe fondateur et plus largement à l’identité et à l’histoire acadiennes, chez François-Xavier Garneau, le romancier Napoléon Bourassa, l’abbé Henri-Raymond Casgrain et chez d’autres. En même temps que des membres de l’élite religieuse et intellectuelle québécoise apportaient souvent en Acadie leurs enseignements et participaient ainsi à la renaissance de l’identité acadienne, celle-ci n’aura cessé de hanter la pensée et l’imaginaire québécois jusqu’à nos jours, comme le montrent certaines œuvres de Jacques Ferron, le film de Michel Brault et Pierre Perrault, L’Acadie, l’Acadie ?!?, sans parler de la fascination québécoise contemporaine pour cette autre Acadie qu’est la Louisiane et tout ce que celle-ci charrie de poésie et de musiques.

Évangéline. Contes d’Amérique est un livre qui montre la circulation des imaginaires, qui investit le temps et l’espace et qui, en mettant en lumière le rôle vital du mythe dans la constitution d’une communauté et d’une société, nous oblige du même coup à penser le lien nécessaire, mais souvent problématique, entre le mythe et la réalité, entre les figures de l’imaginaire et le monde concret, social et politique, dont nous sommes les citoyens, entre la dissémination contemporaine et la cohésion qui peut ou non s’y maintenir. C’est à la lumière de ces enjeux que nous saluons la contribution de Joseph-Yvon Thériault et que nous lui attribuons le prix Jean Éthier-Blais 2014 pour son ouvrage Évangéline. Contes d’Amérique.

« Libérez toutes les formes de beauté en puissance dans le génie natal, libérez les poèmes qui attendent l’heure de naître, afin qu’un jour prochain, dans ce petit pays redevenu libre et beau, un peuple sente, à en pleurer d’émotion, la joie et la grandeur de vivre. »
Lionel Groulx, 12 février 1936.
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