Allocution de Pierre Nepveu, colauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 16 octobre 2012

Pour commencer, je veux remercier la Fondation Lionel-Groulx et son directeur Pierre Graveline de nous accueillir ce soir, tout en ajoutant que si je suis loin d’être insensible au malaise exprimé par Martin Jalbert, un malaise tout à fait légitime et qui témoigne de son engagement et de ses convictions, je reçois surtout ce prix comme la reconnaissance d’un jury littéraire autonome, que je remercie très chaleureusement. Ce prix, je l’accepte aussi dans le sillage de la tradition de qualité qui a toujours caractérisé le prix Jean Éthier-Blais, comme en témoigne la liste impressionnante des lauréats au fil des années. Cette force, ce pouvoir de questionnement, cette aventure intellectuelle de l’essai que reconnaît un tel prix, je les considère évidemment essentiels à la vie d’une littérature et bien sûr, de la littérature québécoise dont il est question ici.

En cherchant à être assez bref, je voudrais aborder trois points de vue surtout au sujet de l’honneur que vous me faites ce soir.

En premier lieu, la question se pose (et notre jury n’a pas pu ne pas se la poser) : une biographie est-elle, à strictement parler, un essai ? Je dois avouer que tout au long de l’écriture de ce livre, mon souci a souvent été de mettre en échec l’essayiste en moi, d’éviter que prennent trop d’ampleur les analyses et les développements réflexifs (sur la poésie, sur la langue, sur le politique), bref de tenir en laisse la pensée, sans pourtant qu’il ait jamais été question d’y renoncer au profit d’un déluge d’anecdotes. En fait, ce que j’ai constaté en écrivant ce récit de vie, — mais certains philosophes comme Paul Ricoeur me l’avaient déjà suggéré — c’est que la narration est aussi une forme de pensée, car raconter une vie si l’on veut éviter toute trivialité, et en l’occurrence une vie d’écrivain, ce ne peut être qu’interroger son sens, déployer la signification d’une existence et d’une œuvre à la fois dans leur orientation propre et aussi dans l’histoire. Le récit et l’essai sont ici complémentaires, fortement imbriqués même l’un à l’autre. Bref, j’aime croire que si l’essai, dans le récit biographique, est une pratique forcément impure, celle-ci est celle d’une pensée en prise sur le devenir, sur la vie concrète d’un homme dans son temps et son milieu, sur l’œuvre et les actions qu’il y a réalisées.

En second lieu, je veux saluer l’heureuse coïncidence qui me fait côtoyer ce soir comme co-lauréat Martin Jalbert, chez qui l’essai assume pleinement son pouvoir de questionnement, son aptitude à explorer avec fougue et nouveauté le terrain miné des rapports entre littérature et politique, en-dehors des stéréotypes habituels. L’essai que vous couronnez ce soir avec le mien, nous rappelle que c’est par et dans le langage d’abord que nous sommes des êtres politiques, des citoyens engagés dans le dialogue démocratique , tout en trouvant chez les écrivains, chez les meilleurs en tout cas, cette relance constante du sens nécessaire au renouvellement du réel, sans quoi le politique ne serait que redite et stagnation.

Cette coïncidence, naturellement, est d’autant plus réjouissante et inhabituelle qu’elle est double. D’une part en effet, elle tient au fait qu’à titre de directeur de la collection « Nouvelles études québécoises » aux Presses de l’Université de Montréal (un rôle qu’assume depuis le mois dernier nul autre que Gilles Dupuis !), j’ai pu accompagner la publication du livre de Martin Jalbert et en mieux mesurer toutes les qualités, toute l’exigence intellectuelle. La deuxième coïncidence, la plus importante, c’est évidemment le fait que Gaston Miron, qui est mon objet, occupe aussi une place si importante dans Le sursis littéraire. Mais dès qu’on parle des liens entre littérature et politique, peut-on parler encore d’une coïncidence au sujet de Gaston Miron ? Il me semble à cet égard que si le propos de Martin et le mien se rejoignent quelque part, si différents soient-ils l’un de l’autre, c’est autour de cette pensée à la fois lyrique et critique de la langue chez Miron, conférant d’une part des pouvoirs immenses à la langue poétique, jusqu’à y chercher une forme d’éternité, comme je le suggère dans mon ouvrage, mais mesurant aussi en toute lucidité que la littérature n’est pas tout, et que la situation concrète, politique, de la langue, y compris de tout ce qui peut compromettre son usage et troubler sa justesse, ne saurait être négligé ou occulté, faute de quoi la poésie, la littérature elles-mêmes deviendraient futiles. Et faut-il dire à quel point une littérature de loisir ou de décoration n’était pas l’affaire de Gaston Miron ?

Le troisième et dernier volet de mon propos, c’est celui de la simple gratitude. D’abord à l’égard d’une personne qui n’est pas parmi nous ce soir et qui constitue aussi un autre lien entre Martin Jalbert et moi : je parle de Marie-Andrée Beaudet, qui a accompagné dans son premier état le travail de Martin et sans laquelle je n’aurais moi-même probablement jamais entrepris cette longue investigation de la vie de Gaston Miron. Gratitude aussi à l’égard de mes premiers lecteurs : François Ricard, lui-même déjà lauréat du prix Jean Éthier-Blais pour sa biographie de Gabrielle Roy, Michel Biron, un autre essayiste de grande qualité, doublement lauréat du prix Jean Éthier-Blais, et qui a été pour moi un lecteur à la fois indispensable, éclairé et généreux — sans oublier Louise Nepveu, dont l’œil à la fois sympathique et critique (surtout pour mes défaillances linguistiques) m’a beaucoup soutenu.

Enfin (et cet « enfin » est tout le contraire d’un appendice), comment ne pas dire merci, de tout cœur, à l’équipe entière de Boréal, à Pascal Assathiany et à Jean Bernier et à tous ceux et celles qui, rue Saint-Denis, ont reçu, amélioré, soutenu, accompli ce livre représentant un énorme défi éditorial et d’abord matériel (ce qui se mesure encore aujourd’hui par le simple poids de l’ouvrage ! – que bien des lecteurs m’ont fait remarquer et même gentiment reproché…). L’appui de Boréal, sensible à toutes les étapes de cette aventure, y compris dans les prolongements et les retombées de la publication du livre à la fin août 2011, je ne saurais trop en souligner la valeur, qui dépasse de loin les simples enjeux professionnels.

Merci encore une fois au membres du jury, à ma compagne Francine Prévost qui a toléré durant mes longues années de recherche et d’écriture mes détours et mes absences, à vous tous d’être venus ce soir — et je salue pour finir cet absent qui insiste pourtant toujours à se présenter, qui persiste à faire entendre sa voix et se trouve au milieu, en creux, de notre réunion : à Gaston Miron, salut !

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