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Allocution de Richard Foisy, colauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 1er novembre 2016

Mesdames et Messieurs de la Fondation Lionel-Groulx,
Mesdames et Monsieur du jury,
Cher éditeur,
Mesdames, messieurs,

Jean Éthier-Blais disait de Lionel Groulx : « Il s’élève quand il parle de nous. » Dans un compte rendu que j’avais fait de son ouvrage Le Siècle de l’abbé Groulx en 1994, j’avais appliqué cette même formule à Jean Éthier-Blais. Avec ce prix littéraire qu’il a créé et dont avec tant d’autres me voici l’heureux lauréat, je puis reprendre à nouveau cette assertion en disant que c’est à notre tour d’être élevé par Jean Éthier-Blais puisque ce prix contribue à mettre en lumière les essayistes et les biographes qui œuvrent parfois dans l’ombre, sans recevoir nécessairement beaucoup d’échos de leur travail une fois celui-ci lancé dans le public.

Que Jean Narrache se retrouve aujourd’hui aux côtés d’Hector de Saint-Denys Garneau me fait songer à un autre rendez-vous où ces deux poètes ont failli se retrouver, soit en 1993, alors que pour ma part je commémorais le centenaire de la naissance d’Émile Coderre et que d’autre part on commémorait le cinquantenaire de la mort de l’auteur de Regards et Jeux dans l’espace. J’avais demandé au directeur du Festival international de la poésie de Trois-Rivières – où je présentais un spectacle sur Jean Narrache – si les deux poètes pouvaient figurer sur l’affiche officielle du Festival. De Saint-Denys Garneau a remporté la palme, et je le comprends aisément, mais aujourd’hui sans qu’il soit besoin d’aucun anniversaire, les voici côte à côte par le seul fait de leurs biographies respectives, chacun d’eux, à sa manière, ayant marqué notre littérature.

Je suis d’autant plus sensible à la réception de ce prix qui porte le nom de Jean Éthier-Blais que celui-ci a été la toute première personne à m’encourager dans mon entreprise sur Émile Coderre, alias Jean Narrache. Nous nous connaissions déjà depuis quelque temps, car il fréquentait la galerie Morency où je travaillais. Par la suite, nous nous sommes croisés dans une librairie et je lui ai fait part de mon projet sur Jean Narrache qui l’a tout de suite intéressé. Je lui ai donc fait lire la préface que je venais d’écrire pour une anthologie de poèmes et de proses que je voulais publier en 1993, dans le but de souligner le centenaire de la naissance de ce poète, le tout accompagné d’une exposition à la Bibliothèque nationale. De recevoir un encouragement de la part de cet homme à l’esprit critique si avisé m’avait beaucoup conforté dans mon entreprise. Je décidai de poursuivre mon enquête sur ce « poète du trottoir », ainsi qu’il se désignait lui-même.

Et justement, oui, pourquoi dans mon cas et dans son cas, ce poète au double visage ?

Au début des années 1990, je vivais à Paris où je gagnais ma vie comme chanteur. Dans mon répertoire j’intégrais de plus en plus de poètes québécois que je faisais mettre en musique par des amis musiciens ou que je mettais moi-même en musique. Et voilà qu’un jour, je me demande si je ne pourrais pas ajouter à mon répertoire un poète proche de la langue parlée québécoise, un poète proche de l’esprit populaire. Je pensai d’abord à Raymond Lévesque, mais le nom de Jean Narrache s’imposa. Je me suis souvenu alors de notre professeur de littérature à l’école secondaire, qui nous avait fait entendre sur disque un poème de cet auteur dit par Paul-Émile Corbeil. Je me suis souvenu de l’impression que m’avait faite cette audition, de la beauté – oui – de cette langue que je n’avais jamais connue écrite ni déclamée de cette façon, et aussi du très fort sentiment de vérité qu’avait suscité en moi ce poème, « Soir d’hiver dans la rue Sainte-Catherine ». Pendant quelques minutes, j’avais vu par les yeux de l’esprit, du début à la fin, tous les tableaux de la vie urbaine par un vendredi soir de décembre, que décrivait le poète. Pourquoi avais-je éprouvé ce sentiment esthétique en entendant ce poème et ceux qui ont suivi, moulés dans une langue qui, entendue au naturel, était loin de me faire toujours une impression aussi favorable ? La réponse vint plus tard lorsque je compris que ce parler populaire était alors ouvragé par un artiste raffiné, doté d’un grand sens musical et rythmique et d’un don d’observation presque cinématographique.

Donc, en ce début des années 1990, comme je disais, je me suis rendu à la Délégation générale du Québec pour emprunter les ouvrages de Jean Narrache. En quatrième de couverture d’un de ses livres, une notice m’apprit qu’il avait publié en 1922, sous son vrai nom d’Émile Coderre, un recueil de vers classiques intitulé Les Signes sur le sable. Je réussis à me procurer un exemplaire de ce livre devenu assez rare. Grande a été ma surprise lorsque je parcourus ces poèmes romantiques, d’allure sage, écris dans de conventionnels alexandrins. Et la question surgit : comment l’auteur distingué des Signes sur le sable est-il devenu le « mal engueulé » de Quand j’parl’ tout seul, comment un auteur au français si châtié peut-il endosser la défroque trouée du parler populaire, comment un auteur qui ne fait pas de vagues peut-il devenir un polémiste victime de la censure, bref comment Émile Coderre est-il devenu Jean Narrache ? C’est à cette question que j’ai voulu répondre, tant ces deux mondes me paraissaient n’avoir rien en commun.

Le fonds Jean Narrache de la Bibliothèque nationale contenait beaucoup de choses, mais pour ainsi dire rien sur l’enfance et l’adolescence d’Émile Coderre, et je me doutais bien que la clé de l’énigme se trouvait là, dans cette période de la vie où tout se décide. Je poursuivis mes recherches avec détermination pour ne pas dire obstination, en retrouvant le plus de personnes possibles qui avaient connu Émile Coderre.

Or, un jour de 1994, je reçois par la poste un substantiel paquet. Il contenait plus de soixante lettres manuscrites et autant de poèmes, datés de 1909 à 1925, soit de la quinzième à la trente-deuxième année d’Émile Coderre. Il s’agissait de lettres intimes adressées à son grand ami de collège, Alphonse Désilets. Dans ces lettres étaient exposés en détail tous les éléments qui manquaient à ma recherche. J’y découvris l’enfance orpheline du petit Coderre, le « ballotage » d’un foyer à un autre, l’accueil bienveillant de gens modestes et le regard hautain de gens bien nantis dont il se souviendra, les premiers tâtonnements littéraires, la gêne matérielle pour mener à bien ses études en pharmacie, l’épreuve à jamais indélébile du premier amour fauché par la mort, la rencontre ensoleillée de celle qui le sauvera du désespoir et lui redonnera confiance dans ses talents de poète, tout cela profondément vécu par un être hypersensible. J’ai découvert un homme sans masque, d’une sincérité peu commune, d’une vaste culture, un remarquable épistolier, un véritable écrivain, et surtout un homme capable de se détourner de sa propre souffrance pour compatir à celle des autres. Dans ces lettres, j’ai découvert aussi le polémiste qui était déjà à l’œuvre. Désireux de parler du peuple et de le défendre dans sa propre langue, il allait écrire, le 11 novembre 1925, jour de l’Armistice, son premier poème signé Jean Narrache où il se portait à la défense des « pauvres bougr’s qui sont r’venus du front » et qui se trouvent abandonnés à eux-mêmes, pourfendant du même souffle « tous les anciens profiteurs / qui vend’nt pus d’fournitur’s de guerre / À cinq six cents pour cent d’profit ». Mes recherches avaient porté leurs fruits : la biographie de ce double poète en une seule personne devenait possible. Émile Coderre a donc constitué mon initiation dans le domaine de la recherche en littérature québécoise.

En parlant du peuple d’en bas, Jean Narrache a toujours traité son sujet sans jamais l’abaisser. Bien au contraire. « Hélas ! trop d’entre nous, écrit-il à Alphonse Désilets, ne conçoivent pas que ces âmes humbles et frustes que l’instruction n’a pas raffinées puissent souffrir et avoir des sentiments profonds et délicats ! » Et à la même époque, il confie à Alfred DesRochers : « Il y a moyen avec ces vers frustes de rendre beaucoup de la grande âme populaire », cette « âme ténébreuse et inexprimée des pauvres grands êtres simples qui souffrent et dont nous voulons exprimer les joies, les espoirs et les illusions, tout à côté de leurs tristesses, de leurs désillusions et de leurs inutiles élans vers le bonheur ! »

En 1968, soit deux ans avant la mort d’Émile Coderre, dans le tome II de l’Histoire de la littérature française du Québec, Jean Éthier-Blais écrit que les poèmes de Jean Narrache « constituent la seule œuvre un peu substantielle de protestation et de compassion populaires dans la littérature de cette époque ». Il parle aussi de « la force de cet art », affirmant que cette « poésie [...] a encore un sens », qu’elle représente « un exemple parfait de nécessité intérieure » et qu’« il y a dans ces vers des accents vengeurs qui méritent de rester ».

D’avoir entériné ce jugement, Mesdames et Monsieur du jury, je vous remercie.

« Maître chez soi ! Grand mot qu’on ose enfin prononcer. Encore faut-il bien se rendre compte de ce qu’il sous-entend. [...] Ce serait, si je ne me trompe, être maître de sa politique, j’entends de son gouvernement, de son parlement, de sa législation, de ses relations avec l’étranger, ne pas subir, en ce domaine, de tutelle indue ; cela veut dire encore, être maître, dans la mesure du possible, à l’heure contemporaine, de sa vie économique et sociale, exploiter pour soi et non pour les autres, ses ressources naturelles, toutes ses ressources naturelles, posséder les moyens de financer son administration, ses institutions d’enseignement, de bien-être social ; ces moyens, ne pas être obligé d’aller les mendier chez qui que ce soit. Cela veut dire aussi, pour une nation trop longtemps colonisée, un ressourcement aux fontaines vives de sa culture... »
Lionel Groulx, 7 juin 1964.
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