C’était il y a 175 ans : au Pied-du-Courant, le 15 février 1839

Texte de Micheline Lachance, historienne, journaliste et écrivaine, paru dans la tribune libre de Vigile.net le 7 février 2014.


Les voyageurs qui empruntent le pont Jacques-Cartier savent-ils que, tout en bas, à quelques encablures du fleuve, le vieil édifice de pierre grise a été le théâtre d’exécutions publiques ?

Il y a 175 ans, dans la cour de cette prison du Pied-du-Courant, sise rue de Lorimier, la potence avait été érigée bien en vue, juste au-dessus de la porte principale, pour marquer les esprits. Le châtiment, infligé sur ordre du gouverneur anglais John Colborne — surnommé le « Vieux brûlot » parce qu’en plus de faire tomber des têtes, il transformait les villages en monceaux de cendre — , devait servir d’exemple. Le journaliste du Montreal Herald, Adam Thom, recommanda d’ailleurs aux autorités d’accélérer l’exécution des condamnés : « Pourquoi les engraisser pour le gibet », demanda-t-il. De fait, 12 patriotes seront pendus, sous les yeux terrifiés des prisonniers qui, derrière les fenêtres grillagées, pouvaient « jouir du spectacle ».

À la mémoire des Patriotes

Aussi honteux soit-il, cet épisode de notre histoire ne doit pas être oublié. Le 15 février prochain, date anniversaire de la pendaison de Thomas Chevalier de Lorimier, le plus célèbre d’entre tous, et de trois de ses compagnons d’armes, la Maison nationale des Patriotes a organisé une journée à leur mémoire au centre d’exposition La-Prison-des-Patriotes. Outre la visite des lieux où la tragédie s’est jouée, il y aura des conférences, une projection du film de Pierre Falardeau, 15 février 1839, etc.

Moi, qui viens de passer deux ans à potasser le journal intime d’Amédée Papineau, en particulier les chapitres qu’il a consacrés aux soulèvements de 1837 et 1838, j’y parlerai de l’enquête menée par le fils aîné du chef des patriotes pendant les tragiques événements. Ce qui m’a frappé dans son récit rédigé au jour le jour, depuis son exil américain ? La répression féroce exercée par les autorités coloniales : patriotes traqués comme des bêtes dans les bois, femmes et enfants chassés de leur foyer à moitié nus, jeunes filles ligotées et violées, récoltes pillées, fermes saccagées… Des représailles cruelles et disproportionnées. Sans oublier les arrestations arbitraires d’honorables citoyens cueillis dans leurs villages, parfois sur la simple dénonciation d’un voisin. Amédée Papineau raconte notamment le cauchemar de six patriotes ramenés de Sainte-Martine attachés derrière une voiture, corde au cou et chargés de fers : « Les soldats qui conduisaient la charrette allaient assez vite pour obliger les prisonniers de courir, afin, disaient-ils, de ne pas leur laisser attraper de froid ! »

Des traitements inhumains

Un millier de patriotes — des notaires, médecins, cultivateurs, marchands — ont connu les geôles de Colborne. Wolfred Nelson, qui y a croupi pendant six mois, a décrit les conditions de vie misérables faites aux détenus coupés de l’extérieur et réduits au pain et à l’eau. « … tous les prisonniers, une fois arrêtés et emmenés à Montréal, ont été traités de manière barbare », écrit-il, avant d’ajouter qu’au début, « ils étaient ligotés ensemble jour et nuit et ne pouvaient satisfaire leurs besoins personnels autrement qu’en s’allongeant ou en s’assoyant tous ensemble. »

Si le quotidien des détenus s’améliore avec le temps — mère Gamelin sera autorisée à leur apporter de la soupe —, les témoignages laissés par ceux qui savent écrire évoquent quantité de privations et de souffrances. Entre les lignes perce leur angoisse durant les jours d’attente, tandis que la cour martiale distribue ses accusations de haute trahison.

Bâclés, les procès se déroulent souvent en anglais, une langue que bon nombre d’entre eux ne comprennent pas. Plusieurs n’ont même pas droit aux services d’un avocat. Dans ces Notes d’un condamné politique de 1838, François-Xavier Prieur raconte : « Quelques-uns de nos juges mêmes ne nous épargnaient pas les sanglantes insultes : c’est ainsi que quelques-uns d’entre eux s’amusaient, durant les séances, à dessiner des bonhommes pendus à des gibets, et ces grossières caricatures, qu’ils se passaient sous nos yeux, paraissaient les amuser beaucoup. »

Huit piastres comme consolation

Le 21 décembre, deux patriotes de Châteauguay, le notaire Joseph-Narcisse Cardinal, père de quatre enfants en bas âge, et le clerc-notaire Joseph Duquette, montent sur l’échafaud. Jusque-là, personne ne voulait croire que la justice de Colborne se montrerait aussi implacable. Adam Thomb jubile : « Balayons les Canadiens de la face de la terre ! » Dans son journal, Amédée Papineau décrit l’horrible supplice infligé à Duquette, son confrère du collège de Montréal, membre comme lui des Fils de la Liberté. « Les bourreaux l’ont martyrisé. La corde fut mal arrangée ; et lorsque la trappe tomba, il demeura suspendu sans pouvoir mourir et dans d’horribles convulsions. Les bourreaux mirent une autre corde et, lorsqu’elle fut fixée, ils coupèrent la première. Le martyr fit alors une chute de quatre pieds et ne mourut qu’après plusieurs minutes de souffrances. Aucune pitié de la part des tortionnaires pour l’infortuné supplicié, malgré les cris de la foule perçant le silence : ‘‘Grâce ! Grâce !’’ Le malheureux n’avait pas vingt et un ans. »

Avant l’exécution de Joseph-Narcisse Cardinal, son épouse enceinte s’est jetée aux pieds de lady Colborne pour l’implorer d’intervenir en faveur de son mari. Insensible, la femme du gouverneur lui a tout bêtement offert huit piastres comme consolation.

De Lorimier immortel

Le 18 janvier 1839, c’est au tour de Pierre-Théophile Decoigne, Jacques Robert, Pierre Hamelin et les frères Ambroise et Charles Sanguinet de se placer sur la trappe fatale. Dans son édition du lendemain, L’ami du peuple, journal anti-patriote, raconte la scène déchirante des parents venus solliciter la permission de faire leurs adieux aux condamnés. Et le journal y va d’un commentaire affligeant : « Malgré l’énormité de la faute de ces malheureux, on ne peut s’empêcher de déplorer l’aveuglement qui les a conduits à cette triste fin. »

Mgr Lartigue, l’évêque de Montréal, qui méprisait les patriotes, en rajoute. Dans une lettre circulaire, il condamne « les crimes commis pendant l’odieuse répression de l’an passé contre le gouvernement établi dans cette province britannique. »

À la mi-février, l’annonce d’une dernière série d’exécutions soulève la révolte. La population est écœurée et les protestations fusent, même chez les adversaires. D’après L’Aurore des Canadas, la mort de Charles Hindelang et de François Nicolas fut instantanée. Chevalier de Lorimier et Amable Daunais éprouvèrent brièvement de la douleur, mais Pierre-Rémi Narbonne endura des souffrances longues et atroces : « Comme l’un de ses bras avait été coupé, on n’avait pu sans doute le lier aussi bien que les autres ; dans les convulsions de l’agonie, il détacha sa main avec laquelle il saisissait les objets environnants et parvint à déplacer la corde de sa vraie position. Il parvint même par deux fois à atteindre une balustrade voisine et à s’y placer les pieds et deux fois il en fut repoussé. » En apprenant la mort de son ami Chevalier de Lorimier, Amédée dessine des gouttes de sang dans son journal avant d’écrire : « Il est mort comme il a vécu, un patriote et un républicain. Son nom est immortel. »

Une armée de bourreaux

Il y aurait encore beaucoup à raconter à propos des crimes sadiques qu’on dirait tiré de l’histoire d’un pays barbare. Et pourtant, c’est ici, chez nous, que la loi martiale a été décrétée et que l’armée britannique et ses volontaires ont sévi. À l’issue de la bataille de Saint-Charles, pour citer un dernier exemple, les Habits rouges ont chargé à la baïonnette les patriotes qui s’y retranchaient, avant de massacrer les blessés. Comme je l’ai mentionné dans La Saga des Papineau, le bras vengeur de la justice coloniale, non content d’anéantir les meneurs poussés à la révolte par les abus et injustices du Colonial Office, s’abattra aussi sur les simples citoyens bannis de leurs foyers, pendant que la torche incendiaire ravage leurs villages semant partout l’épouvante.

Je laisse le dernier mot à Amédée Papineau : « Le gouvernement, qui ne cherchait qu’une occasion et un prétexte pour nous écraser, foula aux pieds tous nos droits, toutes nos libertés, détruisit notre constitution, nous envoya un despote nommé Durham et une armée de bourreaux pour nous égorger. Il ne connait plus enfin de bornes à ses injustices : il veut noyer la population franco-canadienne. »

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