Jean Drapeau (1916-1999)

Jean-Charles Panneton
Avril 2017

Son enfance

Jean Drapeau est né le 18 février 1916 dans le quartier Rosemont à Montréal. Fils de Joseph-Napoléon Drapeau, agent immobilier et courtier d’assurances, et de Berthe Martineau, une cantatrice.

Le jeune Jean doit apprendre à vivre très jeune avec la maladie. D’abord celle de sa sœur aînée, Thérèse, qui est atteinte d’épilepsie, ce grand mal, que l’on juge comme une maladie honteuse à l’époque. Ensuite, ce sera sa mère, atteinte d’un cancer du sein.

Le père est très souvent absent de la maison, occupé par son autre passion, la politique. Il est organisateur conservateur des campagnes électorales fédérales, pour l’Union nationale aux élections provinciales et candidat au poste de conseiller municipal de Rosemont dès 1930. Lorsqu’il est à la maison, il se montre autoritaire et impose une stricte discipline comme se le rappelle son fils : « C’était un homme discipliné et strict, mais juste. Nous devions obéir. C’était la règle. Mais jamais il ne nous a donné la fessée. Ma mère et lui trouvaient d’autres sortes de punitions ».

Dans les deux principales biographies qui lui sont consacrées, on décrit Jean comme un enfant sage et frêle, couvé par une mère protectrice qui avait perdu un premier fils en bas âge. Sa vie est rythmée par l’Église, l’école et la musique. Sa mère, qui ne peut plus mener une carrière de cantatrice professionnelle depuis son mariage, dirige la chorale de l’église du quartier et s’occupe même à quelques reprises de la chorale de la prestigieuse messe de minuit à la basilique Notre-Dame. Le fils assiste à ces événements où il peut aussi entendre de nombreux discours, ce qui l’inspire profondément.

Il complète ses études primaires chez les frères maristes à l’école Saint-Jean-de-Brébeuf (Rosemont) avant d’entamer ses études secondaires à l’école publique Le Plateau où il démontre rapidement de très bons talents oratoires. L’un de ses amis d’enfance se rappelle qu’il s’amusait à prononcer des discours un peu partout : « Quand Jean avait peut-être 13 ou 14 ans, se souvient Auray Blain, il tenait séance sur le trottoir en face de chez lui ou dans la cour de l’école, de l’autre côté de la rue. Pendant les périodes électorales, il jouait au politicien et faisait des discours ponctués de si je suis élu… »

Ses études

Entre une carrière en affaires, la prêtrise ou le droit, Jean Drapeau fait rapidement son choix. En 1935, il s’inscrit à la faculté de droit de l’Université de Montréal. Mais avec des résultats scolaires plutôt moyens, le comité d’admission rejette sa candidature et lui conseille plutôt de poursuivre sa formation classique. Il fait donc ses études en sciences sociales, économiques et politiques à l’Université de Montréal où il obtient en 1937 la licence ainsi que le titre de bachelier ès arts l’année suivante. Il sera finalement admis à la faculté de droit en 1938 où il complète ce programme d’études en 1941 avant d’être admis au Barreau de Montréal en 1943.

Toujours aussi passionné par l’art du discours, Drapeau excelle dans les débats oratoires. En duo avec Jean-Jacques Bertrand, ils triomphent trois années d’affilée contre d’autres étudiants tels Pierre Elliott Trudeau et Daniel Johnson. Déjà, à titre de président de la Société des débats de l’Université de Montréal, il démontre son caractère autoritaire mais également son talent d’organisateur. C’est ainsi qu’il coordonne la tenue d’une grande soirée des débats à l’auditorium du Plateau sur le thème Ève était-elle coupable ? Les 1 200 places que compte l’endroit seront vendues à 35 cents chacune. Il s’agit d’un véritable succès.

C’est durant cette période de sa vie, que Jean Drapeau vit l’une des plus terribles épreuves : il dira plus tard que ce fut l’événement capital de sa vie. En janvier 1937, sa mère meurt des suites d’un cancer du sein. Secoué par ce drame, Jean Drapeau se plonge dans les études et le travail. Grâce aux liens de son père avec l’Union nationale, il déniche un emploi à l’assistance publique en 1938.

Ses influences idéologiques

Jean Drapeau est imprégné des idées conservatrices ayant cour durant les difficiles années 1930, notamment du corporatisme et du fascisme, mais aussi de l’idéologie de survivance de Lionel Groulx, dont il apprécie les livres et les discours. Plus que toute autre chose, les écrits de l’historien s’appuient sur une conception messianique de la nation : les Canadiens français avaient une mission particulière à remplir et ils devaient tout faire pour conserver leur caractère distinct. Drapeau, fervent apôtre du chanoine, aime à citer régulièrement Groulx, dont cette phrase : « Nous appartenons au destin d’une espèce particulière ; l’espèce tragique. Pour eux, la question n’est pas de savoir s’ils sont riches ou malheureux ou grands ou petits, mais si demain ils se lèveront pour voir le jour ou rentrer dans le néant ». Drapeau va d’ailleurs fonder avec d’autres jeunes du quartier Rosemont une Association de jeunesse catholique (ACJC) et demander au chanoine de prononcer le discours de fondation, ce qu’il fera. Ce sera le début d’une longue amitié entre les deux hommes. Parmi les autres influences idéologiques, mentionnons celles de Charles Maurras et d’Henri Bourassa.

Selon l’un de ses alliés puis détracteurs, J.-Z. Léon Patenaude, Drapeau a toujours été attiré par la droite radicale. Certains des textes de Jean Drapeau publiés dans les pages du Quartier Latin, tendent à démontrer un conservatisme certain notamment lorsqu’il s’exprime sur certaines communautés ethniques dont les immigrants russes arrivés à Montréal, réfugiés de la Révolution russe, qui n’auraient rien fait de mieux, selon lui, que de transformer le boulevard Saint-Laurent en « une dégoûtante foire où quelque viande puante voisine avec de sales croutons et où les trottoirs servent trop souvent de poubelles aux fruits et légumes en état de décomposition. »

Le combat des nationalistes contre la conscription

Trois ans après le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale (27 avril 1942), le Canada manque de soldats. Le gouvernement King, pour se voir délier de son engagement de ne pas procéder à la conscription, organise un plébiscite. La manœuvre est habile : il demande alors à la population non pas d’appuyer la conscription immédiate, mais plutôt de permettre au gouvernement de revenir sur sa promesse faite durant l’élection de 1940 comme le traduit si bien la célèbre phrase de Mackenzie King : « la conscription si nécessaire, mais pas nécessairement la conscription. »

Au Québec, les forces nationalistes issus de différents partis politiques se mobilisent et fondent la Ligue pour la Défense du Canada, autour du député fédéral (ex-libéral) de Beauharnois-Laprairie, Maxime Raymond, auquel se rallie Henri Bourassa, qui sort de sa retraite pour participer à plusieurs des assemblées politiques jusqu’en 1944, comme il l’avait fait jadis en 1917. De jeunes nationalistes, proches de Lionel Groulx, notamment André Laurendeau, Michel Chartrand et Jean Drapeau comptent aussi parmi les militants si bien que l’on parle à cette époque d’un véritable rassemblement de plusieurs générations de nationalistes québécois.

Ayant participé à la fondation de la Ligue pour la défense du Canada, dont il occupe le poste de secrétaire adjoint, Jean Drapeau s’implique activement dans l’organisation d’une série d’événements publics où plusieurs personnalités prononcent des discours contre la conscription.

Au cours d’un grand rassemblement au marché Saint-Jacques, il agit comme maître de cérémonie. Lors de son discours, Drapeau s’enflamme : « Depuis la Conquête, dira-t-il, les Canadiens français sont soumis à la domination ennemie. Pas de conscription ! »

La foule réagit bruyamment à sa diatribe. D’autres tribuns vont lui succéder, dont Gérard Filion et Maxime Raymond, avant que ne monte sur scène Henri Bourassa. Le fondateur du Devoir veut tempérer l’ardeur de la foule allumée par le jeune Drapeau : « Nous avons grandement tort de penser que le Canadien français est le seul vrai Canadien comme l’a dit un jeune orateur. Votez non d’une main ferme. Faites une bonne croix. Mais soyez calmes, ne criez pas dans les salles ni dans la rue. Préparez un mouvement digne et raisonné ». Par cette déclaration qui le vise, Drapeau vient de subit son premier camouflet public d’importance.

Le 27 avril 1942, jour du plébiscite, 71 % des Québécois s’opposent à la conscription. Le reste du Canada vote 66 % en faveur. La polarisation est telle entre le Québec et le reste du Canada que le premier ministre reportera la mise en vigueur de la loi. La campagne menée par les nationalistes apparaît comme une éclatante victoire et l’un de ses organisateurs, Jean Drapeau, reconnu comme l’un des artisans de ce succès.

En octobre 1942, la Ligue pour la défense du Canada se transforme en parti politique, devenant ainsi le Bloc populaire canadien (BPC). C’est le député bloquiste Maxime Raymond qui en sera le leader.

Entre-temps à Ottawa, le premier ministre du Canada, Mackenzie King choisit de nommer un ministre des Services nationaux de guerre, issu du Québec, le major-général, Léo Richer Laflèche. On lui trouve un comté sûr, celui d’Outremont. Quelques semaines plus tard, l’élection partielle est déclenchée. Le Parti conservateur et le Bloc populaire canadien choisissent de ne présenter aucun candidat. Mais Jean Drapeau, avec l’appui du chanoine Groulx et du journal Le Devoir, y sera candidat indépendant aux élections du 30 novembre et défend le programme du BPC. Sa candidature soulève de nombreuses réactions négatives. Pour l’une des militantes du BPC, Simone Monet-Chartrand, Jean Drapeau est un autoritariste de droite, un arriviste qui ne se gêne pas pour déclarer être destiné au pouvoir.

Durant la campagne, il se fait remarquer par ses talents de tribun notamment ses attaques virulentes contre le candidat libéral, qu’il dépeint comme un candidat du milieu des affaires de Toronto qui réclame que le sang soit versé pour l’Union Jack. Il s’attaque notamment au CCF en l’associant aux communistes qu’il décrit comme « le diable en personne ». Mais sa vigoureuse campagne ne lui assure pas la victoire. Le soir de l’élection, défait par 1 570 voix, il déclare tenir le vote anglophone et juif responsable de sa défaite. Il remporte tout de même 7 765 voix contre 12 323 pour son adversaire et gagne ainsi la reconnaissance des milieux nationalistes.

La virulence de ses attaques anti-communistes lui vaut une réplique, contenue dans un pamphlet intitulé La cinquième colonne d’Hitler au Québec, du député fédéral de Cartier, d’allégeance communiste, Fred Rose. Celui-ci accuse Drapeau et les autres chefs nationalistes de comploter au sein de l’Ordre de Jacques-Cartier un coup d’État hitlérien. Drapeau est décrit « comme un agent actif du fascisme au Canada » et « un organisateur nazi au service d’Hitler ». Au cours d’un procès (novembre 1943), Drapeau nie sous serment ne pas faire partie de l’Ordre. Il aura finalement gain de cause et le militant communiste doit lui verser 100 $.

À cette époque, des rumeurs persistantes circulent associant Jean Drapeau à l’Ordre de Jacques-Cartier, société secrète nationaliste aussi connue sous le nom de « la Patente ». Même s’il a toujours nié avoir appartenu à cet ordre, les biographes Brian Purcell et Susan McKenna affirment, sur la base de plusieurs témoignages, qu’il avait bel et bien suivi le rite d’intronisation à l’Ordre et qu’il en était membre.

Aux élections provinciales de 1944, Jean Drapeau est candidat du Bloc populaire dans Jeanne-Mance. L’élection permet à quatre candidats bloquistes de devenir député, dont André Laurendeau, mais elle ramène l’Union nationale de Maurice Duplessis au pouvoir à Québec pour les 16 années suivantes. Drapeau est défait par 2 000 voix par son adversaire libéral. Puis, quatre ans plus tard, il se présente dans Jeanne-Mance comme candidat indépendant avant de se retirer de la course, convaincu d’une écrasante défaite.

L’année suivante, Jean Drapeau va demander la main à Marie-Claire Boucher. Ils se marieront en juin 1945 et auront trois garçons, Michel, Pierre et François. Il entame également une carrière d’avocat criminaliste à Montréal. Mais à l’instar de son père, Drapeau se donnera à sa passion, la politique. Il choisira même d’habiter un appartement sur la rue Sherbrooke alors que sa famille demeurera dans Rosemont.

Défait en 1944 et 1948, on va de nouveau parler de lui quand il se joindra aux contestataires plutôt progressistes de sa génération pour défendre un syndicat catholique lors de la violente grève à Asbestos en 1949. Au cours du procès, il se fait un ennemi de Maurice Duplessis lorsqu’il le menace directement (rappelons que le premier ministre est aussi procureur général de la province) en déclarant vouloir porter plainte au Barreau pour obstruction et déni de justice. Étonnamment, la défense de travailleurs syndiqués n’apparaît pas contradictoire avec son conservatisme si bien que plusieurs de ses contemporains le perçoivent comme un opportuniste qui ne recherche que la popularité qu’importe la cause. Quant à Duplessis, il n’oubliera pas ce nouvel opposant à son gouvernement, celui qu’il avait jadis aidé en lui donnant un emploi…

L’enquête sur la corruption de la police de Montréal

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Jean Drapeau et Pacifique Plante en 1954
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

En novembre 1949, l’ancien adjoint du chef de la police de Montréal (Albert Langlois), Pacifique Plante, surnommé familièrement Pax, fournit de l’information au journaliste Gérard Pelletier qui publie une série d’articles dans les pages du Devoir, intitulé « Montréal sous le règne de la pègre » et qui évoque la prostitution, le jeu illégal et la tolérance policière face à ces activités.

Les articles suscitent l’indignation de l’opinion publique et des organisations catholiques. Celles-ci mettent sur pied un comité de moralité publique et réclament une commission d’enquête, ce à quoi un juge acquiesce.

C’est Pacifique Plante et Jean Drapeau qui agissent conjointement comme procureur public dans l’enquête judiciaire. Au départ, l’enquête devait porter sur la prostitution et le jeu mais elle porte finalement sur la conduite de certains policiers montréalais entre 1940 et 1945. Les travaux de cette commission présidée par le juge François Caron se déroulent de septembre 1950 à avril 1953. Suivis de très près par les médias, ils contribuent à faire de son procureur Jean Drapeau une personnalité populaire et respectée.

Le 8 octobre 1954, alors que le juge Caron dépose son rapport tout en refusant d’incriminer les politiciens, Camilien Houde annonce qu’il ne se représentera pas à la mairie de Montréal. Ce qui aurait motivé sa décision est qu’il n’aurait pas reçu l’assurance d’avoir l’appui habituel de la machine de l’Union nationale. Maurice Duplessis ayant plutôt choisi Sarto Fournier comme son candidat.

Dès lors, ayant le champ libre, Drapeau annonce qu’il se présente comme candidat. Selon l’historien Paul-André Linteau, c’est un changement important puisque depuis 40 ans les maires étaient issus du milieu ouvrier et utilisait des stratégies populistes. Avec Drapeau, c’est plutôt la nouvelle classe moyenne canadienne-française qui se voit représentée. Le candidat à la mairie est aussi fortement associé aux intellectuels nationalistes dont Le Devoir se fait le porte-parole.

Le Comité de moralité publique se transforme alors en parti politique et prend le nom de Ligue d’action civique (LAC). En ce sens, l’élection est aussi différente des précédentes par la présence d’un premier parti politique municipal. Drapeau s’associe à l’homme d’affaires (imprimeur), Pierre DesMarais. Dans son programme, la LAC propose une série de réformes en matière de logement et de circulation automobile de même qu’un renforcement de la moralité publique.

Un premier mandat (1954-1957)

Grâce à son nouveau statut de champion de la moralité, Jean Drapeau, devenu très populaire, se fait élire pour la première fois, le 25 octobre 1954, à l’âge de 38 ans. Drapeau l’emporte avec 75 809 voix contre 21 546 pour son plus proche rival, Adhémar Raynault, un ex-maire de Montréal, et déclare en pleurs le soir de l’élection : « Peuple de ma ville, je salue ta victoire, car c’est vraiment la tienne. Tu l’as voulu et tu l’as eu ».

Le maire nouvellement élu réalise toutefois que ses 27 conseillers ne font pas le poids sur les 99 postes de conseillers que compte le conseil municipal. L’autre problème de taille est que Pierre DesMarais, qui s’est allié à certains conseillers (classe C) s’est fait élire comme président du comité exécutif. Rappelons que depuis 1940, le gouvernement Godbout a imposé un système politique antidémocratique et inefficace où le tiers du conseil (les conseillers de classe C) est nommé par des associations de gens d’affaires et autres. Pierre DesMarais poursuit d’autres objectifs politiques que le maire. Il est moins interventionniste et plutôt préoccupé par la rentabilité électorale en favorisant les quartiers ayant voté pour la LAC.

Quant à Jean Drapeau, qui recherche le maximum de visibilité, il est partout à la fois, donnant des discours au Québec, au Canada et en France, et il se prononce sur un grand nombre de sujets. De plus, il commet quelques erreurs. D’abord, lors d’un voyage à Paris, il reçoit ses hôtes parisiens comme un véritable chef d’État. Les coûts élevés de cette réception, aux frais des contribuables montréalais, provoque les railleries et critiques des journalistes et de l’opinion publique.

Par ailleurs, il tente de vendre aux Montréalais un projet qui couperait le parc du Mont-Royal avec deux voies de circulation, ce qui provoque un tollé. Il doit reculer et abandonner ce projet. Après la célèbre suspension de Maurice Richard qui provoque l’émeute au Forum en 1955, Drapeau s’en prend Clarence Campbell, président de la Ligue nationale de hockey. En 1956, le maire fait campagne contre le député indépendant Frank Hanley dans le comté Saint-Anne, appuyé par Duplessis.

Au conseil municipal, un conseiller unioniste, Paul Dozois, propose de raser des taudis du centre-ville pour construire des logements à loyer modique. Le maire se prononce contre. Pour Drapeau, il est prévu de construire dans ce secteur une Cité des ondes (pour y loger entre autres Radio-Canada), dans le prolongement de la Place des Arts, dont il vient de faire approuver les plans.

Mais voilà, Dozois a l’appui de Maurice Duplessis qui y voit l’occasion de remettre la monnaie de sa pièce à ce jeune maire qui s’oppose trop souvent à lui. Le premier ministre a finalement gain de cause et sa revanche. Pour Jean Drapeau, une rebuffade n’attend pas l’autre : une ordonnance de la cour oblige la Ville de Montréal à réintégrer Albert Langlois dans ses fonctions de chef de police. Sa destitution avait été l’un des premiers gestes posés par son administration en début de mandat.

Sarto Fournier triomphe (1957)

Puis, en 1957, il y a de nouveau des élections municipales. L’horizon politique s’est considérablement assombri pour le maire sortant. D’abord, le bilan de ce premier mandat est plutôt mince. De plus, s’étant brouillé avec les journaux, puisqu’il avait aboli une prime que versait la Ville aux journalistes couvrant la vie municipale, Drapeau est épié et pourchassé par les médias. Puis, face à lui, se forme un parti d’opposition, avec à sa tête Sarto Fournier, qui bénéficie de nouveau de l’appui de la machine de l’Union nationale. Pour la première fois de l’histoire politique de Montréal, la campagne est polarisée entre deux partis politiques.

Au bout d’une campagne électorale marquée fortement par la violence et les manœuvres électorales frauduleuses, son adversaire emporte l’élection avec 82 860 voix contre 78 549 pour Drapeau. La ligue d’action civique a toutefois fait élire 33 des 65 sièges électifs. S’il est amer, il ne lâche pas la serviette et prononce plusieurs discours où il accuse ses adversaires d’avoir agi comme une meute de loups en ayant émis 20 000 faux bulletins de vote.

La nouvelle administration Fournier s’allie aux conseillers de la classe C et place Joseph-Marie Savignac à la tête de l’administration municipale (vieux routier politique, proche de Houde et des unionistes). À l’hôtel de ville, la LAC pratique l’obstruction systématique ralentissant les travaux du conseil municipal.

L’année suivante, Drapeau repart à la conquête de l’hôtel de ville. Au cours d’une assemblée partisane tenue au théâtre Saint-Denis, il invite ses partisans à combattre le régime Duplessis. Il dénonce les anglophones, dit-il, qui ont voté pour Sarto Fournier alors que les francophones, ont massivement voté pour lui.

À cette époque, Jean Drapeau flirte avec les grands thèmes de la politique nationale. Il prononce deux causeries importantes. L’une à Québec sur la Constitution et la place des Canadiens français, l’autre sur l’économie à Saint-Georges-de-Beauce. Selon lui, le moment est venu pour les Canadiens français de prendre leur destinée en main, de moderniser leur système d’éducation et de nationaliser les compagnies privées d’électricité. Bref, il les invite à faire la révolution pacifique. Ces causeries de Drapeau sont publiées dans un livre fort populaire à l’époque sous le titre Jean Drapeau vous parle, avec une préface d’André Laurendeau.

Dans cette préface, Laurendeau évoque l’avenir politique de Jean Drapeau : « Depuis, Jean Drapeau énonce les idées sur lesquelles il entend fonder son action future. Nul ne sait exactement ce qu’elle sera, ni dans quel sens elle s’orientera. Mais qu’il représente une force politique et un grand espoir, cela est indiscutable. » Est-ce le préambule à son entrée en scène sur la scène politique québécoise ? Tout le laisse croire puisqu’il entame par la suite une tournée de la province. Mais la défaite d’un premier candidat de la Ligue lors de l’élection partielle du Lac-Saint-Jean stoppe son élan. Même s’il abandonne son projet de carrière à Québec, il a tout de même acquis une influence politique considérable.

Le 22 juin 1960, la victoire des libéraux ouvre une ère nouvelle. Il s’agit aussi d’une année électorale à Montréal. Pour la Ligue d’action civique, le moment est venu de réformer la Charte de la Ville de Montréal pour se débarrasser des conseillers non-élus. Pierre DesMarais, son leader, en discute avec Jean Lesage, nouveau premier ministre du Québec. La rencontre ne débloque toutefois sur aucun engagement concret. Furieux, Jean Drapeau convainc le lieutenant de DesMarais, Lucien Saulnier, de l’accompagner chez Lesage. Drapeau plaide l’urgence d’agir. Et il menace de ne pas se présenter à la mairie laissant ainsi le champ libre aux unionistes qui ne demanderaient pas mieux que de faire de Montréal l’un de leurs bastions. Lesage se laisse convaincre de modifier la Charte de la ville de Montréal lors d’une session spéciale de l’Assemblée législative.

Pour l’essentiel, la réforme abolit les conseillers municipaux de la classe C. Seuls les propriétaires et les locataires auront désormais le droit de vote. Une loi est votée obligeant l’administration municipale sortante du maire Sarto Fournier à tenir une élection référendaire sur les modifications à la Charte.

Devant la démarche unilatérale de Drapeau, mais surtout de son succès, Pierre DesMarais est furieux et démissionne. Drapeau tente un temps de se réconcilier avant de changer d’idée et d’annoncer le 25 septembre 1960, aux côtés de son père, de Gérard Niding et de Lucien Saulnier, la création du Parti civique.

Cela lui vaut d’ailleurs les critiques de J.-Z.-Léon Patenaude, un fondateur de la Ligue, qui dans un livre publié en 1962 sous le titre Le vrai visage de Jean Drapeau, dit de Drapeau qu’il se prend pour un roi, ambitieux et assoiffé de pouvoir, que personne n’arrêterait et que sa pensée politique tient de Machiavel, Franco, Salazar ou Peron.

À partir de ce moment, ce qui est clair pour Jean Drapeau, c’est que « la démocratie n’est pas un système de participation publique mais un système par lequel on choisit des dirigeants. La Société ne pourrait pas fonctionner si ses dirigeants essayaient de suivre les désirs de la population au jour le jour. »

De même, il s’est doté d’un parti sur lequel il peut entièrement compter et que plusieurs observateurs comparent à un club privé plutôt qu’à un véritable parti politique. Il dira d’ailleurs à ce sujet : « La porte d’entrée est étroite mais la sortie est très grande. »

Lors de l’élection de 1960, le programme de sa nouvelle formation propose la construction du métro de Montréal, un projet défendu par Lucien Saulnier, la transformation du boulevard Décarie en une imposante autoroute à six voies en tranchée, de même que la rénovation des vieux logements de la métropole et la construction de logements neufs dans le quartier ouvrier Saint-Henri.

Lors de la dernière journée de la campagne, Drapeau provoque un coup d’éclat en annonçant qu’un complot est en cours pour truquer les résultats de l’élection en faveur de Sarto Fournier. Accompagné de la police provinciale, Drapeau effectue une descente dans un appartement où l’on découvre des plans et des documents qui devaient servir à passer des votes par télégraphes pour fausser les listes électorales. Le chef du Parti civique déclare alors qu’il n’accepterait pas une nouvelle fois de se faire voler l’élection. Dans leur biographie, Susan Purcell et Brian McKenna, à partir d’un témoignage de Lucien Saulnier, précise que cette tentative du vol de l’élection était dans les faits un coup monté de l’équipe de Drapeau.

Au terme de la campagne électorale, il remporte la victoire à la mairie, en obtenant 75 000 voix contre 46 000 pour Sarto Fournier. Les Montréalais donnent également leur accord à l’abolition des postes de conseillers avec une majorité de plus de 90 000 voix. Drapeau entreprend alors le premier de ses sept mandats consécutifs à la mairie de la métropole, ce qui constitue un record encore inégalé jusqu’à ce jour.

La méthode Drapeau

Dès son retour à l’hôtel de ville, Drapeau va développer une méthode de travail, un style, qu’il gardera jusqu’à la fin de sa carrière politique. Travailleur infatigable et discipliné, il se lève aux aurores et ne dort que cinq heures par nuit.

Le maire a aussi l’habitude, soit au volant de sa voiture ou conduit par son chauffeur, de sillonner les rues de la ville et de noter au passage tout ce qui lui apparaît défectueux et transmet l’information aux responsables administratifs afin que le tout soit corrigé. S’il ne compte pas le temps qu’il consacre à sa ville, il n’aime tout de fois pas le perdre et préconise l’efficacité : « Ce n’est pas un secret que j’aime la discipline, que je déteste la perte de temps et ne supporte pas les discussions inutiles ».

Au plan des relations avec les médias, Drapeau cesse de se prêter au jeu médiatique. Ses relations tendues avec les journalistes, depuis l’élection de 1957, font qu’à partir de 1960, c’est lui qui décide des bons moments pour annoncer à la presse des sujets qu’il choisit soigneusement. Parfois, il se permettait même parfois d’appeler des caricaturistes pour leur suggérer des thèmes…

Faire de Montréal, une ville d’envergure internationale

Le retour de Jean Drapeau à l’hôtel de ville de Montréal, à l’automne 1960, s’effectue alors que la métropole est un véritable chantier. L’ère des grands projets prend son envol. Au cœur du centre-ville, on construit la Place Ville-Marie, un édifice en forme de croix qui rappelle la fondation de Ville-Marie. D’autres constructions de tours sont lancées à proximité : la Banque canadienne impériale de commerce, la tour de la Bourse, la Place Bonaventure et le Château Champlain. Tout près, la Place des Arts prend forme, de même que le Montréal souterrain.

Lors de la campagne électorale, il avait promis la construction d’un réseau de métro, d’une voie rapide sur Décarie, d’un stade sportif au parc Maisonneuve et d’habitations à loyer modique (HLM). Il s’oppose toutefois à l’idée d’un gouvernement régional et propose plutôt d’annexer toutes les villes de l’île pour en faire une île, une ville.

De 1960 à 1962, Drapeau et son équipe mettent en branle le projet du métro si cher à Lucien Saulnier, de même que le développement immobilier du quartier des affaires et la restructuration du service de police.

Au plan administratif, le favoritisme flagrant s’estompe alors que la nouvelle administration met en place un comité interne occulte chargé d’accélérer l’embauche de candidats provenant des rangs du Parti civique.

Le maire parvient également à agrandir le territoire de Montréal par l’annexion de Rivière-des-Prairies, du village de Saraguay, de Ville Saint-Michel et de Pointe-aux-Trembles.

Au plan du système politique municipal montréalais, Drapeau obtient en 1962 du gouvernement Lesage la modification de la Charte de la Ville de Montréal qui concrétise l’abolition des 33 conseillers non-élus, la réduction du nombre d’élus soit 45 dans 15 districts électoraux mais surtout de nouveaux pouvoirs. Dorénavant, le maire aura le pouvoir de choisir et de soumettre la liste des membres du comité exécutif au conseil municipal, de nommer tous les membres des comités et des commissions, et d’exercer le droit de surveillance et de contrôle de tout l’appareil municipal. Il pourra aussi présider le conseil municipal et trancher s’il y a égalité des voix.

La construction du métro

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Métro de Montréal de 1966 à 2007
Source : STM/Calvin411, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

En novembre 1961, le conseil municipal vote des crédits de 132 M$ pour la construction du métro de Montréal. Pour l’administration Drapeau-Saulnier, (Saulnier est un fervent partisan du métro) le temps est venu de doter la métropole d’un système de transport public rapide et moderne.

Au départ, Jean Drapeau imagine un métro aérien, sorte de monorail comme en trouve dans d’autres villes : Paris, New York et Chicago.

Mais il rencontre l’opposition ferme de Lucien Saulnier qui veut un métro souterrain. Lors d’une visite à Paris en 1960, organisée à l’instigation de Saulnier, les échanges de points de vue donnent un net avantage à la solution souterraine. Le monorail s’adaptant mal aux durs hivers québécois. Le maire ne peut que le constater : Saulnier a gagné son pari.

Pour déjouer la lourdeur administrative de la Ville, on crée le Bureau du métro, qui sera chargé de la construction du métro, dont la direction est confiée à Lucien L’Allier, avec l’appui technique de la Régie autonome des transports parisiens (RATP). On confiera également à plusieurs entrepreneurs la réalisation des travaux, ce qui a pour effet d’abaisser les coûts.

Le métro, d’un type nouveau et coûteux, utilise un roulement sur pneumatiques français plutôt qu’un système traditionnel de roues d’acier sur rail. De plus, le métro sur pneus à petit gabarit s’adapte mieux au sous-sol rocheux de Montréal et il est donc plus économique et facilement réalisable. En revanche, il est plus cher à exploiter, parce que plus petit, ce qui nécessite notamment un plus grand nombre de voitures.

Le réseau initial, comptant 26 stations et 22 km de tunnels, est inauguré au printemps 1967, juste à temps pour l’Expo 67 et les célébrations du Centenaire du Canada.

Élections de 1962

En 1962, en effet, Drapeau obtient de Québec de nouveaux amendements à la Charte de la Ville faisant passer le nombre des conseillers municipaux de 66 à 45, soit trois par quartier. Les élections, elles, se tiendront dorénavant aux quatre ans plutôt qu’aux trois ans.

À l’élection s’ajoute un référendum et les électeurs, en plus d’élire un maire et des conseillers municipaux, doivent approuver les amendements concernant la Charte et l’émission d’une carte d’électeur. Le 28 octobre 1962, Jean Drapeau est reporté au pouvoir avec 88 % des voix exprimées et son parti enlève 41 des 45 sièges du conseil municipal. Drapeau triomphe, remportant 130 000 voix contre 13 572 pour Fournier. Quant à la carte d’électeur, il n’en sera plus jamais question.

L’Expo 67

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Expo 67
Source : Laurent Bélanger, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Si les précédents maires Fournier et Houde avaient tenté d’obtenir l’Exposition universelle dans le passé, c’est Jean Drapeau qui devant le désistement de Moscou, obtient la tenue de l’exposition pour 1967. L’événement soulignera aussi le Centenaire du Canada.

Dès sa réélection, le maire se concentre sur l’organisation de cet évènement international dont le coût est estimé à 430 M$. Au départ, c’est la question du site où doit se tenir l’événement qui occupe toute l’attention du maire. Plusieurs sites sont alors proposés : le parc Maisonneuve, à côté du Jardin botanique, ou encore le port de Montréal. C’est finalement l’île Sainte-Hélène qui sera retenue, ce qui nécessite la construction sur son flanc sud d’une île artificielle qu’on nommera Notre-Dame.

De son côté, le gouvernement du Québec investit 500 M$ dans les infrastructures : on perce le tunnel Louis Hippolyte-Lafontaine sous le fleuve, on construit l’autoroute Bonaventure jusqu’au pont Champlain avec accès à la Cité du Havre et l’autoroute 2-20.

Un an avant la tenue de l’évènement, il se lance en campagne électorale où il triomphe à nouveau avec une majorité de 112 000 voix, soit 95 % des votes à la mairie. Avec une telle puissance politique, le conseil municipal devient aux yeux de plusieurs analystes un simulacre d’assemblée délibérante.

Son administration est prête pour l’Expo 1967, qui s’ouvre le 27 avril 1967 sous le thème Terre des Hommes. Tous peuvent alors découvrir le site enchanteur des îles aménagés au milieu du fleuve Saint-Laurent, comptant 90 pavillons de toutes sortes. Pour l’occasion, Montréal se montre sous ses plus beaux atours et l’on cache derrière des palissades les secteurs défavorisés.

Durant tout l’été, Jean Drapeau accueille les chefs d’État du monde (Elizabeth II, Charles de Gaulle), ce qui fait de lui un géant de la scène nationale et internationale. La fête dure six mois. Ce qui devait coûter 167 M$ en coûtera finalement 430 M$. Avec les autres travaux d’infrastructures urbaines, la facture colossale s’élève à 1,5 G$ !

À la clôture de l’événement, le Canada est à ses pieds selon son ami et caricaturiste Robert LaPalme. L’événement est un immense succès puisqu’il attire 50 millions de visiteurs.

De Gaulle et « Vive le Québec libre ! »

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Statue du Général de Gaulle à Québec
Source : Georgio, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

À l’échelle internationale, il gagne le respect de bien des dirigeants, de Charles de Gaulle à la famille royale. L’ex-premier ministre britannique Edward Heath dira : « J’ai eu le privilège d’entendre les confidences du maire Drapeau sur la façon de prendre et de conserver le pouvoir en manipulant amis et ennemis à la fois. C’est une des conversations les plus drôles et les plus distrayantes que je n’aie jamais eues avec un politicien. »

Mais voilà que le général de Gaulle s’amène et lance son : « Vive le Québec libre ! ». Placé au cœur de cet indicent diplomatique, Drapeau doit faire un discours moins de 48 h après, lors d’un dîner en l’honneur du général.

Le maire tente alors de définir l’explosion réelle et indéniable d’un sentiment indéfinissable qui a marqué le passage du général : « Ce n’est sûrement pas de la nostalgie car on ne l’est plus après 400 ans. De la gratitude envers la France ? Non plus car nous avons vécu seuls pendant deux siècles. » Il ajoute toutefois qu’aucun président français n’a jamais montré autant d’intérêt pour le Québec que le général. Selon le maire la gratitude des Canadiens français serait plutôt dirigée vers celui qui a sauvé la France à deux reprises avant de conclure en prévenant les Français qu’il ne faudrait pas que l’espoir que le général a fait naître lors de sa visite ne provoque que de la déception.

Le temps des comptes

Après l’Expo 67, la Ville se retrouve avec un lourd déficit de 28 M$. Pour faire face à ses obligations financières, Drapeau crée une loterie, sorte de taxe volontaire, ce qui lui permet d’éviter momentanément d’augmenter les taxes foncières.

En octobre 1967, le maire Jean Drapeau annonce la transformation du site en une exposition permanente intitulée Terre des Hommes. En 1968, la foule prévue à 20 millions de visiteurs n’est que de 12,5 millions, ce qui augmente le déficit de 8 M$. En décembre 1968, l’Administration Drapeau-Saulnier n’a d’autres choix pour boucler son budget que d’imposer une surtaxe foncière de 23% et une nouvelle augmentation de cette surtaxe en avril 1969.

En janvier 1969, le président du comité exécutif, Lucien Saulnier, se lève au conseil municipal pour déclarer que Terre des Hommes ne rouvriraient pas ses portes en 1969 à moins que Québec et Ottawa n’apportent une aide financière. Devant cette intervention du président du comité exécutif, Drapeau annonce qu’il songe à quitter la mairie de Montréal. Cette sortie bien orchestrée porte fruit. Devant l’immense réaction populaire d’appui au maire, les deux gouvernements décident de verser 24 M$ à la Ville pour la tenue de l’événement en 1969. L’exposition dure jusqu’en 1981 après quoi elle est fermée définitivement et le site est transformé en un grand parc public.

La venue des Expos

Le 27 mai 1969, Montréal obtient une nouvelle concession de la LNB. Grâce au travail de Gerry Snyder, Jean Drapeau s’est intéressé au baseball professionnel, saisissant les nombreux avantages, et en a fait un dossier prioritaire. Après avoir choisi et réaménagé le stade Jarry pour y contenir 30 000 places, les Expos y disputent leur premier match le 14 avril 1969 contre les Cardinaux de St-Louis.

Le ruineux épisode du Vaisseau d’Or

En 1969, Jean Drapeau se fait restaurateur. Au sous-sol de l’hôtel Windsor, le 8 septembre, le Vaisseau d’or (titre du célèbre poème d’Émile Nelligan) ouvre ses portes. Le maire conçoit ce restaurant de 280 places où les clients peuvent manger au son d’un orchestre de 20 musiciens. Comme lors des concerts classiques, personne ne peut parler.

Mais l’ouverture officielle est un désastre, et l’information est abondamment relayée par les médias. L’aventure tourne rapidement à la catastrophe financière et le restaurant doit fermer ses portes en janvier 1971. L’aventure s’avère être un désastre financier qui coûte plus de 150 000 $ à son propriétaire !

La question sociale négligée par Jean Drapeau ?

L’après-Expo 67 est marquée par un ralentissement économique et par des problèmes sociaux importants dont l’insalubrité des logements des quartiers défavorisés et un taux de mortalité infantile nettement au-dessus de la moyenne des autres villes canadiennes.

Son style autoritaire et son inaction dans certains dossiers sociaux lui valent bien des détracteurs d’autant plus que la période est caractérisée par l’agitation sociale provoquée par les mouvements étudiants et syndicaux, les nationalistes ou les groupes de gauche et révolutionnaires.

Lorsque l’on questionne le maire sur les 400 000 chômeurs que compte Montréal et sur la mortalité infantile plus élevée que dans les autres villes, il répond laconiquement que la rénovation des logements est dans son programme et qu’il a beaucoup fait pour les pauvres avec l’Expo 67 et les Expos, précisant : « La vie d’une collectivité ne s’enveloppe pas dans de vieux journaux. Les citoyens sont en droit de s’attendre à une certaine pompe et à un certain apparat. Il n’y a pas de raison pour que la vie, même pour les pauvres, soit déprimante ».

En 1969, Montréal connaît des manifestations monstres. Opération McGill français en mars, puis débrayage des pompiers et policiers de la métropole le 7 octobre. Cette nuit-là, Montréal est livrée aux pilleurs de tout acabit. On y dénombre 456 vols, de nombreuses vitrines fracassées de même qu’un mort.

Une semaine plus tôt, une bombe avait explosé à la résidence du maire, avenue des Plaines, dans la Cité Jardin de Rosemont.

L’administration cède alors et le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand sauvera Montréal en créant la Communauté urbaine de Montréal (CUM), ce qui permettra de répartir la facture à l’ensemble des villes de l’Île. Quelque 700 militaires sont envoyés en renfort et un projet de loi spéciale est voté à Québec.

Face à cette détérioration du climat social, on dénombre alors plus d’une centaine de manifestations, l’administration Drapeau-Saulnier décide donc en novembre 1969 d’interdire les rassemblements de contestataires par réglementation municipale.

La crise d’Octobre

La fin des années 1960 et le début des années 1970 voit aussi une opposition anti-Drapeau s’organiser. Issue des groupes populaires et des syndicats, elle réclame des mesures pour le logement et la revitalisation des quartiers centraux.

Lors de la crise d’octobre 1970, le côté impitoyable et autoritaire de Drapeau et sa conception de l’ordre et de la justice, se manifestent. Ne faisant pas confiance à sa police, il fait pression sur Québec et Ottawa pour faire intervenir l’armée.

Lors des élections municipales, qui se tiennent au moment de l’application des pouvoirs draconiens de la Loi sur les mesures de guerre, il associe ses adversaires politiques aux terroristes et aux révolutionnaires, le Front d’action politique (FRAP) dont le programme jugé radical par ses adversaires politiques est d’inspiration socialiste.

La Loi des mesures de guerre est déclarée le 16 octobre et coïncide avec l’entrée au Québec de l’Armée canadienne de même que l’arrestation de 467 autres personnes, dont de nombreux candidats du FRAP.

La stratégie électoraliste de Jean Drapeau porte fruit. Le 25 octobre 1970, le parti civique remporte les 52 sièges au conseil et celui-ci est réélu à la mairie avec 92,5 % des voix. Lucien Saulnier, qui a quitté, est remplacé à la présidence du comité exécutif par Gérard Niding que Drapeau juge plus malléable que son prédécesseur.

Dans son discours le soir de la victoire, le maire réélu remercie ses électeurs d’avoir choisi la paix sociale contre le désordre : « La population a compris que le moment n’est pas à ébranler les pouvoirs publics mais à les soutenir. C’est là, une condition première pour protéger le régime démocratique contre ceux qui veulent l’abattre ».

Les Jeux olympiques

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Stade olympique de Montréal vu des airs
Source : Bobjagendorf, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Après avoir obtenu l’Expo 67, Drapeau rêve depuis quelques années déjà d’obtenir pour sa ville les jeux olympiques d’été. Il avait échoué une première fois en 1966, le CIO ayant préféré Munich à Montréal pour organiser l’événement en 1972. Camilien Houde avait aussi tenté de les obtenir en 1932 et 1956. Mais en mai 1970, à Amsterdam, il remporte la palme contre Moscou, sa rivale de l’Exposition universelle de 1967.

Dès le départ, le maire a choisi son concept architectural : ce sera celui du Parc des Princes à Paris, de l’architecte français Roger Taillibert. Au moment où il dévoile la maquette du stade, le 6 avril 1972, il déclare que les Montréalais n’auraient pas un cent à débourser : « Il est tout aussi impossible pour les olympiques d’avoir un déficit que pour un homme d’avoir un bébé. » On prévoit alors que les Jeux coûteraient 310 M$, dont 250 M$ seulement pour la construction des installations.

À partir de ce moment-là, Drapeau se consacre presque exclusivement à la préparation des Jeux olympiques de 1976. De maire qu’il était, il devient chef de chantier. Tellement qu’en 1974, il en oubliera presque les élections municipales de l’automne.

Dès le début de la construction du Parc olympique, d’importants problèmes surgissent. D’une part, le terrain est de très mauvaise qualité. On doit y injecter du béton pour le solidifier et revoir les plans des bâtiments, ce qui provoque des délais et des coûts additionnels. D’autre part, les plans arrivent avec d’importants retards. C’est que la firme québécoise choisie n’arrive pas à les livrer, paralysant ainsi le chantier. Si bien que deux ans avant les Jeux, aucune structure ne s’élève, on n’y retrouve toujours que des fondations...

À tous ces problèmes techniques s’ajoutent aussi des grèves, des actes de sabotage, des accidents de travail parfois mortels (on compte sept morts), un chantier mal surveillé et des fournisseurs de béton qui se font payer à plusieurs reprises pour une même livraison.

L’entrée de l’opposition à l’Hôtel de ville

Entre-temps, le maire doit se lancer dans une nouvelle campagne électorale. À quelques semaines du scrutin, les pompiers de Montréal réclament un montant forfaitaire de 750 $ pour parer l’inflation galopante. L’administration Drapeau-Niding refuse. En réponse à ce refus, les pompiers désertent les postes le 31 octobre. Un incendie embrase le quartier Centre-Sud. Devant l’ampleur du désastre, Robert Bourassa offre à Drapeau de débourser la prime demandée qui s’élève à 2 M$. Cet événement sera baptisé le weekend rouge, bien qu’il n’y ait eu aucun mort, mais où des centaines de Montréalais ont perdu tout ce qu’ils avaient.

Le 10 novembre 1974, il est réélu mais le mécontentement des contribuables quant aux coûts évalués de l’aventure olympique vont fissurer son invincible popularité. De plus, Drapeau retrouve face à lui une opposition organisée sous la bannière du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM) et de son chef Jacques Couture, appuyé par les syndicats, le PQ et le NPD. Le programme d’inspiration social-démocrate est axé sur le transport collectif, la participation citoyenne, l’habitation et les loisirs. La percée est significative puisque Drapeau passe de 92 % (1970) à 55 %. Le RCM fait entrer l’opposition à l’Hôtel de ville avec 18 candidats sur 52.

La RIO prend le relais

En janvier 1975, Drapeau est convoqué à l’Assemblée nationale. Le coût des Jeux s’élèvent à 580 M$ (sur les 310 M$ prévus) et on craint que les installations olympiques ne soient pas terminées à temps. Ottawa a d’ailleurs précisé que le gouvernement canadien ne contribuerait pas au déficit.

Si le maire se fait confiant de terminer à temps et selon les coûts prévus devant les élus québécois, le premier ministre, le COJO, le comité de contrôle et la firme d’ingénierie Lavalin ne s’en montrent guère convaincus. C’est pourquoi le 20 novembre, le gouvernement du Québec prend en charge la construction du parc olympique en créant la Régie des installations olympiques (RIO). On remet à plus tard la construction de tout ce qui n’est pas essentiel, dont le mât. On travaille alors de jour comme de nuit. Le Stade et les piscines sont terminés à temps pour les Jeux olympiques.

Estimé à 310 M$, le coût des installations des jeux s’élèvera finalement à 1,4 G$ et un déficit net de 995 M$ déstabilisant les finances non seulement de la Ville de Montréal mais aussi du gouvernement du Québec.

Jean Drapeau a un moment de gloire passager lorsqu’il hisse le drapeau olympique devant 75 000 personnes dans le Stade. Mais le gouvernement Lévesque, arrivé au pouvoir le 15 novembre 1976, lance une enquête menée par le juge Albert Malouf pour faire la lumière sur tout le cafouillis entourant la construction du parc olympique.

L’administration Drapeau-Lamarre (1978-1986)

Devant écarter Gérard Niding de la présidence du comité exécutif, un mois avant les élections, puisqu’il a été pris en flagrant délit de scandale olympique, Drapeau jette son dévolu sur Yvon Lamarre, qui devient en quelque sorte la conscience sociale du maire.

Aux élections de 1978, il parvient habilement à se faufiler entre les partis d’opposition en pleine division (GAM et RCM). Il est réélu avec 60,9 % et son parti remporte 52 des 54 sièges.

Mais on sent un certain essoufflement de son administration (Drapeau-Lamarrre) et l’ère des grands projets est irrémédiablement révolue. Le cap est désormais mis sur l’habitation avec l’opération 20 000 logements afin de stopper l’exode des Montréalais vers les banlieues et répondre aux préoccupations sociales d’un nombre toujours plus grand de citoyens. On mise aussi sur le développement économique et la création de parcs industriels et on lance un certain nombre d’initiatives pour revitaliser les quartiers avec les maisons de la culture et les sociétés d’initiatives et de développement des artères commerciales (SIDAC).

Une dernière campagne électorale (1982)

Au printemps de 1980, le rapport de la commission Malouf est rendu public. Le maire Drapeau est sévèrement blâmé. Il promet de répondre dans un livre qu’il n’écrira jamais. Un fait est, les Jeux olympiques auront coûté 1,4 milliard de dollars, cinq fois plus que prévu au départ. Cette hausse faramineuse du coût des Jeux olympiques plombent durablement la popularité de Jean Drapeau tout en ayant alourdi le fardeau fiscal des Montréalais.

En 1982, il fait une chute malencontreuse dans le garage de l’hôtel de ville, ce qui marque le début de la détérioration de sa santé. Cette même année, le gouvernement Lévesque lui impose une réforme de la CUM qui l’oblige à partager le pouvoir avec les autres maires de l’île. Bien qu’il s’y oppose, la réforme passe finalement révélant ainsi que son poids politique n’est plus ce qu’il était.

À l’automne, il remporte sa dernière élection à la mairie. Sa victoire est assombrie par le retour de l’opposition à l’hôtel de ville qui fait élire 18 conseillers. Puis, à mi-mandat, le chef du RCM, qui l’a affronté à la mairie en 1982, Jean Doré, est élu conseiller municipal en mai 1984.

Le départ

Des membres de son entourage ont vainement tenté de lui faire comprendre, en 1982, que le temps de la retraite avait sonné. Mais il faudra que de nouveaux ennuis de santé l’affaiblissent considérablement pour qu’il accepte de quitter. Le 27 juin 1986, ralenti par un accident cardio-vasculaire, Drapeau convoque la presse à l’ombre de ses chères pyramides olympiques où il annonce son retrait de la vie politique : « J’ai le regret de constater que mon respect de la fonction (de maire) et des électeurs me dicte ma décision. Je mets donc fin à ma carrière élective. »

Le maire Jean Drapeau a commencé son discours d’une voix forte et assurée. Mais il a fondu en larmes au moment d’expliquer les récompenses que lui avaient apportées ses 32 années au service de la ville de Montréal qu’il aime comme son enfant. Plusieurs Montréalais pleurent avec lui à l’annonce de sa démission.

Son ami le premier ministre Brian Mulroney l’invite à finir sa carrière politique comme ambassadeur spécial auprès de l’UNESCO à Paris. Poste qu’il occupe de décembre 1986 jusqu’en 1991.

Drapeau parti, le RCM, dirigé par Jean Doré, prend le pouvoir aux élections de novembre 1986.

Entouré de sa famille, Jean Drapeau décède le 12 août 1999 à Montréal.

L’héritage de Jean Drapeau

Élu huit fois maire de Montréal, Jean Drapeau a passé 29 ans à la tête de la métropole québécoise, ce qui lui a permis de voir se succéder sept premiers ministres à Ottawa et neuf premiers ministres à Québec.

Aucun maire n’a gouverné Montréal aussi longtemps que lui ni atteint une telle célébrité sur la scène nationale et internationale. Le pari qu’il s’était fixé de faire de Montréal, ville portuaire décriée pour ses bordels et sa vie nocturne, une métropole internationale de premier plan, a été relevé. On doit aussi ajouter qu’à son actif, Drapeau a modernisé l’administration municipale et rendu les services municipaux plus efficaces et professionnels. Son poids politique lui permet aussi d’obtenir, des gouvernements du Canada et du Québec, d’importants investissements dans les infrastructures autoroutières et en transport collectif.

Beaucoup auront reproché à Jean Drapeau d’avoir laissé Toronto devenir la métropole financière du Canada au détriment de Montréal. Peut-on véritablement le tenir responsable alors que l’émergence de Toronto débute durant les années 1930 ? Il sera bien conscient qu’à son époque Toronto a déjà raflé à Montréal son titre de capitale des affaires et plus grande ville du Canada. À cela, il répliquera, sourire aux lèvres : « Laissons Toronto devenir Milan, Montréal sera toujours Rome. »

En revanche, en faisant porter ses efforts principalement sur les grands projets et événements internationaux, le maire ne se préoccupe que trop tardivement des questions d’habitation, de chômage, de planification urbaine, de manque d’espaces verts et de pollution. Il néglige aussi la qualité de vie dans certains quartiers. Les nombreuses démolitions contribuent à la dévitalisation des quartiers centraux. Montréal cumule ainsi de nombreux retards notamment en environnement si bien qu’en 1987, Montréal ne traite toujours pas les eaux usées qu’elle déverse dans le fleuve Saint-Laurent.

Il n’en demeure pas moins que Jean Drapeau a fait entrer Montréal dans la modernité et le XXe siècle, ce qui en fait à juste titre l’une des figures marquantes de l’histoire contemporaine du Québec.

En savoir plus

- Mario Robert avec la collab. de Pierre Drapeau, « Les 100 ans de Jean Drapeau », Archives de Montréal, 18 février 2016.
- Bruno Boulianne, Monsieur le maire : Jean Drapeau et sa ville, diffusé par Radio-Canada, 2014, 52 min.
- Brian Mckenna, « Jean Drapeau », dans l’Encyclopédie canadienne, Toronto, Historica Canada, 2011.
- Benoit Gignac, Le maire qui rêvait sa ville : Jean Drapeau, Montréal, Éditions La Presse, 2008, 296 p.
- Jean Roy, 100 Québécois qui ont fait le XXe siècle : les inspirateurs, Montréal, ONF, 2008, 51 min.
- Roger Taillibert avec la collab. de Françoise Harmel, Notre cher Stade olympique : lettres posthumes à mon ami Drapeau, Montréal, Éditions Stanké, 2000, 307 p.
- « Hommage à Jean Drapeau, 1916-1999 : son enfance, sa vie familiale, sa carrière de maire, ses grandes réalisations », Magazine Dernière heure, 2000, 31 p.
- Daniel Creusot, En quête de Jean Drapeau, diffusé par Radio-Canada, 1999, trois parties de 47 min.
- Guy Roy, La véritable histoire de Jean Drapeau, Montréal, Éditions Québecor, 1982, 148 p.
- Susan Purcell et Brian McKenna, Jean Drapeau, Montréal, Éditions Stanké, 1981, 372 p.
- Jules-Zénon Léon Patenaude, Le vrai visage de Jean Drapeau, Montréal, Éditions du Jour, 1962, 126 p.
- Jean Drapeau, Jean Drapeau vous parle, Montréal, Éditions de la Cité, 1959, 124 p.

« Libérez toutes les formes de beauté en puissance dans le génie natal, libérez les poèmes qui attendent l’heure de naître, afin qu’un jour prochain, dans ce petit pays redevenu libre et beau, un peuple sente, à en pleurer d’émotion, la joie et la grandeur de vivre. »
Lionel Groulx, 12 février 1936.
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