Le 17 mai 1642 — La fondation de Montréal : une histoire de femmes et de coureurs des bois

Conférence de Jean-Claude Germain
Auditorium de la Grande Bibliothèque
Montréal, 10 novembre 2011

Lorsqu’on invoque le passé, proche ou lointain, c’est une erreur de perspective de croire que les ancêtres sont les anciens et que nous, nous sommes les jeunots. C’est même le contraire qui est juste. Par rapport à eux, nous sommes les vieux et par rapport à nous, ils sont notre jeunesse. Ne sommes-nous pas la somme et la mémoire de ce qu’ils ont été ?

Là diousqu’on venait, c’était ancien, pis là diousqu’on est arrivé, c’était ancien aussi. Au fond, tout c’qu’y avait de nouveau icitte, c’était nous autres, le nouveau monde, qu’on pourrait dire !

La métamorphose du « Français de France » en « Canayen » s’est effectuée beaucoup plus tôt qu’on ne le croit généralement, souvent dès la première génération, Charles Le Moyne, Pierre Boucher, Nicolas Perrot, n’étaient plus français que d’origine. En tout cas, si ce n’était pas évident pour ceux qui étaient devenus « Canayens », ça l’était pour tous ceux qui ne l’étaient pas !

À peine 40 ans après la fondation de Montréal, tous les voyageurs s’entendent pour parler des Canayens et décrire leurs caractéristiques. En 1686, le chevalier de Troyes a été commissionné pour commander une expédition militaire dont font partie entre autres, les frères Le Moyne, d’Iberville et de Maricourt. L’officier se pose une question qui est déjà pertinente. « J’ignore si les Canadiens accepteront facilement d’être dirigés par un Français ? » confie-t-il à son journal. Il avait compris que pour monter attaquer les Anglais de la baie d’Hudson par voie de terre au printemps, il ne suffisait pas de donner l’ordre de marche.

La mutation du « Français » au « Canayen » s’est produite trop tôt pour en noter l’heure, le jour ou la date. Les anciens eux racontaient que ça, ça s’était produit, après avoir survécu au premier hiver grâce aux Indiens.

Le mode de vie demeure la première différence entre un Français et un Canayen. La seconde est la langue. Pas une variante d’accent, mais une différence profonde dans son usage. Ici dès le début de l’établissement, la langue française sera la langue commune, longtemps avant qu’elle remplisse le même rôle dans la mère patrie.

Ici, toute la société s’est exprimée en français, du gouverneur à l’esclave, dès le premier établissement à Québec en 1608. Pour quelle raison ? La plus évidente ! Ceux qui faisaient usage des autres langues de France n’ont jamais été assez nombreux pour remettre en question la langue commune. Bref, la langue, qu’on pratique encore aujourd’hui, est le « je me souviens » indélébile de ce que nous avons été, c’est l’élément constitutif de notre être collectif, de notre originalité et de notre identité.

Pour nous lire « à la Québécoise » dans les premiers temps, nous disposons de deux sources principales : les écrits des Jésuites et ceux des Récollets qui sont des franciscains, deux ordres religieux qui diffèrent autant par leurs fondateurs que par leur règle. Le regard que chacun porte sur la nouvelle réalité est tributaire de son approche du monde : abstraite, dans le cas des disciples d’Ignace de Loyola et empathique, pour ceux de Saint-François.

Pour les Jésuites, leurs pupilles amérindiennes sont de la pâte à modeler. « Dans les commencements de cette Église naissante, que pouvons-nous raconter, sinon les bégaiements de nos enfants spirituels ? » écrit Jean de Brébeuf en 1636. « Tous viennent volontiers nous entendre, mais ils n’ont quasiment rien à nous répliquer. Nous souhaiterions quelquefois qu’ils nous proposassent plus de doutes. Le mal est qu’ils sont si attachés à leurs vieilles coutumes, que connaissant la beauté et la vérité, ils se contentent de l’approuver sans l’embrasser ».

Tout autre est l’œil des Récollets qui se regardent moins le nombril. Dans son Grand voyage au pays des Hurons, le père Gabriel Sagard accorde le bénéfice de l’intelligence à ses interlocuteurs.

« Tous les Sauvages en général ont l’esprit et l’entendement, ils ne sont point si grossiers et si lourdauds que nous imaginons en France », note-t-il en 1632. « Toutes fois, ils sont un peu saturniens. Ils parlent fort, posément, comme se voulant bien faire entendre et s’arrêtent aussitôt, en songeant un grand espace de temps, puis reprennent paroles ».

« Cette modestie », commente un Sagard amusé, « est cause, qu’ils appellent nos Français femmes, lors que, trop précipité et bouillant en leurs actions, ils parlent tous à la fois et s’interrompent l’un l’autre ».

Malheureusement, ce ne sont pas les Récollets qui ont été lus à Paris. Pendant 40 ans, de 1632 à 1673, les Relations des Jésuites ont dominé le palmarès des best-sellers de la Librairie Cramoisy.

Le projet de Ville-Marie est né dans les pages d’un livre et son emplacement a été choisi sur une carte. Tout cela était abstrait comme un rêve de jésuite et enthousiasmant comme le désir de mourir pour sa foi. Pour toutes celles qui dévorent les Relations comme un feuilleton, le Canada n’est-il pas l’endroit où l’on peut « se faire scalper » le plus rapidement au monde ?

Statue de Jeanne Mance, Monument à Maisonneuve, Place d’Armes, Montréal (oeuvre de Louis-Philippe Hébert)
Source : Wikimedia Commons. Photographe : Jean Gagnon.

Avec le recul et la mise au foyer de notre temps, l’histoire de la fondation de Montréal apparaît dans toute sa singularité. De la mise en œuvre du projet à sa réalisation, c’est en grande partie une histoire de femmes. À commencer par le premier rôle de la fondatrice elle-même, Jeanne Mance, qui incarne la femme moderne de 1640.

Les femmes de cette période traversent une crise d’identité. Traduit en clair aujourd’hui comme hier cela veut dire que pour se libérer de la triple servitude du mariage, des grossesses et des devoirs conjugaux, elles contestent la prédominance, politique, économique, culturelle et sexuelle, du mâle. L’unique alternative dans les circonstances du temps était le célibat religieux. C’était un choix radical, mais éprouvé.

Consacrer sa vie au service de Dieu s’avère alors le meilleur des investissements pour se garantir une certaine dose d’autonomie personnelle. Laquelle est encore plus grande lorsque les femmes qui la revendiquent disposent d’une indépendance de fortune, comme c’est le cas d’un bon nombre de celles qui gravitent autour du projet de la Nouvelle-France.

En 1640, le désir d’émancipation des femmes ne se limite pas aux dévotes. L’éveil féministe date déjà du salon de la marquise de Rambouillet vingt ans plus tôt. En 1660, le mouvement aura pris assez d’ampleur pour qu’on sente le besoin d’en minimiser l’importance et d’en occulter le propos. Les « précieuses » étaient sûrement exaltées, maniérées, hystériques et risibles comme on les a caricaturées, mais leurs griefs n’étaient pas aussi « ridicules » que Molière l’a laissé croire.

Les Précieuses sont des féministes classiques. En révolte contre le joug et la tyrannie de l’homme, elles revendiquent le droit de la femme à disposer d’elle-même. Les radicales défendent l’union libre et la variété des expériences amoureuses, mais les pragmatiques sont plus réalistes. Convaincues que la réforme du mariage n’est pas pour demain la veille, elles s’emploient à métamorphoser l’« amour vulgaire » en « parfait amour » en le purifiant de toutes ses scories masculines, autrement dit de tout ce qui est bas, grossier et charnel.

Les Précieuses sont aux antipodes de celles qui préfèrent les Ginos machos de leur temps. Dans le credo précieux, le premier devoir du mari acceptable est d’inviter les amis de sa femme à sa table. C’est l’ancêtre de l’« homme rose ». Les dévotes seront plus radicales, elles imposeront un vœu de chasteté à leurs maris.

Lorsque Jeanne Mance débarque de son Langres natal à Paris, elle est célibataire, elle a 36 ans et rêve de faire quelque chose de sa vie par elle-même. La provinciale possède toutes les qualités requises pour entreprendre une carrière dans le bénévolat communautaire : elle est motivée par sa dévotion, elle a de l’entregent et c’est une leveuse de fonds née. Le temps d’une génuflexion, d’un pater et de trois avés, elle a débusqué une talle de veuves auxquelles leur veuvage a donné les moyens de leurs bonnes oeuvres et de leurs ambitions mystiques.

Le carnet d’adresses de mademoiselle Mance laisse pantois. Tout le gratin du bottin féminin de la cour de France s’y trouve avec en tête de liste la reine Anne d’Autriche, bientôt veuve ; la duchesse d’Aiguillon, veuve et nièce du cardinal de Richelieu, dont elle tient le salon ; la princesse de Condé, veuve, et mère du Grand Condé, de la duchesse de Longueville, dite la Grande Demoiselle, et du prince de Conti.

À ces dames de grande influence, il faut ajouter la crème de la noblesse de robe, la présidente Lamoignon, son mari est président du parlement de Paris ; et la chancelière Séguier, dont l’époux a instruit le procès de Cinq-Mars et présidera celui de Fouquet. Puis la filière dévote avec madame de Renty, bientôt veuve du supérieur de la Compagnie du Saint-Sacrement ; et Marie Rousseau, veuve et bienfaitrice de Monsieur Olier, fondateur des sulpiciens et de Vincent de Paul, fondateur des lazaristes et membre du Conseil de conscience créé par Anne d’Autriche.

Sans oublier deux veuves d’importance qui ont précédé Jeanne Mance en Nouvelle-France : madame de La Peltrie, bienfaitrice des Ursulines, et Marie Guyart dite de l’Incarnation, fondatrice du couvent des ursulines à Québec.

Parmi toutes ces femmes dont la plupart sont cousues de fric, il y en a une qui a plus de raisons que les autres de se sentir coupable de l’argent dont elle a hérité. À son décès, le mari de Marie-Angélique de Bullion lui a laissé 700 000 livres de rentes annuelles. C’est considérable. De son vivant, Claude de Bullion était surintendant des Finances et il en a profité pour amasser une fortune personnelle de 8 millions de livres. Monsieur de Bullion n’avait que deux passions dans l’existence : l’argent des autres et leurs femmes.

Petit de taille, les mauvaises langues laissaient entendre que c’était un défaut compensé par une autre qualité. « À petit chien, longue queue ! » chuchotait-on de lui.

À cet égard, Marie-Angélique, surnommée « la grosse madame », s’était fait une raison. Ce sont les « longues mains » de feu Claude de Bullion qui préoccupent sa conscience. Surtout depuis que le notaire de son mari lui a remis une caisse noire dont le surintendant avait confié la garde à la circonspection du tabellion.

C’est à ce moment que le chemin de Mademoiselle Mance croise celui de sa future bienfaitrice. « Une rencontre providentielle ! » C’est un mot qu’on retrouve constamment dans le vocabulaire des dévots.

Plus prosaïquement, la cause de Ville-Marie tombe à point nommé dans la vie de la veuve de Bullion. Marie-Angélique se laisse gagner par l’enthousiasme de sa nouvelle protégée et convaincre d’apporter un appui financier à son projet de fonder un hôpital sur l’île de Montréal.

La bienfaitrice du futur Hôtel-Dieu n’a qu’une exigence, sa contribution doit demeurer anonyme. Un souci de discrétion qu’on explique généralement par un excès de modestie. C’est un peu cousu de fil blanc pour justifier des versements clandestins en argent sonnant. Pourquoi toute cette mise en scène ?

Les porteurs de la chaise de Jeanne Mance ont remarqué qu’à chacune de ses visites chez la de Bullion, leur cliente était toujours plus lourde de silhouette et de poids au retour qu’à l’aller. La grosse Madame aurait voulu sanctifier les fonds secrets de son mari en les associant à une noble cause qu’elle n’aurait pas procédé autrement. Avec le temps, cette opération de blanchiment dévot va atteindre la rondelette somme de 65 000 livres.

Pourquoi un hôpital et pas un couvent ? Parce que l’hôpital est une obsession de la Compagnie du Saint-Sacrement, une société secrète qui contrôle la société publique Notre Dame de Montréal, laquelle a obtenu la concession de l’île.

La Compagnie du Saint-Sacrement est une sorte d’Œuvre de Dieu, d’Opus dei, fondée par des bigots de haut rang avec la complicité du pouvoir royal. Son but est de combattre l’impiété, l’immoralité et le protestantisme. En pratique, ses adeptes s’emploient d’abord à repérer autour d’eux les dissidents, les déviants et les fous. Ensuite à les dénoncer au pouvoir royal, qui s’empresse de les aliéner dans des « hospitaux », que Vincent de Paul, un membre du Saint Sacrement, a créés précisément dans un but de détention.

Tous les associés de la Société Notre Dame de Montréal sont des compagnons de route, ou des membres influents, de la « cabale des dévots ». Parmi ces derniers, on compte Jérôme Le Royer de la Dauversière, le créateur du mouvement apostolique de Ville-Marie.

Son complice, le baron de Fencamp ; Monsieur Olier de l’Oratoire Saint-Sulpice ; le baron de Renty, le supérieur de l’assemblée parisienne de la Compagnie du Saint-Sacrement dont relèvent cinquante filiales provinciales ; et le prince de Conti qui après avoir été le mécène de Molière lui servira de modèle pour son Tartuffe.

C’est donc tout ce beau monde qui s’apprête à fonder une cité missionnaire, Ville-Marie. Son promoteur Le Royer de la Dauversière, un percepteur d’impôts de Laflèche, a le don d’avoir des visions surnaturelles. Une première l’a incité à fonder l’institut des hospitalières de Saint-Joseph. Et la seconde, « à travailler pour les sauvages de la nouvelle France ».

Il a également la manie d’aborder les gens en leur déclarant mystérieusement – comme ce fut le cas lors de sa première rencontre avec Jeanne Mance : « Le ciel m’avait instruit de votre visite ! » Il aurait pu ajouter in petto « avec l’aide de la filière jésuite du Saint-Sacrement ».

Statue de Paul Chomedey de Maisonneuve, Monument à Maisonneuve, Place d’Armes, Montréal (oeuvre de Louis-Philippe Hébert)
Source : Wikimedia Commons. Photographe : Chicoutimi.

Dans l’atmosphère purifiée de la dévotion, tout est signe et prémonition. Il suffit de parcourir les écrits du temps pour s’en convaincre. On se croirait dans une commune new age. Madame de La Peltrie est déjà en Nouvelle-France à cause d’un voeu, Marie de l’Incarnation à cause d’un rêve et la tradition va se poursuivre jusqu’en 1650, lorsque Marguerite Bourgeoys accostera Maisonneuve en lui disant : « Vous êtes celui que j’ai vu dans mon sommeil ! »

Toutes ces « femmes de rêves » possèdent un jardin secret luxuriant. Freud n’a fait que confirmer ce que les confesseurs avaient déjà constaté depuis belle lurette, on ne refoule pas sa libido impunément. Pendant que les dévots du Saint-Sacrement compensent par l’exercice abusif du pouvoir, les dévotes s’adonnent plus discrètement à une vie intérieure intense, ardente et agitée dont les transports érotico-mystiques frisent la pure lubricité.

Marie de l’Incarnation n’est pas du genre à avoir des vapeurs. L’ursuline est une maîtresse femme qui a les deux pieds sur terre, de l’humour à revendre et un gros bon sens à toute épreuve. En revanche, quand elle se retire dans l’intimité de sa cellule pour se recueillir, les paroles de ses prières semblent lui être soufflées par Serge Gainsbourg. Lorsqu’elle prie, Marie de l’Incarnation soupire, halète et s’éclate sur un rythme lascif qu’on imagine proche du célèbre « je vas et je viens » de Je t’aime moi non plus.

– Ah mon cher bien aimé / qu’en en un seul doux instant / ton foudre me consomme ! / Quand vous embrasserai-je / nu et loin de cette vie ? / Amour ! si tu voulais / avec toi je m’en irais ! / Mon mignon et ma vie / Mon délectable amour !

Si à l’instar du rock’n’roll, la mystique avait ses vedettes, Catherine de Saint Augustin serait incontestablement la Madonna de la Nouvelle-France. Elle est jolie, intelligente et aimable. À onze ans, son idéal était de se joindre au rang des Précieuses.

Un an et demi plus tard, elle choisit de répondre à l’appel de l’habit et du cloître et consacre sa vie et son corps à Dieu. Lorsqu’elle pose le pied sur le sol du Canada, en 1648, elle n’a pas tout à fait seize ans. La Saint Augustin est précoce en tout. Quand elle pousse une oraison, c’est un clip érotique chuchoté sur un beat disco.

– Ô mon sauveur / et ô mon tout ! / Si la demeure / des noirs démons / vous est plaisante / dans mon corps / qu’ils y demeurent ! / Encore, encore / aussi longtemps / qu’il vous plaira ! / Ô mon sauveur / et ô mon tout ! / Je suis contente / que tu me tentes !

Voilà pour l’arrière-plan des motivations secrètes, féministes, religieuses, apostoliques et mystiques de Montréal et de la Nouvelle-France.

Le passage de la fantasmagorie romanesque à la réalité sauvage de l’Amérique du Nord de 1641 s’avère aussi brutal que la traversée de Maisonneuve a été interminable et hasardeuse. Elle lui a coûté quatre hommes et un chirurgien. Lorsqu’il rejoint Mademoiselle Mance à Québec, celle-ci l’attendait depuis près de deux mois et n’était pas loin de croire que le projet de fonder Ville-Marie avait sombré en mer avec son maître d’œuvre.

Militaire de profession, Paul Chomedey de Maisonneuve avait toujours été plutôt dépaysé au milieu des soudards paillards de la soldatesque de son temps. Monsieur Paul ne prend, ni ne tire jamais un coup. Son seul dévergondage est de jouer du luth. C’est un bon gars comme on dit. Pas du genre à s’annoncer par un « signe du ciel ».

Dans son cas, la recommandation du père Charles Lalemant, premier supérieur des Jésuites à Québec et procureur de la mission à Paris, a suffi à La Dauversière pour lui confier le poste de gouverneur de Ville-Marie, investi des pouvoirs de la Société Notre Dame.

Les futurs Montréalistes doivent prendre leurs quartiers d’hiver dans la ville de Champlain et les Québécois profitent de la froide saison pour tenter de les décourager d’aller s’établir en amont au milieu de nulle part.

Le gouverneur De Montmagny se fait même fort d’une proposition plus raisonnable et d’un emplacement plus accessible sur l’île d’Orléans. L’utopie apostolique et missionnaire avait sans doute plus de chance de s’implanter sur l’île d’Orléans qu’à Montréal. La campagne de démoralisation exaspère Maisonneuve. Il se méfiera toujours de Québec par la suite et n’y remettra que très rarement les pieds.

Monsieur Paul est habituellement réservé et mesuré dans ses propos, mais cette fois il a son voyage et se fend d’une déclaration péremptoire avec une autorité qu’on ne lui soupçonnait pas. « Je me rendrai à Montréal même si tous les arbres de l’île se changeaient en Iroquois ! »

Il n’aurait su mieux prédire l’avenir. Sans s’en douter, le gouverneur de Ville-Marie a décrit la situation qui attend les Montréalistes pour les prochains soixante ans.

Tomber au beau milieu d’une guerre n’était pas dans les plans des fondateurs de Ville-Marie. Ils ont pu croire un instant en être l’enjeu, mais ce n’était pas le cas. Les Mohawks, qu’on nommait alors Agniers, sont engagés depuis un bon moment dans une lutte impitoyable pour imposer leur hégémonie à tout le monde amérindien. Ils ne seront pas loin d’y parvenir quelques années plus tard.

Si les procès-verbaux des réunions de l’état-major agnier existaient pour l’année 1648, voici ce qu’on aurait pu entendre de son grand chef : « Jamais de mémoire d’homme rouge n’aura-t-on vu une machine de guerre plus efficace que la nôtre ! Je dis qu’il faut exploiter notre avantage. Je dis qu’il faut frapper partout, sans répit, sans arrêt, sans merci, sur tous les fronts. Je dis que c’est maintenant qu’il faut s’engager dans une guerre totale avec nos ennemis.

Et je dis que d’ici cinq ans, même avant, les Cinq Nations auront exterminé les Hurons, écrasé les Neutres, battu les Pétuns, anéanti les Nipissings, les Iroquets, les Outaouais, ébranlé les Mohicans, déstabilisé les Abénakis et assimilé les Ériés. Les Français ne comptent pas ! Il suffit d’intensifier la guérilla pour les terroriser et les garder prisonniers dans leurs forts. Je dis que notre objectif est de prendre le contrôle absolu sur tout le territoire qui va des colonies anglaises à la mer. C’est le plan de guerre des Cinq Nations. J’ai dit ».

Au printemps 1642, la Providence habituellement prodigue en rêves prémonitoires et en signes de tout genre demeure coite. Jeanne Mance et Maisonneuve sont laissés à eux-mêmes et le destin, bon prince, accorde une lune de miel aux colons avant que les branches des arbres de Montréal se changent en flèches.

Le débarquement sur l’île le 17 mai, comme la fondation de Ville-Marie, se révèle idyllique. Au mois d’août, une deuxième recrue de douze colons, menée par Legardeur de Repentigny, s’ajoute aux premières arrivées. Pendant tout l’été, les Montréalistes ont l’impression d’être seuls au Nouveau Monde.

Les Iroquois, vraisemblablement occupés ailleurs, ne semblent pas avoir pris conscience de leur présence et de leur installation, dont l’emplacement ne s’est pas avéré un choix judicieux. À la première crue du fleuve, le site s’inonde.

La réaction de Maisonneuve est conforme à l’approche mystique des fondateurs. Aux grandes eaux, les grands remèdes ! Le gouverneur s’avance jusqu’au bord des vagues, qui battent les portes du fort, où il plante une borne en forme de croix, et le regard tourné vers la voûte céleste, s’adresse directement à Dieu pour obtenir son opinion sur l’implantation. « Je vous prie, divine Majesté, de nous faire connaître le lieu où vous aimeriez être servi ».

On présume que le Grand Manitou catholique était à l’écoute puisque quelques jours plus tard les eaux se sont retirées. En janvier 1643, au temps des neiges, les colons grimpent au sommet du Mont-Royal et plantent une grande croix pour remercier le Seigneur de son intervention et commémorer l’événement.

C’est l’ancêtre de l’actuelle croix du Mont-Royal dans sa double fonction d’ex-voto et d’antenne de communication. Dans un premier temps, tout semble obéir à la logistique de la logique dévote.

En juin 1643, Ville-Marie passe abruptement à l’heure amérindienne qui deviendra l’heure de Montréal.

Les Iroquois attaquent les intrus et l’escarmouche fait 5 victimes. Pour une population qui ne compte que 40 hommes, c’est un revers sérieux. Une fois remis de leur choc, les survivants s’attendent à une riposte vigoureuse de Maisonneuve, dont la première mesure défensive a été de mettre tout son monde à l’abri derrière les murs et les palissades, et de confiner les activités à l’intérieur du fort. Il n’en faut pas plus pour que l’on accuse le gouverneur d’être un lâche. Maisonneuve est assez expérimenté dans l’art militaire pour ne pas confondre courage et témérité. Il invite les colons à prendre leur mal en patience.

« Nous ne sommes pas assez nombreux pour prendre des risques ! » répète-t-il non sans justesse.

Ce bon vieux Paul n’est pas un foudre de guerre, mais ça le turlupine tout de même qu’on le prenne pour une lavette. Au printemps de 1644, contre toute attente et à la surprise générale, il prend la tête de 30 hommes pour effectuer une sortie contre les Iroquois. C’est une foucade qui aurait pu provoquer ce qu’il redoutait le plus : l’annihilation pure et simple de leur établissement.

Pendant quelques secondes qui vont sembler durer des heures, le sort de Ville-Marie va tenir à la mise à feu d’un pistolet. Les Montréalistes, encerclés par 200 Agniers, sont sur le point de manquer de munitions lorsque Monsieur de Maisonneuve se retrouve seul dans une clairière, isolé dans un face à face avec son vis-à-vis iroquois.

Les guerriers agniers suspendent leurs attaques et laissent à leur chef l’honneur d’expédier son rival dans l’autre monde. Le silence gagne tous les combattants.

Les deux opposants se toisent comme dans un western. Champ - contre-champ - Champ. Le chef iroquois brandit son tomahawk et s’élance. Maisonneuve lève son arme et tire. L’indien s’écroule. Le pauvre n’avait aucune chance. Mais non ! C’est une feinte ! Il se relève. Grands dieux ! Le gouverneur n’arrive pas à armer son deuxième pistolet.

Les Montréalistes ferment les yeux. On entend une détonation. Ils ouvrent les yeux, après avoir effectué un rapide voyage d’adieu en France. Dieu soit loué ! Monsieur de Maisonneuve est toujours debout et son rival a mordu la mousse ou plus exactement rougi la neige. Nous sommes en forêt au printemps. Les Agniers se retirent et Maisonneuve retourne au fort en vainqueur, porté en triomphe par ses compagnons d’armes.

Dans tous les récits du temps, lorsque les Iroquois attaquent, ils sont toujours 200. Lorsqu’ils se retirent, les mêmes témoignages demeurent muets sur le nombre de victimes amérindiennes. Les Agniers ne quittent jamais un champ de bataille sans emporter les cadavres de leurs guerriers sur leur dos. C’est leur façon de frustrer l’ennemi de sa victoire.

Monsieur Paul a fait taire ses détracteurs. C’est un homme brave et un brave homme. Sa première sortie contre les Iroquois sera néanmoins sa dernière. Ville-Marie est désormais assiégée en permanence.

Pendant les longues absences de Maisonneuve, occasionnées par d’interminables allers-retours en France, pour régler ses propres affaires, celles de la Société Notre Dame et ramener quelques colons, la défense de Montréal est assurée avec brio par un véritable héros, le notaire soldat, Raphael Lambert Closse.

On sait de lui qu’il possédait une bibliothèque de 25 livres, dont, si l’on se fie au style de ses déclarations, sûrement quelques romans picaresques.

« Je suis venu à Ville-Marie que pour y mourir pour Dieu et si je savais que je ne dûsse point y périr, je quitterais le pays pour aller contre le Turc, afin de ne pas être privé de cette gloire ! »

On ne l’a pas nommé en vain « ami des braves et fléau des poltrons ». Ses actions sont à la hauteur de sa réputation. Lorsque les inévitables 200 Iroquois attaquent l’hôpital fortifié, il repousse leurs assauts de six heures du matin à six heures du soir, accompagné de 16 hommes et de deux valets pour recharger ses deux pistolets.

Lambert Closse est assisté d’un animal mythique, la chienne Pilote. On ne possède aucune description de l’allure physique de Maisonneuve ou de Mlle Mance et encore moins des portraits psychologiques.

L’inventaire notarié post mortem des biens de la fondatrice de l’Hôtel-Dieu, a révélé qu’elle possédait plusieurs coffres à barrures, sans clés. Avait-elle la manie de les perdre ? Ou était-ce le signe de son détachement des biens de ce monde ? Sûrement la deuxième option ! Ni Mlle Mance, ni Maisonneuve n’ont jamais possédé, à titre personnel, une parcelle des terres qu’on a concédées aux colons, à partir de 1647.

En revanche, on sait tout sur la chienne Pilote. « Il y avait dans Montréal une chienne qui jamais ne manquait d’aller tous les jours à la découverte, conduisant ses petits avec soi ; et si l’un d’eux faisait le rétif, elle le mordait pour le faire marcher. Bien plus : si un de ses chiens retournait au milieu de sa course, elle se jetait sur lui, au retour, pour le châtier », relate le père Jérôme Lalemant.

« Si elle découvrait dans ses recherches quelques Iroquois, elle tournait, tirant droit au fort, en aboyant, et donnant à connaître que l’ennemi n’était pas loin.

Sa constance à faire la ronde tous les jours, aussi fidèlement que les hommes, commençant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; sa persévérance à conduire ses petits et à les punir quand ils manquaient à la suivre ; sa fidélité à tourner court quand l’odeur des ennemis frappait son odorat et à aboyer de toutes ses forces, en faisant face au côté où les ennemis étaient cachés, tout cela donnait de l’étonnement ».

Bref, l’aboiement de la chienne Pilote était le 911 du temps et Lambert Closse, la première unité d’intervention tactique.

Les Montréalistes, comme on les nomme, ne sont pas les seuls à être sous l’attaque des Iroquois en 1647. La communauté algonquine est sous le choc. Son plus célèbre chef, Pieskaret, vient de disparaître dans une embuscade iroquoise. La « Terreur des Iroquois » n’est plus !

Si Lambert Closse était un héros défensif, le Loup solitaire est un héros offensif. Parmi ses exploits homologués, on lui accorde d’avoir traqué à lui seul une bande iroquoise pendant 34 jours et 34 nuits. Et d’être revenu de sa chasse avec 54 scalps.

Comment s’expliquer qu’un guerrier aussi accompli ne se soit pas méfié des six Iroquois qui l’ont assailli ? Ses frères d’armes algonquins ont laissé entendre qu’il avait beaucoup changé depuis sa conversion. « Pieskaret ‘tait pus pareil, y faisait confiance à tout le monde ! »

En 1649, le père Brébeuf disparait de façon tragique dans la tourmente iroquoise et les Jésuites ne peuvent plus maintenir leur mission de Sainte-Marie des Hurons. Le père Raguenau doit se résoudre à y mettre le feu. Non sans regret !

« Dans une heure, il ne restera plus rien de nos efforts depuis dix ans. Maintenant, tout est en flammes, la chapelle, la résidence des pères, celle des laïques, la menuiserie, la forge, la maison de retraite, l’hôtellerie, la ferme, les quatre bastions de pierre et le pont-levis. C’est ma seconde patrie qui s’envole en fumée ! »

À Montréal, au printemps de 1651, on touche le fond. L’étau se resserre. On vit confiné dans les murs du fort. Tout le monde est aux abois. On n’ose plus sortir. Désespérés, les colons ne parlent que de repartir.

« Quossâ donne de découvrir la vastitude des grands espaces, si c’est pour péter au frette dans un carré pas plus grand qu’une oubliette ? » grogne un ancêtre d’Yvon Deschamps.

La position est intenable. C’est à ce moment-là que Jeanne Mance prend une décision qui va sauver Montréal et lui accorde, à mon avis, le statut de fondatrice. La ville avant l’hôpital ! Elle dispose d’une somme importante pour la mise en œuvre de son projet, 22 000 livres. Advienne que pourra ! Sa décision est prise. Le gouverneur partira en France, avec l’argent de son hôpital, pour lever une recrue et ramener des soldats et des colons.

Les mots de départ de Maisonneuve traduisent l’extrême gravité de la situation. « Je tâcherai d’amener deux cents hommes. Si je n’en ai pas au moins cent, je ne reviendrai pas et il faudra tout abandonner ! »

À Québec, on compte Montréal comme perdue. La ligne de défense a été repliée sur Trois-Rivières. L’incessante guerre de nerfs que mènent les Iroquois s’avère diablement efficace. Jeanne Mance elle-même n’arrive pas à contrer le mouvement de déprime générale.

« On peut vaincre la peur, panser les blessures, mais il n’y a point de remèdes pour contrer la détresse de ceux qui savent qu’on s’est déjà résigné à les compter comme disparus », note-t-elle avec lucidité.

Lambert Closse est partout à la fois, et au milieu de tous ces malheurs, le rire reprend parfois ses droits.

La bonne femme Primot, qui était sortie du fort, est coincée par trois Iroquois. Au moment où l’un d’eux est sur le point de la scalper, elle a une réaction imprévue que des témoins ont pu constater de visu.

« Faut croire qu’la Primot ‘tait pas complètement assommée ? C’t’un fait parce que l’Agnier avait pas eu l’temps d’y pogner é ch’feux,qu’elle, a y avait pogné le wabisi, pis qu’a y serrait les génitoires avec la force, comme on dit, du désespoir. Le Sauvage, lui, y pensait que l’manitou était pour y sortir par la calotte du bonnette ! Nou-z-auttes, on est arrivé juste à temps pour le voir prendre le bois, dl’a manière qu’y courait, on aurait dit qu’y voulait lacer ses mocassins en même temps.

On a aidé la Primot à se r’lever de ses émois, pis à se r’lever tout court. Pis là, dans l’énervement ! Quand y en a eu un d’nouz-auttes qu’y a voulu l’embrasser d’joie, y as-tu pas eu la surprise d’êt’e r’çu par une claque dans a face !

Qu’est-ce que vous faites-là, madame Primot ? qu’on y a dit. A nous regarde pis a nous répond bête de même : Parmenda ! J’pensais qu’y voulait m’baiser lui-si ! ». On a ri presqu’autant qu’l’Indien a hurlé ! »

Au printemps de 1653, le gouverneur D’Ailleboust dépêche une mission de reconnaissance annuelle pour s’assurer que les Montréalistes répondent toujours à l’appel.

Pour minimiser les risques, les ordres sont stricts : n’accoster qu’après avoir constaté des signes de vie. Enveloppée par la brume qui couvre le fleuve, la barque de la patrouille se présente à la hauteur de l’île au petit matin, s’approche de la rive et s’immobilise. Après un long moment d’écoute qu’aucun son humain ne vient troubler, les soldats se signent rapidement. Et repartent illico vers Québec. « Ville-Marie n’est plus ! » rapporte la patrouille à son retour.

Fausse alerte ! Bonne nouvelle ! Maisonneuve est parvenu à ses fins. Il revient à Montréal, en septembre, avec une recrue : une centaine d’hommes, quelques filles à marier et un nouveau personnage qui va marquer l’histoire de Montréal et la vie de Monsieur Paul, Marguerite Bourgeoys.

Dans les mots de la future institutrice des Montréalistes et des Indiens, la traversée a été aussi éprouvante que trempée. « Après avoir navigué 300 lieues en mer, il nous a fallu rebrousser chemin. Le Saint Nicolas, le bateau sur lequel la recrue des colons avait pris place, était pourri. Il faisait eau de toutes parts. De retour au port, Monsieur de Maisonneuve a dû consigner les soldats sur une île pour prévenir les désertions, et encore une île d’où ils ne pouvaient s’échapper à la nage. Mais tout cela est du passé ! »

À l’arrivée de la recrue, les Montréalistes ont poussé un soupir de soulagement et avec eux, toute la Nouvelle-France, puisque la chute de Montréal aurait entraîné celle des autres avant-postes.

En gardant en arrière-plan, le répit d’une « trêve » avec les Iroquois, qu’on a abusivement appelé une « paix », le quotidien de la vie s’organise. Le chirurgien Étienne Bouchard a proposé aux familles de Ville-Marie de les soigner gratuitement, moyennant cent sous, payés annuellement, en deux versements. Vingt six d’entre elles ont adhéré à l’Assurance groupe ! Sans le savoir, pour ne pas crever de faim, le chirurgien a inventé l’assurance maladie.

Si Monsieur Paul était l’homme que Marguerite avait vu en rêve, elle est maintenant la femme que Maisonneuve voit dans son éveil, son sommeil et dans sa soupe. Le gouverneur a accompagné treize mariages de ses meilleurs vœux de bonheur. Dans l’euphorie des noces à répétition, il s’est laissé gagner à l’idée de convoler à son tour.

À 43 ans, mieux vaut tard que jamais ! Il s’en ouvre au père Pijart. « Vous avez quelqu’une en vue ? » lui demande le jésuite, se doutant bien de qui il s’agit. Le gouverneur acquiesce. « Dans ce cas-là, mon Paul, le seul moyen d’arrêter d’y penser, c’est d’y en parler ! ».

L’amoureux transi prend son courage à deux mains. Marguerite Bourgeoys entend sa grande demande avec un peu d’étonnement et sollicite un temps de réflexion. Sa réponse tombe comme un couperet. Elle lui suggère en toute amitié dévote de faire un vœu de chasteté.

De toute façon, ça ne changeait pas grand chose ! L’administration de Ville-Marie occupe de plus en plus Maisonneuve. Montréal s’adonne à la traite des fourrures et il est bien l’un des rares à ne pas être associé à sa pratique.

Malgré la « trêve », la guerre amérindienne ne connaît pas de relâche. En 1657, la quasi totalité des 400 Hurons de Québec sont massacrés, de sang-froid, sur le Saint-Laurent, par les Onontagués qui les escortaient. Les Iroquois ont roulé le gouverneur d’Ailleboust dans la farine. Ce dernier avait fortement conseillé à ses alliés hurons de retourner vivre chez les Iroquois, tout en les désarmant pour montrer patte blanche à leurs ennemis. C’est une faute politique inexcusable ! Le gouverneur implore solennellement le pardon des Hurons, mais le mal est irréparable.

Pour la légende dorée, 1660 est l’année du Long Sault ! L’année où Dollard des Ormeaux et ses dix sept compagnons montréalais ont donné leurs vies pour sauver la colonie de la destruction par les Iroquois. Ce n’est pas une opinion partagée par ses contemporains !

Pierre-Esprit Radisson a été le premier arrivé sur les lieux de l’escarmouche meurtrière. De retour de l’Ouest à la tête de 300 Indiens et d’une flottille de 60 canots chargés de fourrures sur l’Outaouais, le coureur des bois s’est arrêté au Long Sault où s’était vraisemblablement déroulé un combat acharné.

Sa description en témoigne. « Partout, on aperçoit des arbres mutilés, criblés de balles, une palissade à demi calcinée et des scalps, qui achèvent de pourrir au haut des pieux. Il semble bien que les Montréalistes soient tombés dans un piège, qui nous était destiné ».

Après une interruption de la traite depuis deux ans, le chargement de fourrures de Radisson et de Desgroseillers a sauvé Montréal et la colonie. Marie de l’Incarnation elle-même, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé quand elle le décrit comme « une manne céleste ».

Les mésaventures du chirurgien Bouchard font la joie des Montréalistes. Il a la manie des procès. Deux en 1660 ! Au premier, il a été condamné pour vente illégale d’eau-de-vie ! Le sujet du deuxième était plus délicat. « Ouais ! J’ai pogné Jean Aubuchon en flagrant délit avec ma femme ! Je l’ai poursuivi et le gouverneur m’a donné raison ! Y a banni Aubuchon à Trois -Rivières ! »

Le même Aubuchon, qui détient un billet de la main de feu Dollard des Ormeaux, où ce dernier s’engageait à lui rembourser un prêt, au retour de son expédition pour sauver la colonie. Sans doute avec un chargement de fourrures en prime !

En 1660, la Société du Saint-Sacrement est mise sur la touche. Elle sera dissoute cinq ans plus tard. Royer de la Dauversière meurt, ruiné et insolvable. Le décès du dernier membre vivant du quatuor initial, avec Fencamp, Renty et Olier, marque la fin de la Société de Notre Dame, qui n’a guère d’autre choix que de céder la seigneurie de Montréal aux Sulpiciens.

Deux ans plus tard, à la tête de vingt-six hommes, Lambert Closse, flanqué de ses deux domestiques pour recharger ses armes, fait le coup de feu contre 200 Iroquois. Tout à coup, le major s’écroule. Son premier domestique a pris la fuite. Et son deuxième pistolet s’est enrayé. Le héros de Montréal n’est plus !

En 1663, une suite de tremblements de terre secoue la Nouvelle-France. Un branle-bas équivalent bouleverse la cour de Louis XIV : l’arrivée aux Finances de Jean-Baptiste Colbert.

Au même moment, la Compagnie des Cent Associés cesse d’exister et rétrocède le territoire de la Nouvelle-France à la couronne. La Compagnie des Habitants, qui monopolisait le commerce des pelleteries, disparaît à son tour. Louis XIV dirigera dorénavant les destinées du Canada.

La première conséquence du grand barda de Versailles se fait sentir en Nouvelle-France en 1665. Un nouveau gouverneur, Monsieur de Courcelle, débarque à Québec, suivi d’un nouvel intendant, Jean Talon et de la première douzaine de chevaux à mettre le sabot sur le sol canadien. Les 80 filles du Roy passent relativement inaperçues dans la commotion suscitée par l’entrée en scène du régiment Carignan-Salières

Son commandant en chef, le marquis de Tracy, ne se déplace pas sans être entouré de vingt-quatre gardes, avec quatre pages pour ouvrir la marche, et six laquais pour la fermer. Le lieutenant-général n’est pas un homme ou un militaire, c’est un « soleil avec ses planètes ». Dans les rues de Québec, cela est amplement suffisant pour créer l’événement.

Marie de l’Incarnation en est tout émoustillée. « Jamais la colonie n’a connu une telle munificence ! » L’ursuline rajeunit de redevenir un tantinet mondaine. « C’est sans doute la femme qui parle en moi, mais ces trois Messieurs, De Tracy, De Courcelle et Talon sont, tous trois, d’une taille avantageuse, et, à un extérieur prévenant, joignent beaucoup d’esprit ». Ce qui n’est pas pour déplaire à une femme qui n’en manque pas !

Un des premiers gestes de la nouvelle administration a été de signifier cavalièrement sa disgrâce au gouverneur de Ville-Marie. Monsieur de Tracy lui accorde une permission, non sollicitée, de retourner en France pour ses affaires personnelles, après vingt-quatre ans de loyaux services.

Renvoyé comme un malotru, Monsieur de Maisonneuve est parti pour Paris en rapportant le projet dévot dans ses bagages.

Malgré ses vingt compagnies et ses 1200 soldats, le régiment de Carignan n’a pas eu l’effet escompté dans la lutte contre les Iroquois.

Après deux expéditions ratées, la troisième, lancée en plein hiver, n’a été qu’une longue marche pénible et insensée qui a semé derrière elle une soixantaine de victimes du froid et de la faim.

La progression « à l’européenne » par trop bruyante de l’armée ne lui a permis de capturer qu’un seul guerrier agnier, un vieillard arthritique qui n’a pas eu le temps de se cacher dans les bois.

L’avis de Charles Le Moyne sur le gouverneur De Courcelle est des plus réservés. « C’t’un Français ! Se battre en hiver et se battre contre l’hiver, c’est comme ne rien savoir et s’obstiner à ne rien savoir ».

Jacques Le Ber est le beau-frère de Charles Le Moyne et ils sont partenaires d’affaires dans le commerce des fourrures. Il est également le propriétaire du bac qui assure le transport entre Montréal et Québec

Est-ce que la nouvelle donne administrative a amélioré les relations entre les deux villes ? Si on avait posé la question à Le Ber, sa réponse aurait été : « C’est pire que jamais ! Depuis que Colbert en a fait la capitale de la colonie, Québec porte pus à terre. C’est pas une nouvelle ! Mais, ce qui a de nouveau, c’est le Conseil Souverain. Le Roi lui a donné la main haute sur tout et sur toute. Et y a pas un Montréalais qui y siège ! Pis, c’est pas parti pour changer ! Québec est tournée vers la France, c’est la porte extérieure qui mène à Versailles, tandis qu’à Montréal, on est près du pays, on est abouché à tout c’qui s’passe sus l’continent, c’est la porte vers l’intérieur ! On regarde par en avant ! Pas par en arrière ! »

En 1667, le marquis de Tracy est reparti de Québec, avec toute la pompe de sa « maisonnée », comme il est arrivé. Le bilan positif de son passage militaire en Nouvelle-France se résume aux 400 soldats de son régiment, qui ont choisi de s’établir ici. Les officiers, qui les ont imités, se prévalent des gratifications qu’on leur a offertes.

La liste de leurs noms donne l’impression de parcourir celle des municipalités et des cantons du Grand Montréal : De Chambly, De Contrecœur, De Boisbriand, De Saurel, De Saint-Ours, De la Noraye et Berthier pour les capitaines, qui ne repassent pas en France ; De Varennes, De la Valtrie, Provost, pour les lieutenants : De Verchères et De la Naudière, pour les enseignes.

Le premier gouverneur de Montréal s’éteint à Paris en 1676. Depuis son retour en France, il habitait un petit logement au deuxième étage d’une maison, située près de la porte Saint-Victor, où il partageait son modeste ordinaire avec un fidèle serviteur, qui sera presque le seul à suivre son cercueil.

Monsieur de Maisonneuve ne parvenait pas à oublier le Canada. Il avait fait construire dans la cour de son logement une cabane indienne qui détonnait étrangement dans le quartier, raconte Louis Fin.

C’est là que le gouverneur recevait et se faisait relater les événements les plus récents, aux rares occasions où lui arrivait une visite de Ville-Marie.

La plus notable a été celle de Marguerite Bourgeoys, lors d’un arrêt à Paris. Louis Fin, qui avait débouché une bonne bouteille pour l’occasion, se souvient que « les bougies étaient presque entièrement consumées qu’ils riaient encore de bon cœur de leurs aventures ».

De tous les nouveaux personnages qui animent la vie montréalaise, le plus fascinant pour Maisonneuve est Dollier de Casson, un géant qui peut porter deux hommes, assis sur ses mains. « Les Sauvages admirent beaucoup sa force d’Hercule et le supérieur des Sulpiciens profite de cet attrait pour les attirer vers l’Église », lui confie Marguerite.

Quatre ans plus tôt, lorsque son vieil ami a appris, qu’elle et ses sœurs étaient retenues à La Rochelle, sans le sou pour le voyage de retour, il n’a pas hésité un instant. « Malgré son peu de ressources, il m’a fait parvenir 100 livres sur le champ ! » L’ancien soupirant de la maîtresse d’école est un homme de cœur.

Attentionné, modeste et discret, on ne pouvait reprocher à Monsieur de Maisonneuve qu’un seul orgueil, la fierté de sa ville et de ses habitants, pour lesquels comme il l’a dit un jour : « Mes inquiétudes ont été celles d’un père de famille pour ses enfants ! » Le vieux garçon s’est révélé un très bon père fondateur.

Marguerite Bourgeoys n’a pas oublié Louis Fin, son fidèle domestique. Elle le rapatrie, en l’engageant comme serviteur. La ville, où il débarque, a peu en commun avec celle qu’il a quittée. Montréal est maintenant à l’image de son deuxième gouverneur, François-Marie Perrot, affairée et affaireuse.

Perrot a tous les défauts d’un voyou de famille. Il est effronté, insolent, impudent, grossier, rustre, sans gêne et cupide. Mais il n’est pas hypocrite. Abusant de toutes les prérogatives de son rang, il s’enrichit de façon éhontée, au vu et au su de tous.

Sa nouvelle frasque, lors de la foire annuelle, illustre le nouvel esprit montréalais de manière saisissante. L’incident s’est produit après la cérémonie d’échanges de cadeaux, qui marque l’ouverture de la saison de la traite avec les Amérindiens.

Perrot, passablement réchauffé par l’effet combiné du soleil et de l’eau-de-feu, s’est arrêté devant un lot de peaux de castor. Il remarque que son propriétaire amérindien est littéralement pétrifié d’admiration pour son chapeau.

Le gouverneur propose à l’Indien de troquer le couvre-chef pour les plus belles peaux du lot. Sitôt offert, sitôt conclus ! Le succès de la transaction aiguise la convoitise de Perrot. Sœur Marie Morin a noté la scène dans les Annales de l’Hôtel-Dieu.

Elle raconte que le troc ne s’est pas limité au chapeau à plumes. « Après ce fut l’uniforme au grand complet, l’habit, le baudrier, l’épée, le justaucorps, les rubans, les bas et les souliers ».

Jusqu’à ce que la dignité du représentant du roi ne soit plus couverte que d’un sous-vêtement. L’épuisement du stock de fourrures de l’Indien a fort heureusement interrompu le strip-tease du gouverneur.

En caleçons sur la place publique, la trogne enluminée et l’ivresse conquérante, François-Marie Perrot étale sa bonne fortune au grand jour. Il incarne au naturel et à l’état brut la raison d’être de Montréal à travers les âges.

C’est la passion dévorante qui va susciter les plus folles entreprises, la frénésie qui poussera les coureurs de bois à explorer tout l’intérieur du continent, en quête de l’ultime récompense qui justifie toutes les épreuves et toutes les misères : « Faire la passe ! » Et avec un peu d’ambition : « La passe du siècle ! »

Ville-Marie est morte ! Vive Montréal !


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