Pierre Le Moyne, sieur d’Iberville (1661-1706)

Le texte suivant est paru initialement dans le numéro du printemps-été 2014 de la revue Argument sous le titre « D’Iberville, un corsaire à la mesure de l’Amérique ». Il a également été diffusé en avril 2017 dans le cadre du dévoilement par le Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ) de la thématique de la Fête nationale du Québec.


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Janvier 2019

Les emblèmes sont des totems, c’est-à-dire des représentations qui symbolisent les collectivités qui les ont adoptés. Ceux du Québec sont nombreux et variés. Ils peuvent être officiels (harfang des neiges, iris versicolore, bouleau jaune) ou officieux (ceinture fléchée, sirop d’érable) et de différents types (naturel, matériel, humain). À ce titre, une héroïne et un héros sont aussi des emblèmes ; des boussoles dont la mémoire guide les esprits vers de plus vastes horizons.

En ce jour de fête nationale, permettez-moi de vous présenter un héros québécois méconnu, un fils de l’Amérique qui porte en lui le paradigme d’un monde nouveau et le gène d’un continent titan où, encore aujourd’hui, tout reste à faire.

Pierre Le Moyne, sieur d’Iberville (1661-1706)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Pierre Lemoine d’Iberville est né à Montréal (Ville-Marie à l’époque) en 1661. Enfant d’un prospère marchand de fourrure normand, le jeune Pierre est promis à une carrière de prêtre. À douze ans, il troque le goupillon pour l’astrolabe et s’engage comme matelot sur le voilier de son oncle. À vingt-cinq ans, il se retrouve lieutenant d’un détachement de cent hommes en route pour la Baie James. L’expédition a pour but de prendre des forts aux Anglais et ainsi assurer le contrôle du lucratif commerce des fourrures à la France.

Guidée par des Amérindiens, la troupe s’ébranle de Montréal le 30 mars 1686, en direction de fort Monsoni (aujourd’hui Moose Factory). Lourdement armé, le convoi comporte une trentaine de canots et autant de traîneaux à chiens. Encore de nos jours, il s’agit d’un voyage éprouvant de 1300 kilomètres. Imagine-t-on seulement la démesure de l’aventure, à une époque où l’on voyageait sans GPS, sans Kanuk et sans skidoo ?

L’opération est un succès ; d’Iberville impressionne par son courage et son génie militaire, tant sur terre que sur mer. Pendant dix ans, c’est dans les eaux glacées de la Baie d’Hudson que d’Iberville forgera sa légende d’intrépide capitaine, capable de vaincre trois navires anglais avec son seul équipage. Au cours de cette période, il montera en grade, jusqu’à devenir, avec son contemporain Jean Bart, le corsaire le plus réputé de tout l’empire français. En 1699, Louis XIV reconnaît le courage du Cid canadien et lui remet en mains propres la Croix de St-Louis. C’est la première fois qu’un fils de la Nouvelle-France reçoit cette distinction, qui récompense le mérite militaire.

Ayant abandonné la Baie d’Hudson aux Anglais, le Roi de France a d’autres plans pour son corsaire. Il l’envoie repérer l’embouchure du Mississippi, dans le but d’y établir des peuplements français permanents. Visionnaire, d’Iberville entrevoit dès la fin du XVIIe siècle la future expansion continentale des colonies britanniques, jusqu’alors contenues entre les Appalaches et l’Atlantique : « Si la France ne se saisit pas de cette partie de l’Amérique qui est la plus belle, pour avoir une colonie, [...] la colonie anglaise qui devient très considérable s’augmentera de manière que, dans moins de cent années, elle sera assez forte pour se saisir de toute l’Amérique et en chasser toutes les autres nations. »

Au tournant du XVIIIe siècle, appuyé par des alliances diplomatiques avec les autochtones, il fonde les villes de Biloxi au Mississippi et de Mobile en Alabama (où l’on retrouve une statue en son honneur). Un siècle plus tard, son rêve d’une Amérique française est à nouveau sacrifié sur l’autel politique, alors que Napoléon vend la Louisiane aux États-Unis.

Au contraire des officiers français nés et formés sur le vieux continent, d’Iberville s’inspire de la guérilla autochtone et adapte ses techniques militaires au climat du Nouveau-Monde. Non seulement intègre-t-il des Amérindiens dans ses détachements, il a l’intelligence d’écouter leurs conseils et d’adopter leurs stratégies. Notamment, il préconise les attaques hivernales, au cours desquelles ses troupes, rompues aux climats rigoureux, se déplacent rapidement en raquettes.

Les cinq dernières années de sa vie sont difficiles. Entre deux attaques de fièvre, il peaufine ses plans et s’échine à convaincre Versailles de l’équiper pour bouter les Anglais hors de l’Amérique. Finalement, en 1706, il obtient une escadrille et fait route vers les Antilles. Il prend habillement l’île de Nevis aux Anglais, avant de faire escale à Cuba. Malheureusement, il y meurt prématurément au mois de juillet de la même année, probablement terrassé par la malaria. Il a 45 ans. Certains imaginent même qu’à la veille de bombarder les colonies de la Nouvelle-Angleterre, le corsaire a été empoisonné par des espions anglais…

Carte de la Nouvelle-France vers 1754-1755
Source : Pinpin, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

On ne saura probablement jamais le fond de l’histoire. Mais il est permis de penser que si d’Iberville avait pu mener à bien tous ses projets, l’Amérique au complet aurait pu être française. Les restes du corsaire reposent aujourd’hui à La Havane, où il a été inhumé sous le nom de dom Pedro Berbila. On retrouve aussi sa statue dans le vieux port de a ville.

Visualisés sur une carte, les nombreux périples du Cid canadien donnent le vertige. En vingt ans, il a bourlingué des glaces de la Baie d’Hudson, jusqu’au soleil des Antilles. Aussi à l’aise en escarpins dans les salons de Versailles qu’en mocassins sous le feu de la mitraille, il a œuvré jusqu’à la fin de sa vie, par le commerce et par l’épée, à l’établissement d’une Amérique française. C’est un authentique gagnant qui, en vingt ans de combats, tant sur mer que sur terre, n’a jamais perdu une bataille. Comète fulgurante, il a incarné toute la démesure du continent qui l’a vu naître. Même si l’astre est éteint, la brillance de ses exploits illumine encore le ciel de notre histoire.

Lieux de mémoire

- Des monuments importants à la mémoire d’Iberville ont été érigés dans plusieurs grandes villes de l’Amérique, notamment à Québec, à La Havane et à Mobile
- On compte des dizaines d’autres lieux nommés en honneur d’Iberville dans la Banque de noms de lieux du Québec de la Commission de toponymie du Québec

Dans la culture populaire

- D’Iberville, une série télévisée en 39 épisodes, a été diffusée à Radio-Canada en 1967-1968.
- Cadillac, un roman de Biz paru chez Leméac en 2018.
- Fidel, d’Iberville et les autres, un roman de Bernard Andrès, paru chez Québec Amérique en 2007.
- Le Moyne Picoté, un roman historique d’Agnès Guitard paru chez Québec Amérique en 1987.
- Les exploits d’Iberville, un roman historique d’Edmond Rousseau paru chez C. Darveau en 1888.

Pour en savoir plus

- Serge Bouchard (animateur), Rachel Verdon (réalisatrice), « Pierre Le Moyne d’Iberville, capitaine et corsaire », De remarquables oubliés, Radio-Canada, 8 septembre 2011, 51 min.
- René Chartrand, « D’Iberville aux Antilles », dans Cap-aux-Diamants, no 90, 2007, p. 19-21.
- Bernard Andrès, « D’Iberville et le mythe d’une Amérique française », dans Gérard Bouchard et Bernard Andrès, Mythes et sociétés des Amériques, Montréal, Québec Amérique, 2007, p. 205-239.
- David Camirand, Iberville et les historiens : Le parcours historiographique d’un héros de la Nouvelle-France, mémoire de maîtrise (histoire), Université de Montréal, 2007, 127 p.
- Bernard Andrès, « Pierre Le Moyne d’Iberville (1706-2006) : trois siècles à hue et à dia », dans Les Cahiers des dix, no 60, 2006, p. 79-101.
- Collectif, « Pierre Le Moyne d’Iberville », Wikipédia, 2006-.
- Yves Monette et al., « Pierre Le Moyne d’Iberville 1686-1702 », Musée virtuel de la Nouvelle-France, Musée canadien de l’histoire, 1997.
- Bernard Pothier, « Le Moyne d’Iberville et d’Ardillières, Pierre », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 1969 (révisé en 1991).
- Guy Frégault, Iberville le conquérant, Montréal, Éditions Pascal, 1944, 415 p. (Réédition chez Fides en 1968 et chez Guérin en 1996, avec présentation de Roland Lamontagne.)
- Voyage d’Iberville. Journal du voyage fait par deux fregates du roi (...), Montréal, Eusèbe Sénécal, 1871, 48 p.

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