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Un instant qui dure. Allocution de Réjean Beaudoin, lauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 18 octobre 2013

J’exprime ma profonde gratitude à la Fondation Lionel-Groulx et au jury du prix Jean-Éthier-Blais 2013 pour la distinction accordée à mon essai D’un royaume à l’autre qui traite des liens d’amitié qui m’attachent à Pierre Vadeboncœur et de ma lecture de son œuvre. Je vais tenter dans les quelques minutes qui suivent de partager avec vous ce que je perçois des raisons que je crois être à l’origine de cet essai.

Parmi les motifs de mon projet, tels que je les voyais au moment de le réaliser, je me rappelle l’espoir d’apaiser mon désarroi devant la mortalité d’un ami, de calmer ma propre angoisse de me savoir mortel en rendant un ultime hommage à sa pensée, mais aussi le vœu d’inciter d’autres lecteurs à lire une œuvre majeure. En tout cela, j’obéissais aussi à d’autres raisons que je ne connaissais pas ou que je n’aurais pu préciser tout à fait, comme l’occasion de rompre avec la hâte qui gauchit la source de tant de nos actions. Pourquoi se presser de terminer quelque chose pour se ruer aussitôt sur un autre but qui sera dépassé avec la même rapidité que le précédent ou le suivant ? Pourquoi ne pas s’occuper, au contraire, d’un point non susceptible de s’annuler dès qu’on s’en approche, un objet qui ne serait plus dépassable ? C’est quelque chose de cet ordre que j’ai cru deviner à la nouvelle du décès de Pierre Vadeboncœur ou plutôt dans l’effet éprouvé de sa disparition. Tout à coup, il ne m’était plus impossible d’aller vers ce qui ne sera pas périmé avant longtemps, comme si le royaume de l’inactuel était mis à ma portée devant l’événement. Je me suis mis à relire son œuvre et je me suis immergé dans une aventure qui ne prenait pas fin comme fait toute action qui atteint son but. Il n’y avait plus de fin. Et j’ai compris que c’était pour cela même que je voulais écrire cet essai, pour découvrir que l’infini ne relève pas de la catégorie de l’inaccessible, mais du défi posé à toute conscience actuelle. Je me trouvais dans l’inachevable en écrivant cet essai et j’ai constaté plus d’une fois depuis lors que j’y suis encore. Je cite à cet égard une toute petite phrase de l’Essai sur une pensée heureuse qui résume en peu de mots ce que j’ai senti : « En effet, on dirait que le commencement d’un autre monde est arrivé. » (EPH, p. 111.) Telle est l’impression qui ne m’a pas quitté pendant les mois que j’ai mis à rédiger D’un royaume à l’autre.

C’est un livre dont je peux dire, je crois, qu’il m’a été donné, en ce sens que ce n’est pas tout à fait moi qui l’ai écrit. Je n’ai fait qu’en recevoir la dictée, me mettre à l’écoute de quelque chose d’autre que l’activité mentale qui travaille à faire les livres, du moins comme je concevais la façon dont les livres se font. La part purement volontaire et trop souvent velléitaire de l’instance artistique s’est absentée de l’état dans lequel j’ai glissé pendant tout le temps qu’a duré mon écriture, et le plus beau, c’est que cette expérience ne m’a pas quitté avec l’achèvement du manuscrit. Tout à coup le temps n’est plus le monstrueux amoncellement du passé mort, mais le jaillissement intarissable d’un présent torrentiel, illimité, ouvert sur tous les temps.

J’évoque l’écriture de mon essai, mais celle-ci était largement informée de lectures dont je dois parler en rapport avec elle. Dans toute lecture, on part à la rencontre de certaines attentes qu’on ne savait pas qu’on nourrissait à l’endroit de ce qu’on lit. Il m’est arrivé devant certaines pages de vouloir prendre congé de mes attentes pour mieux rencontrer la pensée de l’auteur, comme si mes propres questions s’interposaient entre lui et moi, faisaient obstacle à mon accueil que je souhaitais vidé de ma propre subjectivité et totalement occupé de l’autre subjectivité, celle de la page lue. Je sais bien que pareil désir est apparemment absurde, car il est évident qu’il ne peut y avoir d’autre subjectivité actuelle sans d’abord passer par la mienne, mais le désir d’entrer dans l’autre sujet, présent dans l’espace du texte, me rendait étranger à moi-même et me faisait regarder comme une incartade ce que j’introduisais de mon cru dans ma lecture. Tout se passait comme si je rêvais de devenir l’autre, celui qui avait écrit ce que je lisais, et je me surprenais à vouloir faire taire les ingérences de ma pensée dans la sienne. Il fallait bien quand même tolérer cet empiètement sans quoi je n’aurais pas été en train de lire, puisque la lecture consiste justement dans ce recouvrement interactif entre deux sujets reliés comme des vases communicants. Il est par conséquent inévitable d’interrompre le pôle émetteur à tout moment pour y injecter une riposte impromptue, une interjection de protestation ou d’acquiescement instantanée du pôle récepteur. Ce processus intersubjectif de la lecture me rappelle ce que Gaston Bachelard affirme de la rêverie éveillée par opposition au rêve nocturne : « L’homme de la rêverie est toujours dans l’espace d’un volume. Habitant vraiment tout le volume de son espace, l’homme de la rêverie est de toute part dans son monde, dans un dedans qui n’a pas de dehors. » (Poétique de la rêverie, Paris, PUF, 1974 [1960], p. 144.) J’imagine que le lecteur dans sa lecture habite lui aussi tout le volume de son espace, sans jeu de mot sur les différents sens de « volume ».

J’ai commencé tout à l’heure à énumérer les motifs que je croyais distinguer au début de mon projet, et de tous ceux que j’ai évoqués, le plus clair est certainement ma correspondance avec l’écrivain des Deux Royaumes. Nos échanges épistolaires datent de 1974, coupés de périodes de silence, mais au cours des mois qui ont précédé son décès, notre correspondance avait repris un rythme régulier, si bien que la fin abrupte du dialogue a élargi en moi le choc de son absence. C’est pour tenter de me mesurer directement à ce silence que je me suis mis à mon essai dont l’idée m’est venue qu’il ne prendrait forme que si je pouvais en vivre le sujet comme la suite naturelle de cette correspondance et le moyen d’en repousser la fin, incapable que j’étais de l’accepter tout de suite. Ma première rencontre avec Pierre Vadeboncœur remonte à cette année 1974, lorsque je fus un jour invité à une réunion du comité de rédaction de la revue Maintenant. C’est cette année-là aussi que j’ai participé au collectif publié sous la direction d’André Major et François Ricard qui avaient eu l’idée de saluer l’auteur de La Ligne du risque d’un recueil de textes critiques, le premier consacré à son parcours intellectuel, si je ne me trompe : Un homme libre : Pierre Vadeboncœur. Trente-six ans plus tard, au moment des dernières lettres que j’ai reçues de Vadeboncœur, il était beaucoup question d’art dans les envois postaux que nous remplissions de reproductions photographiques, lui de ses dessins croqués sur le vif, moi de mes collages et aquarelles. Le 30 juillet 2009, il m’écrivait, au début d’une de ses lettres : « Nous correspondons par des tableaux. Donc primitivement, comme depuis toujours l’humanité. » Deux phrases pour relever le caractère inactuel de notre dialogue appuyé sur l’image. Il me fit part de son intention de publier ses dessins, « pour la drôlerie », ajoutait-il, ce qui fut fait peu après sa mort, sous le titre Petite comédie humaine, paru chez Del Busso éditeur. J’ai eu l’honneur de préfacer cet étonnant recueil qui révèle son humour inimitable, sans doute l’aspect le moins connu de sa personnalité.

Si j’avais un souhait à faire de ce qui peut être retenu de mon livre, ce serait ceci : aucun homme, ni femme ni enfant ne peut renoncer à l’exercice de penser sans s’exposer au pire. Bien sûr, le risque de se tromper est inhérent à toute pensée, mais il appartient à chacun(e) d’assumer ce danger à l’égal de tous les périls de la vie, puisqu’aucune protection ne peut être invoquée à cet égard. Si on prétend qu’il vaut mieux confier la tâche de penser aux intellectuels spécialisés, on ne fait que multiplier le facteur d’aberration par le pouvoir déféré de cette délégation collective de la nécessité intime de penser. En un mot, s’il y a un propos de mon livre que je tiens à souligner, c’est celui de l’importance de l’essai tant comme mode d’exercice de la pensée que comme illustration de celle-ci dans une forme littéraire. Le meilleur exemple demeure celui des livres de Pierre Vadeboncœur.

« Libérez toutes les formes de beauté en puissance dans le génie natal, libérez les poèmes qui attendent l’heure de naître, afin qu’un jour prochain, dans ce petit pays redevenu libre et beau, un peuple sente, à en pleurer d’émotion, la joie et la grandeur de vivre. »
Lionel Groulx, 12 février 1936.
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