Allocution d’Alex Gagnon, colauréat du prix Jean-Éthier-Blais, 24 octobre 2017

Chers tous et toutes,

L’honneur que me fait le jury du prix Jean-Éthier-Blais me touche et me réjouit d’autant plus qu’il me place en excellente compagnie. Cette compagnie, c’est d’abord celle de tous les lauréats précédents, qui regroupent plusieurs essayistes de renom, une lignée que j’ai appris à lire et à connaître, au cours de mes études, et à laquelle je n’aurais jamais eu la prétention d’associer mon nom. Mais cette compagnie, c’est aussi bien sûr celle de Frédéric Rondeau, avec qui je suis heureux de partager ce prix prestigieux, que nos livres étaient peut-être destinés à remporter conjointement, après avoir attiré quelques fois, cette année, l’œil des mêmes jurys.

Je tiens d’abord à remercier vivement la Fondation Lionel-Groulx, pour l’accueil chaleureux de ce soir, ainsi que Patrick Poirier et toute l’équipe des Presses de l’Université de Montréal, pour leur travail remarquable. Mes remerciements, sincères et amicaux, vont aussi à Benoît Melançon, qui m’a généreusement ouvert les portes de sa collection, et à Micheline Cambron, pour sa lecture judicieuse ; l’écriture de ma Communauté du dehors aura bénéficié de leur bienveillance et de leur regard aussi attentif qu’expérimenté. Ma reconnaissance se tourne aussi, sur une note maintenant plus personnelle, vers ma compagne Stéphanie Tremblay, dont la présence et les encouragements ont rendu supportables les heures innombrables de concentration carcérale. Et je m’en voudrais presque, sur une note cette fois plus récréative, de ne pas saluer les grands criminels de l’histoire québécoise, qui ont sans doute beaucoup plus contribué, dans les dernières années, à me « créer de l’emploi », comme on dit, que n’importe quelle promesse électorale : leurs exploits sanguinaires, qui ont mis du pain sur ma table et sur ma planche, sèment en prime, aujourd’hui, des honneurs littéraires sur mon chemin. On dit souvent que le crime ne paie pas ; les membres du jury présidé par Jacinthe Martel nous révèlent aujourd’hui le contraire. Et de cette heureuse audace, je tiens à les remercier.

Mais pourquoi les crimes célèbres, m’a-t-on souvent demandé ? Pourquoi placer sous la loupe de la réflexion savante cet objet inusité, qui a plutôt coutume de faire les joies de la culture populaire ? D’abord parce qu’il n’y a pas, en histoire culturelle, de vains ou de mauvais sujets, les objets les plus triviaux révélant autant de choses sur nos sociétés que les plus grandes œuvres qui en émanent. Mais aussi, et surtout, parce qu’une société, dans le feuilleté des obsessions, des peurs, des représentations, des normes et des sensibilités qui la composent, ne se laisse peut-être jamais aussi bien saisir que dans ses réactions à ce qu’elle perçoit comme un péril, comme une menace pour sa propre existence, manière de paraphraser, en la retournant comme un gant, une formule instructive de Nietzsche, qui disait dans Le gai savoir : « Les lois ne révèlent pas ce qu’est un peuple, mais au contraire ce qui lui apparaît comme inconnu, étrange, monstrueux. »

C’est au départ ce postulat, ou peut-être plutôt cette intuition, qui m’a conduit à prendre pour objet notre patrimoine sanglant et à m’intéresser à cette bataille interminable que la société (en l’occurrence québécoise) ne cesse de mener contre ce qu’elle considère comme monstrueux et qu’elle cherche, par le fait même, à repousser dans son dehors. C’est cette intuition qui m’a conduit à interroger ce processus étonnant par lequel des crimes qui, émanant pourtant de vies sans éclat, en viennent à s’arracher au domaine insignifiant du « fait divers », à nourrir la légende et à s’auréoler, comme le disait l’historien Louis Chevalier, d’une « sombre gloire ». Tout le défi était de faire tenir en équilibre, de façon à ce qu’elles puissent s’éclairer et se répondre mutuellement, une réflexion théorique d’ensemble sur l’imaginaire social et une analyse empirique, parfois proche de la microhistoire, qui s’acharne à suivre quelques figures criminelles marquantes pour retracer, en fouillant dans l’éparpillement des discours qu’une société se tient à elle-même, leur destin dans la mémoire collective et l’imaginaire social.

Je ne sais pas si j’ai pleinement relevé ce défi, mais chemin faisant, la confrontation avec les objets et les textes a évidemment fait surgir plusieurs phénomènes qui, sans nécessairement faire oublier l’intuition de départ, se sont imposés dans la mesure où leur mise en lumière m’apparaissait constituer en elle-même un apport factuel à notre compréhension de l’histoire culturelle québécoise. L’analyse m’a fait rencontrer un autre XIXe siècle canadien-français, un XIXe siècle un peu méconnu, souvent insoupçonné parce qu’il se tient, en quelque sorte, dans l’ombre ou dans l’angle mort du XIXe siècle canonique, sage, pudique et dévot que le grand récit, toujours un peu scolaire, de notre histoire collective a souvent retenu. Cet autre XIXe siècle, celui du sang, du vice et des romans de mauvaises mœurs, longtemps effacé de la mémoire critique, se présente à bien des égards comme la face cachée de la littérature et de la culture nationales officielles, sur laquelle les projecteurs nationalistes ne sont jamais vraiment braqués. Et pourtant, la mémoire collective qui, au XIXe siècle, se cultive autour des crimes célèbres participe, mais sur un autre mode, à la construction du récit national de la survivance, en s’inscrivant obliquement dans ce double mouvement de recours à l’utopie et de recours à la mémoire dont a parlé Fernand Dumont. En jetant des passerelles inattendues entre des phénomènes qu’on a coutume de lire séparément, l’étude de l’imaginaire social montre parfois à quel point les pans en apparence les plus contrastés d’une culture peuvent relever d’un même ensemble.

Le plaisir relié à ce genre de découverte historique compense heureusement l’ennui que peut susciter la lecture intensive d’un corpus qui n’a jamais été choisi pour ses propriétés esthétiques, et dont je peux confirmer qu’il fait une très mauvaise lecture de chevet. Car la démarche de recherche dont mon livre est l’aboutissement s’est le plus souvent présentée comme une plongée dans les interstices du domaine connu, comme une invitation à fouiller autre chose que ces épisodes rares et discontinus que sont, dans l’histoire d’une société, les œuvres intellectuelles, littéraires ou artistiques les plus riches, qui finissent par faire oublier l’immense masse des discours sans nom et sans visage, dont pourtant l’influence a parfois été, en leur temps, beaucoup plus déterminante.

J’ai donc déterré non seulement des textes obscurs, mais aussi les discours oubliés qui se rattachent à la tradition orale, dont les traces, souvent minces et fuyantes, apparaissent comme les pointes émergées d’un iceberg qu’elles nous laissent le plaisir de soupçonner et qu’il faut essayer de faire revivre. J’ai aussi plongé dans les archives, pas autant que je l’aurais voulu (et c’est peut-être mon seul regret), mais assez longtemps pour avoir éprouvé ce « goût de l’archive », qui ne me quittera sans doute plus et dont le prolongement logique est pour moi le plaisir de l’écriture. L’archive en effet porte les traces abondantes d’un réel qu’elle ne dit, qu’elle ne dévoile pourtant jamais complètement : c’est l’historien ou l’historienne, avec son écriture, qui doit retrouver dans ces nombreuses traces du sens et de la cohérence, bref un récit, qui est précisément ce qu’on appelle l’histoire. C’est dans les archives, judiciaires bien entendu mais aussi familiales, que j’ai parfois retrouvé les ressorts de certains drames du passé, et ce sont elles qui m’ont donné accès aux coulisses de l’une des grandes familles seigneuriales du XIXe siècle, celle d’Anne Hébert, qui a lutté pendant plus d’un siècle pour laver la réputation familiale que menaçait d’entacher le meurtre, en 1829, du seigneur de Kamouraska Achille Taché, drame dont la romancière a si finement compris et recréé les engrenages dans son célèbre roman.

Mais l’écriture m’a aussi forcé à sortir de l’écriture, à sortir des mots et des corpus pour aller parfois à la rencontre de faits brut ou de faits vécus, qui sans être les objets premiers de mon étude en sont toujours pourtant restés l’horizon. À certains moments, je me suis demandé ce qu’il restait aujourd’hui de la mémoire vivante des drames du passé, tout en sentant le besoin d’essayer de comprendre l’expérience sensible et affective qu’avaient pu vivre, en leur temps, les acteurs et les contemporains de ces drames sociaux et judiciaires sur lesquels je me suis penché. La recherche a donc parfois voulu me conduire « sur le terrain », mais peut-être pas assez, ou du moins pas autant que je l’aurais voulu (c’est mon deuxième et dernier regret). Du Vieux-Québec au Bas-Saint-Laurent, j’ai tenté de suivre les traces, ou plutôt les rares vestiges matériels qu’il en reste dans le paysage contemporain ou dans le circuit touristique actuel, des criminels légendaires dont on retrouve partout la marque dans les textes. C’est seulement, par exemple, devant le gibet métallique de la Corriveau, qui dort aujourd’hui dans un entrepôt du Musée de la civilisation, que l’on peut essayer d’écouter ou d’imaginer, malgré le silence muséal qui l’entoure désormais, le grincement de ses crochets de fer, dont parle Philippe Aubert de Gaspé (père) dans Les anciens canadiens et que ses prédécesseurs du XVIIIe siècle ont dû entendre avec horreur.

Il serait long de dire tout le plaisir que j’ai pris à écrire mon livre. J’ai eu aussi beaucoup de plaisir à le voir paraître et j’en ai encore autant, aujourd’hui, à constater la réception favorable qu’on lui fait. Ce livre aura sans doute toujours, pour moi, une place un peu spéciale, non seulement parce qu’il est mon premier livre, mais aussi parce que je considère rétrospectivement son écriture comme l’aménagement ou la gestation d’une perspective de recherche, celle d’une histoire culturelle des imaginaires sociaux, que j’aimerais avoir l’occasion d’approfondir au cours des prochaines années. J’ai donc d’autant plus de plaisir à recevoir ce soir le prix Jean-Éthier-Blais que je le reçois comme un encouragement à poursuivre dans cette voie.

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