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Allocution de Pierre Nepveu, président du jury, 18 novembre 2013

Je veux d’abord remercier la Fondation Lionel-Groulx et son directeur, Pierre Graveline, de nous accueillir ce soir pour la remise du prix Jean Éthier-Blais. Ce prix souligne l’apport de ces lecteurs particuliers dont a besoin toute littérature, — ces lecteurs qui font de leur lecture une quête, une aventure, un travail qui inclut certes le plaisir de lire, mais qui a des finalités plus profondes et plus larges, — des lecteurs que l’on souhaite sensibles, instruits, avertis, capables de percevoir les significations latentes des œuvres, d’en capter les résonances symboliques, culturelles et sociales, — capables aussi d’entendre la conversation qui se déroule entre les œuvres, de penser les liens qu’elles tissent entre elles et avec nous. Chercher et créer du sens, c’est toujours refuser la dictature de l’immédiat et du pur présent, c’est comprendre que l’œuvre littéraire a un avant et un après, c’est affirmer qu’elle existe grâce à un héritage et qu’elle ouvre en même temps des fenêtres sur le possible. L’importance et la singularité du prix Jean Éthier-Blais tiennent à la reconnaissance qu’il accorde à cette fonction culturelle, à la fois mémorielle et créatrice, que remplit la meilleure critique littéraire et qu’illustre singulièrement notre lauréat de ce soir, Réjean Beaudoin, — et pour cela bien sûr, nous devons une immense gratitude au professeur, au critique et à l’écrivain qui nous a légué ce prix, ainsi qu’à la Fondation Lionel-Groulx qui en assure le fonctionnement et l’attribution, avec une foi et une diligence exemplaires.

Dans cet esprit, j’ai accepté très volontiers, le printemps dernier, l’invitation que m’a faite Pierre Graveline à présider le jury ayant pour tâche de déterminer, parmi les ouvrages de critique littéraire parus en français au Québec au cours de l’année 2012, lequel méritait d’être couronné. À cette fin, j’ai eu carte blanche pour m’adjoindre deux personnes qui me semblaient posséder toutes les qualités requises à cette fin, tant par leur grande connaissance de la littérature québécoise que par leur compétence à la fois théorique et pratique en critique littéraire. Il s’agit de Frédérique Bernier et de Martine-Emmanuelle Lapointe, que je veux remercier ici de tout cœur d’avoir accepté si généreusement de se joindre à moi et d’avoir su faire en sorte que cette tâche, accomplie avec rigueur et avec une totale intégrité, ait aussi été une affaire de véritable échange, une petite aventure de partage, d’amitié et de plaisir intellectuel. Parmi la presque-douzaine de livres qui étaient en lice, notre choix s’est donc porté, comme vous le savez, sur celui de Réjean Beaudoin, D’un royaume à l’autre, un essai sur l’œuvre de Pierre Vadeboncœur publié chez Lémeac sous la direction éditoriale d’Yvon Rivard. Ce choix a été clair, évident, unanime, et je voudrais exposer brièvement les caractéristiques et les qualités de ce livre, qui fait honneur, je pense, à la tradition de lecture éclairée qu’incarne le prix Jean Éthier-Blais.

Le livre de Réjean Beaudoin représente par excellence cette aventure de la lecture dont je parlais au début : l’auteur lui-même parle d’un « périple » dont il faut souligner le caractère résolument non-linéaire, décrivant plutôt de grands cercles qui sont une véritable habitation de l’œuvre de Vadeboncoeur et de ses motifs essentiels : le sentiment d’une impasse de la société et de la culture (inculture ?) actuelles, l’urgence prophétique qui répond à cette impasse, la dévotion pour l’art, le rapport à l’Histoire et au politique, à la transcendance, à l’amour. Abordant ces thèmes, D’un royaume à l’autre est un livre de culture, partagée avec celle de Vadeboncœur – une culture sans ostentation mais qui tient d’un milieu naturel où surgissent ici et là Saint-Denys Garneau et Henri Michaux, Jean-Jacques Rousseau et Yvon Rivard, André Major et Dostoïevski, où nous rencontrons Montaigne, Chateaubriand, et Claudel, où nous nous attardons plus longuement sur Paul Valéry. Mais, chose capitale, ce livre de culture est tout autant un livre à la première personne : non seulement lecture d’une œuvre, mais exposition du lecteur lui-même, moins au sens d’une mise en scène que d’une vulnérabilité fondamentale. Ce qui pouvait s’annoncer au départ comme une lecture de pure adhésion confinant au mimétisme se révèle au contraire comme une expérience hautement déstabilisante. C’est là un des traits les plus fascinants et les plus forts de l’essai de Réjean Beaudoin : on y accompagne un lecteur qui pense, mais qui se découvre « exposé » et qui, de loin en loin, avoue avec une rare franchise son désarroi, ses doutes, ses réticences, tout en acquiesçant ailleurs à ce qui rejoint sa propre pensée.

Dans cette avancée sans attirail théorique prêt-à-porter, sans filet protecteur, c’est la critique littéraire elle-même qui se trouve questionnée, à même les positions les plus radicales de Vadeboncœur lui-même, quand il soutenait par exemple que « tout ce qui peut se dire ou s’écrire sur une œuvre n’a aucune prise directe sur celle-ci, ni sur son pouvoir de produire une expérience esthétique ». Cette apparente dépréciation de l’acte critique, Réjean Beaudoin l’assume pleinement en la transcendant, sans doute parce que ce paradoxe n’est que le cas particulier d’une impasse logique qui fait la puissance même de l’œuvre de Vadeboncœur et à laquelle son lecteur étonné ne cesse de se mesurer. Tel est peut-être le cœur du propos de Réjean Beaudoin : voici une œuvre qui donne à penser en nous confrontant à l’impensable, une œuvre qui énonce des idées en allant sans cesse au-delà de toute idée, qui utilise le langage pour toucher ce qui ne peut être dit — et « qui s’approche du désespoir et du nihilisme sans pourtant y consentir ». Telle est aussi la notion de « souveraineté », si forte chez Vadeboncoeur et qui, nous le rappelle Réjean Beaudoin, dépasse le sens proprement politique en obéissant à la même logique illogique d’une impasse créatrice, d’une urgence d’être face au « temps qui reste », une formule que l’auteur emprunte au philosophe italien Giorgio Agamben.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce bel essai qui nous entraîne dans son vertige, mais je veux ajouter que notre jury, une fois tranchée sans réserve la question du meilleur livre, n’a pu que se réjouir du fait que, par un heureux effet secondaire, nous nous trouvions à reconnaître du même coup la contribution aussi substantielle que réservée de Réjean Beaudoin à la lecture de la littérature québécoise, dont il est depuis fort longtemps un commentateur toujours perspicace et pénétrant. Dans Liberté, dans L’Inconvénient ou ailleurs, dans de très nombreuses recensions, Réjean Beaudouin n’a en effet cessé de dépasser le genre du simple compte-rendu pour en faire un lieu de pensée, allant largement au-delà d’une réception de surface nourrie d’humeurs et de formules toutes faites. Son périple de lecteur a une longue histoire, il est passé par une étude sur le messianisme québécois qui demeure une référence aujourd’hui, il a visité le roman québécois dans tous ses états, mais il a connu aussi des détours significatifs par Émile Nelligan et la lecture d’autres poètes. Comment ne pas souligner que cette proximité critique s’est maintenue à même une importante distance géographique, par-dessus ces milliers de kilomètres qui séparent le Québec de la côte du Pacifique où Réjean Beaudoin a fait carrière comme professeur.

Bref, c’est l’indispensable lecteur dont je parlais au début que nous saluons ce soir, à travers sa rencontre avec un des essayistes les plus essentiels et les plus exigeants de notre littérature. Avec Frédérique Bernier et Martine-Emmanuelle Lapointe, je tiens à féliciter chaleureusement Réjean Beaudoin, lauréat du prix Jean Éthier-Blais 2013.

« Chaque génération, depuis 1760, a dû mériter de rester française. Celle d’aujourd’hui ni celle de demain ne le resteront à un moindre prix. »
Lionel Groulx, 1952.
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