Jean Talon (1626-1694)

Catherine Ferland et Dave Corriveau
Février 2019

Le texte suivant est l’extrait condensé d’un livre en préparation, qui paraîtra aux éditions du Septentrion en 2020.

L’histoire du Québec regorge de figures qui peuvent encore susciter l’intérêt et l’admiration. C’est le cas de Jean Talon. Arrivé à Québec le 12 septembre 1665, il devient à 39 ans le premier intendant de la Nouvelle-France à mettre le pied dans la colonie. Si son nom est connu de tous, les réalisations de Talon demeurent nébuleuses pour la plupart des gens. Et surtout, l’homme lui-même, dans l’ombre de sa fonction, s’avère assez discret. Que sait-on de Jean Talon ? D’où venait-il et que faisait-il avant son arrivée en nos terres ? Quel impact a-t-il eu sur le destin de la jeune colonie française d’Amérique ? Comment a-t-il terminé sa vie et quel a été son legs ?

Talon et son monde : la France au milieu du 17e siècle

C’est au début janvier 1626, à Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne) que Jean Talon voit le jour. Né du mariage de Philippe Talon et d’Anne de Bury, il est le dixième enfant d’une fratrie qui en comptera douze, dont une seule fille. Son père, avocat de profession, exerce diverses fonctions de magistrature dans la ville, dont celles de lieutenant du bailli, lieutenant général du baillage et échevin. La famille Talon a alors déjà fourni – et fournira encore – de nombreux administrateurs, clercs, magistrats et gens d’Église haut placés.

Bien que Châlons-sur-Marne ait son propre collège, c’est à Paris que l’on envoie le jeune Jean Talon poursuivre ses études : il fréquente le Collège de Clermont (aujourd’hui Lycée Louis-le-Grand), une institution dirigée par les jésuites qui accueille les fils de l’élite administrative et nobiliaire de l’époque.

Blason de la famille Talon
Source : Tretinville, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Selon toute vraisemblance, Talon termine ses études vers l’âge de 19 ans, mais c’est lorsqu’il entre dans l’administration militaire en 1653 que nous retrouvons sa trace. À cette époque, la France est encore empêtrée dans la Fronde (1648 à 1653), un conflit intérieur qui a opposé la monarchie française, alors sous la régence d’Anne d’Autriche et du cardinal de Mazarin, à certains cousins du jeune roi de France Louis XIV. Durant cette période trouble, Philippe Talon, le frère aîné du futur intendant, a pris le parti de la monarchie contre les instigateurs de la Fronde, ce qui l’a fait entrer dans les bonnes grâces de Mazarin. Alors que les flammes de la Fronde commencent à peine à s’étouffer, un nouveau conflit se profile, cette fois contre les Espagnols et le prince de Condé, qui a rejoint leur camp. L’État français a grand besoin d’hommes de mérite pour orchestrer tout ce qui doit l’être en vue d’un conflit sur plusieurs fronts. N’oublions pas que la France est bordée par l’ennemi sur trois côtés : l’Espagne au sud, les Pays-Bas espagnols au nord et la Franche-Comté à l’est. Grâce aux bonnes relations de son frère avec Mazarin, Jean Talon obtient un poste de commissaire des guerres en Flandres. Il se fait remarquer par l’efficacité de son service, ce qui lui vaut, à 27 ans, de recevoir la charge d’intendant des armées auprès d’Henry de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne et maréchal général des armées du roi de France. Turenne affronte les Espagnols et Condé dans les Flandres. Les adversaires se valent bien, rivalisant de manœuvres militaires audacieuses, de contre-attaques surprises et de combats acharnés. Dans ces conditions, l’administration militaire (que l’on pense seulement aux questions de ravitaillement) représente un défi de taille. Visiblement Talon s’en acquitte avec suffisamment de brio pour être remarqué et apprécié de Mazarin.

Le 6 septembre 1654, après la prise du Quesnoy, petite ville du Hainaut, par Turenne, Talon y est nommé commissaire. On commence dès lors à l’appeler « M. Talon du Quesnoy », pour le distinguer de son frère Philippe. En 1655, il monte en grade et devient intendant du Hainaut, un poste qu’il occupera pendant dix ans.

La situation en Nouvelle-France

Pierre Boucher de Boucherville (1622-1717)
Source : BAnQ numérique, domaine public.

Tandis que Talon s’affaire à faire triompher les armées royales dans le Hainaut, à des milliers de kilomètres de là, la Nouvelle-France connaît des heures difficiles. La Compagnie des Cent-Associés a négligé de remplir ses obligations de peuplement de la colonie, s’occupant essentiellement du commerce des fourrures… et de ses propres profits. Un climat d’inquiétude règne, alors que des guerriers iroquois mènent des raids, s’attaquant aux villageois et aux habitants des villes de la jeune colonie.

Un climat de peur s’est donc installé partout dans la colonie laurentienne et celle-ci, par le truchement de Pierre Boucher de Boucherville, implore le roi de France de lui venir en aide. Entendant bien les doléances et les espérances de ses sujets établis dans la lointaine Amérique, le jeune souverain se saisit personnellement de l’affaire. Il prend connaissance des mémoires de la Nouvelle-France et envoie un enquêteur royal dans la colonie afin de dresser un état des lieux. Un changement de cap significatif est nécessaire, au risque de perdre les possessions d’Amérique. Louis XIV accepte la démission de la Compagnie des Cent-Associés au début de l’année 1663. Parmi les actions entreprises, la couronne fait recruter un premier contingent de filles à marier. Le roi ordonne que l’on fasse le nécessaire pour mieux protéger la colonie : il est décidé d’envoyer un régiment militaire, celui de Carignan.

Mais au-delà de ces mesures, il s’avère indispensable de structurer l’administration de la colonie, d’y installer des institutions et des personnes clés qui pourront en favoriser le développement, travaillant de concert avec le gouverneur. Le premier Conseil Souverain est créé en 1663. Et à l’instar des autres provinces françaises, on nomme un premier intendant, Louis Robert de Fortel. Ce dernier ne viendra cependant jamais au Canada.

Un nouvel intendant pour la colonie (1665-1668)

Portrait de Jean Talon par Claude François, 1671
Source : Benoît Rochon, Wikimedia Commons, domaine public.

Le 23 mars 1665, à Paris, Jean Talon reçoit officiellement sa commission d’intendant de la Nouvelle-France. À sa propre demande, le mandat ne doit pas excéder deux ans. C’est un temps bien court pour réaliser la mission qui lui est assignée par le roi et le ministre Jean-Baptiste Colbert : on lui demande, ni plus ni moins, de remettre sur pied la jeune colonie française d’Amérique et de faire en sorte qu’elle devienne la plus autonome possible, de façon à fournir à la France des produits susceptibles de renforcer son industrie !

Le libellé exact de la commission fait de Jean Talon « l’intendant de justice, police et finances en Canada, Acadie, île de Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale ». Parmi les responsabilités inhérentes à ce poste, il devra « assister aux conseils de guerre, entendre les plaintes de toutes personnes et rendre bonne et brève justice, informer de toutes entreprises contre le service du roi, procéder contre les coupables de tous crimes jusqu’à l’exécution du jugement, appeler le nombre de juges et de gradués requis par la loi, généralement connaître tous crimes, abus et malversations, présider au Conseil souverain en l’absence du lieutenant général (M. de Tracy) et du gouverneur (M. de Courcelle) et juger souverainement seul en matières civiles ». La gestion des finances tombant également sous son autorité, il a le devoir de gérer tout ce qui touche aux aspects administratifs de la sphère militaire : les soldes, les vivres, les munitions, les réparations, les fortifications, etc. Fort de son expérience précédente dans le Hainaut, il s’agit possiblement de l’aspect le plus familier de l’immense tâche qui l’attend.

Deux mois après avoir reçu sa commission d’intendant, soit le 24 mai, Jean Talon s’embarque au port de La Rochelle sur le vaisseau Saint-Sébastien, en compagnie du nouveau gouverneur de la Nouvelle-France, Daniel de Rémy de Courcelle. La traversée transatlantique est longue et difficile ; de nombreux passagers et membres de l’équipage n’y survivent pas. Après un bref arrêt à Gaspé pour y prélever des métaux, le Saint-Sébastien accoste finalement à Québec le 12 septembre 1665. Le voyage a duré 117 jours.

La Nouvelle-France, galvanisée par l’arrivée de quelque 1 300 soldats, d’un nouveau gouverneur et d’un nouvel intendant, pousse un soupir de soulagement. Talon se met immédiatement au travail.

Peuplement et colonisation

Pour développer la colonie au niveau agraire, commercial et industriel, il est urgent de la peupler. Le territoire est vaste, mais ses terres en friche nécessitent des colons. L’un des premiers soucis de notre intendant est d’obtenir un relevé de la population coloniale. Réalisés au printemps 1666 et à l’automne 1667, les premiers recensements auront pour but de « mieux connaistre la véritable force et les differens mestiers de ses colons » (lettre de Talon à Colbert, 13 novembre 1666). Le décompte est sans appel : à peine plus de 3 000 personnes d’origine française, majoritairement des hommes, peuplent les berges du Saint-Laurent.

Manuscrit du recensement de 1666
Source : Siris, Wikimedia Commons, domaine public.

Des mesures concrètes de peuplement de la colonie sont mises en place par Jean Talon. L’intendant réoriente un peu le « programme » d’émigration de filles à marier (qu’on appellera éventuellement les filles du roi) instauré en 1663 : ayant constaté que les jeunes femmes sont trop souvent issues des villes et s’y entendent peu aux durs travaux de la vie pionnière, il réclame davantage de recrues des provinces. Tout en aidant à améliorer le ratio homme-femme dans la colonie, ces filles à marier seront au cœur de la stratégie démographique de Talon. On estime que de 760 à 800 filles du roi s’établissent au Canada entre 1663 et 1673, particulièrement dans la périphérie immédiate de Québec, Trois-Rivières et Montréal. L’apport de ce contingent féminin à la natalité et à la croissance de la colonie s’avère déterminant.

Sous le conseil de Colbert, Talon incite aussi les soldats du régiment de Carignan à s’établir de manière définitive dans la colonie laurentienne. L’ouverture de nouvelles seigneuries et l’octroi de terres aux officiers et à leurs soldats est une idée triplement judicieuse : elle assure une meilleure occupation du territoire, favorise le développement de l’agriculture en augmentant la superficie des terres défrichées et, enfin, représente une mesure défensive intéressante puisque ces anciens militaires continuent de contribuer à la protection de la colonie au sein des milices. Selon les démographes, environ 800 militaires se fixent définitivement dans la colonie pendant l’intendance de Talon.

Une autre mesure employée par l’intendant est de favoriser la venue de deux types de colons : les engagés et les immigrants privés. Ils seront près de 1 500 à s’établir dans la colonie entre 1665 et 1672. En échange des frais liés à leur voyage et à leur entretien, les engagés sont liés par contrat pendant une période de trois ans. À la fin de leur engagement, ils peuvent repartir, mais on les incite à rester en leur offrant une terre, des provisions et des outils, ce laps de temps ayant permis aux colons de s’adapter à la vie dans la colonie. Les immigrants, quant à eux, font la traversée de leur propre chef et à leurs dépens, parfois avec leur propre famille. Pour favoriser leur installation, ils reçoivent un lopin défriché et ensemencé, quelques outils et assez de vivres pour tenir une année ou deux ; en contrepartie, ces nouveaux venus s’engagent défricher et ensemencer un autre lopin destiné à un prochain arrivant.

Faire venir des colons et favoriser leur établissement est une chose, mais encore faut-il les inciter à rester ! Talon met en place des mesures qui, selon nos conceptions actuelles, seraient certainement perçues comme des entraves à la liberté individuelle mais qui, au 17e siècle, semblent parfaitement justifiées. Un homme adulte resté célibataire peut se voir retirer l’autorisation de chasser, pêcher et traiter des fourrures. Des sanctions sont prévues pour les pères dont les fils de plus de 21 ans et les filles de plus de 17 ans ne sont toujours pas mariés. En revanche, des récompenses sont octroyées à ceux qui se conforment aux demandes de l’intendant : ainsi, les couples mariés avant l’âge maximal prévu reçoivent des cadeaux et des primes sont données aux pères de familles comptant dix enfants et plus.

Ces diverses mesures et politiques permettent de faire croître considérablement la population de la colonie laurentienne. Des centaines de couples se marient, des milliers d’enfants naissent. Au cours des années où Talon se trouve dans la colonie, la population de la Nouvelle-France passe d’environ 3 200 à plus de 7 600 habitants.

Police et justice

L’administration de la justice et « l’establissement d’une bonne police » dans la colonie font aussi partie des devoirs dont l’intendant doit s’acquitter. Talon aura fort à faire. En effet, à son arrivée en Nouvelle-France, il la trouve particulièrement démunie en matière de cours de justice. Talon doit donc personnellement arbitrer les différents conflits opposant les habitants.

Souhaitant faire diminuer le nombre de procès et pallier aux lacunes du système de justice, il favorise le rétablissement du Conseil souverain. Après des discussions que l’on peut supposer nombreuses avec les autres administrateurs coloniaux, les membres de cette cour supérieure sont nommés le 6 décembre 1666 ; quelques semaines plus tard, en janvier 1667, ce Conseil siège pour la première fois. Talon y occupe une place d’importance, juste derrière le gouverneur de Courcelles et le futur évêque de Québec, monseigneur François de Laval.

La sénéchaussée royale de Montréal est abolie en septembre 1666 et Talon rétablit le droit seigneurial dans le gouvernement de Montréal. Dans son mémoire de 1667, Talon écrit à Colbert que la justice « est rendue en premier lieu par le juge des Seigneurs puis par un Lieutenant Civil et Criminel estably par la Compagnie en chacune des jurisdictions de Quebec et des trois Rivières et sur le tout un Conseil Souverain qui juge en dernier ressort de tous les cas dont il y a appellation. » 

Ces structures juridiques, bien que subissant certains aménagements au fil du temps, vont prévaloir pendant la plus grande partie du Régime français.

Une économie plus diversifiée

L’un des principaux mandats de l’intendant est le développement et la diversification de l’économie coloniale. Jean Talon mettra donc une grande partie de ses efforts à développer l’agriculture, les pêches, l’exploitation forestière, la traite des fourrures, tout en supervisant la mise sur pied de nouvelles industries. Puisque l’on veut une Nouvelle-France plus autonome financièrement, Talon ambitionne même un développement permettant de supporter l’exportation de produits en France et vers les îles françaises d’Amérique.

En agriculture, les efforts de l’intendant se traduisent par une augmentation du nombre d’hectares cultivés, où l’on fait planter des cultures destinées à l’alimentation, comme le blé, les fèves, les pois, sans oublier l’orge et le houblon pour la bière. Talon se fait d’ailleurs le promoteur de la bière et veille à la construction d’une vaste brasserie à Québec, à l’embouchure de la rivière Saint-Charles. Fonctionnelle en 1668, la brasserie de l’intendant permet de produire de la bière pour la consommation locale, ce qui vise aussi bien à limiter l’ivrognerie qu’à encourager le commerce local tout en réduisant les dépenses pour l’achat de vin importé !

Talon veille aussi à implanter des cultures textiles. Le chanvre, précieux pour fabriquer les voiles et les cordages des bateaux car il est imputrescible, vient par conséquent renforcer l’industrie navale. Talon fait planter du lin pour la confection vestimentaire. Dans cette perspective, il fait venir de France des métiers à tisser afin de favoriser l’artisanat domestique.

La colonie manque d’animaux de ferme, pourtant si précieux pour leur force de travail tout autant que pour ce qu’ils peuvent offrir à l’alimentation. Notre intendant s’affaire donc à développer le cheptel en faisant envoyer de France des bovins, des porcs, des chevaux, des moutons et des animaux de basse-cour, notamment des poules.

Jean Talon prend aussi en main l’exploitation forestière. Le bois, ressource abondante dans la vallée du Saint-Laurent, est en effet recherché pour le commerce avec la France et les Antilles, ainsi que pour la construction navale. L’établissement de chantiers de coupe et de moulins à bois est donc au programme, ainsi que la création d’un chantier naval. Des fabriques de potasse, de savon mou et de goudron sont aussi instaurées par Talon, des initiatives qui connaîtront un succès mitigé.

L’une des ressources naturelles les plus abondantes dans la vallée du Saint-Laurent est sa faune aquatique. Dès son arrivée en 1665, Jean Talon réunit « des gens de pêche » pour exploiter cette ressource de manière plus efficace. Il ambitionne de structurer les pêcheries et de développer le commerce des denrées halieutiques avec la métropole et les îles, notamment en consolidant les villages de pêcheurs.

Un second mandat d’intendance ?

Travailleur acharné et attaché aux affaires de la colonie, Jean Talon l’est assurément, ce qui ne l’empêche pas de demander son rappel en France. Dans ses lettres à Colbert, il invoque des affaires de famille et des problèmes de santé pour solliciter la permission de retourner dans la métropole… d’autant plus que Louis XIV lui avait promis, en 1665, que son mandat ne durerait que deux ans. Or, le 5 avril 1667, Talon reçoit une missive de Colbert qui lui demande de rester une année supplémentaire en Nouvelle-France. Il ne lui reste qu’à obtempérer, bien évidemment. Notre intendant continue de servir son roi, ce qui ne l’empêche pas de réitérer son désir de rentrer en France dans les mois suivants. À son soulagement manifeste, cette demande est finalement exaucée. Son successeur, le chevalier Claude de Boutroue d’Aubigny, arrive à Québec en septembre 1668 : le 10 novembre 1668, Jean Talon peut donc quitter la Nouvelle-France après trois ans d’intendance.

Marie de l’Incarnation (1599-1672)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Son départ est regretté par plusieurs, dont mère Marie de l’Incarnation qui écrit que « depuis qu’il est ici en qualité d’intendant le pays s’est plus fait et les affaires ont plus avancé qu’elles n’avaient fait depuis que les Français y habitaient. » C’est donc dire que le travail abattu par Jean Talon en trois ans a des effets visibles aux yeux de ses contemporains. Louis XIV et Colbert sont aussi très satisfaits des progrès réalisés par la colonie sous cette intendance énergique.

Talon profite de son retour pour se rétablir et pour régler ses affaires de famille. Or, à peine trois mois après son retour, le ministre Colbert le convoque à la cour et, devant le roi, fait l’éloge du travail colossal accompli par l’intendant durant son séjour en Nouvelle-France. Considérant que la tâche n’est pas complétée et qu’il demeure impératif de continuer à développer la colonie, Louis XIV et son ministre souhaitent voir Talon accepter un second mandat dès le printemps 1669. Les visées de la couronne sont claires : poursuivre l’expansion de la puissance française, tant en Europe qu’en Amérique. De toute évidence, Talon est l’homme de la situation pour contribuer à réaliser cet objectif outre Atlantique.

En bon gallican et serviteur de l’État, il accepte une nouvelle commission, signée le 10 mai 1669. Après avoir reçu ses instructions, Talon débute ses préparatifs et s’embarque pour le Canada le 15 juillet 1669… mais des tempêtes d’une rare violence, puis un naufrage près de Lisbonne, retarderont finalement son retour dans la vallée du Saint-Laurent d’une année entière ! Ce n’est donc que le 18 août 1670 que les gens de Québec ont le plaisir d’acclamer le retour de leur intendant.

L’exploration du continent

Jean Talon se remet au travail, reprenant les dossiers laissés en 1668 et dont son successeur s’est occupé tant bien que mal. Si le développement économique représente toujours une part importante de son action, c’est véritablement l’exploration du continent qui est au cœur de ce second mandat d’intendance. Bien que les affaires extérieures de la colonie soient la prérogative du gouverneur, Talon s’y intéresse aussi, désireux de voir la Nouvelle-France atteindre son plein développement en consolidant ses alliances et en occupant une vaste portion de l’Amérique du Nord. La nécessité de présenter un contrepoids à une présence anglaise de plus en plus forte et dynamique, tant au plan commercial que géopolitique, explique la vigueur des actions qui sont entreprises.

Talon orchestre plusieurs expéditions. Robert Cavelier de La Salle descend dans la vallée de l’Ohio afin de chercher un passage vers la mer de Chine, Simon-François Daumont de Saint-Lusson part explorer le pourtour des Grands Lacs, le père Albanel et Paul Denys de Saint-Simon mettent le cap sur la Baie d’Hudson, et enfin Louis Joliette et le père Marquette sont missionnés pour explorer le Mississipi. Ces efforts permettent bientôt à la France de revendiquer les trois-quarts du continent nord-américain, la vallée du Saint-Laurent représentant l’épicentre nerveux de ce vaste territoire.

La prospection minière

De 1670 à 1672, Talon met beaucoup d’emphase sur l’exploration minière, dans l’espoir de dénicher de précieuses et utiles ressources naturelles. Fort des informations recueillies sur les mines de charbon, de fer, de plomb, de cuivre pendant son premier mandat, il profite du second pour faire prélever et analyser des échantillons. 

La mine de charbon du Cap-Breton, quoique prometteuse (le charbon est d’excellente qualité et d’extraction facile), ne permettra toutefois qu’un commerce très limité. Les veines de fer qui ont été trouvées sont trop ténues pour être utilisables. Le plomb ne présente guère plus d’intérêt. Quant à l’extraction du cuivre, malgré d’attrayantes possibilités dans la région des Grands Lacs, elle n’aura pas de suites, la longueur du trajet rendant l’opération hasardeuse.

En raison des connaissances techniques limitées, du manque de main-d’œuvre spécialisée et des routes difficiles, voire inexistantes, l’exploitation minière s’avère donc prématurée.

Retour en France et paisible fin de vie

En 1672, la colonie fourmille d’activité. Plusieurs centaines d’hommes sont au travail dans les divers ateliers et industries démarrés par Talon. La population a plus que doublé. Le commerce est plus libre et l’économie s’est assainie. Les explorations vont bon train. L’intendant, épuisé et malade, demande cependant son rappel en France.

En novembre 1672, après un dernier tour de piste et un dernier blitz de concessions seigneuriales, Jean Talon quitte les berges du Saint-Laurent pour ne plus y revenir.

À son retour en France, l’ancien intendant est reçu par Louis XIV à Versailles. Il s’entretient longuement avec lui au sujet de la colonie d’Amérique. Gravement malade, Talon doit ensuite s’accorder plusieurs semaines de repos. Si ses mandats d’intendant lui ont permis d’accumuler une certaine fortune, d’autres charges et honneurs lui permettent de demeurer très près de la cour de France.

Dès 1670, alors qu’il est encore en poste au Canada, Talon est nommé capitaine du château de Mariemont dans le Hainaut, province dont il a jadis été l’intendant. Cette charge lucrative implique de gouverner cette maison royale ainsi que les terres qui en dépendent, sans pour autant devoir y demeurer en tout temps. Fait baron en 1671 par la création de la seigneurie des Islets, aux abords de la rivière Saint-Charles, Talon devient comte d’Orsainville en mai 1675 lorsque le roi décide d’ériger son fief en comté. Bien qu’il ne réside alors plus au Canada, cet anoblissement témoigne de l’ascension sociale de Talon sur la base de ses mérites et des services rendus à la couronne de France.

Être plus près du pouvoir royal lui permet aussi d’occuper les charges prestigieuses de premier valet de la garde-robe du roi et de secrétaire de son cabinet. Ceci implique de résider à Versailles quelques mois par année. Bien que très chères, ces charges procurent à leur détenteur un certain nombre d’avantages, dont celui d’accéder directement au souverain. À l’instar des autres personnes occupant des fonctions similaires, il est permis de croire que Talon est courtisé par les autres nobles de Versailles qui, à travers lui, espèrent atteindre l’oreille du roi.

Statue de Jean Talon à Québec
Source : Fotonovela, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Jean Talon ne reviendra jamais en Nouvelle-France, malgré le souhait exprimé par le père Dablon dans les Relations des Jésuites de 1672. Il passera le reste de ses jours entre Versailles et sa résidence de la rue du Bac, à Paris, dans ce qui est aujourd’hui le 7e arrondissement. La veuve de son frère et sa nièce habitent avec lui. Il mène un train de vie plus que confortable, conforme à ce rang social acquis par un travail loyal et constant. Aux murs de son logis richement meublé se trouvent de nombreux tableaux, dont plusieurs à thématique religieuse, ainsi que de petits portraits du roi de France. Sa garde-robe personnelle comprend notamment plusieurs habits de cour ; pour la petite histoire, signalons qu’il semble affectionner les diverses déclinaisons de rouge et de marron !

Cette position sociale avantageuse permet à l’ancien intendant de la Nouvelle-France de nouer, à l’occasion, des relations avec des personnages importants. Familier de Jacques II, roi détrôné et exilé d’Angleterre, il lui prête la somme conséquente de 50 000 livres, une dette qu’il annulera par testament. Il se lie également avec madame de Maintenon, épouse morganatique de Louis XIV, qu’il assiste dans ses bonnes œuvres.

En 1692, âgé de 77 ans et sentant sa santé décliner, il vend toutes ses charges (celle de valet à 110 000 livres et celle de secrétaire à 143 000 livres) et se retire définitivement à Paris. Il meurt le 24 novembre 1694. Conformément à ses vœux, il sera inhumé à la collégiale Notre-Dame-en-Vaux, dans sa ville natale de Châlons-sur-Marne.

L’héritage de Jean Talon

L’impact de Jean Talon sur le développement de la Nouvelle-France a été majeur à bien des égards. Il a favorisé l’augmentation de la colonie à travers des politiques d’immigration et de peuplement, remis de l’ordre dans les institutions de justice de la Nouvelle-France, fait défricher des terres et amener des animaux de ferme, et développé un certain nombre d’industries. Conscient de l’immense potentiel du territoire, il a dû composer avec des directives parfois contradictoires, en favorisant l’essor économique de la colonie pour lui donner plus d’autonomie sans pour autant s’inscrire en porte-à-faux avec le système soigneusement mis en place par Colbert ! Même si toutes ses entreprises au Canada ne furent pas couronnées de succès, il n’en demeure pas moins que Talon a réussi sa mission première : remettre la Nouvelle-France sur les rails.

Quel est le legs de Jean Talon ? Dans les années qui ont suivi son départ, on observe malheureusement un relâchement dans l’attention portée à la Nouvelle-France. De nouveaux conflits en Europe détournent l’attention du roi et entraînent ce que nous appellerions aujourd’hui des « coupures de subvention ». Presque tout ce que Talon avait construit en termes d’industrie va tout simplement s’étioler, voire cesser définitivement. Qui sait ce que serait devenue la colonie française d’Amérique si la couronne n’avait coupé les vivres et si les administrateurs coloniaux avaient déployé autant de détermination ! Il faudra attendre plusieurs dizaines, voire centaines d’années avant de voir fleurir certaines industries dont Talon avait si justement pressenti le potentiel entre 1665 et 1676.

Statue de Jean Talon à Châlons-en-Champagne
Source : Garitan, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

De nos jours, la mémoire de Jean Talon dans son pays d’origine n’est présente qu’à Châlons-en-Champagne, où divers dispositifs commémoratifs rappellent le destin de cet intendant. Un lycée technique et une rue portent son nom. Au Québec, Jean Talon est dans tous les livres d’histoire, en plus de surgir ici et là dans la toponymie. Sa statue orne la devanture de l’hôtel du Parlement, à Québec, et son portrait, peint par le frère Luc vers 1670, est toujours conservé au Musée des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec. Et pourtant, bien rares sont les personnes capables de le situer correctement dans notre histoire nationale et de tracer, fut-ce de manière sommaire, les contours de ses intendances. Souhaitons que des travaux ultérieurs contribueront à donner plus de corps à la mémoire de celui qui a été l’un des artisans marquants de la Nouvelle-France au 17e siècle.

Pour en savoir plus

Articles

  • Marcel Moussette, « La bière à l’époque de Jean-Talon », Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, no 28,‎ 1992, p. 18-20.
  • André Vachon, « Talon, Jean », Dictionnaire biographique du Canada, Université Laval/University of Toronto, vol. Volume I (1000-1700),‎ 1966 (révisé en 1986).

Ouvrages

  • Collectif, Colloque Jean Talon « grand administrateur », Châlons-en-Champagne, France, Association des amis de Jean Talon, 1994, 71 p.
  • Réjeanne Bissonnette, Jean Talon et la Nouvelle-France, Agincourt, Ontario, Société canadienne du livre, 1985, 83 p.
  • Louis Dubé, Les Intendants de la Nouvelle-France, Louiseville, Fides, 1984, 327 p.
  • Micheline D’Allaire, Talon. Textes choisis et présentés par Micheline D’Allaire, Montréal, Éditions Fides, 1970, 95 p.
  • Roland Lamontagne, Succès d’intendance de Talon, Montréal, Leméac, 1964, 78 p.
  • Roland Lamontagne, Jean Talon et la colonisation de la Nouvelle-France, Université de Montréal, 1953, 416 p.
  • Thomas Chapais, Jean Talon : intendant de la Nouvelle-France (1665-1672), Impr. de S.-A. Demers, 1904, 540 p.

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