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Le 30 octobre 1995 — Le référendum sur la souveraineté : il était une fois l’indépendance

Conférence de Mathieu Bock-Côté
Auditorium de la Grande Bibliothèque
Montréal, 16 avril 2013

Rien n’est plus exigeant, intellectuellement, que de penser une époque, de voir derrières les brumes de l’actualité la trame profonde du destin collectif. C’est pourtant une tâche fondamentale, parce que la connaissance de l’histoire et par là, sa compréhension, permet à un peuple d’avoir une emprise sur lui-même. Et c’est une tâche fondamentale pour l’homme d’État comme pour l’intellectuel. C’est d’abord parce qu’ils pénètrent l’esprit de leur temps et qu’ils en identifient les controverses fondamentales, celles qui engagent l’homme pleinement, qu’ils parviennent à lui donner une impulsion. On en trouve un bel exemple dans les premières pages des Souvenirs de Tocqueville, qui suggérait que « notre histoire, de 1789 à 1830, vue de loin et dans son ensemble, ne doit apparaître que comme le tableau d’une lutte acharnée entre l’ancien régime, ses traditions, ses souvenirs, ses espérances et ses hommes représentés par l’aristocratie et la France nouvelle conduite par la classe moyenne ».

Évidemment, Tocqueville parle de l’histoire de France. De quelle manière résumer alors l’histoire du Québec du dernier demi-siècle ? Quelle est la trame de fond des dernières décennies ? On le sait, cette querelle divise les historiens. Il se pourrait bien que les Québécois soient moins divisés qu’eux, parce qu’ils savent intimement que leur histoire, de 1960 au début des années 2000, peut être vue, dans son ensemble, comme le tableau d’une lutte acharnée portant sur la résolution de la question nationale, la recherche d’un nouveau statut politique pour le Québec mobilisant les énergies les plus profondes de la nation, et la lutte pour l’indépendance en représentant la forme achevée et la plus conséquente.

La question nationale était centrale. Et surtout, à travers le débat constitutionnel, à travers la question du régime, nous avions une emprise sur elle. Elle ne fuyait plus dans les marges de la vie politique ou dans les replis intimes de la conscience collective. La question du statut politique était celle à partir de laquelle se polarisait l’espace public, comme si celui-ci s’était reconfiguré, avec l’arrivée de la Révolution tranquille, pour enfin prendre en charge cette vieille aspiration qui, selon la formule de René Lévesque, traînait depuis plus d’un siècle dans les dédales de la conscience collective. Pendant près de quatre décennies, le peuple québécois, fondamentalement, n’a parlé que d’indépendance et a écrit son histoire à l’encre de la question nationale.

Si on la regarde avec un peu de hauteur, on peut dire que c’est en 1995 que la question nationale s’est posée le plus clairement, le plus nettement. Jamais l’idée d’indépendance n’est venue aussi près de s’accomplir. Régis Debray a déjà écrit, dans un autre contexte, lorsqu’il réfléchissait à l’histoire de la gauche française : « j’aimerais seulement comprendre un jour nos occasions manquées ». Inévitablement, la réflexion sur le référendum de 1995 tourne autour de ce problème : pourquoi les souverainistes ont-ils échoué ? Pourquoi le peuple québécois a-t-il échoué ? Pourquoi avons-nous échoué ? Pourquoi avons-nous échoué, alors que nous n’aurions pas dû échouer ?

Car le référendum de 1995 représente un moment politique exceptionnel. C’est un événement majeur dans l’histoire, qui a changé son cours, pour le meilleur ou pour le pire, selon les préférences de chacun. C’est un moment qui pose la question politique la plus fondamentale : celle de la constitution d’un État, de la fondation d’un nouvel ordre politique, de l’indépendance d’un peuple. Dans la mesure où la participation au destin de la cité touche à une part indépassable de la condition humaine, on peut dire que ceux qui ont vécu le référendum et la marche vers l’indépendance auront vécu à une époque où l’histoire ne s’était pas encore laissé avaler par le présentisme gestionnaire.

C’est le propre des grands moments politiques. Ils mobilisent les grandes passions, ils incitent au dépassement, ils poussent les meilleurs hommes au cœur de la cité (tout comme la régression historique d’une société peut attirer vers la politique ses pires éléments, la politique, alors, avilissant davantage qu’elle ne grandit les peuples) chacun sentant bien que, lorsque l’histoire vacille, la volonté d’un homme ou de quelques-uns peut l’orienter de manière décisive, de manière définitive. En fait, les grands moments politiques révèlent les caractères, ils dévoilent les profondeurs de la cité et la psychologie d’un peuple, ses aspirations les plus profondes comme ses craintes les plus tenaces. D’un coup, les hommes sortent des soucis quotidiens et sont amenés, pour un temps, mais pour un temps seulement, à se demander quelles sont les assises de leur existence collective.

C’est peut-être le cycle inévitable de la cité : les hommes s’unissent et se divisent, ils s’élèvent et ils s’abaissent, ils sont capables de grandes choses puis se replient dans la banalité des jours ordinaires et ne veulent plus qu’on les dérange, ils se brûlent au contact des grandes passions politiques, puis ne veulent plus penser à autre choses qu’aux petits plaisirs de la vie intime. La loi de l’histoire politique, c’est peut-être celle de la naissance, de l’élévation, de la grandeur et de la chute d’une cité, d’une nation, d’une collectivité, d’une civilisation. Il arrive aussi qu’une cité se redresse après avoir chuté, quand des hommes décident de faire revivre ses idéaux, ceux qu’on avait abandonnés lorsqu’on avait cessé de prendre au sérieux la vie civique [1].

Le 30 octobre 1995, l’indépendance du Québec a été défaite. Mais ce n’est pas qu’un projet politique parmi d’autres qui a été vaincu. Ce n’est pas une idée sur deux qui a été mise de côté. C’est l’expression la plus profonde de la pulsion de vie du peuple québécois qui a été étouffée. La chose n’est pas sans conséquence. Car le référendum, je l’ai dit, était le point d’aboutissement d’une marche entreprise plusieurs décennies auparavant. Le référendum était censé consacrer le parachèvement d’une quête identitaire reprise d’une manière ou d’une autre par chaque génération québécoise depuis deux siècles et demi.

Je vous raconterai la journée du référendum. Je vous parlerai des héros de chaque camp, des moyens déployés, des couches de la population mobilisées par les tenants du souverainisme et du fédéralisme. Je vous parlerai d’un Québec qui découvrait l’exercice de la raison d’État et d’un Canada qui n’a aucunement hésité à en faire usage pour mater la tentation indépendantiste. Je vous parlerai de la propagande des uns et des autres. Je vous parlerai en fait d’un peuple qui faisait l’expérience la plus profonde du politique.

Mais pour bien la conter, je devrai d’abord explorer avec vous ses origines. Et remonter à la fin des années 1910 quand le nationalisme canadien-français connaissait à la fois une renaissance et une mutation. Il nous faut aller bien avant la Révolution tranquille pour remonter aux sources idéologiques et existentielles du référendum de 1995. Oui, il nous faut comprendre que le rêve de l’indépendance du Québec demeure encore bien mal connu, et qu’il faut le retracer dans ses nombreuses manifestations, pour voir comment il s’est présenté à la génération des révolutionnaires tranquilles, qui cherchèrent à le faire aboutir. Commençons par là.

1920 : il était une fois Lionel Groulx

L’aspiration à l’indépendance traverse l’histoire du Québec. Quoi qu’en disent les révolutionnaires tranquilles, elle n’a pas émergé d’un coup, sans prévenir, en 1960, non plus qu’elle a été importée des peuples décolonisés, l’indépendance devenant alors une mode à laquelle la jeune génération cèdera en même temps qu’elle s’excitait pour le socialisme. Bien au contraire, on peut dire de l’aspiration nationale à l’indépendance qu’elle représente un désir constamment repérable dans l’histoire du Québec, qui remonte à la surface de temps en temps, lorsque la vie politique devient houleuse, et qui a longtemps représenté la première tentation politique de chaque génération, comme l’ont noté chacun à leur manière en leur temps André Laurendeau et Marcel Chaput.

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Lionel Groulx (1878-1967)
Source : Fonds Lionel Groulx, CLG1, P1/T1, 1.10.

Mais le désir a longtemps été refoulé, il n’a souvent survécu que dans les marges de la vie nationale, porté par des mouvements ou des groupes qui circulaient à la périphérie de l’espace public. De temps en temps, l’idée surgissait, au moment d’une crise politique. Un homme politique exaspéré par le traitement réservé au peuple canadien-français dans la confédération pouvait, le temps d’un discours, brandir la menace de l’indépendance, pour aussitôt expliquer qu’il ne s’y engagerait pas. Cela a été le cas d’Alexandre Taschereau, fédéraliste convaincu s’il en était un, mais qui a pris au sérieux l’idée d’indépendance en l’inscrivant dans l’éventail des options légitimes pour le peuple canadien-français, tout comme cela a été le cas de Duplessis, dans les années 1950, qui évoquait devant les membres apeurés de son cabinet la possible rupture du lien fédéral.

L’indépendance n’est jamais disparue comme idéal. Mais par quel chemin cet idéal est-il redevenu au XXe siècle un projet politique ? C’est au lendemain de la première guerre que l’idée d’indépendance amorce une renaissance appelée à durer. Pourquoi ? D’où vient la renaissance du nationalisme à partir des années 1920 ? Comment expliquer qu’à partir des années 1920, on voit germer les éléments de ce qui s’appellera quarante ans plus tard la Révolution tranquille, pour peu qu’on ne réduise pas celle-ci à une entreprise de modernisation économique et sociale de la société québécois – pour peu, finalement, qu’on ne la dénationalise pas, c’est-à-dire qu’on ne l’aseptise pas.

Cette renaissance, elle vient d’un constat. Et il faut encore une fois remonter le cadran historique de quelques décennies pour le comprendre, et surtout, pour en comprendre toute la portée politique, historique et philosophique. Après l’échec du gouvernement Mercier, qui brandissait à sa manière l’idéal d’un État français, à la fin des années 1880, le mouvement nationaliste canadien-français s’investira dans un idéal qui avait pourtant l’allure d’une étrange chimère. Cet idéal, principalement associé à la figure de Henri Bourassa, ce sera la construction de la nation « canadienne ». D’une nation pancanadienne, en fait, qui reposerait sur un double abandon : les Anglais cesseraient de se définir d’abord et avant tout comme des Britanniques, et deviendraient des Canadiens, des Canadians. Les Canadiens français ne s’identifieraient plus d’abord à leur « repli » québécois et prêteraient serment d’allégeance au Canada. D’ailleurs, un nouveau slogan s’imposera chez les nationalistes canadiens-français : l’indépendance du Canada, qui s’alimentait au vieil anti-impérialisme francophone. C’est à travers elle que ce nouveau pacte canadien pourrait se signer. Une nationalité nouvelle devait en sortir.

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Henri Bourassa, directeur du journal Le Devoir.
Source : Photo de Dupras et Colas, vers 1920, BAnQ, P175, P24. (EPCAF)

Mais cet idéal était-il autre chose qu’une chimère ? Le fait est que ce grand rêve n’aura jamais vraiment été autre chose qu’un fantasme. La réalité canadienne reprenait ses droits. Et cette réalité, c’était celle d’un peuple qui en avait conquis un autre et qui n’entendait pas renoncer à ses droits de conquête. Le Canada était un pays britannique et allait le demeurer. La chose était visible dans les nombreuses tentatives pour assimiler les minorités francophones à la grandeur du Canada, le fait français étant confiné à la seule réserve québécoise, selon la formule de Fernand Dumont. C’est d’ailleurs à cette époque que le nationalisme canadien-français fixera son attention sur la querelle des droits scolaires partout contestés à la grandeur de la fédération dans la mesure où ces derniers étaient partout contestés – à travers eux, et on le verra particulièrement en Ontario et au Manitoba, c’est notre existence nationale qui était évidemment remise en question.

Mais plus encore, cet échec du « rêve canadien des Québécois », pour reprendre en en changeant un peu le sens la formule de Guy Laforest, on le voyait dans la politique étrangère canadienne, systématiquement alignée sur celle de l’Empire britannique. De la querelle de la loi navale à celle de la guerre des Boers en se rendant jusqu’à la première guerre mondiale, le Canada rappellera aux Canadiens-français comme Henri Bourassa qu’il n’acceptait pas de se dissoudre dans un fantasme de réconciliation égalitaire. Le Canada demeurerait le pays de sa majorité anglaise, et les Canadiens français devraient accepter cet état de fait, et plus encore, s’enthousiasmer de prêter serment à la couronne qui aurait historiquement garanti leurs droits.

C’est au moment de la première guerre mondiale que l’aversion envers les Canadiens français s’exprimera de manière hargneuse. Partout au Canada anglais, on accusait les Canadiens français de déloyauté, et certains en appelaient à une sévère répression contre eux. Au Québec, le message sera entendu. On ne voulait pas de nous ? Nous pouvions toujours partir. La motion Francoeur, annoncée à l’Assemblée législative en 1918, marque l’enregistrement politique d’une rupture profonde entre le Canada et le peuple québécois. J’en rappelle le texte, qui avait la vertu d’une certaine clarté : « Que cette Chambre est d’avis que la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte fédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle à l’union, au progrès et au développement du Canada. » La motion ne sera pas votée mais elle consacre le retour de l’idée d’indépendance dans la politique québécoise et révèle la nature profonde de la renaissance nationaliste qui s’amorce.

Chez les nationalistes, c’est le temps de faire le bilan du Canada, qui apparaît assez naturellement comme un pays étranger. C’est autour de la figure de Lionel Groulx que se cristallisera ce renouveau intellectuel et populaire du nationalisme. On a dit beaucoup de mal de Groulx depuis quelques années, en en faisant une mauvaise caricature. On l’a diabolisé. On l’a portraituré grossièrement en antisémite, ce qui était à la fois mensonger et calomnieux. On a oublié l’essentiel : il s’agit probablement, sur le plan intellectuel et national, du père fondateur de la Révolution tranquille, ou du moins, d’un de ses grands, d’un de ses très grands inspirateurs. On a oublié que le petit chanoine a relevé intellectuellement une nation avachie en définissant le programme de redressement le plus exigeant et qu’il inspirera ainsi plusieurs générations de Canadiens français.

Autour de Groulx, naturellement, on se remet à rêver à l’indépendance du Québec, même si les conditions pratiques de celles-ci semblent complexes – ce qui n’empêche par les nationalistes de commencer à y réfléchir sérieusement en examinant ses conditions pratiques, comme on le voit dans la grande enquête sur « notre avenir politique », menée par L’Action française de Montréal, qui demeure la contribution majeure du nationalisme groulxiste au développement de l’idée d’indépendance. C’est aussi lors de la commémoration des 50 ans, et plus encore, des 60 ans de la confédération, que les nationalistes briseront l’unanimisme en soutenant, selon les mots du chanoine Groulx, que la confédération, loin d’être une association politique bienveillante pour les Canadiens français, avait radicalisé leur dépossession collective.

Les choses, en un sens, sont claires : c’est à partir des années 1920 que le Québec recommence à envisager la possibilité historique de l’indépendance. Dès lors, cette idée progressera dans les consciences. Il est étrange que la conscience historique québécoise n’ait pas retenu ce bouillonnement initial, ce bouillonnement primordial lorsqu’elle pense à sa marche vers l’indépendance. Peut-être parce la vague est initiée par des prêtres, comme quoi le nationalisme est peut-être aussi une foi et comme quoi les sources profondes de l’identité québécoise ne viennent pas seulement des références officiellement autorisées. Et on le sait, les Québécois n’aiment pas leur passé, surtout lorsqu’il réfère à leur héritage catholique. À tout le moins, le fait est incontestable : l’indépendantisme n’est pas qu’un modernisme. L’indépendance vient du fond de notre peuple.

Après l’éveil indépendantiste des années 1920, on assiste à une traduction moins ambitieuse mais quand même consistante du nationalisme dans un programme politique qui sera notamment porté par l’Action libérale nationale et qui fécondera aussi en partie l’Union nationale qui l’absorbera et lui succédera. La formule venait encore une fois de l’abbé Groulx en 1936 : « Notre État français, nous l’aurons ! ». Le Bloc populaire lui-même poussera encore plus loin cet élan national, au moment de la guerre, en cherchant à constituer, du moins partiellement, un point de vue spécifiquement québécois sur les affaires du monde, à un moment où la perspective canadienne-française était à nouveau fois occultée par l’impérialisme britannique. Avoir son propre point de vue sur les affaires du monde : encore une fois, on touche à la question vitale de la souveraineté, même si on ne parle à ce moment d’indépendance directement.

Même pendant les années 1950, le nationalisme poursuivra sa poussée intellectuelle. Beaucoup de travail avait été mené chez les héritiers du groulxisme, qui mirent au point la première école de Montréal, aux HEC, en cherchant à développer un programme pour lutter contre l’infériorité économique des Canadiens français. C’est notamment là que se développera une forme de nationalisme d’État canadien-français, qui s’exprimera dans les travaux de la commission Tremblay, et dont une des figures les plus éminentes, François-Albert Angers, sera le professeur et le formateur de Jacques Parizeau, une filiation que ce dernier ne reniera jamais, d’ailleurs.

J’ajoute qu’au cours des années 1950, le nationalisme avait même enclenché sa modernisation et sa radicalisation chez les historiens de l’École de Montréal, qui transformèrent la possibilité historique de l’indépendance en nécessité historique. Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault recentrèrent la lecture de l’histoire sur le traumatisme fondateur qu’est la Conquête et invitèrent finalement à revisiter notre histoire à partir d’une réflexion sur les conséquences de la non-indépendance, l’agir-par-soi collectif étant pour un peuple, diront-ils, la condition existentielle de son épanouissement collectif, de la pleine maîtrise de sa destinée. Il fallait désormais relire notre histoire à partir de cette anomalie collective qu’est notre « dépendance nationale ».

Maîtres chez nous : l’indépendance et la Révolution tranquille

Pourquoi vous ai-je parlé de tout ça ? Pour que l’on comprenne bien une chose : l’idée d’indépendance du Québec a des origines prérévolutionnaires. L’idée d’indépendance n’est pas une invention de la Révolution tranquille. Plus encore, cette dernière elle-même trouve ses sources les plus vivantes chez des nationalistes dont plusieurs, aujourd’hui, seraient plus ou moins gênés, tellement le souverainisme contemporain s’est aseptisé et a honte de ses origines. Maîtres chez nous, scandèrent dès 1962 les Révolutionnaires tranquilles. Le slogan venait de loin et traînait dans le vocabulaire politique depuis plusieurs années. Ce n’était pas la première fois qu’on le prononçait, même si on lui donnait heureusement une portée encore plus grande. S’il trouve autant d’échos en 1962, c’est que la société québécoise y a été préparée depuis longtemps. S’il faut rappeler tout ça, c’est aussi pour rappeler aux Québécois que leur histoire ne commence pas en 1960.

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Marcel Chaput (1918-1991)
Crédit photo : photographe inconnu.

Et ce n’est évidemment pas une surprise si le peuple québécois se remet à parler d’indépendance à ce moment. C’est qu’il en parlait déjà. Avec la Révolution tranquille, l’indépendance bourgeonne un peu partout. Elle s’était déjà incarnée dans l’Alliance laurentienne de Raymond Barbeau dès 1957, puis dans l’ASIQ de Raoul Roy, en 1960, et bien évidemment, au Rassemblement pour l’indépendance nationale, le fameux RIN, qui diffusera l’idée nationale, avant de se fracturer lui-même en quelques groupes, qui révéleront dès le début des années 1960, la diversité idéologique potentielle du paysage politique indépendantiste. C’est ainsi qu’on verra apparaître sur la droite du RIN successivement le Parti républicain et le Ralliement national. On ajoutera que l’indépendance est aussi à l’origine de certains succès éditoriaux de ces années, Pourquoi je suis séparatiste de Marcel Chaput étant certainement le plus connu d’entre eux.

Mais surtout, au-delà même des groupes directement engagés dans la promotion de l’indépendance, cette idée est discutée de plus en plus officiellement dans l’espace politique, chacun devant se positionner explicitement par rapport à elle. Elle fait son chemin au Parti libéral, à l’Union nationale, chez les créditistes. On s’en inquiète même à Ottawa, le séparatisme renaissant ayant pour plusieurs l’allure d’une hérésie. Autrement dit, c’est comme si une digue avait lâché, et qu’il n’y avait désormais rien de plus urgent que d’en parler, qu’il s’agisse de la combattre, de l’envisager ou de s’y rallier. C’est un peu comme si le peuple québécois attendait depuis un bon moment l’occasion de parler de cette fondamentale question. Il y a, dit-on, des idées dont le temps est venu.

Il faut dire que la réforme constitutionnelle s’impose, et que c’est autour d’elle que se composera le souverainisme officiel. Pendant longtemps, les nationalistes canadiens-français s’étaient accrochés au régime constitutionnel de 1867, qu’ils défendaient vigoureusement contre le centralisme fédéral, qui se justifia à la suite de la deuxième guerre mondiale par la construction nécessaire de la social-démocratie pancanadienne. Mais le nationalisme traditionnel, qui était une forme de constitutionnalisme canadien-français, était devenu inopérant et défendait pour le peuple canadien-français une autonomie provinciale désuète, au moment même où, à Ottawa, plusieurs voulaient la liquider, comme si la souveraineté provinciale était prémoderne et ne tenait plus devant les exigences de la gouvernance technocratique. Autrement dit, à la fin des années 1950, après d’authentiques services rendus, le duplessisme n’était plus l’expression efficace et historiquement adéquate du nationalisme et ne pouvait défendre sérieusement le peuple québécois dans un Canada qui changeait.

Le monde changeait et il fallait redéfinir les termes de l’autonomie québécoise. Si le Québec devait être autonome, et peut-être même plus qu’autonome, il ne fallait pas seulement revenir à l’ordre constitutionnel de 1867, mais le réformer. Il fallait transformer l’ordre constitutionnel canadien et donner une expression pleinement politique au concept des deux peuples fondateurs, ce qui passait, dans la mesure où le Québec passait pour l’expression politique de la nation canadienne-française, par la reconnaissance d’un statut particulier pour le Québec, d’autres, souvent proche des nationalistes traditionalistes, affirmant même qu’un nouveau rapport politique devait se nouer entre le Canada et le Québec sous la figure des États associés. Chose certaine, il fallait corriger le rapport de force hérité de la Conquête.

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L’équipe du tonnere : René Lévesque, Jean Lesage et Paul-Gérin Lajoie
Source : Archives de la FTQ.

Mais plusieurs nationalistes feront un constat : l’ordre canadien est fondamentalement irréformable. Ils devinent que le Canada ne changera pas. Et changerait-il que cela n’invaliderait pas nécessairement le désir croissant d’une pleine autodétermination québécoise. Dès le milieu des années 1960, ils en ont la conviction : le Québec est engagé dans une lancée qui ne doit plus s’arrêter. Les Québécois font l’expérience du pouvoir et constatent qu’ils ne sont pas plus fous que les autres. Qu’ils peuvent se gouverner eux-mêmes et que la construction d’un État national à Québec ne devrait pas s’arrêter à mi-chemin. Cela les amenait à s’ouvrir à la vieille aspiration à l’indépendance.

Enfin, c’est l’avis de plusieurs Québécois, parce qu’il y en a d’autres, peu nombreux, mais très influents, qui feront le pari contraire et s’envoleront vers Ottawa, pour casser la dynamique nationale québécoise et faire la guerre au séparatisme. Vous connaissez l’histoire des trois colombes : Pierre Trudeau, Gérard Pelletier, Jean Marchand. Elles nous rappellent que le régime fédéral, au fil de l’histoire, a engendré chez une frange de nos élites un désir de désaffiliation envers le peuple québécois. C’est une perversion du régime canadien, en effet, de casser la cohésion nationale québécoise en laissant croire que l’ouverture sur le monde est le privilège exclusif du Canada, alors que le nationalisme québécois serait nécessairement synonyme de fermeture et de repli identitaire.

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Pierre Bourgault (1934-2003)
Source : Archives nationales du Québec, Fonds Antoine Desilets, cote p697483.

C’est le PQ qui sera finalement l’acteur majeur de cette renaissance nationaliste. Sa création en 1968 par un René Lévesque déjà héros de la Révolution tranquille marque le passage de l’indépendantisme protestataire au souverainisme à la recherche du pouvoir, qu’il doit conquérir et exercer, pour casser le lien fédéral. René Lévesque disait de l’indépendance qu’elle traînait comme aspiration collective dans la conscience nationale depuis très longtemps. Il fera le pari de s’en emparer. Il sera suivi par bien des Québécois, qui voient chez lui le héros de leur émancipation. L’indépendantisme sort des marges et se délivre du révolutionnarisme riniste, incarné par Pierre Bourgault, qui en amenait plusieurs à croire que la seule politique véritable se passe dans la rue et doit révéler la violence du régime qui pèse sur le Québec et les Québécois.

La création du PQ marque l’accélération de la marche vers l’indépendance et confirme sa conformité avec la légalité démocratique. Surtout, il coalise différentes sensibilités nationalistes et laisse dans ses marges l’indépendantisme de rupture, qui semblait n’aimer l’indépendance qu’à condition qu’elle soit révolutionnaire. On retrouve donc au PQ le centre-gauche réformiste venu du MSA et la droite nationaliste et conservatrice du RN, des nationalistes d’un peu partout, finalement, qui croient à l’imminence de l’indépendance et qui sont donc capables de mettre de côté ce qui les divise au service d’un objectif plus grand. Les gens du RIN s’y joindront quelques jours plus tard, après avoir sabordé leur parti. Le Parti Québécois se présente à la manière d’un grand rassemblement national transformant les codes de la polarisation politique au Québec.

Lévesque est convaincu d’une chose : l’indépendance du Québec est celle d’un peuple qui commence à s’embourgeoiser et qui ne veut pas confondre la lutte nationale et la pulsion de la guerre civile. Il cherchera même à en modérer l’expression à travers la thèse de la souveraineté-association, qui était censée en représenter la formulation raisonnable et pragmatique. L’indépendance doit donc s’accompagner d’un nouveau pacte avec le Canada. Je vous évite le récit de son ascension d’autant plus qu’il est bien connu. 23% et 7 députés en 1970. Progression électorale en 1973, avec 31%, bien que la députation du PQ perde un membre. Trois ans plus tard, c’est la victoire, le 15 novembre 1976, la belle nuit du quinze novembre, selon la belle formule de Félix Leclerc. Le PQ fait 40%. Tôt ou tard, il y aura un référendum sur la souveraineté. Plus tôt que tard, on l’espère.

On sait bien évidemment que les choses ne se sont pas passées comme on l’avait prévu. Chargé d’un grand mandat réformateur, qu’il accomplira en bonne partie, le gouvernement Lévesque se présentera épuisé et dévitalisé au référendum, quatre ans plus tard, sans même avoir préparé les troupes pour le gagner. Le référendum de 1980 sera désastreux d’autant plus que Pierre Trudeau s’était engagé à s’ouvrir aux revendications historiques du Québec si le Non l’emportait. Le référendum de 1980 correspondait davantage à une promesse morale faite par Lévesque aux électeurs qu’à une stratégie bien établie pour faire l’indépendance. Non seulement il n’était pas préparé, mais les souverainistes ne pensaient même pas le gagner. Plus encore, la souveraineté-association révélait pleinement le piège qu’elle contenait : il suffisait de rendre la souveraineté conditionnelle à l’association pour donner d’un coup au Canada un droit de veto sur l’indépendance et ses modalités. D’ailleurs, 15 ans plus tard, Jacques Parizeau ne voudra pas répéter cette erreur, et dégagera l’indépendance du piège associationiste.

Les déboires de l’après référendum, on les connaît. La révolution tranquille avait libéré une énergie nationale immense. Elle se retournera contre le Québec, finalement, comme on le verra en 1981-1982 quand le résultat des infinies discussions constitutionnelles aboutit à un coup de force en forme de refondation constitutionnelle qui fera régresser l’autonomie du Québec et surtout, placera la souveraineté culturelle de l’Assemblée nationale sous la tutelle de la Cour suprême du Canada. D’une certaine manière, le vieux projet d’Henri Bourassa, d’un Canada mononational, remanié par Trudeau, sera récupéré par les provinces anglaises pour casser le Québec et pour en finir avec ses demandes de reconnaissance. La défaite était complète et l’affaiblissement psychologique du Québec, bien ressenti, à un point tel que le souverainisme entrera dans une spirale régressive qui accélérera sa décomposition politique. Au milieu des années 1980, le souverainisme n’était plus rien et le Parti Québécois de Pierre-Marc Johnson reportait l’indépendance à une échéance historique lointaine, insaisissable, comme si elle n’était plus envisageable historiquement à moyen terme.

Mais c’était sans compter que les hommes font l’histoire et que ceux qui refusent la fatalité finissent quelquefois par en renverser le cours. C’était sans compter sur Jacques Parizeau.

1987 : la marche reprend

L’histoire du deuxième référendum commence en novembre 1987. Après la mort de René Lévesque, qui aura l’effet d’un traumatisme national, et la démission de Pierre-Marc Johnson, Jacques Parizeau annonce son intention de devenir chef du PQ et le deviendra en mars 1988. Il a adhéré au PQ dans les mois qui ont suivi sa fondation et il en est rapidement devenu la caution économique, en plus de représenter sa tendance idéologique la plus ferme, lorsqu’il est question de l’indépendance. Il est clair dans ses intentions : il veut l’indépendance et il y consacrera son parti, en en refaisant sa raison d’être. La souveraineté n’est plus un objectif lointain ou une police d’assurance, mais une exigence vitale sans laquelle le développement du Québec sera toujours entravé. La formule est connue : le PQ sera souverainiste avant, pendant et après les élections.

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Jacques Parizeau (1930-2015)
Source : Wikimedia Commons, par Asclepias, CC BY-SA 3.0.

Jacques Parizeau a son caractère, aussi. Ses militants l’aimeront – on dit aujourd’hui qu’il fut le seul chef du PQ authentiquement aimé par sa base militante – mais les Québécois n’auront pas envers lui de semblables sentiments. Cela ne les empêche pas de le respecter immensément et de reconnaître que son retour donne un nouvel élan et une nouvelle crédibilité à l’indépendance. Si son nationalisme est viscéral et n’est pas sans connections avec la pulsion vitale qui vient des années 1920, il ne s’exprime pas de manière romantique. Par formation comme par tempérament, Jacques Parizeau pense la raison d’État en homme d’État. Il croit surtout que le leadership politique peut et doit créer l’histoire et impulser une direction aux événements, sans toujours se mettre à sa remorque.

Les événements viennent l’aider. Dès 1988, le régime de 1982 confirme ses effets destructeurs et invalide plusieurs dispositions vitales de la loi 101, ce qui provoquera une poussée de nationalisme au Québec, amenant le premier ministre Robert Bourassa à utiliser la clause nonobstant pour préserver l’affiche commercial extérieur unilingue français. Cette mesure provoquera au Canada anglais une vague de réactions qui fera déraper en bonne partie l’accord du Lac Meech qui visait justement à réparer le désastre de 1982, qui avait exclu le Québec de l’ordre constitutionnel et qui représentait pour plusieurs l’ultime chance de réparer le Canada. La chose était paradoxale dans la mesure où la clause de la société distincte dans Meech visait justement à rendre possible de telles décisions politiques jugées nécessaires à la survie de la langue française. J’évoque aussi le contexte international : de même, l’effondrement de l’URSS et la chute du communisme annonce un nouveau printemps des peuples qui fait passer un souffle de liberté à la grandeur de la planète.

Un mot sur l’échec de Meech, en juin 1990. Il s’agit évidemment de l’événement politique qui vient tout bouleverser. Après l’échec du référendum de 1980 et la trahison du Québec en 1981-1982, certains fidèles du Canada historique, attachés à l’idéal des deux peuples fondateurs, cherchèrent à préserver ce qui pouvait l’être de ce principe. Ce sera la grande alliance des années 1980 entre une partie du vieux Canada anglais et les nationalistes québécois qui espèrent neutraliser la charge néfaste du régime de 1982 – même des souverainistes s’y joindront au nom du « beau risque ». L’objectif : donner une expression politique à la dualité canadienne à travers la clause de la société distincte, qui fait du Québec, selon l’ancienne formule, l’État national des Canadiens-français, et qui accorde conséquemment au Québec des moyens particuliers pour défendre l’identité nationale dont il est le gardien.

Certains diront de Meech et de ses cinq conditions qu’il représentait le minimum vital pour le Québec, Robert Bourassa allant même jusqu’à dire qu’avec cette entente, le Canada redeviendrait un vrai pays pour les Québécois, ce qui voulait évidemment dire que sans Meech, il ne l’était pas. Je dis de Meech qu’il s’agissait du minimum vital : il s’agissait aussi pour plusieurs du seuil élémentaire de la dignité, sans quoi la participation du Québec au Canada serait humiliante et dégradante – Brian Mulroney n’avait-il pas dit souhaiter la réintégration du Québec dans la fédération dans « l’honneur et l’enthousiasme », ce qui voulait dire, bien concrètement, que l’honneur, qui est la fierté des nations, avait été bafoué en 1982. Meech représentait la réparation politique de la trahison de la parole donnée aux Québécois, en 1980, lorsqu’on leur avait dit que le refus de l’indépendance entrainerait la refondation dualiste du Canada.

L’échec de Meech fera apparaître le deuxième homme nécessaire à la bataille référendaire : Lucien Bouchard. Le 22 mai 1990, il démissionne du gouvernement conservateur et devient député indépendant. À partir de 1990, Lucien Bouchard incarne la dignité blessée des Québécois, qui avaient cru au beau risque de René Lévesque et qui voient encore l’honneur du Québec piétiné. Il est indigné par la dilution de Meech pour plaire à un Canada anglais qui veut réduire la clause de la société distincte à une simple breloque symbolique et folklorique. C’est un personnage immense, Lucien Bouchard. Il a le charisme austère, paternel et hypnotique des chefs de nation. Il a aussi le nationalisme romantique. Il n’a rien d’un technocrate. Il prétend moins modifier les structures sociales – d’ailleurs, c’est un conservateur – que réveiller le cœur des hommes. Il en a les moyens, comme il en fera la preuve lors du référendum. Son arrivée chez les souverainistes marque le ralliement à la cause nationale de ceux qui avaient fait le pari du beau risque et qui avaient finalement espéré la reconstruction du Canada selon le principe des deux peuples fondateurs.

Un troisième homme est aussi engendré par ces circonstances exceptionnelles. C’est Mario Dumont. Tous s’entendent pour dire qu’il s’agit d’un jeune prodige de la politique. Il vient de la Commission jeunesse du Parti libéral, mais il n’a rien du Canadien de conviction. C’est un nationaliste québécois, du genre dépassionné mais résolu, qui considère que l’avortement de Meech devrait marquer la fin du Canada. Il engagera la commission jeunesse du PLQ sur le chemin de la souveraineté et amènera même son parti à se questionner sur sa possible conversion à l’indépendance. Il jouera aussi un rôle fondamental lors du référendum en incarnant la figure du fédéraliste déçu, qui voit dans la souveraineté la position de repli raisonnable une fois constaté que le Canada sera toujours fermé aux aspirations québécoises.

Si je parle de ces trois hommes, qui seront les trois leaders du camp du OUI, c’est parce qu’ils touchent chacun à une certaine sensibilité nationaliste et assurent son expression au sein de la coalition à venir du camp souverainiste. Il n’y aura pas qu’une seule manière d’être souverainiste en 1995. On verra plutôt des gens qui sont venus à la souveraineté à partir de chemins bien différents, quelquefois contradictoires, faire front commun pour que le Québec devienne souverain.

Les années de l’après Meech sont d’une intensité politique assez exceptionnelle. Tous les scénarios sont envisagés, comme on le voit à la commission Bélanger-Campeau, créée pour analyser les options ouvertes pour l’avenir politique du Québec. Mais la spéculation politique va très loin dans les médias : on se demande si e PLQ fera l’indépendance du Québec. Robert Bourassa sera-t-il le père fondateur du Québec souverain ? Y aura-t-il encore des négociations entre le Canada et le Québec, et si oui, se feront-elles à deux ou à onze ? Ce qui est certain, c’est que l’appui à la souveraineté touche les 60% dans quelques sondages, et qu’il suffirait d’un engagement clair du gouvernement libéral à la réaliser pour obtenir un consensus national d’une ampleur historique jamais vue autour de l’indépendance. C’est ce qu’on appelle une fenêtre historique, ou encore, des circonstances exceptionnellement favorables.

Évidemment, l’histoire est passée par là, et on sait ce que Robert Bourassa avait en tête : endosser partiellement l’indignation des Québécois pour mieux la faire retomber. Il s’agissait d’un grand pari : il fallait être assez nationaliste pour être crédible auprès des Québécois et assez fédéraliste pour les détourner peu à peu de l’idéal de l’indépendance, qui s’impose alors dans l’opinion comme une évidence, au point même où plusieurs ministres libéraux n’hésitent pas à confesser publiquement leur sympathie pour la souveraineté, qu’ils voient désormais comme un sursaut indispensable de dignité collective. Certains diront après coup : Robert Bourassa a triché pour sauver le Canada, et il a naufragé à travers cela le Québec.

Une séquence d’événements commence. Les discussions constitutionnelles aboutiront politiquement à l’accord de Charlottetown en 1992. On parlait des accords de la dernière chance pour le Canada. On se souvient du résultat : le Canada anglais les rejettera parce que le Québec s’y voyait reconnu trop de pouvoirs. Le Québec votera contre ces accords parce qu’ils ne lui accordaient pas assez de pouvoirs. Le désaccord canadien était complet et de plus en plus, il devenait évident que la fédération était traversée par deux visions fondamentalement irréconciliables et que le peuple québécois ne parviendrait jamais à y obtenir le statut qu’il considérait indispensable à son développement.

D’ailleurs, l’élection fédérale de 1993 sera révélatrice de la fracture profonde du Canada après la crise constitutionnelle. Le PLC revient au pouvoir en maintenant la ligne dure contre le nationalisme québécois. À sa tête, on trouve Jean Chrétien, un adversaire historique du nationalisme québécois. Le Parti conservateur, à l’origine du Canada de 1867, se casse en trois. Si une fraction de la population lui demeure fidèle, sa base westerner s’engage dans une droite régionaliste et populiste protestant contre l’hégémonie supposée du Canada central et contre le nouveau régime de 1982. Surtout, le résultat de l’élection est absolument révélateur : les trudeauistes sont au pouvoir et le Québec est dans l’opposition. Le Bloc de Lucien Bouchard obtient 54 députés. Pour les indépendantistes, la solution est idéale : dans le cas d’un Oui référendaire, l’opposition officielle aux Communes est favorable à l’indépendance. Le Canada ne pourra pas prétendre que la députation québécoise à la chambre des Communes contredit l’Assemblée nationale, comme en 1982. D’ailleurs, dès son installation en poste, Lucien Bouchard profitera de ses fonctions pour pratiquer une pédagogie de l’indépendance à l’international, aux États-Unis comme en France, il va sans dire. Le souverainisme semblait sur une immense lancée.

L’élection de 1994 suivra. En novembre. Le souverainisme devait reprendre les commandes du gouvernement. Il fallait mettre un gouvernement péquiste au pouvoir et ce fût fait. Mais la victoire était inquiétante et l’euphorie n’était pas au rendez-vous. D’abord, parce que la campagne était loin d’être centrée exclusivement sur l’indépendance, comme Jacques Parizeau l’aurait pourtant souhaité. Pour se faire élire, Jacques Parizeau parlera plutôt de « l’autre façon de gouverner », même s’il s’engageait à tenir un référendum dans les 8 à 10 mois suivant la prise du pouvoir. Sa vision était simple : laissés à eux-mêmes, les Québécois ne voudraient pas trancher et se réfugieraient encore dans les demi-mesures et dans l’à-quoi-bonisme. Il fallait les forcer à choisir, il fallait, autrement dit, que le volontarisme politique prenne la responsabilité de forcer l’histoire, de donner une impulsion définitive au cours des événements.

Il faut dire que Parizeau prépare son référendum. L’État est mobilisé. Les postes stratégiques à combler l’ont été avec des hommes de confiance, aux convictions souverainistes trempées. On ne fait pas l’indépendance sans indépendantistes. Surtout, Parizeau n’est pas de ceux qui croient qu’il est immoral pour des souverainistes au pouvoir d’utiliser ses ressources pour faire la promotion de leur option. Il ne s’agit pas de tenir un référendum, et d’ensuite, de préparer la souveraineté à la va-vite si le Oui passe, mais bien de préparer l’indépendance dans toutes ses dimensions pour gagner le référendum et lui donner une portée décisionnelle. Il s’agit de préparer l’opération politique la plus ambitieuse qui soit dans l’histoire du Québec.

Parizeau est convaincu d’une chose : on prend le pouvoir et on frappe rapidement. On ne doit pas s’habituer à la gestion des affaires courantes, et se lover dans les avantages nombreux du pouvoir. On gouverne pour faire l’indépendance. La souveraineté n’est pas un dossier parmi d’autres, mais bien le cœur de l’action gouvernementale. Évidemment, il avait avec lui le contexte hérité de Meech, dont nous avons amplement parlé. Il n’en demeure pas moins que sa volonté exceptionnelle, qui a quelque chose de churchillienne, pouvait forcer le cours des événements. L’histoire n’est pas qu’une affaire de processus lourds. Il arrive des moments où un homme peut décider de renverser le cours des événements, comme s’il voulait laisser une empreinte sur le destin. L’histoire n’est pas qu’une affaire de masses, mais bien aussi, de grandes individualités. D’ailleurs, les peuples le savent et reconnaissent spontanément les grands hommes, avec une autorité naturelle, que ne sauront jamais fabriquer les « spécialistes en marketing » qui ont confisqué la politique contemporaine.

Parizeau veut foncer, mais ses barons comme ses lieutenants veulent freiner. Lucien Bouchard veut freiner aussi. Les sondages défavorables au camp du Oui l’inquiètent terriblement. Au lendemain de sa terrible maladie, il est de retour avec une conviction : un deuxième échec référendaire serait catastrophique et il doit le stopper. Cela donnera lieu, dans les mois qui précèdent le référendum, à de sérieuses tensions. Lucien Bouchard en appellera souvent à un virage pour intégrer une dimension partenariale, à laquelle bien des Québécois tiennent, tant ils y voient la preuve du pragmatisme des souverainistes, et de l’ouverture de leur démarche. Évidemment, certains y voient un piège : à toujours accrocher l’indépendance à un lien canadien, les souverainistes ne laissent-ils pas entendre au Québécois que la souveraineté en elle-même serait périlleuse, et doit s’accompagner de la bénédiction et du support d’Ottawa ?

Peu à peu, chemin faisant, les souverainistes parviendront à s’unir et les visions de Bouchard, Parizeau et Dumont s’harmoniseront. Mais pour vous raconter la suite, je me transporte quelques mois plus tard. Oui, je me transporte le 30 octobre, au matin.

Le 30 octobre

Étrange journée où l’ambivalence québécoise était appelée à se dénouer. S’en souvient-on encore ? Pourtant, le peuple québécois allait se mobiliser comme il ne l’a jamais fait. On le saura au terme de la journée : 94% des gens se seront déplacés pour voter. C’est évidemment parce que des forces immenses s’affrontent, qui touchent aux profondeurs de la cité, qui touchent à l’existence même du Canada, qui touchent aussi, quoi qu’on en pense, à l’existence même du peuple québécois, qui aura peut-être trouvé, avec la crise constitutionnelle des années 1990, les énergies exceptionnelles nécessaires à un acte fondamental de création politique. Mais quelles sont ces forces en présence ?

D’un côté, on trouve la raison d’État. Le Canada ne veut pas se laisser démembrer et il l’a démontré au fil de la campagne, lorsque l’establishment canadien financera une grande marche procanadienne dans les rues de Montréal. Chez les Canadiens, on commence à paniquer : laissera-t-on les séparatistes détruire le pays ? Lors de la manifestation de la place du Canada, le 27 octobre, l’humeur était moins joyeuse que ne le rapportaient les grands médias. Il s’agit d’une marche d’occupation, pour rappeler que les Canadiens sont partout chez eux. C’est une armée pacifique qui déferle dans les rues de Montréal. Mais c’est une armée néanmoins.

De l’autre, on voit une mobilisation populaire qui va toucher des strates de la population normalement étrangères à la politique, comme si le sentiment national, en dernière instance, correspondait aux affects politiques les plus profonds dans la société québécoise. Le camp du Oui est partout présent. Il rejoint une partie du Québec inc, il repose sur les classes moyennes, mais il atteint désormais cette fois les franges les plus dépolitisées de la population, qui sentent bien que cette consultation populaire n’est pas une consultation comme les autres. Les couches périphériques de notre société veulent participer à ce vote décisif pour l’histoire.

Quelle humeur domine ? Chez les souverainistes, les sondages sont bons. Jacques Parizeau se lève en pensant qu’il va gagner, et Lucien Bouchard aussi. Les deux ont vu les sondages de la veille, qui accordent possiblement 53% au camp du Oui. 53% le jour du vote. C’est immense. C’est peu comme si la vague qui avait suivie Meech, sans conserver la même vigueur, n’était pas retombée vraiment et qu’elle avait libéré un désir raisonnable de faire du Québec un pays. Les Québécois ne feraient pas l’indépendance dans la frénésie, mais dans un beau calme démocratique. Ce ne serait pas l’indépendance des révoltés ou des damnés de la terre, mais des adultes et des gens de bonne compagnie.

L’union des souverainistes a fonctionné. Il y a quelques mois, on se demandait si le PQ ferait son référendum seul. Jacques Parizeau semblait bien isolé et on n’hésitait plus à le présenter comme un entêté prêt à parier le destin du Québec sur une aventure référendaire périlleuse, au point où son vice-premier ministre Bernard Landry s’était publiquement inquiété de la déroute appréhendée du camp souverainiste, auquel il disait ne pas vouloir s’associer. L’entente du 12 juin entre le PQ, le Bloc et l’ADQ a permis de rassembler sous un même parapluie politique les différentes sensibilités du nationalisme québécois, qui sans effacer leurs divergences idéologiques, trouvent quand même un projet commun qu’elles peuvent servir ensemble.

Et la campagne référendaire a été remarquablement efficace. Ses derniers jours ont permis tous les espoirs. Ce qu’on a appelé l’effet Bouchard, suite à la nomination de Lucien Bouchard au rôle de négociateur en chef du camp du Oui le 7 octobre, a créé un déblocage autour de l’idée d’indépendance, qui ne semble plus limitée dans le seul ghetto péquiste. Il est étrange et beau ce mouvement d’enthousiasme qui avait culminé à Verdun le 25 octobre, lorsque le camp du Oui s’était rassemblé et cela, le soir où Jean Chrétien avait décidé d’occuper les ondes publiques et qu’il s’était fait donner la réplique par Lucien Bouchard. Jean Chrétien était bien décidé à dramatiser les enjeux : si le Québec votait oui au référendum, l’indépendance était inéluctable. Lucien Bouchard, quant à lui, rappelait la trahison de 1982, en accusant Jean Chrétien d’avoir trahi le Québec en déchirant la « constitution de nos ancêtres ». La présence de Lucien Bouchard donnait un tout autre sens à ce grand meeting souverainiste : Bouchard ne représentait pas le PQ habituel, mais un nationalisme romantique et conservateur révélant la part existentielle et non-technocratique de la politique.

Oui, le 30 octobre 1995, on s’attend à gagner. Mais la victoire n’est pas tout. Elle ne marque pas le terme de l’aventure souverainiste. Une victoire référendaire dégage un nouveau champ de force où le Québec devra faire preuve d’une capacité politique exceptionnelle. Si la tendance se maintient, comme on dit, une tâche immense commencera le lendemain : la négociation avec le Canada, la transition vers l’indépendance, le travail de reconnaissance internationale du vote québécois. Il faut fusionner les administrations, fusionner les budgets, assurer la continuité de l’État et des services sociaux qu’il dispense. Si la tendance se maintient, le Québec s’engagera dans la période la plus effervescente et la plus périlleuse de son histoire. Il s’agit de faire sécession, de casser les liens avec un pays et d’en fonder un nouveau. Il faut pour cela une classe politique préparée. C’est d’ailleurs ce qu’avait dit en d’autres temps Lionel Groux, qui confiait dans ses mémoires que l’indépendance ne serait pas faite par un mouvement de jeunes, qu’il fallait pour la piloter des hommes matures, qui comprennent que l’idéal ne peut pas modeler notre monde s’il ne s’accompagne d’un véritable art du pouvoir.

Il faut faire tout cela, et le Québec est prêt. Jacques Parizeau avait préparé la souveraineté, et avait même préparé les moyens financiers d’assurer la transition en cas de turbulences causées par une réaction exagérément négative au Canada anglais. C’était le Plan O. Les grandes institutions financières du Québec n’étaient probablement pas peuplées de souverainistes convaincus, mais un commun réflexe patriotique les traversait : si le Québec avait à faire son indépendance, aussi bien la réussir. Jacques Parizeau craignait une réaction de mauvaise foi du Canada anglais et voulait que le Québec soit préparé à traverser la tempête sans turbulences exagérées pour les Québécois. Jacques Parizeau parlait le langage de la raison d’État.

Oui, les souverainistes sont prêts. Et le monde aussi, est prêt. On s’attend presque à voir naître un nouveau pays. À Paris, on est prêt. Alain Juppé comme Philippe Seguin, les deux frères ennemis du chiraquisme, ont demandé à ce qu’on les réveille en pleine nuit si le Oui passe. C’est-à-dire qu’une des grandes puissances diplomatiques dans le monde est prête à accompagner le Québec dans son accession à la souveraineté, ce qui n’est pas un détail, quand on sait que l’indépendance d’un pays relève aussi de sa capacité à se faire admettre dans la communauté internationale. Parizeau s’était préparé. Il avait bien travaillé ses appuis parisiens. Plus encore : il y avait toute une armée de diplomates prête à travailler à la reconnaissance prochaine de l’indépendance. A-t-on compris au Québec à quel point l’indépendance nous propulserait dans le monde et donnerait à notre peuple une poussée historique qui pourrait le transformer pour le meilleur ?

Le sens des événements est de plus en plus évident. Oui, c’est l’histoire qui semble s’écrire. Se pourrait-il qu’enfin, après une si longue patience, après la résistance, après la survivance, après la renaissance, le Québec devienne enfin lui-même, en rejoignant le club des nations souveraines. La déclaration de souveraineté, lue le 6 septembre par Gilles Vigneault et Marie Laberge, retrace l’histoire du Québec et la fait aboutir à la manière d’une conséquence logique à l’indépendance.

« Nous sommes entrés dans la fédération sur la foi d’une promesse d’égalité dans une entreprise commune et de respect de notre autorité en plusieurs matières pour nous vitales. Mais la suite a démenti les espoirs du début. L’État canadien a transgressé le pacte fédératif en envahissant de mille manières le domaine de notre autonomie et en nous signifiant que notre croyance séculaire dans l’égalité des partenaires était une illusion. Nous avons été trompés en 1982, quand les gouvernements du Canada et des provinces anglophones ont modifié la Constitution en profondeur et à notre détriment, passant outre à l’opposition catégorique de notre Assemblée nationale. Deux fois depuis, on a tenté de réparer ce tort. En 1990, l’échec de l’accord du lac Meech a révélé le refus de reconnaître jusqu’à notre caractère distinct. En 1992, le rejet de l’accord de Charlottetown, et par les Canadiens et par les Québécois, a consacré l’impossibilité de tout raccommodement. Parce que nous avons perduré en dépit des tractations et des marchandages dont nous avons été l’objet. Parce que le Canada, loin de s’enorgueillir de l’alliance entre ses deux peuples et de la clamer au monde, n’a eu de cesse de la banaliser et de consacrer le principe d’une égalité factice entre provinces. Parce que depuis la Révolution tranquille, nous avons pris le parti de ne plus nous cantonner dans la survivance mais, désormais, de construire sur notre différence ; Parce que nous avons l’intime conviction que persister à l’intérieur du Canada signifierait s’étioler et dénaturer notre identité même. Parce que le respect que nous nous devons à nous-mêmes doit guider nos actes. Nous, peuple du Québec, affirmons la volonté de détenir la plénitude des pouvoirs d’un État : prélever tous nos impôts, voter toutes nos lois, signer tous nos traités et exercer la compétence des compétences en concevant et maîtrisant, seuls, notre loi fondamentale ».

Nous sommes certainement à un moment particulier de l’histoire du Québec. C’est que plusieurs dynamiques lourdes se croisent. D’abord, l’idée du pays est arrivée à maturité. L’indépendance n’est plus une idée radicale, qui fait peur aux gens raisonnables. Le souverainisme s’est normalisé, il est porté par une génération qui a bâti le Québec, il est populaire chez les boomers comme chez la jeune génération qui est spontanément souverainiste, comme si cette cause était encore une fois capable de canaliser l’enthousiasme de la jeunesse et son désir de transformer le monde. Dans le monde, la chute du communisme a libéré des peuples et ce nouveau printemps des nationalités donne une portée plus large au mouvement indépendantiste. Les fédérations multinationales sont faites pour mourir, tant elles mutilent la souveraineté des nations et confisquent le pouvoir au nom d’une classe politique « supranationale » qui rallie les éléments les moins loyaux de chaque peuple.

Ensuite, on sait que le Canada ne se réformera pas. L’ordre de 1982 est définitivement installé et ne pourra en dernière instance que se radicaliser en concassant l’identité québécoise pour la perdre dans la diversité multiculturelle. L’alignement des astres était parfait. Il est désormais acquis que le Canada est à prendre ou à laisser et que les grands rêves de réforme constitutionnelle n’adviendront pas. Il est désormais acquis que le peuple québécois sera considéré dans le Canada comme une minorité ethnique négligeable et que sa dualité historique fondatrice ne sera pas prise en charge par les institutions fédérales, sinon dans un bilinguisme officiel résiduel qui, sous prétexte de reconnaître les droits individuels des francophones à la grandeur du Canada, travaille à la déconstruction de la seule souveraineté contrôlée par une majorité francophone.

Comment les Québécois pourraient-ils voter Non ? C’est une question fondamentale. Ailleurs dans le monde, on sent même que la question du Québec a une portée importante pour la philosophie de notre époque. Francis Fukuyama est un important philosophe américain. Il avait décrété la fin des grandes passions politiques et l’avènement de la démocratie gestionnaire de marché. Évidemment, il y aurait encore ici et là des crises, l’humanité demeurant ce qu’elle est, chicanière et contradictoire. Mais l’homme occidental était désormais apaisé et sourd aux grands projets politiques. Fukuyama n’envisageait qu’une seule contradiction possible sérieuse à sa théorie : si l’indépendance gagnait au Québec. Oui, si l’indépendance gagnait, il faudrait alors reconnaître que les peuples sont encore sensibles aux grandes passions, celles qui élèvent les âmes comme celles qui peuvent les faire dégénérer.

Quoi qu’il en soit, on sent tout cela. Une espèce de « maintenant ou jamais » domine le débat public. Les souverainistes le savent et veulent frapper le grand coup. Mais les fédéralistes aussi. Une figure éminente de l’opposition libérale, à Québec, se fera prophétique en disant que les souverainistes avaient là leur dernière chance de réaliser l’indépendance, la mutation démographique du Québec la rendant pratiquement impossible après. Autrement dit, le poids démographique et politique des francophones serait trop petit après coup pour faire la souveraineté. Les souverainistes devaient gagner ou renoncer. Il fallait donc stopper les indépendantistes une fois pour toute, en finir avec le mouvement nationaliste et passer à autre chose. Pour le camp du NON, le référendum représente l’occasion d’en finir une fois pour toutes avec le nationalisme québécois.

D’ailleurs, cette question de l’immigration ne sera pas absente de la campagne référendaire. Les souverainistes eux-mêmes sont inquiets. On sait à l’avance qu’il faudra une très forte majorité de francophones pour renverser ce que Lise Bissonnette appellera le « vote de blocage » de la minorité anglophone et des allophones, qui s’opposent systématiquement à l’indépendance et qui veulent empêcher à tout prix la victoire du camp du Oui. On sait aussi, du moins, on commence à le savoir, que l’État fédéral fait fonctionner à plein régime la machine à immigration et à naturaliser l’immigration pour créer des nouveaux Canadiens prêts à voter Non. Certains se demandent d’ailleurs déjà quelles seraient les conséquences d’un Oui majoritaire francophone bloqué par un Non unanime anglophone. Doit-on craindre des tensions ethniques ? Ce qui est révélé, ici, évidemment, c’est le rôle historiquement singulier de la majorité historique francophone au Québec, sans laquelle l’histoire du Québec est radicalement incompréhensible. Chez les souverainistes, les stratèges ont établi un seuil : il faut un peu plus de 60% des Québécois francophones, et peut-être 5 à 10% des immigrants, pour obtenir un Oui confortable. C’est énorme. Mais c’est jouable.

Alors elle est complexe, la donne référendaire. Et tout cela dépend des résultats d’une journée. D’une journée qui fera ou défera l’histoire du Québec. Évidemment, la journée est stressante et les machines politiques travaillent à faire sortir le vote. Je l’ai dit : 94% du corps électoral ira voter. Reste à savoir comment il votera. Mais les chiffres commencent à rentrer. Ceux des Iles de la Madeleine sont bons. À la télévision, on voit le camp du Oui exprimer un premier moment d’enthousiasme. Et la vague semble bien partie. Partout, les francophones votent comme on espérait qu’ils votent. Sauf à Québec. Alors là, on commence à s’inquiéter. On espérait que la capitale vote comme l’ensemble du Québec. Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Elle a avantage à l’indépendance. Mais c’était sans tenir compte de l’étrange lutte des classes qui caractérise la capitale, où un étrange populisme antinational permet à une partie de la population d’exprimer son rejet des élites.

Mais finalement, la vague du Oui s’effondre à Montréal. Le vote anglophone et le vote allophone se laissent enregistrer dans une fascinante unanimité, dans une terrible homogénéité. C’est un vote en bloc, c’est un vote veto. C’est un vote qui dit Non absolument à l’indépendance. Et si le résultat oscille pendant un bon moment entre le Oui et le Non, les souverainistes commencent à comprendre que l’exercice est raté, que le référendum échouera, que le camp du Non l’emportera, que le Québec demeurera dans la fédération. C’est une défaite immense, qui vient d’un coup anéantir les immenses efforts de mobilisation et de préparation de l’État québécois et du peuple québécois vers l’indépendance. Le score, on le connaît : 49,4 % pour le Oui. 50,6% pour le Non. À peu près 50 000 votes sépareront les deux camps.

Les chefs doivent défiler à la tribune. Mais que dire ? Comment encaisser une telle défaite sans amertume, mais sans angélisme non plus ? En politique, l’art d’éviter la transformation de la défaite en déroute est fondamental. Et les chefs souverainistes sont invités à le pratiquer le soir du 30 octobre. Évidemment, les discours de défaite sont à peu près préparés, mais comment les livrer ? Pour Mario Dumont, la défaite du Oui se présente comme une victoire morale. Il croit que le vote en faveur du Oui est suffisant pour contraindre le Canada à une plus grande ouverture sur le Québec. Lucien Bouchard essaie aussi de se montrer optimiste. Jamais l’option souverainiste n’a reçu un appui aussi considérable. Il essaie de préserver l’avenir même si pour lui, le Québec n’est pas à la veille de prendre sa revanche.

Mais c’est du discours de Jacques Parizeau dont on se souviendra. Pour Jacques Parizeau, la défaite est terrible. Pierre Duchesne a raconté dans la biographie qu’il lui a consacré qu’il a d’un coup le sentiment d’une terrible défaite personnelle, presque d’une humiliation. Jacques Parizeau aime la victoire et n’aime pas la défaite. Il n’aime pas non plus l’exaspérante victoire morale à laquelle tant de souverainistes se sont habitués depuis les années Lévesque. Soit on gagne, soit on perd. Et les souverainistes ont perdu. Mais il s’agit d’une défaite cruelle, dont les causes sont évidentes, qui sautent aux yeux de tout le monde, mais qui sont irrecevables publiquement du point de vue de la rectitude politique.

Mais Jacques Parizeau n’a cure de la rectitude politique. Ce soir, il veut dire sa vérité. Il monte sur la tribune. Et il dit les choses comme il les voit : le Oui a été battu par l’argent et des votes ethniques. D’ailleurs, il le dira comme tel : le « 3/5 de ce que nous sommes a voté pour ». Mais il y a les choses qu’on dit et la manière dont on les dit. Et ce discours, qui représentait l’accueil officiel des résultats référendaires par les souverainistes, aura un effet catastrophique au Québec pendant les années à venir, en provoquant une crise de conscience chez les souverainistes, qui crurent devoir transformer en profondeur leur définition du nationalisme et de la nation pour s’excuser des propos de Jacques Parizeau. Dès maintenant commence une triste déroute.

Le Québec post-référendaire

Que faire après une telle défaite ? Lécher ses plaies ? Parce qu’elle est paradoxale cette défaite. Dans les mois qui suivront, et même dans les deux années qui suivront, l’appui à la souveraineté augmentera et dépassera les 50%. Cela en pousse plusieurs à croire qu’un troisième référendum s’en vient, surtout que le leader charismatique du camp souverainiste est devenu chef du PQ et premier ministre au début de 1996. Il y a des conseillers politiques à Québec qui poussent au référendum rapide. Et à Ottawa, on s’inquiète. Terriblement. On y croit, au match revanche référendaire, et on est persuadé qu’il faut désormais en finir avec le nationalisme québécois, une fois pour toutes. Appelons les choses par leur nom : au lendemain du référendum, Ottawa décidera de déclarer la guerre. Guerre psychologique et constitutionnelle, oui. Mais guerre quand même.

L’objectif : casser le nationalisme québécois et brouiller les repères fondamentaux de l’identité nationale. Et peut-être même le Québec. Jean Chrétien veut reprendre les choses en main, et on sait que les Québécois sont toujours les meilleurs pour casser le nationalisme québécois, au grand plaisir du Canada anglais. Car on laisse alors croire que la question nationale est une guerre civile froide entre Québécois, dont les Canadiens anglais sont seulement les spectateurs. C’est ainsi que le peuple québécois en vient à voir moins dans la quête de l’indépendance la remise en question d’un rapport de pouvoir qui pèse sur lui qu’une querelle interne entre Québécois sans conséquences politiques fondamentales.

Mais je reviens à la contre-attaque fédérale. Jean Chrétien ira se chercher des alliés chez les idéologues les plus radicaux du fédéralisme au Québec. Le plus connu, c’est évidemment Stéphane Dion, qui avait joué le rôle d’intellectuel public fédéraliste pendant la campagne référendaire. Il arrive avec une idée claire, très claire, du traitement de choc qu’il faut réserver aux nationalistes québécois. D’abord, il faut attaquer la légitimité même de l’indépendantisme, en lui faisant un procès en « nationalisme ethnique ». On l’assimile ainsi à une tentation autoritaire. On accusera le nationalisme québécois de se placer en contradiction avec la démocratie, d’exclure de la nation de grands pans de la population québécoise, et de rompre ainsi avec les exigences élémentaires de l’État de droit.

Mais la guerre idéologique devait se doubler de menaces politiques parfaitement compréhensibles pour le commun des mortels. Le gouvernement fédéral décidera alors d’exciter les aspirations partitionnistes en affirmant que l’indépendance du Québec entrainerait la dislocation du territoire, Ottawa garantissant le droit des citoyens désirant demeurer Canadiens. La formule était d’un simplisme dévastateur, mais elle était d’une efficacité bouleversante : si le Canada est divisible, le Québec l’est aussi. Ottawa excitait ainsi consciemment les tensions ethniques au Québec, et cherchait à alimenter la colère de la minorité anglaise, dont certains éléments semblaient dire, à la manière des orangistes d’hier : Never under French Rule ! Surtout, ce qu’Ottawa laissait planer c’était le spectre de la guerre civile, comme si l’indépendance du Québec allait virer à la nord-irlandaise. On avait ici la raison d’État dans son expression la plus froide et la plus redoutable.

Il fallait aussi reconduire la stratégie de la petite loterie, selon la formule de Stéphane Kelly, qui consiste à acheter la loyauté d’une partie des élites québécoises pour les fidéliser à l’ordre canadien. À l’origine de cette stratégie, il y a un fait depuis longtemps : pour des raisons évidentes, le fédéralisme a historiquement connu un déficit de légitimité chez les francophones qui reportent naturellement leur allégeance vers le Québec. Le sentiment national des francophones est québécois plutôt que canadien. Le Canada ne veut pas de ça. Et pour gagner la fidélité d’une fraction significative de l’élite francophone, il a été obligé de la monnayer. Le fédéralisme est devenu une bonne affaire pour une partie de notre élite dont la prospérité repose partiellement sur sa capacité à nous faire accepter notre subordination. Après 1995, l’État fédéral renouvellera cette stratégie qui virera à plusieurs égards dans la corruption pure et simple, comme on le verra avec le scandale des commandites.

Mais il fallait aller encore plus loin. Et nier la légalité de la démarche indépendantiste québécoise. En résultera la loi C-20, qui met en tutelle l’Assemblée nationale et donne au parlement canadien un droit de veto sur les termes, le contenu et la démarche d’un prochain référendum sur la souveraineté. Autrement dit, une déclaration unilatérale d’indépendance, suivant un référendum gagnant exprimant politiquement la volonté historique du peuple québécois, serait illégale. Le droit à l’autodétermination du peuple québécois n’était plus effectif au sein de l’ordre constitutionnel canadien, ce qui venait radicaliser, en quelque sorte, la portée du coup de force de 1982, qui avait déjà sérieusement amoindri les pouvoirs de l’Assemblée nationale.

Certains diront que la chose est inévitable. Celui qui perd ne retourne pas au statu quo mais régresse. Surtout, la défaite fragilise psychologiquement un peuple qui encore une fois, avait vu ses efforts et ses énergies se perdre dans le marécage de l’impuissance. Le gouvernement du Québec aurait pu résister à de telles agressions, et d’une certaine manière, il a essayé, avec le projet de loi 99, qui se présentait comme une charte des droits du Québec, de ses droits constitutionnels et nationaux, bien évidemment. Mais la riposte souverainiste n’a pas eu l’écho espéré ce qui déprimera une bonne partie des souverainistes, effondrés devant cette démission intime du peuple québécois.

Une défaite défait. La grande offensive fédérale portera à conséquence. La culpabilisation idéologique de l’identité québécoise fonctionnera à plein régime, d’autant plus, je l’ai dit, que les « propos » de Jacques Parizeau, le soir du référendum, créèrent une étrange panique chez les souverainistes, désormais obligés de se défendre contre les accusations de nationalisme ethnique. Mais le souverainisme post-référendaire est paralysé. Paralysé par la défaite, évidemment. Mais aussi paralysé par sa déroute idéologique. Il ne sait plus à quelle définition de la nation se référer et en vient à censurer les références mêmes à la majorité francophone, parce qu’il se convaincra qu’une telle référence a une portée xénophobe. Il croit nécessaire de déréaliser la nation pour l’ouvrir. Il ne fait que l’appauvrir politiquement et historiquement. Ne soyons pas surpris : le souverainisme aseptisé n’est tout simplement plus capable d’éveiller les affects politiques des Québécois, qui sont de moins en moins attentifs à leur avenir politique.

Désormais, notre peuple ne pourra plus dire son nom et confondra l’ouverture à l’autre avec le reniement de soi. C’est la culture politique post-référendaire, qui est fondée sur la construction d’une définition déréalisée de la nation et qui censure cette réalité fondamentale qui veut qu’elle s’enracine d’abord dans la majorité historique, qui en demeure le cœur vivant. Il ne faut pas se surprendre qu’une telle définition de la nation ne permette pas de grandes mobilisations politiques : elle a davantage l’allure d’un produit du marketing politiquement correct que d’une vision du Québec collant à la condition historique québécoise. Comment émanciper un peuple dont on ne sollicite plus l’identité ?

C’est probablement vers 1998 qu’on comprendra que le troisième référendum n’était pas pour demain et que ce qui était une question existentielle touchant l’avenir d’un peuple devenait pour les Québécois une querelle de politiciens professionnels se chamaillant pour savoir lequel des deux drapeaux, entre le rouge et le bleu, est le plus beau. Au moment des élections québécoises de 1998, le PQ récoltera moins de vote que le PLQ, même si la carte électorale lui permettra de conserver le pouvoir. Deux ans plus tard, en 2000, le Bloc recevra moins de vote que le PLC de Jean Chrétien aux élections fédérales, comme si une proportion considérable de Québécois pardonnait à ce dernier le plan B. Non seulement les souverainistes commenceront à reculer électoralement devant les fédéralistes, mais la question nationale fera de plus en plus bailler les Québécois.

Surtout, le Québec entrera dans une étrange disposition psychologique. Évidemment, il fait bon vivre au Québec, mais peu à peu, le peuple québécois sera tenté par l’autodissolution, en se présentant de plus en plus comme la « société québécoise ». On assistera à une profonde dépolitisation du Québec, qui se perdra non seulement dans la rectitude politique, mais qui se présentera comme une petite société festive, laboratoire de la mondialisation diversitaire. Vue de loin, cela pouvait donner l’allure d’une étrange sortie de l’histoire, comme si la volonté historique et politique du peuple québécois s’affaissait, comme si d’un coup, après avoir travaillé pendant plusieurs décennies à s’affranchir politiquement, le peuple québécois ne voulait plus qu’on l’embête, les Québécois, un par un, se repliant alors vers la vie privée, un phénomène qu’avait d’ailleurs repéré et dévoilé Denys Arcand au lendemain du premier référendum, dans son documentaire Le confort et l’indifférence.

On connait un peu mieux la suite des événements. Après avoir risqué la disparition électorale en 2002, le PQ perdra le pouvoir en 2003. Il risquera de nouveau la disparition en 2007, au moment de la crise des accommodements raisonnables, quand il se fera ravir la carte identitaire par l’ADQ, et en 2011, lorsqu’il risquera l’implosion après l’effondrement électoral du Bloc Québécois. Autrement dit, on assiste à une régression de la question nationale au Québec, comme si l’espace politique cherchait à s’en affranchir et comme si le désir de vivre la vie d’une société normale allait se passer du cadre de l’indépendance, ou même d’un nouveau statut politique. La conséquence était fatale : un régime politique a justement pour vocation, peu à peu, de former le peuple qu’il encadre, de révéler chez lui certaines dispositions et d’en refouler d’autres. Le régime de 1982 finira par conditionner les Québécois à une acceptation progressive du Canada, d’autant plus que les fédéralistes se rangeront de plus en plus sous la bannière d’un patriotisme canadien inconditionnel.

Et maintenant ?

Je vous ai donc raconté une histoire plus triste que je ne le souhaiterais. C’est l’histoire d’un peuple qui avait trouvé les énergies nécessaires pour se lever politiquement, qui a commencé la grande entreprise de redressement national, mais qui s’est ensuite divisé intimement, dans une espèce de guerre civile froide où il gaspillera ses énergies, alors qu’il aurait dû s’unir autour d’un programme commun pour lui donner le rapport de force nécessaire à sa pleine refondation politique. C’est l’histoire d’un peuple qui a transformé une question nationale où il aurait dû s’unir pour avancer collectivement en une guerre fratricide, où il s’est divisé et où il s’est historiquement affaibli. Non, ce n’est pas la fin que nous souhaitions.

Et pourtant, m’est-il permis de terminer cette conférence avec une déprimante rubrique nécrologique ? Non. Et encore non. Car l’histoire n’est jamais terminée, même quand on se laisse piéger par un récit aussi beau que triste, qui vient clore le parcours d’un peuple en le couronnant d’une belle stèle funéraire. Il y a de l’inattendu dans l’histoire. Je le demande souvent : qui pouvait prévoir, en 1985, et même en 1987, que l’Union soviétique s’effondrerait paisiblement et que le communisme, auquel on prêtait encore plusieurs siècles d’existence, s’écraserait pacifiquement trois ans plus tard ? Qui en janvier 1958, alors que la France flirtait de plus en plus avec la guerre civile, pouvait prévoir que le Général de Gaulle serait de retour aux affaires quelques mois plus tard et engagerait son pays dans une décennie de redressement exceptionnelle ? Qui, en 1938, pouvait encore miser sur le destin de Winston Churchill, antipathique bouledogue biberonnant son whisky, pour devenir le sauveur de la civilisation occidentale contre la barbarie nazie qui se déchaînait ?

Oui, l’histoire est belle d’imprévus, et l’histoire du Québec l’est aussi. Il ne m’appartient pas de prophétiser ce soir quant à l’avenir de la cause indépendantiste. Mais je note une chose : l’indépendance n’était pas une lubie de boomers, comme le répètent trop souvent ses adversaires. L’indépendance n’était pas une idée importée de loin qui n’aurait rien à voir avec les aspirations profondes du peuple québécois. Elle est l’expression la plus forte de la pulsion de vie québécoise, celle par laquelle un peuple s’enracine dans sa propre histoire pour se projeter vers l’universel. Notre histoire a-t-elle un sens sans elle ? Aujourd’hui, les Québécois ne veulent plus vraiment le savoir. Il y a dans la vie des peuples des périodes de mobilisation et des périodes de repos. Le drame arrive quand la deuxième devient prétexte à la léthargie collective, celle d’un peuple qui accepte sa défaite et en dédramatise les conséquences.

L’idée d’indépendance n’est pas morte, mais elle est abimée. Ceux qui la défendent ne sont plus capables de s’entendre, ce qui s’explique, une société démocratique n’étant pas exclusivement occupée par son statut politique et les questions sociales et culturelles divisent les indépendantistes comme elles divisent les Québécois. Peut-elle renaître ? Y aura-t-il un troisième référendum ? Et s’inscrira-t-il à la suite des deux autres ? Une chose est certaine : il existe encore aujourd’hui des centaines de milliers de Québécois qui l’espèrent ardemment. Certains ont vécu les deux référendums et ne désespèrent pas d’en vivre un troisième. D’autres n’ont pas vécu le premier, ni même le deuxième, et ne comprennent pas pourquoi la lutte devrait être abandonnée, comme si la défaite de leurs pères devait nécessairement être la leur. Non. On ne sait jamais exactement de quoi l’histoire sera faite, et les prophéties qui ont le plus de chance de s’accomplir sont celles pour lesquelles on s’engage politiquement.

J’aimerais terminer avec un mot de Clémenceau, qui a souvent été cité, mais que je citerai ce soir à mon tour : « dans la guerre comme dans la paix, le dernier mot revient à ceux qui ne se rendent jamais ».


Le texte de cette conférence est publié sous la licence
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Notes

[1] L’histoire demeure encore aujourd’hui la meilleure école de la liberté politique. Avec elle, on voit de quelle manière l’homme fait en bonne partie son destin, et comment ce qui passe aujourd’hui pour l’inévitable résultat d’une longue chaîne d’événements n’était il y a quelques années qu’une possibilité historique parmi d’autres. Examiner l’histoire politique, c’est voir pourquoi ce qui s’est passé a eu lieu, et comment, au fil des événements, les hommes ont réagi d’une manière ou d’une autre devant une conjoncture dans laquelle ils doivent se positionner mais qu’ils ne peuvent jamais vraiment créer complètement. C’est pourquoi à mes étudiants qui me demandent souvent de quelle manière commencer leur étude du politique, je les invite à lire la biographie des grands hommes politiques. Ils y voient directement de quelle manière une grande volonté peut s’emparer de grandes circonstances et y imprimer sa marque.

« Nulle nation, si petite soit-elle, n’a l’obligation, encore moins le devoir d’accepter le génocide par complaisance pour un plus puissant. Le droit des petites nations à la vie n’est inférieur en rien au droit des grandes nations. »
Lionel Groulx, 1964.
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