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Samuel de Champlain et les explorateurs de l’Amérique française

Denis Vaugeois
31 octobre 2015

Un objectif : la Chine.

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Samuel de Champlain, 1633. L. S. Beaucher, 1908. Coll. patrimoniales de BAnQ.

En févier 1618, Champlain prépare deux mémoires, l’un à l’intention du Roi et l’autre à l’intention de la Chambre de Commerce [1]. Au-delà d’un ambitieux programme de colonisation, il revient sur une idée qui l’habite tout comme elle hante les Européens depuis longtemps, tout particulièrement depuis les voyages de Christophe Colomb. « Le sieur de Champlain prétend trouver le passage […] pour aller à la Chine et aux Indes orientales par le moyen du fleuve Saint-Laurent. » Champlain rédige les deux mémoires à la 3e personne comme s’il voulait leur donner un ton plus solennel. Le fleuve serait donc, selon lui, la porte d’entrée tant recherchée. En conséquence, il annonce des profits mirobolants et des revenus de douane à être perçus de « tous les marchands de la chrétienté, s’il plaît au roi de leur octroyer leur passage », soit un raccourci de « plus d’un an et demi de temps, sans le danger des corsaires ». En effet, jusqu’à cette époque, les Européens doivent contourner l’Afrique par le Cap de Bonne Espérance ou l’Amérique du Sud par le détroit de Magellan. Pour compléter le tableau, Champlain prévoit la construction, à l’embouchure de la rivière Saint-Charles, d’une ville nommée Ludovica en l’honneur du roi Louis XIII, laquelle serait doublée d’une forteresse érigée sur une élévation face au fleuve.

Pour convaincre les sceptiques, il signale l’existence « d’un lac contenant environ trois cents lieues, duquel lac sort un fleuve, lequel entre dans la mer du Sud suivant la relation [que lui a faite] quantité de peuples, ses amis audit pays ». Il est lui-même venu tout près du lac en question deux ou trois ans auparavant, ajoute-t-il. Il cherche à être convaincant, bien conscient qu’il ne doit laisser place à aucun doute dans son plaidoyer. Et pourtant, il en subsiste un.

Lors de son voyage aux Antilles avec une flotte espagnole, il s’était arrêté à décrire l’importance du port de Panama insistant sur tout l’or et l’argent qui y venait du Pérou. Il s’était plu à imaginer le creusement d’un canal. « Si quatre lieues de terre étaient coupées […] on raccourcirait le chemin de plus de 1500 lieues. Et depuis Panama jusqu’au détroit de Magellan, ce serait une île, et de Panama jusqu’aux Terres neuves une autre île, de sorte que toute l’Amérique serait en deux îles », avait-il noté dans son rapport appelé le Brief Discours [2]. Deux îles immenses sans doute, mais à travers lesquelles devait bien se trouver un passage [3]. C’est ce que suggèrent ses hypothèses formulées en 1618. Mais, intérieurement, il songe davantage à un passage par l’extrême nord [4]. Il connaît les tentatives des Anglais, en particulier celles de Martin Frobisher et John Davis. Il s’en souviendra lors de son premier voyage à Tadoussac en 1603.

Champlain, 1603. L’homme de la situation.

À la suite de la paix de Vervins (1598), Henri IV avait réussi à calmer les esprits et à proclamer, à Nantes, un édit de pacification à l’endroit des protestants. Ne fallait-il pas profiter de cette accalmie pour se tourner vers l’Amérique ? Aymar de Chaste, un proche du roi, se vit octroyer un monopole sur la traite qui s’y pratiquait ; les revenus devaient lui permettre de financer des entreprises d’exploration. Il se tourne tout naturellement vers Champlain, devenu indépendant de fortune par le legs reçu d’un proche parent [5], doté par la Cour d’une pension et auréolé par son mystérieux voyage aux colonies espagnoles.

Champlain n’attendait qu’une occasion pour retourner en Amérique. Il accepte d’accompagner le capitaine Pont-Gravé au Canada sous réserve « du commandement de Sa majesté à laquelle, écrit-il, j’étais obligé tant de naissance que d’une pension de laquelle elle m’honorait » [6]. C’est ainsi que Pont-Gravé fut prié, par lettre officielle du « secrétaire des commandements », de prendre Champlain à son bord et de l’assister « de ce qui lui serait possible en cette entreprise ». Champlain, de son côté, devait « en faire fidèle rapport » au Roi. Il aura beaucoup à raconter grâce à Pont-Gravé, ce vieux routier qui l’accueille à bord de La Bonne Renommée, un voilier de 120 tonneaux, qui quitte Honfleur le 15 mars 1603.

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Couples d’algonquins vers 1700-1720
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Né à Saint-Malo en 1560, le capitaine François Gravé, sieur du Pont, dit Pont-Gravé, est installé à Honfleur depuis l’année 1600 et est devenu un habitué du Saint-Laurent et de ses habitants. En 1599, il avait proposé l’établissement d’un poste permanent à Trois-Rivières. La proximité des Iroquois avait fait hésiter les responsables. Son second choix était une pointe à proximité de l’île d’Orléans que les Algonquins nommaient Québecq. Le cartographe Guillaume Levasseur avait d’ailleurs bien indiqué ces deux endroits sur sa remarquable carte datée de 1601.

Anadabijou et Pont-Gravé jettent les bases d’une alliance qui rendra possible l’Amérique française. Champlain en sera le premier maître d’œuvre.

Lors de ce voyage de 1603, Pont-Gravé ramène deux Indiens qui avaient été reçus par Henri IV. À leur arrivée à Tadoussac, les Indiens sont en pleine tabagie. Dans son rapport intitulé Des Sauvages publié dès novembre 1603, Champlain raconte l’événement. Le grand sagamo Anadabijou écoute attentivement les émissaires. Le roi leur a fait « bonne réception », disent-ils, et ils assurent que « sadite Majesté leur voulait du bien et désirait peupler leur terre ». Surtout, Sa Majesté veut « faire la paix avec leurs ennemis (qui sont les Iroquois), précise Champlain, ou leur envoyer des forces pour les vaincre ». Anadabijou a le sens du protocole. Son idée est arrêtée, mais il fait d’abord distribuer du pétun (tabac). « Ayant bien pétuné, il commença sa harangue […] fort content d’avoir sadite Majesté pour grand ami […] et fort aise que sadite Majesté peuplât leur terre et fit la guerre à leurs ennemis ». Les alliances franco-indiennes qui devaient rendre possible la Nouvelle-France venaient de naître. Anadabijou avait jeté les bases de l’Amérique française. Cohabitation et métissage seront au rendez-vous. Peu avant la fondation du poste de Trois-Rivières, Champlain ira aussi loin que d’entrevoir avec le chef Capitanal, le jour où « nous ne serons plus qu’un peuple », puisque que « nos garçons se marieront à vos filles ».

La route vers la mer du Nord est fermée. Première frustration de Champlain.

Pendant que, sous la gouverne de Pont-Gravé, la traite se fait en ce début de l’été 1603, Champlain explore les environs et remonte le Saguenay aussi loin que possible. Les Indiens lui parlent d’un lac important, mais ils refusent de l’y conduire « ni aucun de nos gens », comme il l’avouera plus tard (1632) [7]. Bien plus, « lesdits Sauvages du nord disent qu’ils voient une mer qui est salée », ajoute-t-il.

Les Indiens sont toujours soucieux de protéger leur rôle d’intermédiaires et refusent a priori de laisser passer leurs visiteurs. « Si vous souhaitez obtenir des marchandises qui se trouvent au-delà, nous irons vous les chercher ! » Cette politique est constante ; elle est celle des Montagnais, puis des Algonquins, des Renards, des Sioux, et ainsi de suite.

Pont-Gravé entraîne Champlain sur le Saint-Laurent.

À défaut de pouvoir remonter le Saguenay, Pont-Gravé propose à Champlain d’aller vers l’ouest et d’explorer le Saint-Laurent. Le 22 juin, ils sont à l’île d’Orléans, Champlain signale un « torrent d’eau » derrière laquelle il y a « une terre unie et plaisante à voir », puis ils abordent à Quebecq, que Jacques Cartier nommait Stadaconé.

Champlain se laisse guider jusqu’aux rapides Saint-Louis. Tout au long du trajet, il s’extasie devant les « rivières, rochers, îles, terres, arbres, fruits, vignes et beaux pays qui sont depuis Québec jusqu’aux Trois-Rivières ». Il partage le point de vue de son guide et compagnon de voyage : « ce serait un lieu propre pour habiter et on pourrait le fortifier promptement » [8].

Les Iroquoiens du Saint-Laurent qu’avait rencontré Cartier sont disparus [9]. « En ce temps-là le pays était plus peuplé de gens sédentaires qu’il n’est à présent », fait remarquer Champlain qui rappelle que Sa Majesté a « le sain désir d’y envoyer des peuplades ».

Début juillet, Pont-Gravé et Champlain atteignent le fameux saut (aujourd’hui les rapides de Lachine) qui bloque la navigation sur le Saint-Laurent. À Tadoussac, Champlain s’était fait expliquer une « manière de raquette » qui permet de marcher sur la neige, cette fois il constate les vertus des « canots des Sauvages » avec lesquels « l’on peut aller librement et promptement en toutes les terres, tant aux petites rivières comme aux grandes. Si bien qu’en se gouvernant par le moyen desdits Sauvages et de leurs canots, l’on pourra voir tout ce qui se peut, bon ou mauvais, dans un an ou deux ».

Pendant 150 ans, les Français vont s’en servir pour parcourir, explorer, nommer, cartographier l’essentiel de l’Amérique du Nord. Le rêve de Champlain, le passage vers l’Ouest, les hantera toujours. Ils deviendront d’infatigables voyageurs.

Exploration de la côte atlantique par Champlain de 1604 à 1607.

À leur retour en France (1603), Champlain et Pont-Gravé apprennent le décès d’Aymar de Chaste. Fort affligé, Champlain s’inquiète et cherche « un Seigneur de qui l’autorité fut capable de repousser l’envie ». « Je sais, poursuit-il, qu’aussitôt plusieurs marchands de France qui avaient intérêt en ce négoce, commençaient à faire des plaintes de ce qu’on leur interdisait le trafic des pelleteries, pour le donner à un seul ». Il quitte rapidement Honfleur pour aller trouver Sa Majesté, « à laquelle je fis voir, raconte-t-il, la carte du dit pays, avec le discours fort particulier que je lui en fis, qu’elle eut fort agréable, promettant de ne laisser ce dessein, mais le faire poursuivre et de le favoriser ». « La Providence (mais Champlain ne l’a-t-il pas aidée ?), écrit Jean Glénisson, l’excellent biographe de Champlain [10], voulut que le successeur fût aussi saintongeais : Pierre Dugua de Mons, gouverneur de la place protestante de Pons, vétéran, sous la bannière royale, — comme Chaste, comme Pont-Gravé, comme Champlain lui-même —, de la campagne de Bretagne, qui, mettant un terme aux guerres civiles, a permis aux Français de reprendre l’exploration du monde ». Henri IV n’oubliait pas tous ses fidèles partisans qui lui avaient permis de gagner ses guerres.

Le roi a tôt fait de céder aux démarches de Dugua de Mons et lui accorde, d’un trait de plume, le fameux monopole contre l’avis de son principal ministre le duc de Sully et malgré les protestations des marchands de Bretagne et de Normandie. On le sait : Dugua de Mons était déjà allé au Canada, sans dépasser toutefois Tadoussac. « Ce peu qu’il avait vu, rappelle Champlain en 1632, lui avait fait perdre la volonté d’aller dans le grand fleuve Saint-Laurent ». Dugua de Mons opte pour l’Acadie, contrée « d’un air plus doux et plus agréable », plus accessible et plus propice à l’agriculture. Aussi ambitieux qu’habile, il réunit des marchands de Rouen, de Saint-Malo, de La Rochelle et de Saint-Jean-de-Luz et forme une puissante compagnie. Le capital ne suffit pas ; il mise aussi sur Pont-Gravé et Champlain. L’expérience acadienne sera pénible. Arrivé en juin 1604, le sieur de Mons doit rentrer dès 1605. Champlain le suit en 1607 après avoir exploré plus de 2 000 kilomètres de côte.

Le bilan n’est pas rose. Le mauvais sort semble bien donner raison à Sully. Dans une lettre de février 1608, adressée au président Jeannin, l’un des protecteurs de Champlain, le ministre français se vide le cœur. Il juge « la conservation et possession de telles conquêtes [des établissements français en Amérique], comme trop éloignées de nous et par conséquent disproportionnées au naturel et à la cervelle des Français ». « Je reconnais, à mon grand regret, admet-il, n’avoir ni la persévérance ni la prévoyance requise pour telles choses ». C’est d’ailleurs dans le caractère des Français de s’intéresser à ce qui les touche « de proche en proche et leur est incessamment présent devant les yeux ». Comme s’il voulait se convaincre lui-même, il ajoute encore « que les choses qui demeurent séparées de notre corps par des terres ou des mers étrangères ne nous seront jamais qu’à grand charge et à peu d’utilité » [11]. Sully fut un bon ministre ; Henri IV a pu s’appuyer sur lui pour tout ce qui concerne le royaume, mais non pour ses projets coloniaux. Même sans budget, le roi s’entête et renouvelle au sieur de Mons son monopole au moins pour un an. Champlain convainc ce dernier de retourner sur le Saint-Laurent.

Affrontements sur le Saint-Laurent. 1608. Rivalité basque.

En avril 1608, à une semaine d’intervalle, Pont-Gravé et Champlain reprennent séparément la mer à destination de Tadoussac. Les Basques les ont précédés. Pont-Gravé est gravement pris à partie. À son arrivée, Champlain se porte à sa défense. Il engage le dialogue, calme les esprits. En apparence du moins. Il découvrira quelques jours plus tard que les Basques ont eu le temps de soudoyer quatre de ses hommes. Il repart sans se méfier.

Le 3 juillet, il met pied à terre aussitôt à la recherche d’un « lieu propre pour une habitation ». « Je n’en peux trouver, écrit-il, de plus commode, ni mieux situé que la pointe de Quebecq, ainsi appelé des Sauvages ». Sans perdre un instant, tous sont au travail : les uns abattent les noyers, d’autres creusent la cave et des fossés, un autre quitte pour Tadoussac pour « aller quérir nos commodités ». En premier lieu, ils érigent « le magasin pour mettre nos vivres à couvert qui fut promptement fait par la diligence d’un chacun, et le soin que j’en eu ». Champlain ne perd pas une occasion de se mettre en valeur, même s’il le fait discrètement. Des conspirateurs ont tenté de soudoyer le plus grand nombre, « même mon laquais », précise-t-il, fournissant ainsi un détail personnel intéressant. Un serrurier nommé Antoine Notay se confie au Capitaine Têtu qui s’empresse d’en informer Champlain. Notay craint autant la fureur de ce dernier que la rage de ses complices qui ont, ni plus ni moins, planifié l’assassinat de Champlain.

Il est dix heures du soir : Champlain fait « lever un chacun ». « Voilà donc mes galants bien étonnés » devant un Champlain qui exige « la vérité de tout ce qui s’était passé ». Il a vite fait d’identifier « quatre coquins » parmi les six pour lesquels il avait fait préparer « six paires de menottes ». Rapidement le chirurgien Bonnerme et un autre appelé La Taille sont disculpés. Il faut juger les autres. Un tribunal improvisé condamne le serrurier Jean DuVal à être « pendu et étranglé audit Québecq, et sa tête mise au bout d’une pique pour être plantée au lieu le plus éminent ». Les trois autres sont confiés à Pont-Gravé qui les ramène en France « entre les mains du sieur de Mons, pour leur être fait plus ample justice ». Paradoxalement, ils échapperont peut-être ainsi à la mort. En effet, le premier hiver passé à Québec est désastreux : dix hommes meurent du scorbut et cinq de dysenterie. « Tout cela nous donna beaucoup de déplaisir, pour la peine que nous avions à panser les malades », rapporte un Champlain fort inquiet.

Combats en 1609 puis en 1610, suite à l’alliance de 1603. Champlain demande à remonter le Saint-Maurice jusqu’à la mer du Nord.

Peu importe, Champlain est rappelé à l’ordre par ses partenaires indiens. Sans enthousiasme, mais comprenant qu’il ne pourra se lancer dans les explorations projetées sans satisfaire les attentes de ses alliés, Champlain leur confirme en juin 1609 qu’il est prêt « à les assister contre leurs ennemis ».

Rendu à la rivière Richelieu, Champlain poursuit sa route avec deux volontaires et une soixantaine d’Indiens montagnais, algonquins et hurons. À la mi-juillet, la petite troupe atteint un lac « de grande étendue ». À l’Est, Champlain observe de « fort hautes montagnes où sur le sommet il y avait de la neige ». Les Indiens l’informent de la route à suivre pour atteindre … la Floride.

Le 29, ils rencontrent « des Iroquois lesquels venaient à la guerre ». On se met d’accord pour un affrontement le lendemain. À l’aube, Champlain voit venir « près de 200 hommes forts et robustes. » On l’informe que « ceux qui avaient trois grands panaches étaient les chefs ». « À quelque 30 pas des ennemis », racontera Champlain qui manie le mousquet aussi bien que la plume, « je couchai mon arquebuse en joue et visai droit à un des trois chefs, et de ce coup, il en tomba deux par terre, et un de leurs compagnons. […] J’avais mis 4 balles dedans mon arquebuse ». Trois Iroquois avaient été touchés mortellement. Le tir soudain d’un Français embusqué provoque la déroute.

« Ce lieu, où se fit cette charge, note laconiquement Champlain, est par les 43 degrés […] de latitude, et fut nommé le lac de Champlain ».

Champlain rentre en France pour apprendre que le roi a définitivement révoqué le monopole de Dugua de Mons. Ce dernier cherche à vendre l’Habitation de Québec. Le prix demandé fait fuir les acheteurs.

Au printemps 1610, Champlain est de retour. Mis en appétit par la victoire de l’année précédente à Ticonderoga, ses alliés veulent donner une autre raclée à leurs ennemis. Champlain ne se défilera pas mais il ne manque pas lui aussi de leur rappeler leurs « promesses ». « Après le retour de leur guerre, note-t-il, ils me mèneraient découvrir les Trois-Rivières jusqu’en un lieu où il y a une si grande mer qu’ils n’en voient point le bout, et nous en revenir par le Saguenay audit Tadoussac ». « Je leur demandai s’ils avaient encore cette même volonté. Ils me dirent que oui, mais que ce ne pouvait être que l’année suivante ». « Ce qui m’apporta du plaisir », souligne Champlain qui apprenait en même temps l’existence de communications possibles par le nord.

Pas plus en 1610 ou en 1611 qu’en 1603, les Montagnais n’ont vraiment l’intention de conduire Champlain à la mer du Nord. Mais plein d’espoir, Champlain va bravement guerroyer contre les Iroquois et s’en tire avec une flèche qui lui fend le bout de l’oreille. Des renforts bien inutiles arrivent le lendemain conduits par les chefs Yroquet et Ochateguain. Frustrés d’avoir raté cet affrontement, ils demandent une reprise et Champlain la leur promet étant « prêts à les assister en leurs guerres » puisqu’en contrepartie Algonquins et Hurons lui avaient promis de lui « faire voir leur pays, et le grand lac, et quelques mines de cuivre ».

Champlain a bien saisi l’importance des Indiens ; il apprend à les connaître et s’emploie à les faire connaître aux lecteurs de ses récits. Il établit avec les chefs des liens personnels. Il jette les bases d’alliances qui permettront aux Français de développer la traite des fourrures, de parcourir, d’explorer et de cartographier le continent et ultimement de repérer la route de la Chine. Il croit le moment venu de proposer à ses alliés un échange. Un jeune Français, Étienne Brûlé, avait déjà manifesté son désir d’aller vivre chez les Indiens. Yroquet était d’accord mais il eut fort à faire pour convaincre les siens qui acceptèrent finalement mais sur la base d’un échange. Ainsi, un jeune Huron nommé Savignon accompagnerait Champlain en France.

À deux reprises, Champlain s’était fait refuser l’accès à la mer du Nord, à deux reprises, il avait affronté les Iroquois. Jamais deux sans trois, dit-on.

Champlain devancé à la mer du Nord par Henry Hudson.

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Henry Hudson (1565-1611)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

La troisième fois où il se vit refuser l’accès à cette hypothétique mer d’eau salée le rendra littéralement hystérique. D’autant plus qu’il a compris que son rival Henry Hudson l’a devancé.

L’affaire commence mal. Le mauvais sort l’attend sur la route de Paris. Un accident l’oblige à quelques semaines de convalescence. Il en profite pour faire le point ; il rédige ses mémoires et prépare une magnifique carte (1612) avec l’aide du graveur David Pelletier. Il termine son chef-d’œuvre quand on lui montre une carte gravée par Hessel Gerritsz qui présente le trajet suivi par Henry Hudson au nord du continent. La voilà donc cette fameuse « mer salée » dont les Indiens lui avaient parlé en 1603 !

Champlain est piqué au vif. Sans perdre un instant, il retourne à sa table à dessin, reprend les éléments de sa carte précédente et ajoute sans hésiter les informations contenues dans la Tabula Nautica de Gerritsz [12]. Il se livre presque à un calque. Le pourtour du continent est le même, les échancrures aussi, les îles de la baie sont au même endroit et ont la même forme rectangulaire. Mieux encore, Champlain inscrit « mare magnum » là où Gerritsz avait écrit « Mare magnum ab M Hudsono primum inventum ». Au fond de la baie, il note «  the bay wher hudson did winter » [13]. Champlain en est là, quand le jeune Nicolas de Vignau, qu’il a laissé chez les Algonquins, arrive à Paris, racontant avoir atteint la mer du Nord où il a d’ailleurs aperçu un navire anglais naufragé. Champlain est secoué. Ce récit est plausible [14]. Son éditeur a instruction d’attendre son retour pour compléter son travail alors qu’il reprend la route de la Nouvelle-France. Vignau doit le conduire sans tarder à la mer du Nord. Les Algonquins ne l’entendent pas ainsi et traitent Vignau de menteur. « C’est en dormant » que tu es allé là-bas, lui lance Tessouat. « Tu as rêvé ! » Le chef indien est si convaincant que Champlain en vient à traiter Vignau « de plus impudent menteur qui se soit ouï depuis longtemps ». C’est du moins ce qu’il écrit. Ce qui est clair toutefois, c’est le refus de Tessouat de le conduire chez les Nepissingues qui ont l’habitude d’aller à la mer du Nord. La colère de Champlain est suspecte. Il en fait trop. On peut penser qu’il a plié devant Tessouat.

De retour en France dès août 1613, après une traversée de 18 jours, Champlain complète son ébauche de carte, ajoute une approximative rivière des Outaouais, rédige le récit d’un « Quatrième voyage » qui vient s’ajouter aux « Voyages » dont le montage, sinon l’impression, est en partie terminé. Ce sera son second ouvrage (1613).

L’accès à la mer du Nord semble bien verrouillé tant par le Saguenay ou le Saint-Maurice que par l’Outaouais et le lac Témiscamingue. Champlain a besoin de recul. Il passe l’année 1614 en France où son patron du moment, le prince de Condé, affronte la régente et la cour.

Nouveaux alliés pour Champlain. Les Récollets. En route vers la Huronie. À défaut d’aller au nord, la marche vers l’ouest.

Est-ce une coïncidence ? Hélène Boullé qu’il a mariée en 1610 accepte de se convertir au catholicisme et lui-même est mis en contact avec les Récollets qui font le projet de travailler à la conversion des Indiens.

S’il veut poursuivre ses explorations, Champlain est conscient qu’il devra céder aux demandes de ses alliés indiens et marcher encore une fois contre les Iroquois. Le 24 avril 1615, il quitte Honfleur avec quatre Récollets dont le père Joseph Le Caron, impatient de se rendre chez les Hurons. La traversée se fait en un mois. Le 25 mai, ils sont à Tadoussac.

Même s’il se sait impatiemment attendu par ses alliés, Champlain voudrait attendre à l’année suivante pour gagner la Huronie. Le père Le Caron ne l’entend pas ainsi et il se met en route sans Champlain. Accompagné de Thomas Godefroy, peut-être d’Étienne Brûlé, et d’une dizaine de Hurons, Champlain se lance sur ses traces, le 9 juillet. Ils ne se retrouveront qu’au début d’août après avoir parcouru plus de 1 000 kilomètres et franchi 58 portages. Cette fois, les Algonquins de Tessouat avaient libéré le passage à l’île aux Allumettes. Champlain est dorénavant en territoire inconnu. À Mattawa, son groupe quitte la rivière Outaouais et par une succession de lacs rejoint l’important lac Nipissing, puis la rivière des Français qui débouche sur le lac Huron. Tout en progressant rapidement, Champlain prend le temps d’observer et de questionner. Impressionné par les Cheveux-Relevés (Outaouais) qui habitent l’île Manitoulin, il sort crayon et papier et dessine quatre guerriers. Pour ne pas être en reste, il questionne leur chef sur son pays « qu’il figura avec du charbon sur une écorce d’arbre ».

Champlain possède les bases de la cartographie ; dès ses premiers essais, il révèle une maîtrise étonnante des divers calculs de ses positions, dont la justesse émerveille par leur précision. Le spécialiste Conrad E. Heidenreich en fait une éloquente démonstration dans Cartographica (Monograph no 17/1976).

Ainsi, Champlain connaît sa latitude, soit 44 degrés, quand il prend la direction sud-est le long de la baie Georgienne. Le 1er août, il pénètre dans la baie de Penetanguishene. « Tout ce pays est très beau, écrit-il, et fort peuplé d’un nombre infini d’âmes ». Ce mot lui vient sans doute naturellement à l’esprit en songeant au père Le Caron qui célébrera une première messe le 12 août à Carhagouha où les Hurons lui aménagèrent une « cabane séparée du village ».

Troisième affrontement avec les Iroquois, occasion de nouvelles explorations.

Profitant de la lenteur que mettaient les Hurons à organiser la marche contre le territoire iroquois, Champlain visite le pays. Il note l’abondance des récoltes de beaucoup supérieure aux besoins des quelque 30 000 habitants de la Huronie qui, en conséquence, lui paraît être le grenier de plusieurs autres nations.

Enfin le 1er septembre une troupe d’attaquants, environ 500, se met en marche. Champlain peut compter sur une douzaine d’arquebusiers. Il leur faudra un mois et demi pour atteindre la région du lac Onondaga. Les Onontagués étaient bien fortifiés avec des palissades de quelque 30 pieds. Y eut-il un vainqueur ? Les historiens ne s’entendent pas à ce sujet [15], mais Champlain pour sa part a été gravement blessé. Il devra hiverner en pays huron. Une fois remis de ses blessures, il visita, le plus souvent avec le père Le Caron, les nations voisines dont les Pétuns. Plus à l’ouest, il y a les Neutres. Cette fois, ses alliés s’objectent toujours habités de leur habituel réflexe de protéger leur rôle d’intermédiaires. Déjà, ils ne sont pas contents de savoir que Champlain a invité les Pétuns à apporter leurs fourrures au sault Saint-Louis. Mais finalement tous se quittent bons amis.

Champlain aurait bien voulu pousser ses explorations plus loin, mais quand il additionne tout ce qu’il avait pu observer et entendre, il apprécie le chemin parcouru. Il a maintenant une certaine idée des lacs Huron, Ontario et Érié. Mais à partir de 1616, il s’en remettra à d’autres, dont les missionnaires et les « truchements » pour accroître ses connaissances. Autrement dit, à partir de ses importantes démarches de 1618 auprès du roi et de la Chambre de Commerce, l’explorateur cède la place à l’administrateur qui a d’ailleurs fort à faire pour survivre à des événements parfois assez graves tant en France qu’en Nouvelle-France. Il fait ce qu’il peut, ce qui ne sera pas suffisant pour avoir la capacité d’éviter la prise de Québec par des corsaires anglais, les Kirke, en 1629.

Prise de Québec en 1629 suivie d’une rétrocession.

Vu la paix qui avait été signée avant la capitulation, le roi d’Angleterre, Charles 1er accepte de rendre la Nouvelle-France mais, au début, sans le Cap-Breton et l’Acadie. Il cédera finalement, mais Champlain n’est quand même pas au bout de ses peines. Richelieu et la reine mère, Marie de Médicis, ont eu le temps de s’affronter, les marchands de se disputer et même Récollets et Jésuites de s’opposer. Finalement tout s’arrange encore une fois pour lui. La suite des événements est cependant difficile à établir. En 1632, il fait paraître un énorme ouvrage, encore intitulé Voyages dans lequel il donne d’abord un survol de l’histoire de la Nouvelle-France depuis ses débuts puis il entreprend de raconter les événements survenus depuis 1619. Il termine avec la mention de son retour à Paris en décembre 1629 ; par la suite il fournit à son éditeur des ajouts dont l’un porte sur l’année 1631 et même les premiers mois de 1632. Pour reconstituer les événements qui suivent, il faut s’en remettre aux relations des jésuites LeJeune et Vimont et à un article non signé paru dans le Mercure français en 1636, dont une partie est attribuée à Champlain par l’historien Lucien Campeau.

Champlain renoue avec son grand projet : la route de la Chine. Il place ses espoirs dans Jean Nicolet. 1634.

Selon cet article [16], Champlain a profité, en juin 1633, de l’arrivée à Sainte-Croix du truchement Jean Nicolet pour faire le point sur la situation dans l’Ouest. Ce dernier était alors marié à une Indienne et fréquentait depuis une dizaine d’années les Népissingues et les Hurons. Champlain avait certes à l’esprit beaucoup de questions concernant la baie d’Hudson où Nicolet s’était rendu à maintes reprises, mais sa priorité était dorénavant de percer les secrets des régions à l’ouest de la « mer douce » (le lac Huron). Son retour à Québec, en 1633, avait pris l’allure d’un nouveau départ. À peu près tout était à reconstruire. Trente années s’étaient écoulées depuis son premier voyage avec Pont-Gravé. Nicolet en avait sans doute raconté assez à Champlain pour que tous deux conviennent que le moment était venu d’aller chez ces Indiens appelés les Puants qui, selon certains, vivaient à l’ouest du grand lac qui se déversait par un torrent dans la « mer douce », soit le sault Sainte-Marie par lequel le lac Supérieur rejoignait le lac Huron. On racontait que les Puants avaient prétendu avoir déjà atteint une « mer salée », dernière étape avant la Chine. Est-ce Champlain qui suggéra à Nicolet de mettre dans ses bagages « une grande robe de damas de la Chine, toute parsemée de fleurs et d’oiseaux de diverses couleurs » ? Le père Vimont, qui aurait eu entre les mains le journal du voyageur, raconte qu’à son arrivée chez les Indiens, Nicolet donna tout un spectacle, s’avançant vêtu de sa robe de soie et déchargeant en l’air les deux pistolets qu’il tenait dans chaque main. Le moment de frayeur passé, des accords de paix furent échangés entre les Hurons qui l’accompagnaient et ses hôtes. Tout suggère que Nicolet avait atteint la baie des Puants, aujourd’hui Green Bay. Pour le reste, c’est la confusion et des historiens réputés se sont beaucoup disputés au sujet du parcours de l’explorateur. Dans Le Rêve de Champlain, Fischer s’en amuse un peu et cherche à consoler ses collègues du Michigan, du Minnesota et du Wisconsin qui revendiquent l’honneur pour leur État d’avoir été le premier à accueillir Nicolet [17]. Éditeur du Dictionnaire biographique du Canada, Jean Hamelin avait essayé de colmater les brèches en prenant sur lui de présenter un résumé du trajet probable. Il n’eut pas la vie facile.

Nicolet revint sain et sauf de son expédition. À temps pour la raconter à Champlain ? On ne sait pas. Mais la rumeur s’en empara et ceux qui, par la suite, finirent par atteindre les rivières des Renards, du Wisconsin ou des Illinois eurent toujours le doute d’avoir été précédé par Nicolet. Ce dernier qui avait environ 37 ans jugea que le temps était venu pour lui de se fixer au cœur de la colonie. Il accepta une charge de commis de la compagnie des Cent associés à Trois-Rivières où ses récits de voyages ne manquèrent pas de stimuler les esprits et de préparer plusieurs générations d’audacieux explorateurs, depuis Médard Chouart des Groseilliers jusqu’aux La Vérendrye, père et fils.

Les Jésuites prennent le relais et font connaître en partie les Grands Lacs. Repli avec la destruction de la Huronie.

À la mort de Champlain, les explorations cessèrent. Les Hurons et les Outaouais se chargeaient d’amener les fourrures dans la colonie. Les missionnaires eux allaient à la rencontre des Indiens. C’est ainsi que les récits des pères Brébeuf, Chaumonot, Raymbaut et Jogues contribuèrent à faire connaître les Grands Lacs. Le père Jogues, en compagnie de l’ingénieur Jean Bourdon, en dressa une carte partielle [18]. En 1650 et 1656, le cartographe de cabinet, Nicolas Sanson, avait assez de données pour publier une carte qui donnait une idée de l’ensemble de la région. Il avait réussi à placer chacun des lacs les uns par rapport aux autres laissant ouverts le lac Supérieur et la baie des Puants, présentée comme un lac. Quelques années plus tard, le jésuite Bressani s’inspire de Sanson et ajoute une iconographie instructive dont une représentation de la mise à mort en 1649 des pères Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant, deux des huit « martyrs canadiens » dont le sort est associé à celui de la Huronie. Affaiblie par les épidémies, celle-ci fut rasée par les Iroquois eux-mêmes motivés par le désir d’éliminer des concurrents tout autant que par le besoin de faire des captifs pour reconstituer leur groupe.

Apparition des coureurs des bois. Médard Chouart des Groseilliers.

À partir de 1649-1650, le désarroi s’installe et la traite des fourrures est totalement perturbée. Raymonde Litalien situe à cette époque l’apparition des premiers coureurs des bois. Les « truchements » avaient été des précurseurs mais des Groseilliers décida de faire davantage.

En 1653, les Trifluviens virent arriver sur le Saint-Maurice un canot chargé de fourrures et monté par trois Outaouais. Ils étaient venus du lac Supérieur par les « chemins de l’extrême nord » explique Groulx. L’année suivante, c’est un contingent de 120 Indiens qui apportent leur convoi de pelleteries. Des Groseilliers décide avec un compagnon (Eustache Lambert selon l’historien Raymond Douville) de partir avec eux. Outre la traite, les Indiens avaient laissé entendre que la baie des Puants d’où ils venaient n’était qu’à neuf jours de la mer de Chine [19]. Le gouverneur Jean de Lauson donne son accord. Ils reviendront deux ans plus tard avec des cargaisons à faire saliver les commerçants. Les Indiens qui les accompagnent sont « riches de 100 000 écus » de pelleteries. Où sont allés les deux téméraires ? Le pays d’en haut n’est pas encore nommé, mais ils se sont certes rendus dans les régions où des Hurons avaient trouvé refuge.

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Pierre-Esprit Radisson (1636-1710)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Évidemment, des Groseilliers n’avait que le goût de repartir. Il avait déjà vécu en Huronie et était rompu aux défis de ce genre d’expédition. Son tout nouveau beau-frère, Pierre-Esprit Radisson, n’a pas 20 ans mais l’univers indien n’avait plus de secrets pour lui. Il a tout connu, la captivité, la torture, la survie, etc. En 1659, ils décident de faire équipe. Le gouverneur d’Argenson veut leur flanquer un compagnon. Ils partent sans ce dernier. Ils se grisent de liberté. « Nous étions des césars sans personne pour nous contredire », racontera Radisson qui cherche à construire leur ascendant sur les Indiens en faisant la parade de leur armement et en se posant comme médiateurs entre les Sioux et les Cris. Radisson racontera avoir échangé avec un « peuple qui vit sur la mer salée. » [20] Il laissera entendre qu’il s’est rendu à la baie d’Hudson, ce qui est peu probable, mais il en a entendu parler et sans doute compris comment y accéder. Les deux beaux-frères circulent au sud et au nord du lac Supérieur où se trouvent les plus beaux castors du monde, affirment-ils. Ils rentrent à Montréal avec une flottille chargée de 200 000 livres de fourrures. La sœur Marie de l’Incarnation pousse un soupir de soulagement : sans ce genre de commerce, « il ne serait pas possible de subsister ici. » [21] Le gouverneur, par convoitise ou par rancœur, voit les choses autrement. Il fait saisir une partie de la cargaison et envoie Des Groseilliers en prison. Voilà indirectement l’acte de naissance de la Compagnie de la baie d’Hudson qui verra le jour dix ans plus tard. Humiliés et même révoltés, Des Groseilliers et Radisson ont tout simplement décidé d’offrir leurs services aux Anglais.

À première vue, on peut penser que la baie d’Hudson, c’est bien loin. En réalité, cette région est hautement stratégique et permet d’atteindre directement le cœur du continent. Bien plus, la distance entre un port britannique et le fond de la baie équivaut à peu près à celle qui mène à Montréal. Selon Jean-Chrysostome Langelier, « les ports de mer de la baie James sont moins éloignés que Québec de Liverpool et des autres grands centres maritimes du Royaume-Uni. » [22]

La relance de la marche vers l’ouest. Talon prend l’initiative de nouvelles explorations et de prises de possession.

La rivalité des postes de la baie d’Hudson provoqua deux réactions. Il fallait en prendre le contrôle ou, à défaut, accélérer la marche vers l’ouest. L’intendant Jean Talon en a l’intuition. Il décide de marquer son territoire. En 1670, il demande à un officier, Daumont de Saint-Lusson de prendre la direction des Grands Lacs et d’avancer tant qu’il trouvera « de quoi subsister » tout en procédant à la recherche de mines et en s’informant de « quelque communication avec la mer du sud, qui sépare ce continent de la Chine ». Talon a pris soin de lui adjoindre Nicolas Perrot, coureur des bois de la trempe de Jean Nicolet. Après un hivernement à l’île Manitouline, Perrot lance des émissaires vers le nord et entreprend lui-même de se rendre à la baie des Puants. Il fait si bien que 14 nations étaient présentes au sault Sainte-Marie le 4 juin 1671. Les Français ont le sens de la mise en scène et les Indiens jouent le jeu. Les Français défilent en armes, les missionnaires parés de leurs vêtements sacerdotaux, les Indiens de leurs plus beaux atours. Ce sont sans doute les Outaouais, les Nez-Percés, les Illinois, les Mascoutins, les Kickapous, les Sioux, les Sauteux, les Renards, les Winnebagos (Puants), les Pouteoutamis et autres. Tous les Français ont signé un document officiel de prise de possession. Les Indiens apposent leur marque, ce qui rend difficile leur identification.

Ce voyage officiel jette symboliquement les bases d’un vaste empire et annonce un large mouvement d’explorations vers le nord, vers l’ouest et surtout vers le sud. Les Indiens sont devenus les sujets du roi lequel, en échange, se charge de leur protection. Une des copies du procès-verbal est glissée derrière une plaque qui a été apposée sur une croix. On raconte qu’après le départ des Français, les Indiens enlèvent le tout pour conjurer le mauvais sort.

Des épidémies ont fait leurs apparitions ici et là et les Indiens commencent à faire des liens avec certains présents offerts par les Européens. Les documents qui portent de mystérieux messages sont suspects. Et les épidémies ne craignent pas la distance. On peut suivre à l’époque de Samuel Hearne une épidémie qui est partie du Mexique et qui s’est rendue jusqu’à la baie d’Hudson.

Vers la fin du XVIIe siècle, la région de la baie des Puants avait peut-être été épargnée mais une vague méfiance s’était répandue. Les Indiens n’en souhaitaient pas moins établir des échanges. Ils le faisaient déjà entre eux.

Le Mississippi. Comment l’atteindre ? Où conduit-il ?

Les Jésuites mentionnent dans leurs Relations de 1667 l’existence d’une grande rivière qui coulait vers le sud et qui pouvait être le passage recherché vers l’ouest. Ils avaient noté le nom Messipi. Talon avait appris que les Mascoutins l’appelaient Michissipi. Cette rivière devient mythique. Pour les Chippewas-Ojibwés qui contrôlent en quelque sorte le passage à partir du lac Supérieur, le Mee-zee-see-bee (Misi-ziibi) est le père de toutes les eaux [23].

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Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau (1622-1698)
Source : Projet Gutenberg, domaine public.

L’arrivée du gouverneur Frontenac en 1672 ne mit pas fin à la politique expansionniste pratiquée par Talon. Ce fut tout le contraire mais pour des motifs principalement commerciaux. La traite des fourrures offrait trop de perspectives alléchantes pour ne pas poursuivre la marche vers l’ouest. Frontenac préconisait la construction de forts aux endroits stratégiques de façon à contrôler la traite et à établir un réseau. Le Mississippi était dans sa mire.

Il faudra encore près de trente années pour reconnaître des routes y conduisant, y faire de premiers contacts, en établir le cours et surtout l’embouchure.

Jolliet et Marquette. Une expédition décisive. 1673

Peu après son arrivée en 1672, Frontenac eut le bon réflexe de confirmer à Louis Jolliet la mission qu’avait esquissée Talon. Jolliet appartenait à une famille de pionniers dont ses frères Zacharie et Adrien. Jolliet lui-même était avec Saint-Lusson au sault Sainte-Marie en 1671. Il se sentait prêt à un tel défi. Avec quelques associés, il forma une société commerciale pour financer une expédition qui pouvait durer plusieurs mois, sinon un an ou deux. Il apportait une lettre du supérieur des jésuites à l’intention du père Jacques Marquette, missionnaire à Michillimakinac, priant celui-ci d’accompagner Jolliet. Le missionnaire n’attendait qu’une occasion pour aller à la rencontre de nouvelles nations. « Ainsi retrouve-t-on, écrit l’historien André Vachon, heureusement conjuguées dans l’expédition de 1673, les deux grandes forces qui sont à l’origine de l’étonnante expansion territoriale de la colonie : les impératifs du commerce et le zèle apostolique ». [24]

Accompagnés de quelques Illinois, Jolliet et Marquette se mirent en route à la mi-mai 1673. Ils auraient été accompagnés de sept personnes dont l’identité n’est pas bien établie. Et c’est un des problèmes de cette importante expédition à propos de laquelle les plus précieux documents sont disparus. Au retour d’un aussi long et périlleux voyage, à la fin de juin 1674, Jolliet se lança un peu témérairement dans les rapides de Lachine. On peut imaginer l’euphorie qui l’habitait après avoir triomphé de maints obstacles. Il chavira, faillit se noyer, vit disparaître dans les flots un jeune indien Illinois qu’il ramenait. Il perdit tous ses documents se consolant toutefois en pensant aux copies qu’il avait confiées à la mission Saint François-Xavier où il avait passé l’hiver 1673-74.

Le récit de l’expédition de Jolliet-Marquette qui a duré de la mi-mai 1673 à la mi-octobre est mal connu. Y eut-il prise de possession ? Sans doute, mais où et quand ? En effet le journal de père Marquette n’a pas été retrouvé et les documents copiés par Jolliet ont été détruits dans un incendie.

On sait tout de même qu’ils ont pris la rivière des Renards puis la rivière Wisconsin laquelle les a conduits au Mississippi. Quelle est la source de ce fleuve majestueux ? Il faudra plus d’un siècle et demi pour que H.R. Schoolcraft propose le lac Itasca, mot formé avec les mots veritas caput [25], la vraie tête. Certes ébahis par le décor qui a donné naissance à d’impressionnantes civilisations déjà disparues, les deux explorateurs notent une eau claire qui se transforme en eau boueuse au confluent du Missouri. Ce cours d’eau si imposant ne pourrait-il pas être la vraie route vers l’ouest ? Plus loin, sur leur gauche, ils croisent l’Ohio.

Dès le départ, les explorateurs s’étaient fait dire par les Folles-Avoines (Ménominees) de ne pas aller plus loin à cause des dangers. Toujours le même réflexe des Indiens qui cherchent à contrôler les passages. En juillet, les Arkansas leur font une semblable recommandation. À proximité se trouvent des Indiens hostiles, disent-ils. Ils ont sans doute des armes à feu. Les Espagnols ne sont pas très loin. C’est leur proximité qui les incitera à faire demi-tour. Jolliet et Marquette sont au 34° de latitude nord, sans doute pas très éloignés de l’embouchure du Mississippi, croient-ils, mais certes pas autant à l’ouest qu’ils l’auraient souhaité. Le Mississippi ne se jette pas dans le golfe de Californie, mais bien dans le golfe du Mexique, ils en ont maintenant la conviction. Inutile de risquer davantage et d’aller plus loin. Ils rentrent par la rivière des Illinois qui les conduit au portage de Chicago et au lac Michigan. Il est sans doute plus facile de longer la rive de cet énorme lac plutôt que d’affronter le courant du Mississippi et des rivières Wisconsin et des Renards. Une deuxième route venait ainsi d’être identifiée. Plus tard, il y en aura d’autres à partir du sud du lac Érié.

La Salle, confus et source de confusion.

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René-Robert Cavelier de LaSalle (1643-1687)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

L’expédition Jolliet-Marquette est un succès. Elle est reconnue comme telle par les historiens tout en étant un peu éclipsée par l’épopée de Cavelier de La Salle. Ce dernier est passé à l’histoire comme le découvreur du Mississippi. Il est vrai qu’il l’a descendu jusqu’à son embouchure, se permettant une solennelle prise de possession mais sans trop savoir où il était rendu. Quand il voudra y retourner, ce sera peine perdue. Comme explorateur, La Salle est nul, comme sujet de roman, il est parfait.

Il a tellement eu tout faux qu’il s’est trompé lui-même. Il est vrai qu’il avait atteint le delta du Mississippi (1682), mais il n’a jamais pu le retrouver. Il va errer pendant près de trois ans au nord du golfe du Mexique avant d’être assassiné par ses hommes en mars 1787.

La popularité de La Salle, en son temps, doit beaucoup au père Hennepin et à sa célèbre Description de la Louisiane qui connaîtra de multiples rééditions. En fait, La Salle et Hennepin illustrent bien que souvent la réalité dépasse la fiction. Ils sont en outre tous les deux doués comme gaffeurs [26] ; heureusement ils pourront compter sur deux coureurs des bois absolument exceptionnels, le premier sur Henri de Tonty, le second sur Daniel Greysolon Dulhut qui devait permettre au récollet d’échapper aux griffes des Sioux. En vérité, ce sont des hommes comme Tonty et Dulhut qui donnèrent un sens à plusieurs entreprises d’exploration et de prises de possession. Au passage, mentionnons également Nicolas Perrot.

Les frères Le Moyne prennent le relais et jettent les bases de la Louisiane.

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Pierre Le Moyne, sieur d’Iberville (1661-1706)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Les années passent et l’embouchure du Mississippi reste toujours un mystère. Les Français contrôlaient le Saint-Laurent, Frontenac rêvait de s’emparer de New York et le ministre de la Marine se désespérait de constater que les voyages de La Salle n’aient pas permis de bien situer cette autre voie de pénétration du continent que pouvait constituer le Mississippi. Mis en confiance par les exploits de Le Moyne d’Iberville, il décida de l’envoyer au Mississippi avec mission « d’en découvrir l’embouchure, [...] de choisir un bon emplacement qui pourrait être défendu avec quelques hommes, et [...] d’interdire l’entrée du fleuve aux navires des autres nations. »

La chance favorisa d’Iberville. Le 2 mars 1699, alors qu’il cherche à se mettre à l’abri, il pénètre dans une rivière dont l’eau est douce, elle conduit au Mississippi, cette rivière qui n’a pas d’entrée, dit-on, et que les Espagnols disent protégée par une palissade. Pour être certain qu’il s’agit bien du Mississippi, avec son frère Le Moyne de Bienville, il en remonte le cours et rencontre des traces du passage de Tonty. Au retour, il s’engage dans le bayou Manchac qui le conduit aux lacs Maurepas et Pontchartrain (ainsi nommés en l’honneur du ministre Jérôme Phélypeaux comte de Pontchartrain et de Maurepas), puis au golfe Le Borgne, qui débouche sur le golfe du Mexique, tandis qu’il laisse son frère Bienville descendre le Mississippi. Il arrive à ses vaisseaux le 31 mars, soit une semaine plus tard. Ce bayou manchac deviendra la rivière d’Iberville qui servira de frontière sud pour fixer les limites du territoire cédé à la Grande-Bretagne par l’article 7 du traité de Paris [27]. Dès cette époque, les deux frères Le Moyne jettent les bases de ce qui deviendra la Louisiane. Parmi leurs compagnons, se détache Louis Juchereau de Saint-Denys. Ce dernier mérite une mention spéciale.

Les Français se lancent à l’assaut des principaux affluents occidentaux du Mississippi : la rivière Rouge, l’Arkansas et le Missouri.

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Antoine Laumet, dit de Lamothe Cadillac (1658-1730)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

De 1699 à 1714, Juchereau accepta diverses responsabilités sur le Mississippi tout en se livrant à des voyages d’exploration, en particulier sur la Rivière rouge qui prend sa source dans le Texas. À la demande de Cadillac, le gouverneur de la Louisiane, en 1714 il prit la tête d’une expédition vers la Nouvelle-Espagne. Le but était le commerce, mais en même temps, il était inévitable que les Français entreprennent l’exploration des affluents occidentaux du Mississippi. La recherche d’un passage vers l’ouest restait présente bien que Juchereau de Saint-Denys ait été plutôt attiré par la richesse du Mexique. L’expédition qu’il dirigea comptait une vingtaine de Français dont les deux frères Talon, deux rescapés de la dernière aventure de La Salle qui avait erré au Texas. Ils avaient sans doute été informés de l’assassinat de leur chef.

En juillet 1714, il atteignait un poste frontière (San Juan Bautista, près de Piedras Negras, Mexique) commandé par Diego Ramon qui, ne sachant pas trop quelle attitude prendre, fit arrêter le groupe dans l’attente d’instructions de ses supérieurs. Les Français n’étaient pas les bienvenus au Mexique. Juchereau en profita pour faire la cour à sa fille Emanuela qu’il épousera vers 1716. Après bien des péripéties dont un séjour en prison, il s’installa avec sa Mexicaine à Natchitoches. Peu à peu, les Français apprenaient à connaître la rive ouest du Mississippi, parmi eux Jean Baptiste Bénard de La Harpe, qui laissera un journal de ses voyages dans la région de la rivière Arkansas.

En quête d’aventures, Véniard de Bourgmont sur le Missouri. Le rôle méconnu du Régent.

Un Français peu connu, Étienne Véniard de Bourgmont, passera à l’histoire pour sa connaissance du Missouri [28]. Après un épisode peu glorieux à Détroit en 1706, il disparaît avec une métisse originaire de Trois-Rivières, Isabelle Couc dite madame Montour. Il réapparaît en 1712, toujours à Détroit (Fort Pontchartrain). De nouveaux affrontements avec les Renards tournent à l’avantage des Français grâce au soutien de divers alliés dont des Missouris. De Bourgmont décide de les accompagner dans leur pays. Il aurait alors remonté le Missouri jusqu’à la rivière Platte. De Bourgmont est instruit et il produit des rapports sur son expédition. Le cartographe Guillaume Delisle s’en servira pour préparer vers 1716 une carte du Missouri depuis son embouchure jusqu’à la rivière Platte.

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Pierre-François-Xavier de Charlevoix (1682-1761)
Source : Wikimedia Commons, domaine public.

À Paris, le Régent, le duc d’Orléans, passionné d’histoire et de géographie, féru de philosophie et de sciences, demande au jésuite François-Xavier Charlevoix d’aller sur place « examiner les nombreux bruits relatifs à l’existence et à la situation géographique d’une mer de l’Ouest qui séparerait le Nouveau Monde de l’Orient. » Charlevoix est à l’embouchure du Missouri en octobre 1721. Par ses observations et en écoutant les Indiens, il acquiert la conviction que la source de cette impressionnante rivière « n’est certainement pas loin de la mer ».

Le duc d’Orléans qui a de la suite dans les idées se tourne alors vers de Bourgmont. Il s’inquiète du désordre qui règne sur le Haut Missouri et lui demande de tenter de pacifier les Comanches. Le duc meurt en décembre 1723 mais de Bourgmont en est déjà aux préparatifs de sa mission. Il fait ériger un fort à 120 km de l’embouchure du Missouri et le nomme Fort d’Orléans. Il en fait la base de l’opération. Il quitte le 25 juin 1724 et revient, mission accomplie, au début de novembre de la même année. De Bourgmont ne fait jamais les choses à moitié. Il décide de retourner en France accompagné d’une délégation de neuf chefs indiens. Une princesse Canzès (Kansas) fait partie du groupe ; elle deviendra la femme du sergent Dubois, compagnon de Viénard de Bourgmont. Ce couple n’a pas été oublié et figure sur une murale du Missouri State Capitol. De Bourgmont qui fut anobli n’a pas laissé de descendance en Europe mais certes en Amérique. Celle-ci s’est fondue dans les sociétés autochtones qu’il a fréquentées et l’un ou l’une de ses descendants prend sans doute place dans l’arbre généalogique des Montour.

Les frères Mallet. Les mirages mexicains.

Si la route de la Chine fait encore rêver les autorités, les richesses du Mexique excitent les Canadiens. Les frères Pierre et Paul Mallet ont certes été ceux qui ont poussé l’audace à sa limite. Nés à Montréal puis installés au pays des Illinois, ils connaissent l’histoire de Juchereau de Saint-Denys. En 1739, à la tête d’une petite troupe de Canadiens, ils se lancent sur le Missouri, reviennent sur leurs pas, croisent la rivière Platte et guidés par un Indien atteignent Taos et Santa Fe [29]. Ils ne sont pas vraiment les bienvenus, mais comme ils ont perdu leurs marchandises on ne peut les accuser de commerce illégal. Ils reprennent la route vers La Nouvelle-Orléans, cette fois par la rivière Arkansas, laissant derrière un ou deux compagnons qui ont succombé aux charmes des Mexicaines. Le gouverneur Bienville est impressionné par leur périple et favorise une autre expédition. En fait, un va-et-vient entre la Louisiane et la Nouvelle-Espagne se développa au hasard des prouesses de quelques aventuriers jusqu’au déclenchement de la guerre en 1756. Les Mallet eux-mêmes firent au moins deux autres expéditions sans grands résultats si ce n’est de familiariser les Canadiens avec la rive ouest du Mississippi que la France cédera assez légèrement à l’Espagne en 1763.

La mer de l’Ouest et les La Vérendrye.

Instruit par Charlevoix, encouragé par les récits des premières explorations de Viénard de Bougmont, le duc d’Orléans, avant de mourir a eu le temps de sensibiliser Maurepas, son ministre de la Marine et des Colonies, à l’importance de rechercher cette fameuse mer de l’Ouest. Celle-ci apparaît sur les cartes de l’époque. Des cartographes, tel Philippe Buache (1752), ont imaginé que si une baie s’ouvrait au nord, la baie d’Hudson, une autre au sud, le golfe du Mexique, il était logique de supposer qu’il se trouvait une baie, un golfe ou une sorte de mer intérieure ouvrant sur le Pacifique au nord du golfe de la Californie.

Après un début de carrière militaire, en partie en France, Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye, né à Trois-Rivières en 1685, se réorienta au début de la quarantaine vers la traite des fourrures entraîné par un de ses frères, en poste dans la région du lac supérieur. Son biographe, Yves Zoltvany, date de cette époque son intérêt pour la découverte de la mer de l’ouest, ce qui lui fait dire qu’il se lançait « à la poursuite d’un mirage ».

En vérité, Pierre de La Vérendrye fut constamment partagé entre le commerce et les explorations. Ce qu’on lui reprocha d’ailleurs à Paris. Le ministre Maurepas encourageait les projets de La Vérendrye dont il attendait beaucoup. Trop sans doute. Souvent mordant et sarcastique, il manifesta son impatience au gouverneur Beauharnois qui cherchait à protéger les La Vérendrye (car les fils avaient rejoints les entreprises du père) en affirmant, au printemps 1737, « que la traitte du Castor avait plus de part que tout autre chose à l’entreprise de la Mer de l’Ouest de la part du Sr de La Vérendrye ». Le ministre avait en partie raison, mais il faut être bien confortablement installé dans son salon, entouré de serviteurs et bien inconscient des coûts et des risques de toutes les entreprises des La Vérendrye pour être aussi injuste. En vérité, les La Vérendrye n’atteindront jamais l’océan Pacifique et ils ne verront jamais non plus l’once d’un vrai bénéfice. Ils sont constamment à la recherche de financement. Beauharnois, qui les appuie, les protège de son mieux mais le gouverneur n’est pas éternel et ses successeurs seront moins attentifs aux besoins des La Vérendrye.

En 1744, Pierre, le père, fait son bilan et répète au ministre ce qu’il lui avait écrit 13 ans plus tôt ayant « cherché à porter le nom de Sa Majesté et ses armes dans une grande étendue de pays inconnus, d’agrandir la colonie et d’y augmenter le commerce. » Antoine-Louis Rouillé, le successeur de Maurepas, arriva en poste juste à temps pour adoucir les derniers jours de La Vérendrye en lui faisant décerner la croix de Saint-Louis. Tout n’était pas noir pour lui, il jouissait d’un réel prestige et ses fils lui faisaient honneur.

Au moment de la guerre qui débute en 1754, les autorités françaises peuvent apprécier les résultats de son constant travail de conciliateur auprès des Indiens. En 1736, son fils aîné Jean-Baptiste, son plus proche collaborateur, avait été assassiné et sa troupe massacrée par une bande de Sioux munis d’armes à feu mais de façon générale les La Vérendrye s’en tiraient assez bien. Ils multiplièrent l’érection de postes ou de forts à l’ouest du lac Supérieur et dans la région du lac Winnipeg ce qui leur permit de limiter la traite en direction de la baie d’Hudson. Ils cherchaient toujours la rivière qui pourrait les conduire à la mer de l’Ouest. La Saskatchewan, qui se jette dans le lac Winnipeg, offrait des possibilités. En effet, une de ses branches prenait sa source dans les Rocheuses.

Ultime tentative. À l’horizon : les montagnes Rocheuses.

Les La Vérendrye avaient en quelque sorte établi leur quartier général au Fort La Reine érigé sur la rivière Assiniboine, au sud du lac Manitoba, lui-même situé à l’ouest du lac Winnipeg. Ils connaissaient l’existence des Mandans et d’un immense cours d’eau dont l’orientation les confondait. Le Missouri coulait-il nord-sud ou est-ouest ? C’est leur épopée dans cette direction que retiendront principalement les historiens.

Les Mandans étaient déjà entrés dans la légende. On les disait très différents des autres Indiens. Leur peau plus pâle suggérait un métissage avec des Européens. Beauharnois insista pour que La Vérendrye aille dans cette direction. En 1738, il y faisait une première visite à la tête d’une troupe considérable et accompagné de ses fils François et Louis-Joseph. Le contact est entretenu par la suite et en 1742 La Vérendrye y renvoie ses deux fils qui l’avaient accompagné en 1738. Cette fois, ils marcheront vers l’ouest. Le 11 janvier 1743, ils « sont à la vue de montagnes ». Ils sont escortés d’une troupe de quelque 2 000 personnes, ce qui ne suffit pas à dissiper les craintes du chef des Gens de l’arc qui leur sert de guide. « Il est bien fâcheux dit-il à Louis-Joseph qui le note dans son journal, que je vous aie amené jusqu’ici et de pouvoir passer outre ». En réalité, ils auraient appris que leurs ennemis les Gens du serpent avaient déserté leurs villages faisant craindre qu’ils soient en route pour s’attaquer aux villages des Gens de l’arc et de ceux qui les accompagnaient.

Sur le chemin du retour, les deux frères s’arrêtèrent à un village situé au confluent des rivières Bad et Missouri où se trouve aujourd’hui la ville de Pierre, capitale du Dakota du Sud. Pierre pour Pierre de La Vérendrye ou pour Pierre Chouteau ? La question est ouverte. Mais cette petite ville se souvient des La Vérendrye et un modeste musée en leur honneur distribue fièrement un porte-clés reproduisant une plaque de plomb enfouie par les deux frères et rappelant leur prise de possession au nom du gouverneur Beauharnois.

« Malgré leur échec à trouver la mer de l’ouest, souligne l’historienne Raymonde Litalien, les La Vérendrye avaient repoussé les frontières de la Nouvelle-France sur plus d’un millier de kilomètres d’est en ouest jusqu’à la limite occidentale du Manitoba actuel et, sur une même longitude, jusqu’au centre du Dakota du Sud ». Ils avaient aussi compris qu’une chaîne de montagnes séparait les plaines de l’océan Pacifique. Tout permet de croire qu’ils étaient au sud du 49° lorsqu’ils ont aperçu ces imposantes montagnes. Ils étaient sans doute au Wyoming ou au Montana. Tant pis pour les Rocheuses canadiennes à moins que l’hypothèse retenue par l’historien Lionel Groulx soit bonne. À la suite sans doute d’Émile Petitot, il suppose les La Vérendrye à proximité de la rivière Saskatchewan en janvier 1743 [30].

L’épopée des La Vérendrye met un terme aux explorations franco-indiennes de l’Amérique du Nord. Le 10 février 1763, la France cédera cette immense Amérique française, fruit de 150 ans d’explorations, en partie à l’Angleterre, en partie à l’Espagne.

Un mot sur les sources.

Les citations de Champlain proviennent généralement des quatre ouvrages édités par Éric Thierry :

- Espion en Amérique, 1598-1603 (2013)
- Au secours de l’Amérique française, 1632 (2011)
- À la rencontre des Algonquins et des Hurons, 1612-1619 (2009)
- Les Fondations de l’Acadie et de Québec, 1604-1611 (2008)

Quiconque voudrait retracer les citations peut utiliser les versions numériques de ces ouvrages disponibles aux éditions du Septentrion. Une chaîne de mots conduit à la source des citations. Tout au long de cet article, sont mentionnés des ouvrages qui ont été particulièrement utiles. Des dizaines d’autres auraient mérité d’être cités. Le sujet de cet article est extrêmement vaste et une bibliographie exhaustive n’était pas envisageable. L’auteur sait très bien qu’en histoire le doute est la règle, il a été aussi prudent que possible et recevra avec intérêt questions, commentaires ou suggestions de corrections.

Notes

[1] Les deux mémoires en question ne sont pas inclus dans les Œuvres de Champlain éditées par C.-H. Laverdière en 1870, ouvrage qui constitue la source généralement utilisée par les historiens. Ils sont reproduits par H. P. Biggar, The Works of Samuel de Champlain, soit six volumes publiés entre 1922 et 1936 par The Champlain Society. Les deux mémoires sont dans le tome II, pages 326-351. Marcel Trudel les reproduit dans un petit ouvrage fort commode intitulé Champlain (Fides, 1956 : 72-82). Dans le présent article, j’utilise l’édition de Laverdière ou le plus souvent la transcription en français moderne préparée par Éric Thierry.

[2] Samuel de Champlain, Espion en Amérique, 1598-1603. Texte en français moderne établi, annoté et présenté par Éric Thierry, Septentrion, 2013, p. 119.

[3] Voir la carte de Martin Waldseemüller (1507) dans Raymonde Litalien et al, La Mesure d’un continent, Septentrion, 2008, p. 27-29. Champlain connaissait sans doute cette carte.

[4] Au retour de son voyage aux Indes occidentales, Champlain s’est probablement plongé dans les ouvrages de Richard Hakluyt qui raconte les voyages d’exploration de Martin Frobisher et de John Davis lesquels s’étaient lancés à la recherche d’un passage du Nord-Ouest. Déjà initié à la cartographie, il a également pu consulter les cartes produites par Michael Lok (1582) et C. Wyfliet (1597).

[5] Il s’agit de Guillaume Allène (Guillermo Elena) mystérieux oncle provençal. Joe Armstrong donne le texte de son testament dans Samuel de Champlain, Éditions de l’homme, 1988, p. 335-339.

[6] « Obligé tant de naissance » est un des indices retenu par l’historien David Hackett Fischer pour formuler l’hypothèse que Champlain aurait pu être un fils naturel du roi Henri IV. ( Le Rêve de Champlain, Boréal, 2011, p. 60). Pour Éric Thierry, Champlain réfère alors au fait qu’il est français et non pas fils du roi. Pour être juste envers Fischer, précisons que ce dernier n’affirme rien. Il pose la question et souligne qu’une telle origine serait bien commode pour expliquer l’énigmatique Samuel de Champlain.

[7] La date de 1632 indique que ce commentaire de Champlain se trouve dans cette sorte de synthèse qu’il prépare en 1632 et qu’Éric Thierry présente dans un fort volume de 694 pages sous le titre Au secours de l’Amérique française, Septentrion, 2011.

[8] Dans Le Rêve américain de Champlain (Hurtubise, 2009, p. 129, 150), Christian Morissonneau en fait le premier choix des deux explorateurs.

[9] Dans son récit, Jacques Cartier notait à Hochelaga une « plaine de bledz », « comme mil de Brezil » certes une variété de « blé d’Inde » qui permet la sédentarisation, c’est-à-dire l’annonce d’une poussée démographique. Hélas, l’arrivée du maïs dans la vallée du Saint-Laurent est trop récente pour avoir eu cet effet au moment où se pointent les premiers Européens. Le choc microbien aura sournoisement raison d’une trop faible population autochtone. Si Cartier était arrivé un siècle plus tard, la situation aurait été bien différente.

[10] La France d’Amérique. Voyages de Samuel de Champlain, 1604-1629. Présentation Jean Glénisson, p. 12 à 48, Imprimerie nationale, 1994.

[11] Voilà des propos prémonitoires. La suite des événements donne raison à Sully.

[12] La carte dite Tabula nautica est reproduite dans Litalien et Vaugeois, Champlain. La naissance de l’Amérique française, Septentrion, 2004, p. 294.

[13] En page 301 de l’ouvrage de Litalien et Vaugeois, on trouvera deux cartes qui permettent de constater les emprunts de Champlain. En pages 318 et 319, on peut relever les modifications apportées en deux étapes. Enfin, en pages 314 et 315 se trouve la célèbre carte gravée par David Pelletier, tandis que la dernière carte de Champlain, celle de 1632, est reproduite en pages 322 et 323. À noter que le chapitre sur « La cartographie de Champlain » est signé par deux éminents spécialistes de Champlain, Conrad E. Heidenreich et Edward H. Dahl.

[14] Henry Hudson sera victime d’une mutinerie. Voir Raymonde Litalien, Les Explorateurs de l’Amérique du Nord, 1492-1795, Septentrion, 1993, p. 106 et 107.

[15] Fischer, Le Rêve de Champlain, p. 386 et 387.

[16] Cet article est reproduit par Thierry dans Au secours de l’Amérique française, p. 595 à 638.

[17] Fischer, Le Rêve de Champlain, p. 582 et surtout la note 38 en page 871.

[18] Raymonde Litalien, Les Explorateurs de l’Amérique du Nord, 1492-1795. Septentrion, 1993, p. 163 et 164. Cet ouvrage est un classique sur le sujet.

[19] Relations des Jésuites, tome XLI, p. 184.

[20] Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, tome I, Septentrion, 1995, p. 136.

[21] Martin Fournier, Pierre-Esprit Radisson. 1636-1710. Aventurier et commerçant, Septentrion, 2001, p. 122.

[22] Jean-Chrysostome Langelier, Le bassin méridional de la baie d’Hudson, J. Dussault, 1887, p. 96.

[23] Eric Orsenna, Portrait du Gulf Stream. Éloge des courants. Seuil, 2005, p. 45.

[24] André Vachon, « Louis Jolliet », Dictionnaire biographique du Canada, tome I, 1967, p. 406.

[25] Itasca, mot formé des dernières lettres de veritas et des premières de caput.

[26] Raymonde Litalien, qui a accepté de relire mon texte, m’a jugé sévère, trop sévère. Les Américains adorent La Salle… d’autant qu’il a échoué. Lionel Groulx écrira : « Bilan assez pauvre et même tragique pour un homme dont a voulu faire le « prince des explorateurs ». Et Groulx cite les responsables d’une telle réputation. Voir Lionel Groulx, Notre grande aventure. L’empire français en Amérique du Nord, 1535-1760. Fides, 1958, p. 197.

[27] Denis Vaugeois, « La carte de Guillaume Delisle change le cours de l’histoire, 1718 », dans Les représentations de la Nouvelle-France et de l’Amérique du Nord. Actes du 133e congrès des sociétés historiques et scientifiques, Québec, 2008, publiés sous la direction de Sophie Linon-Chipon, Raymonde Litalien et Hélène Richard, CTHS Histoire, p. 15 à 28.

[28] Denis Vaugeois, America. L’expédition de Lewis et Clark et la naissance d’une nouvelle puissance, Septentrion, 2002, p. 56 à 60. Dans cet ouvrage, il est également question des frères Mallet et des LaVérendrye.

[29] William H. Goetzmann et Glyndwr Williams, The Atlas of North American Exploration. From the Norse Voyages to the Race to the Pole. Prentice Hall, 1991, p. 98 et 99. Cet atlas est absolument génial et permet également d’avoir une bonne idée des expéditions de La Salle, de Bourgmont, des LaVérendrye, etc.

[30] Groulx, Notre grande aventure, p. 251.

« Chaque génération, depuis 1760, a dû mériter de rester française. Celle d’aujourd’hui ni celle de demain ne le resteront à un moindre prix. »
Lionel Groulx, 1952.
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