Agathe de Saint-Père (1657-1748)

Nicolle Forget
Mai 2019

Si nous arrivons à percevoir que l’histoire d’un lieu, quel qu’il soit, nous relie à tous les lieux et, en dernier recours, à l’histoire du monde entier, alors il n’existe aucun élément du passé – (…), aucun exploit qui n’appartienne à notre héritage collectif.

Le chapeau de Vermeer.
Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation
Timothy Brook

Agathe de Saint-Père, Madame de Repentigny dans certains textes, aurait pu n’être qu’une de ces femmes ayant vécu à Ville-Marie, au XVIIe siècle. Elle est passée à l’histoire pour être la première femme manufacturière en Nouvelle-France, mais c’est la réduire à peu de choses. Elle exploite aussi des congés de traite, loue, échange et vend des propriétés et gère les affaires de son mari tout en élevant sa famille.

Ses parents sont du groupe que l’on appelle les Montréalistes. Ces Français ont tout quitté, à la faveur d’un fort courant de mysticisme, et du renouveau catholique, alors répandu en France. De ce courant, parfois à la limite de l’exaltation, naîtra entre autres, la Société Notre-Dame de Montréal pour la conversion des Sauvages de la Nouvelle-France, en 1640.

Il ne faut alors pas se surprendre que les fondateurs aient comme objectif :

[d’]assembler un peuple composé de Français et de Sauvages qui seront convertis pour les rendre sédentaires, les former à cultiver les arts mécaniques et la terre, les unir sous une même discipline dans les exercices de la vie chrétienne [1].

Cette Société avait acheté l’Île de Montréal, et recruté un militaire retraité, Paul de Chomedey de Maisonneuve, pour en prendre la direction. Les fondateurs de la Société vont s’assurer qu’elle jouisse d’une grande autonomie face à la Compagnie des Cent Associés qui possède alors la Nouvelle-France. Ils vont obtenir que de Maisonneuve soit nommé Gouverneur de Montréal, avec tous les pouvoirs civils et militaires associés à la fonction, qu’il ait le droit d’importer tout ce dont il a besoin et que l’on mette à sa disposition un entrepôt, à Québec, où seront gardées les marchandises en transit vers Montréal.

Le père d’Agathe, Jean de Saint-Père, est le premier notaire royal de ce qui deviendra la Juridiction de Montréal. Il sera aussi greffier et tabellion, de même que syndic de Ville-Marie. Il est de la petite noblesse et vient de Dormel en Gastinais, près de Montereau. La famille de sa mère, Mathurine, vient de Saint-Martin d’Igé, pays de Perche, en Mortagne. Mathurine arrive avec parents, Françoise Gadoys et Nicolas Godé, ses deux frères François et Nicolas, et sa sœur Françoise. Elle a cinq ans quand elle fait la traversée, sur le même voilier que Jeanne Mance, et la dizaine d’hommes qui accompagnent le père Laplace.

Il faut tenter d’imaginer ce que peut être une traversée, depuis La Rochelle jusqu’à Québec, au milieu du XVIIe siècle. Les aventuriers et les corsaires sont nombreux à sillonner les mers obligeant les armateurs à passer par le nord. Les tempêtes y sont courantes, il y fait froid, même en juin. Perdant l’avantage des bons vents et des bons courants, les navires mettent parfois plus de trois mois à joindre Tadoussac. Sur les voiliers, la nourriture est peu variée, salée, et souvent avariée avant la fin du voyage. L’eau potable est rare ; il y grouille parfois des asticots. On ne se lave pas ; la promiscuité est la règle et le mal de mer n’épargne personne.

De Tadoussac à Québec, quand les voyageurs peuvent scruter le paysage, il n’y a que des arbres et des escarpements rocheux qui se noient dans le fleuve. Peu de signes de vie ne se donnent à voir avant le Cap-aux-Diamants. Puis paraît le fort Saint-Louis, sur la falaise. Au pied, des comptoirs, des hangars, les maisons des marchands et des artisans et la maison des Cent Associés. Un petit bourg, quoi. C’est là que la quarantaine de Montréalistes arrive, le 20 août 1641.

S’il n’en tenait qu’à de Maisonneuve, ils reprendraient aussitôt la route d’eau pour se rendre enfin au Mont-Réal. Le Gouverneur le lui déconseille fortement, qualifiant même de « folle entreprise » le projet d’établir une habitation à cet endroit. Selon lui, l’Île est encerclée d’Iroquois. Il propose plutôt de lui donner l’Île d’Orléans. Ce à quoi de Maisonneuve répond :

Je ne suis pas venu pour délibérer, mais bien pour exécuter, et tous les arbres de l’Îsle de Mont-Réal seraient-ils changés en autant d’Iroquois, il est de mon devoir et de mon honneur d’aller y établir une colonie [2].

Toutefois, convenant que la saison est avancée, de Maisonneuve accepte d’hiverner à Québec, mais il demande « avant l’hiver, d’aller reconnaître ce poste, avec les plus lestes de (ses) gens afin de voir dans quel lieu (il se pourra) camper le printemps prochain, avec tout (son) monde » [3].

Monument aux pionniers, Place-la-Grande-Paix-de-Montréal, 2011 {JPEG}Début mai 1642, les glaces ayant libéré le fleuve, le Gouverneur de Montmagny tient à conduire lui-même l’expédition au Mont-Réal. Il est avec Jeanne Mance, Madame de la Peltrie, de Maisonneuve et ses gens, ainsi que le Père Vimont qui écrira que « le dixseptième de May 1642, Monsieur de Montmagny mit le sieur de Maisonneuve en possession de cette isle au nom des messieurs de Montréal pour y commencer les premiers bâtimens. » [4].

Il faut d’abord se loger, se nourrir et passer le prochain hiver. Sur une pointe qui avance dans le fleuve, à l’embouchure de la Petite Rivière, de Maisonneuve fait construire une habitation de forme rectangulaire, entourée d’une palissade de pieux, à la Place Royale où se trouve aujourd’hui Pointe à Callière. La mission des Montréalistes va s’avérer très tôt difficile. Ils n’ont aucune idée des traditions, non plus que du mode de vie de ces Sauvages qu’ils veulent évangéliser.

Ces derniers sont informés de la présence d’étrangers, sur « le chemin qui marche », bien avant que les Français n’atteignent le Mont-Réal. Ils n’apprécient guère l’arrivée de ces Blancs dans l’Île : ils tiennent à conserver le contrôle sur le commerce des fourrures et feront tout pour anéantir ceux qui osent s’installer sur la route des pelleteries. Dans ce contexte, la survie des Montréalistes prend rapidement le dessus sur l’évangélisation.

Outre les Iroquois, et les guerres entre les puissances européennes, les habitants de la Nouvelle-France doivent composer avec la rigueur de l’hiver, doublée d’un refroidissement climatique. Les auteurs parlent d’un « petit âge glacière » à l’époque où les parents d’Agathe arrivent à Ville-Marie [5].

SES PARENTS

Lors de son mariage avec Jean de Saint-Père, le 25 septembre 1651, Mathurine a 14 ans et lui, 33. C’est Lambert Closse qui rédige le contrat de mariage, le 8 du même mois. Les témoins sont, entre autres, Paul de Chomedey de Maisonneuve, Jeanne Mance, les parents de Mathurine et Charles Le Moyne.

Les mariés savent signer et Mathurine apporte 500 livres en dot, ce qui est important pour l’époque. Son mari possède un lot d’un arpent, avec dessus une cabane en bois, dans ce qui est devenu le jardin des Sulpiciens dans le Vieux-Montréal. En mars 1653, ces derniers confirmeront les titres de possession de 22 personnes, dont Jean de Saint-Père, Nicolas Godé, son beau-père, de même que Charles Le Moyne et Lambert Closse. Il s’agit des terres concédées par de Maisonneuve, en 1648. Chacun de ces lots est assez grand pour y aménager un jardin à l’arrière.

À la signature du contrat de mariage, de Maisonneuve avait promis une concession de terre aux époux de Saint-Père. Ils la reçoivent le 23 décembre 1653. L’été suivant, s’ajoutera le droit de chasser sur le territoire situé « proche de la grande rivière, au coin de l’embouchure du petit ruisseau (…) près de la prairie Saint-Pierre ». Il s’agit d’une terre de quarante arpents dans ce qui portera le nom de Pointe Saint-Charles. Jean de Saint-Père y fait construire une maison en maçonnerie de 50 pieds par 24, à deux pignons et deux cheminées. Sortant de terre de dix pieds, la cave est conçue pour la conservation des aliments et abrite aussi un puits [6]. C’est dans cette maison que vont naître les deux enfants du couple : Claude, baptisé le 25 février 1655, et Agathe, le 27 février 1657.

Depuis leur arrivée sur l’Île, les Montréalistes ont eu à composer avec les incursions des Amérindiens non alliés, d’abord près de l’habitation à la Place Royale, puis de plus en plus fréquemment lorsque certains d’entre eux s’activent à la construction d’une cabane, ou d’une maison, ou encore au travail des champs. Il faut « déserter » la forêt proche pour le bois de construction, de chauffage, et préparer le terrain pour y semer des courges, des haricots et plus tard du blé d’Inde et des herbes médicinales.

À la période où la famille de Saint-Père s’installe à la Pointe Saint-Charles, les Iroquois font la loi le long du Saint-Laurent, de Montréal jusqu’aux Grands Lacs. Sortant de la forêt, ils pillent et incendient toute la rive habitée du fleuve, prenant quelques prisonniers, quand c’est possible. Divisés en petites bandes, ils s’embusquent le long de cette route d’eau, bloquent la rivière des Outaouais, perturbant le passage des chasseurs et le trafic des peaux. Ils bloquent aussi le fleuve pour dépouiller les alliés des Français, les Hurons et les Algonquins, se rendant à Trois-Rivières.

À Ville-Marie, on attend l’automne. Les feuilles perdent leurs couleurs et chacun se hâte de terminer la préparation de son habitation pour ne pas se faire surprendre par l’hiver. Le grand-père d’Agathe, Nicolas Godé, et son serviteur Jacques Noël, travaillent du lever du jour jusqu’à son couchant, même si on raconte qu’une trentaine de Sauvages maraudent dans le coin. Quelques-uns se seraient même aventurés jusqu’à la Pointe Saint-Charles.

Ils sont arrivés sans bruit. Et les ont surpris. C’était le 25 octobre 1657. Les versions diffèrent, selon qui raconte l’évènement, mais tous s’entendent sur le fait que ce sont les Onneyouts [7] qui ont fait le coup. Ceux-ci mettent en joue Jean de Saint-Père, son beau-père et le serviteur de ce dernier. Les trois meurent.

On raconte que quelques-uns d’entre eux seraient d’abord entrés chez Nicolas Godé, qu’ils y auraient mangé, et alors que leurs hôtes remontaient sur le toit pour y travailler, ils les auraient descendus d’une décharge d’arquebuse comme s’il s’agissait de vulgaires moineaux [8]. Selon Dollier de Casson, « Godé et Noël sont scalpés sur place ; et les Onneyouts emportent tout entier le chef de Saint-Père qui avait une belle chevelure ». Mais, une voix sort de cette chevelure : « Tu nous tues, tu nous fait mille cruautés, tu veux anéantir les Français, tu n’en viendras pas à bout ; ils seront un jour vos maîtres et vous leur obéirez ; vous aurez beau faire les méchants » [9].

Toujours selon Dollier de Casson, les assassins eux-mêmes auraient admis avoir décapité Jean de Saint-Père. Ils ne cessaient de répéter que la tête qu’ils transportaient parlait. Pourtant, de Saint-Père ne parlait pas la langue des Sauvages [10].

Le 29 octobre, les trois Montréalistes sont enterrés dans la même fosse, au cimetière de l’hôpital de Jeanne Mance. Ils y sont menés par de Maisonneuve, Jeanne-Mance, Marguerite Bourgeoys, Lambert Closse et Mathurine, serrant contre elle Agathe, de tout juste huit mois, et tenant son fils Claude de l’autre main. Puis sa mère Françoise, doublement endeuillée. Agathe n’aura pas connu son père, son frère Claude non plus, vu son jeune âge.

REMARIAGE DE SA MÈRE

À cette époque, il y a peu de femmes dans la colonie, et encore moins à Ville-Marie. Une veuve, même avec de jeunes enfants, trouve rapidement mari. Ainsi, le 5 novembre 1658, Mathurine et Jacques Le Moyne de Sainte-Marie, frère de Charles, signent un contrat de mariage et s’épousent le 12 du même mois. Comme son frère, Jacques est un marchand bien établi à Ville-Marie. Les témoins seront nombreux et pratiquement tous apparentés. Les Le Moyne, Le Ber et Messier forment aussi une famille d’associés redoutables comme marchands-équipeurs, occupant au surplus des fonctions administratives à Ville-Marie.

La nouvelle famille habite une grande maison de ville, même si Mathurine conserve sa propriété à la Pointe Saint-Charles. Le remariage de sa mère fait entrer Agathe dans une grande famille. D’abord, des demi-frères et demi-sœurs, des oncles puis des cousins. On l’oublie, mais Charles Le Moyne donnera à la Nouvelle-France une dizaine de fils dont la plupart deviennent des « truchements » recherchés pour leur maîtrise des langues amérindiennes et aussi pour leurs habiletés diplomatiques. Ils auront une destinée peu commune, à la grandeur de la Nouvelle-France, sans compter les territoires qu’ils vont découvrir dans ce que sont aujourd’hui les États-Unis d’Amérique et l’Ouest canadien. Ils y sèment alors des noms français partout, lacs, rivières, montagnes, jusqu’à la Havane où ira mourir Pierre Le Moyne d’Iberville, un temps corsaire pour le Roi de France. Ils vont découvrir une partie de l’Amérique ! Aussi marchand prospère, l’oncle Le Ber donnera sa fille unique à Dieu, Jeanne la « recluse ».

Les deux Le Moyne, et leur beau-frère Jacques Le Ber, ont obtenu des Sulpiciens, des cabanes en bois, au cœur du secteur de la foire, situées dans trois petites voies étroites reliant le chemin Saint-Paul à celui longeant le fleuve : l’Outaouaise, la Chagouamigon et la Michillimakinac. Ils en utilisent quelques unes et louent les autres. Ces « boutiques volantes », très convoitées par les locataires de passage, sont fréquentées par les Sauvages qui y échangent leurs fourrures contre des haches, des chaudières, des fusils et des munitions. Et parfois aussi de l’eau de vie, en cachette [11].

Agathe a 15 ans quand sa mère meurt en couches. Bien qu’il y ait des domestiques à la maison, le rôle d’Agathe change. De ce jour, elle sera la « petite mère » de neuf enfants, dont bébé Louis à qui il faut trouver d’urgence une nourrice [12]. Elle jouera ce rôle toute sa vie, besognant fort pour que, non seulement ses demi-frères et demi-sœurs soient instruits, mais aussi pour que d’aucuns puissent prendre la relève aux affaires de leur père. Ils vont à l’école de Marguerite Bourgeoys. L’aînée, Françoise, a d’ailleurs choisi de joindre les rangs de la jeune congrégation que forme mère Bourgeoys. Sa sœur Marguerite la suivra. Elle sera la troisième supérieure de cette congrégation, en 1698.

Agathe n’a jamais cessé de s’occuper des siens. Ainsi, lorsque sa demi-sœur Catherine lui demande d’intervenir pour tenter de convaincre Nicolas Le Moyne de Leau de rompre avec une certaine Élisabeth Campot, elle agit rapidement. Cela va mener tout ce beau monde au tribunal où l’on va découvrir que deux hommes admettent « avoir joui charnellement » de la demoiselle. Ils devront conjointement se charger de l’enfant mais seul Nicolas sera emprisonné pour une courte période. Et c’est de la prison qu’il va rédiger son testament, se départir de ses biens, constituer Agathe sa procuratrice générale et spéciale, après quoi, avec dix autres personnes, il s’engage auprès de Charles Juchereau pour faire le voyage vers le Mississipi. On ne le reverra plus.

LA COMMERÇANTE

Vivre dans ce milieu, à côtoyer les Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoys, de Maisonneuve, Lambert Closse, à voir aller et venir les coureurs des bois, les Sauvages alliés et les ennemis ; à assister aux échanges lors de la foire aux fourrures, l’été, quand les canots chargés de peaux déversent leur cargaison près de la Pointe à Callière, c’est intéressant quand on est enfant mais sans doute fort utile quand on aide son beau-père au commerce, après le décès de sa mère. C’est aussi une préparation pour ce qu’elle va bientôt faire.

Vers 1680, Agathe serait une des 35 marchands-équipeurs. Du moins, elle agit ainsi. Ces derniers tiennent commerce sur les rues Saint-Paul et Notre-Dame. Le fait-elle avec son beau-père, Jacques Le Moyne, ou seule ? Je ne sais, mais au moins à partir d’août 1683, elle obtient du Gouverneur des congés de traite [13] pour un voyage aux Outaouais, et plus tard, pour ravitailler les postes des Grands Lacs, Michillimakinac, entre autres, qui est aussi le lieu de rendez-vous des chefs des nations (indiennes). Ce poste devient en quelque sorte la capitale du païs des Outaouacs [14].

Les marchands-équipeurs fournissent aux voyageurs de la marchandise et des canots dont certains peuvent transporter une à deux tonnes de marchandises diverses obtenues à crédit du marchand-équipeur, sur le montant duquel s’ajoute 15%. Au retour, le marchand prélève l’argent du congé, celui des marchandises avancées, plus 40% pour le risque du prêt. Le reliquat, rarement plus de 600 écus, est partagé entre les canoteurs.

À partir de mai 1685, Agathe procède à une série de transactions en vue de reprendre le contrôle sur l’ensemble de son patrimoine. Le 4 mai, Jacques Le Moyne lui cède la concession de la Pointe Saint-Charles, avec les bâtiments qui s’y trouvent. Cette terre provient de la succession de ses parents. Elle recevra aussi la moitié de la communauté de biens qu’il formait avec sa mère. Puis, elle va échanger la propriété de la Pointe Saint-Charles, aux Messieurs de Saint-Sulpice, pour le fief de la Présentation comprenant aussi les Îles et les Îlets de Courcelles.

SON MARIAGE

Je ne sais où, ni quand, Agathe et Pierre se rencontrent. En fait, ce petit officier impulsif est souvent à Ville-Marie et ses frasques sont connues partout. « De tous les gentilshommes de la Nouvelle-France, nul n’exerce l’art de la séduction avec autant d’ardeur et de régularité que le sieur de Repentigny. Beau causeur, le galant porte une affection particulière aux filles du peuple » [15]. Ce que n’est manifestement pas Agathe.

Pourquoi donc, alors, l’énergique Agathe décide-t-elle de lier sa vie à celle de ce petit officier que l’on qualifie aussi d’insouciant ? Ils ont tous les deux 28 ans et font partie de ce que les démographes appellent la « génération de l’enracinement ». Elle aurait pu décider de rester célibataire et de continuer son commerce, sans s’encombrer d’un petit officier, tout fils de seigneur qu’il soit. Elle a du bien, comme on dit, le fait fructifier et sait comment se brassent les affaires. Elle va d’ailleurs continuer de commercer tout en élevant sa famille. Et Pierre va la laisser faire.

Elle épouse un descendant de grands seigneurs avec de petits revenus et de fortes dépenses. Il héritera du titre au décès de son père. Les LeGardeur viennent du Calvados, en Normandie. Le grand-père de Pierre fut Amiral de France, commandant de la flotte, et directeur des embarquements pour la Nouvelle-France. Il va mourir en mer, à l’été 1648, emporté par une épidémie qui s’est déclarée sur le Cardinal, alors qu’il faisait route vers Québec. Son père, Jean-Baptiste, épouse à Québec, Marguerite Nicolet, (fille de Jean Nicolet et de Marguerite Couillard), le 11 juillet 1656. Ils auront 21 enfants, dont plus de la moitié vont décéder avant l’âge de dix ans. L’aîné, Pierre, naît à Québec, le 10 mars 1657.

Le 26 novembre 1685, en la petite chapelle de la seigneurie de Repentigny, Agathe et Pierre échangent leurs vœux reçus par le curé Volant. La réception a lieu au manoir, construit à l’embouchure de la rivière l’Assomption, vers 1670. C’est curieux que le mariage se tienne là, surtout que l’on est en plein hiver et que les transports sont tout ce qu’il y a de difficiles. Mais sans doute est-ce une façon, pour le seigneur, de présenter les futurs maîtres du lieu.

Agathe est rapidement enceinte mais, aussi, une domestique de la seigneurie de Repentigny. Soit, son mari est reconnu pour ses frasques, pour dépenser sa solde de petit officier en buvant et jouant aux cartes, aux dés, aux dames, à l’argent souvent, même si c’est interdit, mais Agathe ne s’attendait sûrement pas à ce qu’il soit accusé d’avoir engrossé et menacé de mort, la domestique de la seigneurie. Plusieurs chercheurs se sont penchés sur ce dossier, certains ont cité des extraits des dépositions de Anne-Marie Lugré, faites en juillet 1686, au juge civil et criminel Migeon de Branssat, mais l’original est maintenant introuvable. Reste que s’il fallait se fier à ce que j’ai lu, Agathe se serait souvent déplacée entre Ville-Marie, Repentigny, LaChesnaye, Lavaltrie, Québec et ailleurs. Ce me semble curieux, d’autant que les déplacements sont longs et pas faciles. Enceinte en plus.

Quoi qu’il en soit, se voyant enceinte, la domestique s’empresse d’épouser un certain Gadiou, de Repentigny, qui découvrant sa grossesse, la chasse. D’où la plainte logée contre le sieur D’Arpentigny, auprès du marquis de Denonville alors Gouverneur de la Nouvelle-France. Au registre des baptêmes, Pierre est reconnu comme le père de Cécile d’Arpentigny, le 28 septembre 1686. Et l’on perd la trace de cette enfant. Au même registre avait été inscrite, le 27 août 1686, Marguerite, l’aînée des huit enfants d’Agathe et Pierre. Ils auront sept filles, dont trois seront religieuses [16], Marguerite et Agathe feront un fort bon mariage, Marie-Catherine semble être demeurée célibataire et va décéder chez les Sœurs Grises, Anne Angélique va mourir quelques mois après sa naissance et leur fils militaire, Jean-Baptiste René, va décéder aux commandes du poste de Michillimakinac.

LA GRANDE PAIX DE MONTRÉAL

À l’été 1701, Ville-Marie est en effervescence. Du 2 juillet au 8 août, Louis Hector de Callière, reçoit une cinquantaine de Nations amérindiennes qu’il avait invitées à une grande rencontre. Après plus d’un siècle de guerre, le Gouverneur veut amener ces ennemis à s’entendre. Quelques 1300 ambassadeurs de ces nations alignent leurs canots au pied de la ville. Ils dressent leurs cabanes le long des palissades, près de la Pointe-à-Callière, bien que quelques uns soient invités par des particuliers. Ainsi, le cousin d’Agathe, Paul Le Moyne de Maricourt, en loge quelques 200 dans sa propriété.

Le décès de Kondiaronk, l’âme de la nation huronne, va assombrir la rencontre. Celui que l’on appelait aussi Le Rat, était un domicilié, c’est-à-dire un converti au catholicisme. De Callière va lui organiser de grandioses funérailles à l’église Notre-Dame, à l’issue desquelles, le corps du grand chef y sera inhumé. Puis, on accélère les négociations et l’on procède aux déclarations des chefs et à la signature du traité de Paix. Après quoi, les délégations retournent dans leur territoire respectif.

Copie du traité de paix de 1701
Source : Wikimedia Commons

L’ENTREPRENEURE

D’aucuns prête à Agathe l’invention du sucre d’érable au point d’en produire et d’en exporter [17]. Pourtant, aucun des intendants n’en a parlé dans sa correspondance avec la France, avant les premières années du XVIIIe siècle, eux qui rapportent tout, même la pose d’un bardeau sur un toit. C’est en 1706, que Messieurs de Vaudreuil et Raudot traitent des affaires d’Agathe et de ses découvertes.

Elle n’a rien exagéré lorsqu’elle assure qu’il se faisait plus de 30 000 livres de sucre sur l’Île de Montréal sans ce qui se faisait aux environs. Il n’est pas raffiné comme aux Îles de l’Amérique (…) Elle en a mis quelques tablettes dans une boîte qu’elle vous envoie [18].

Ce texte ne dit pas qu’elle en produisait mais qu’il se faisait… Quoi qu’il en soi, à l’orée du nouveau siècle, Agathe se prépare à reprendre certaines initiatives de l’intendant Talon. Elle commence à faire des expériences sur des fibres locales : l’ortie, l’asclépiade, certaines écorces d’arbres pour en mesurer la résistance et la possibilité de tissage. Elle s’essaie aussi à la teinture de ces fibres. Faute d’élevage suffisant de moutons, elle utilise les longs poils des bœufs illinois (bisons). Elle cherche la meilleure technique pour obtenir les couleurs si vives et si franches qu’elle a remarquées chez certaines Amérindiennes.

Selon Hélène Pelletier-Baillargeon, Agathe aurait ouvert sa manufacture de drap en 1700 [19]. Pour Émilia Chicoine, c’est aussi vers « 1700 que la première expérience de tissage est tentée à Montréal avec Madame de Repentigny, née Agathe de Saint-Père » [20].

Il m’apparaît que c’est la capture de la flûte La Seine, sur les côtes de l’Acadie, et son détournement vers l’Angleterre, qui la convainc de fabriquer du tissu sur une grande échelle. Cette flûte transportait pour environ un million de livres de marchandises : du sel, des tissus, des habits, des vêtements et des vivres pour les troupes. Agathe va faire appel à un artisan de Beauport, Toussaint Girou, pour monter un atelier dans sa propriété de la rue Saint-Joseph (aujourd’hui Saint-Sulpice). Avec le menuisier Joseph Chevalier, ils vont reproduire un métier qui aurait peut-être appartenu au grand-père maternel d’Agathe [21].

Durant cette période, le gouverneur Rigaud de Vaudreuil, ne voyant pas l’utilité de ménager les Anglais du Massachusetts, autorise des incursions en Nouvelle-Angleterre. Entre autres, à Deerfield. Ainsi, aux premières heures du matin du 29 février 1704, un détachement conduit par Hertel de Rouville envahit ce village endormi. Les Français, et leurs alliés amérindiens, tuent, incendient, font prisonniers ceux qui tentent de fuir et les ramènent à Montréal.

Parmi ces derniers, quelques enfants et des adultes seront rachetés par des Montréalais, comme il était assez souvent coutume de le faire, quand ce n’était de payer une rançon aux Amérindiens qui les avaient capturés. Il arrivait ensuite que certains de ces prisonniers servent de monnaie d’échange. On sait qu’Agathe a racheté Wharam, le jeune fils de quatre ans du pasteur John Williams, lui aussi fait prisonnier et expédié à Québec.

Un atelier de tisserand
Source : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1751. Copie numérisée sur Gallica.fr.

Parmi les prisonniers, il y a des tisserands. Agathe les rachète aussi et va leur adjoindre des apprentis d’ici. Dès lors, sa propriété de la rue Saint-Joseph se transforme réellement en manufacture ; la production du début se limite à de l’étoffe et des toiles grossières, durables et bon marché. Cette toile est fabriquée avec de la grande ortie que l’on dit plus forte que le chanvre. De même, la corde est confectionnée avec l’écorce intérieure du tilleul.

Agathe continue ses expériences pour arriver à des coloris attrayants et aussi pour en maîtriser la fixation sur les matières à tisser. Le jaune viendra de l’écorce du noyer, du chêne et du myrte bâtard ; le rouge des racines de la savoyanne rouge et l’orange des feuilles de la tige de la savoyanne jaune [22]. Elle va même réussir à « teindre des peaux de chevreuil sans les passer à l’huile » [23]. Ce savoir, elle l’aurait acquis au contact des Sauvagesses qu’elle côtoie depuis toujours [24].

Puis, elle va produire du droguet et de la serge croisée, avec les poils des bœufs illinois, et des couvertes.

Monseigneur,

L’arrivée des vaisseaux m’apprend que vous demandez compte à Monsieur le Gouverneur et Monsieur de Beauharnois de la réussite de mes entreprises. Cette explication, Monseigneur, m’engage à prendre la liberté d’en informer moi-même Votre Grandeur. La parfaite connaissance que j’ai des soins que vous prenez du pays, me flatte que vous souffrirez ce détail, et que vous trouverez bon que de mon propre mouvement j’ai levé une manufacture de toile, de droguet, serge croisée et couverte. Pour cet effet, Monseigneur, j’ai racheté neuf Anglais de la main des Sauvages à mes dépens. Je leur ai fait faire des métiers et leur ai fait monter dans un logement commode [25].

Selon Fauteux, dans cette lettre, Agathe offrait aussi de fournir à la France de la filasse d’ortie, à quatre sous la livre, « ce produit ne pourrissant jamais était excellent pour fabriquer des câbles et des cordages de vaisseaux ». Et pour permettre à la Cour de juger de son travail, elle joignait « des échantillons de chacun de ses produits » [26] Le Roi va la gratifier d’une rente annuelle de 200 livres [27]

Sa production est appréciée des habitants, parce qu’à prix abordables, mais la petite noblesse, et la bourgeoisie locale, va continuer de s’approvisionner en France même s’il faut payer jusqu’à 25 à 50 % de plus. Faut-il s’en surprendre ? La classe dominante porte encore régulièrement perruques bouclées et poudrées, arbore galons à ses habits et se chausse de bas de soie !

En 1712, les Bostonnais rachètent les prisonniers et Agathe doit laisser partir ceux qui travaillaient pour elle. Même le jeune Warham qui était devenu comme un frère pour son fils Jean-Baptiste René. Le pasteur John Williams écrit à ce propos :

Mon plus jeune enfant fut rançonné par une dame de la ville lorsque les Sauvages traversaient celle-ci. Après qu’ils eurent été à leur fort et qu’ils eurent parlé à leurs prêtres, ils revinrent, et ils offrirent à la dame d’échanger l’enfant pour un homme, alléguant que l’enfant ne pouvait lui être d’aucun profit, tandis que l’homme lui serait utile, car un tisserand et son travail ferait avancer le projet qu’elle nourrissait de fabriquer des étoffes. Mais Dieu voulut que la femme ne soit pas tentée par l’offre de cet échange, car si l’enfant était allé au fort, il y habiterait encore, selon toute probabilité, comme le font les autres enfants qui y furent conduits [28].

L’année suivante, Agathe va vendre sa manufacture. En fait, selon le contrat, elle va louer pour sept ans, à compter du 25 octobre, « une maison sise en cette ville, sur le niveau de la rue Saint-Joseph, ensemble la boulangerie et la manufacture » [29]. Le locataire est le maître boulanger Pierre Thuot Duval qui « s’engage à verser trois cents livres par an monnaie du païs. » En outre, il s’engage « à ne pas faire de feu dans la cheminée de la chambre donnant sur la rue afin de ne pas enfumer les appartements de Madame de Repentigny qui se trouvaient au-dessus ». Agathe avait aussi requis de pouvoir entrer par la grande porte de la cour.

Pelleterie de castor
Source : Kürschner, Wikimedia Commons, domaine public.

Puis Agathe revient au commerce des peaux qu’elle n’a peut-être jamais abandonné tout à fait. Elle est alors reconnue comme marchande publique [30]. Selon certains actes, elle le fait pour elle-même, le nom de Pierre n’apparaissant que comme « époux de », quand il y est inscrit. Parfois, elle se fera payer pour moitié en « monnaye du païs », au prix du Bureau et l’autre moitié en peaux. Elle-même remboursera des emprunts en peaux d’orignal, à l’occasion. Son commerce des pelleteries la mènera aussi devant les tribunaux, soit pour se faire payer, soit pour contester les réclamations qu’on luit fait. Puis, elle agit comme procuratrice de Pierre en ce qui a trait à la seigneurie dont son mari a hérité au décès de son père, en septembre 1709, mais aussi en ce qui concerne les affaires de la famille.

En 1715, suite à un avis de vente par décret de la seigneurie de La Chesnaye, Agathe va convaincre son mari de « remembrer » la seigneurie concédée à son grand-père, l’Amiral Pierre Le Gardeur, en 1647. Il s’agissait alors de « quatre lieues de terre à prendre le long du fleuve Saint-Laurent, près de la seigneurie qui deviendra Saint-Sulpice (…) sur six lieues de profondeur dans les terres », en fait, jusqu’à Terrebonne, à l’Ouest, et qui s’étend vers le nord jusqu’à Saint-Esprit [31]. Le père de Pierre, Jean-Baptiste, avait dû se départir de la moitié de ce territoire, faute de pouvoir l’exploiter, Charles Aubert de La Chesnaye, marchand de Québec, en était devenu le seigneur, le 15 mai 1671. En décembre 1700, il vendra sa seigneurie à Raymond Martel, un autre marchand de Québec, qui n’en jouira pas longtemps.

Faute de paiements, les créanciers de Martel font afficher un avis de criées pour la vente de la seigneurie de LaChesnay. Munie d’une procuration de son mari, Agathe se présente aux criées et mise 38 300 livres, le 3 mai 1715 : elle remporte la seigneurie. Mais ce n’est pas si simple qu’il y paraît. La veuve Martel va multiplier les recours pour conserver les fiefs Martel et Bailleul, concédés par son époux à ses enfants mineurs, sur le territoire de la seigneurie. D’autres recours vont s’ajouter, de telle sorte que l’affaire va durer 16 ans, où l’infatigable Agathe va continuer d’encourager son mari à concéder des terres et à développer les deux seigneuries. Les nouveaux occupants de ces concessions viennent pour la plupart de la Pointe-aux-Trembles [32].

INCENDIES DANS VILLE MARIE

Ville-Marie va subir quelques incendies dont certains vont affecter particulièrement Agathe et les siens. Le 12 juin 1721, la pluie empêche la procession de la Fête-Dieu. Elle est reportée à l’octave. Selon Marie Morin :

on fait de grandes charges de fusils et mesme de canons a chaque eglise ou il y a des reposoirs. Ce que l’on fit a la nostre, a la sortie de la procession qui n’etoit pas encore randue a l’eglise paroissiale de cette ville, dont nous ne sommes pas loin, qu’un estourdy tira un gros coup de fusil dans le portail de notre eglise qui porta le feu sur la couverture de la ditte eglise dans la voûte, en un momand, et qui si alluma d’une sy grande vitesse que plusieurs de nos amies (…) ne purent point l’eteindre (…) Les flammes courois d’une vitesse extraordinaire contre le vent surois, qui etoit grand, et se retirois du caute nort [33].

Trois heures plus tard, une partie des habitations de la basse-ville a brûlé. Certains parlent de 170 maisons, d’autres de plus de 120. Selon le rapport de l’ingénieur du roi, Chaussegros de Lery, il y en avait 127 : maisons, magasins, bâtiments dont l’Hôtel-Dieu, dans les rues Saint-Paul, Saint-Joseph, Saint-François-Xavier, Saint-Louis. Parmi les maisons, partiellement ou complètement détruites, au moins une, sur la rue Saint-Joseph, me semble être la manufacture d’Agathe, d’autant que la maison du sieur Billeron dit Lafatigue, voisine de la manufacture, est parmi celles qui sont détruites par l’incendie. Selon le rapport, « une cheminée de la propriété de la Dame de Saint-Père, menace ruine, prète à tomber delle même » et doit être détruite. Un peu plus loin, le même rapport indique qu’il faille démolir deux maisons appartenant au seigneur de Repentigny, mais je n’arrive pas à déterminer sur quelle rue [34]. Peut-être l’une d’elle est-elle celle construite à l’été 1692, et dont la façade donne sur la rue Saint-Paul au coin de Saint-François. Sœur Marie Morin écrit des « maisons qui brulerent…(qu’elles étaient) les plus belles de la ville…(et) appartenois a de riches marchands » [35].

Un autre incendie va ravager près du tiers de la basse-ville de Montréal. Dans la nuit du 10 au 11 avril 1733, Marguerite, l’aînée des enfants d’Agathe et Pierre, mariée à Jean-Baptiste de Saint-Ours Deschaillons, va perdre deux propriétés à revenus. L’esclave noire de la veuve du marchand Poulin de Francheville, met le feu à la maison de sa maîtresse, sur la rue Saint-Paul, croyant qu’elle s’apprêtait à la vendre. Pour se venger ou pour ménager sa fuite avec son nouvel amant ? Quoi qu’il en soit, elle sera arrêtée, mise en prison et condamnée. Après appel, la sentence sera modifiée de sorte que son poing ne sera pas coupé et qu’elle sera pendue avant d’être brûlée. L’amant, lui, s’est évaporé dans la nature.

Ces incendies vont amener les intendants à réglementer les constructions et l’entretien de celles-ci. Ils vont aussi amener l’intendant Gilles Hocquart, en 1731, à faire construire un bâtiment à l’épreuve du feu pour conserver les archives. BAnQ a donné le nom de cet intendant à son édifice de la rue Viger, où sont conservées les archives nationales.

Pierre va décéder le 18 novembre 1737 et sera inhumé le lendemain à l’église Notre-Dame. Certains ont écrit qu’après le décès de son époux, Agathe s’est retirée à Québec mais les nombreux contrats qu’elle signe, à Ville-Marie, ne confirme pas cela. Ce n’est qu’à partir de 1740, qu’elle signe des procurations, à l’occasion.

Mais elle va finir par se rendre aux arguments de sa fille, Marie-Joseph : elle terminerait ses jours à l’Hôpital Général de Québec. En religion, Marie-Joseph de La Visitation, y a été supérieure pendant neuf ans. Elle y œuvre encore. Agathe va s’y installer en tant que pensionnaire perpétuelle, comme on appelait les femmes pieuses qui demandaient à y être logées en retour de paiement. À leur décès, elles doivent laisser à l’hôpital les effets personnels qui meublent la chambre qu’elles occupent [36].

Empruntant ce qui devient le « Chemin du Roi », Agathe quitte Montréal par la porte de Québec, qui ferme la rue Notre-Dame, (coin Berri actuel). Elle pourra dormir en cours de route, peut-être à Repentigny ou à Trois-Rivières, et changer de chevaux si nécessaire. Sur ce « chemin » il y a déjà une vingtaine de relais. Et si tout va bien, elle arrivera à Québec dans quatre à six jours.

À l’aube de ses 90 ans, c’est une décision qu’elle ne regrettera pas, non qu’elle se croyait vieille : sa grand-mère Françoise avait attendu d’avoir 100 ans bien comptés pour quitter ce monde, alors, elle pouvait bien encore un peu vaquer à ses affaires. Mais, Montréal changeait. Les obligations seigneuriales s’alourdissaient et peut-être était-elle malade : sa signature est plus hésitante quoiqu’elle continue de signer sans aucune majuscule, comme elle l’a toujours fait.

Et puis, elle se sentait de plus en plus seule. On mourrait partout autour d’elle, ses contemporains étaient partis, eux aussi, la plupart depuis fort longtemps. Elle commençait à vivre « le suprême esseulement qu’on appelle la mort » [37].

Le 7 février 1746, Agathe attend le notaire Du Laurent et son assistant. Selon le document notarié, ils trouvent la testatrice assise dans son fauteuil, vers les 11 heures du matin. Le texte indique qu’elle demeure « à l’hôpital dans une chambre du bâtiment neuf, laquelle dans la vüe de la mors (…) dicte ses volontés de la manière qui suit ». Après avoir recommandé son âme à Dieu, Agathe demande l’intercession de la très Sainte-Vierge Marie et ordonne à ses héritiers de faire célébrer des messes basses : 600 au total ! Ils devront aussi, par souche, distribuer aux pauvres un montant qui proviendra du reliquat de la succession une fois faites les distributions particulières. Dans ces legs particuliers, Agathe demande que les tableaux de famille, qui ornent les murs de sa chambre, retournent à ses enfants. Elle demande à être inhumée « audit hopital general » et « se rapporte entièrement pour sa sépulture à son gendre, de Saint-Ours Deschaillons » l’exécuteur testamentaire [38].

Mais elle n’en est pas encore à ces derniers moments puisque l’année suivante, en février 1747, elle signe une procuration à sa fille Marie Catherine, pour qu’elle vende sa maison de la rue Saint-Paul, à Montréal [39].

Elle est probablement décédée en 1747, parce qu’en 1748, l’hôpital enregistre 400 louis d’or, comme premier legs de dame Agathe de Repentigny [40].

Notes

[1Jérôme LeRoyer de la Dauversière, l’abbé Jean-Jacques Olier de Fernenil et Pierre Chevrier, baron de Fancamp. Voir Daveluy, Marie-Claire, La Société Notre-Dame de Montréal, Fides, Montréal, 1966, p. 25.

[2Rapporté par de nombreux auteurs, entre autres : Rumilly, Robert, Histoire de Montréal, tome 1, Fides, Montréal, 1970, p. 106. Desrosiers, Léo-Paul, Iroquoisie, tome 2, Septentrion, Sillery, 1998, p. 148. La Relation des Jésuites de 1658.

[3Faillon, Étienne Michel, Histoire de la colonie française en Canada, Ville-Marie, Bibliothèque paroissiale, 1865-1866/Paris, Imprimerie Poupart Darvyl et cie, tome 2, p. 424.

[4Cité par François-Xavier Garneau, Histoire du Canada, huitième édition entièrement revue et corrigée par son petit-fils, Hector Garneau, Éditions de l’Arbre, Montréal, 1944, p. 27.

[5Brook Thimoty, Le Chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation, Payot, Paris, 2010, p. 257. Yvon Desloges, Les cieux de Québec. Météo et climat, 1534-1831, Septentrion, Québec, 2016, p. 25. Denys Delâge, Le Pays renversé. Amérindiens et Européens, Boréal Compact, Montréal, 2008, p. 15.

[6Voir Terrier du Saint- Laurent 1663, suivant l’inventaire du 16 mars 1659. Cité par Émilia Chicoine, La métairie de Marguerite Bourgeoys à la Pointe Saint-Charles, Fides, Montréal, 1986, p. 124.

[7Nation iroquoise dont le territoire jouxte celui des Agniers.

[8Desrosiers, Léo-Paul, Iroquoisie, op. cit., tome 2, p. 148.

[9Dollier de Casson, Histoire du Montréal, cité par Raymond Boyer dans Crimes et châtiments au Canada-français du XVIIe au XXe siècles, Cercle du livre de France, Montréal 1966, p. 293.

[10Faillon, op. cit., p. 364, rapportant Dollier de Casson.

[11Lauzon, Gilles, Madeleine Forget, L’histoire du Vieux-Montréal à travers son patrimoine, Publications du Québec/Ville de Montréal, Québec, 2004, p. 44.

[12Il est baptisé le 11 novembre 1672, mais on perd sa trace par la suite.

[13Il faut un « congé » pour sortir du territoire que l’on habite, même pour aller plaider sa cause en appel devant le Conseil Supérieur qui siège à Québec. C’est le Gouverneur qui les accorde. Dans le cas de congés de traite, il y en a peu d’attribué, chaque année, et à peu de personnes. C’est une façon de contrôler le commerce de la fourrure. Quoique, selon Filteau, La naissance d’une nation. Tableau de la Nouvelle-France en 1755, Éditions de l’Aurore, Montréal, 1978, p. 202, « …beaucoup de permis vont aux créatures du gouverneur et à ses amis ».

[14Havard, Gilles, Histoire des coureurs des bois, Amérique du Nord, 1600-1840. Indes Savantes, Paris, 2016, p. 110.

[15Séguin, Robert-Lionel, La vie libertine en Nouvelle-France au XVIIe siècle, Leméac, Montréal, 1972, p. 324.

[16Marie-Joseph, devient Marie-Joseph de la Visitation chez les Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de la Miséricorde de Jésus, à Québec ; Jeanne-Madeleine, Mère Saint-Agathe chez les Ursulines à Québec et Marie-Charlotte, serait entrée chez les Sœurs Grises de Montréal où elle serait décédée en août 1776.

[17Julien, Fabienne, Agathe de Repentigny, Une manufacturière au XVIIe siècle, XYZ, Montréal 1996, p. 102. Robert Prévost, Québécoises d’hier et d’aujourd’hui, Éd. Stanké, Montréal 1985, p. 202. Joseph-Noël Fauteux, Essai sur l’industrie au Canada sous le régime français, vol. 1, Québec, 1927, p. 395.

[18Lettre au Ministre, citée par Joseph-Noël Fauteux , op. cit., p. 396.

[19Québécoises d’hier et d’aujourd’hui, op. cit., Critères, no 27, p. 77.

[20La métairie de Marguerite Bourgeoys, op. cit., p. 40.

[21Je l’écris au conditionnel parce que la seule source que j’ai, quant au modèle venant du grand-père, c’est le roman de Fabienne Julien, op. cit., p. 121.

[22Kalm, Pehr, rapporté par Gérald Filteau, La naissance d’une nation…, op. cit., p. 229.

[23Prévost, Robert, Québécoises d’hier et d’aujourd’hui, op. cit., p. 202.

[24Filteau, Gérard, La naissance d’une nation…, op. cit., p. 229

[25Leland, Marine, « Madame de Repentigny », BRH, vol. 60, 1954, p. 75-76.

[26Fauteux, Joseph-Noël, Essai …, op. cit., p. 466.

[27Lanctôt, Gustave, Histoire du Canada, Librairie Beauchemin, Montréal, 1963, vol. 2, p. 296.

[28Lettre citée par Marine Leland, op. cit., BRH, 1954, vol. 69, p. 76-77.

[29Fauteux, Joseph-Noël, op. cit., p. 468-469. Léon Trépanier, Les rues du Vieux Montréal au fil du temps, Montréal et Paris, 1968, p. 158.

[30Selon la Coutume de Paris de 1664, Agathe était « incapable juridiquement » parce que mariée. Mais, il est possible de déroger à la Coutume, par conventions matrimoniales. En outre, l’article 236 de la Coutume de Paris, autorise une femme mariée à agir comme marchande publique.

[31Cahier d’intendance no 2, Concessions en fiefs, folio 414, dans Pièces et Documents relatifs à la tenure seigneuriale, Archives de Québec, 1851, p. 353. Denis Lévesque, Legardeur de Repentigny, Éditions Québécor, Montréal, 1996, p. 19.

[32Lachapelle, P-Paul, Claude Ferland, Onil Therien, Guy Bessette, Histoire sommaire du Petit village de l’Assomption. Christian Roy et Onil Therrien, Histoire de Saint-Paul l’Ermite (Le Gardeur), Joliette, Média Press, 1984, p. 1 et 2.

[33Sœur Marie Morin, Une histoire simple et véritable. Les annales de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 1659-1725, PUM, Montréal, 1979, p. 272.

[34Rapport et mesures prises concernant l’incendie de Montréal, 19 au 21 juillet 1721. Fonds de la Juridiction royale de Montréal, Dossier TL4 S1 D2636.

[35Op. cit., p. 273.

[36D’Allaire, Micheline, L’Hôpital général de Québec, 1692-1764, Fides, Montréal, 1971, p. 123.

[37Lévinas, Emmanuel, Entre nous. Essais sur le penser à l’autre, Grasset, Paris, 1991, p. 122.

[38C.-H.-Du Laurent, notaire. BAnQ, CN301 S91. Le mot « pauvres, hopital ».

[39Association des familles LeGardeur de Repentigny et de Tilly, Actes notariés de la famille LeGardeur autres que ceux relatifs aux Seigneuries.

[40Madeleine Doyon-Ferland, « Saint-Père, Agathe de (Legardeur de Repentigny) », DBC, vol. 111 (1741-1770), UL/UofTo, 1974.

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