Armand Frappier (1904-1991)

Yanick Villedieu
Mars 2017

Médecin et microbiologiste, Armand Frappier (1904-1991) est une « figure marquante de notre histoire » à plus d’un titre.

Il l’est pour son rôle de premier plan dans la lutte contre les maladies infectieuses, à partir des années 1930. Il produira plusieurs vaccins contre ces maladies, notamment le BCG (pour Bacille de Calmette et Guérin, les inventeurs du vaccin antituberculeux, à l’Institut Pasteur, à Paris) et, dans les années 1950, le vaccin contre la poliomyélite.

Figure marquante, il l’est aussi pour avoir créé, en 1938, l’une de nos grandes institutions scientifiques, l’Institut de microbiologie et d’hygiène de Montréal (devenu Institut Armand-Frappier en 1975, et aujourd’hui INRS – Institut Armand-Frappier).

Il l’est encore pour avoir été, avec une poignée de ses contemporains, l’un des bâtisseurs de la communauté scientifique canadienne-française, à une époque où la science et l’accès à cette modernité-là n’étaient pas la priorité des élites canadiennes-françaises.

Les petits corbillards blancs

Armand Frappier voit le jour à Salaberry-de-Valleyfield le 26 novembre 1904, dans une famille qu’on pourrait qualifier de modestement à l’aise. Il en raconte longuement l’histoire, faite de grandes joies comme de grandes peines, dans son autobiographie, Un rêve, une lutte, parue en 1992 aux Presses de l’Université du Québec [1].

Son père, Arthur-Alexis, a d’abord suivi un cours commercial et travaillé dans une maison de commerce en plomberie. Il cherche sa voie, raconte Armand Frappier : « Vers l’âge de vingt-cinq ans, se sentant une vague propension pour l’état religieux, il entre au Juniorat d’Ottawa chez les Pères Oblats » [2]. Sa vocation, effectivement, n’est pas très ferme. Bientôt, il « rentre dans le monde », comme on disait. Il épouse Bernadette Codebecq en août 1903 — avec laquelle il aura le premier de leurs huit enfants, Armand, en 1904. Il embrasse une carrière d’éducateur et de directeur d’école [3]. Et de musicien. Car Arthur-Alexis est un musicien de grand talent. Piano, orgue, contrebasse, baryton, il se passionne pour tous ces instruments, qu’il touche avec bonheur. Il chante aussi. Il devient donc chantre et maître de chapelle à la cathédrale de Salaberry-de-Valleyfield, dont il deviendra également l’organiste en 1907.

La famille Frappier grandit dans le bonheur tranquille de la petite ville qu’elle habite. « On n’y vivait pas riche, mais on y vivait en paix et en harmonie avec la nature, l’une des plus enchanteresses et uniques au monde à cause de la vaste nappe d’eau claire accueillante, poissonneuse et giboyeuse du lac Saint-François » [4]. Un bonheur tranquille, donc. Mais à cette époque, le malheur aussi fait partie de la vie de tous les jours. Les maladies infectieuses frappent durement et fréquemment. Les maladies de la petite enfance, coqueluche, diphtérie, rougeole, méningite (dont mourra un des petits frères d’Armand, Paul, à deux ans, « dans des circonstances dramatiques »), ces maladies sont tellement meurtrières qu’on a des corbillards spéciaux pour les enfants qui en sont victimes : les petits corbillards blancs. Et les petits corbillards blancs, même dans une petite ville comme Sallaberry-de-Valleyfield, on a besoin de les sortir plusieurs fois par semaine — ce qui est particulièrement difficile à imaginer aujourd’hui ! Le père d’Armand Frappier, plusieurs fois par semaine, chante donc le Psaume des Anges à la cathédrale.

L’autre fatalité de l’époque, c’est la tuberculose. Difficile d’imaginer, encore une fois, le fléau que représentait alors cette maladie. Au début du 20e siècle, au Québec seulement, la « peste blanche » tuait plus de 3 300 personnes par année (et dans une population beaucoup moins nombreuse qu’aujourd’hui). La tuberculose n’est donc jamais loin des familles. Et elle n’épargne pas celle des Frappier. En 1923, Bernadette, encore toute jeune, meurt de « tuberculose pulmonaire ‘galopante’ » (lisez « aiguë »). La maladie l’a emportée en trois mois.

Pour la famille Frappier, c’est évidemment un drame. Un drame qu’Armand, 19 ans, vit durement, bien sûr : la perte de sa mère le touche profondément. Mais aussi, un drame qui fouette la volonté qu’il avait commencé d’avoir, devenir médecin, comme il le raconte dans ses mémoires.

Sa mort, à l’âge de quarante ans, fut, pour ainsi dire, à l’origine de ma carrière. De voir la flamme de sa vie s’éteindre de jour en jour jetait dans la consternation l’étudiant en philosophie première année que j’étais. (…) Dans son bureau, le médecin avait répondu à mes doutes sur l’efficacité des traitements qu’il utilisait : ‘On ne peut faire mieux, la science n’étant pas assez avancée. Seul un vaccin pourra un jour prévenir de tels drames. Votre mère n’en a que pour quelques semaines à vivre.’ Je descendis dans la rue et décidai de me tourner vers la médecine, le meilleur milieu pour me préparer à l’objectif de ma vie, le combat contre la tuberculose et les maladies infectieuses de l’enfance. Il me semblait que la médecine et la science viendraient à bout de telles pestes [5].

Un an plus tard, en 1924, Armand Frappier entre donc à la faculté de médecine de la jeune Université de Montréal (qui n’est sortie du giron de l’université Laval, de Québec, qu’en 1920). Ne disposant pas d’une fortune familiale, il doit travailler pour subvenir à ses besoins.

Son gagne-pain d’étudiant, tout naturellement, va être la musique, qu’il a apprise de son père depuis le tout jeune âge — tout comme l’a fait son frère Irénée, qui entre lui aussi à l’Université de Montréal, en médecine dentaire pour sa part. Avec lui, Armand forme donc un orchestre de six musiciens, composé d’étudiants en médecine et en dentisterie, qu’il appelle, tout naturellement, Orchestre Les Carabins. Il y joue du violon, de la clarinette ou du saxophone. Pendant cinq ans, en sextuor ou plus simplement en trio, selon la commande, la formation s’exécute le midi au restaurant du magasin Dupuis Frères, et le soir, au chic restaurant français Kerhulu et Odiau, sur la rue Saint-Denis — pratiquement en face de l’Université de Montréal, qui n’a pas encore quitté le Quartier latin pour aller se jucher en haut de la montagne. Parfois, l’orchestre se produit au Théâtre Saint-Denis. L’été, il embarque sur les bateaux de la Canada Steamship Lines pour faire danser les croisiéristes.

« La musique, dans la famille, ça nous sortait par les doigts », me racontera-t-il en 1988 lors d’une interview pour L’actualité [6]. Il avait alors ajouté qu’à plus de quatre-vingts ans, il jouait encore de l’orgue, mais plus du violon, « parce que pour le violon, il faut vraiment être en pratique, sinon tu veux casser ton instrument sur le mur. »

Les années de formation

Armand Frappier obtient son diplôme de la faculté de médecine en 1930. Il est marié depuis un an à Thérèse Ostiguy, fille d’un marchand de fourrures et d’une jeune femme de Salaberry-de-Valleyfield. Le couple a déjà son premier enfant, la petite Lise [7], âgée d’un mois au moment de la cérémonie de collation des grades de son père.

Le nouveau diplômé veut pratiquer la médecine, c’est vrai, mais pas une médecine à l’ancienne. Il rêve d’une médecine moderne, scientifique pourrait-on dire, à des lieues de la médecine comme on la pratiquait le plus souvent en ce temps-là et qu’il décrit, sans pour autant la dénigrer, dans ses mémoires :

Le médecin n’envoyait pas ses patients à l’hôpital, en général. D’ailleurs, le petit hôpital de Salaberry-de-Valleyfield, dans le temps, ne recevait que des cas extrêmes, surtout des cas de chirurgie. Le médecin soignait ses patients à la maison. On naissait et on mourait chez soi. Quant à la chirurgie, elle avait progressé techniquement. Mais la mortalité postopératoire était très élevée. Le matin, le médecin partait dans sa voiture à deux places (…). Rendu sur place, le médecin laissait cheval et voiture à la porte et entrait chez son patient. Il se lavait quelque peu les mains, ou même pas du tout. Car, à cette époque, les médecins n’étaient pas tous formés aux méthodes pasteuriennes strictes et aseptiques [8].

Pendant ses études de médecine, le futur Dr Frappier avait trouvé que le milieu académique dans lequel il évoluait ne manifestait pas un grand intérêt pour la recherche ou pour la science. Les cours de chimie du Dr Baril l’avaient « vraiment emballé ». Il avait aussi décroché de petits emplois de laboratoire dans les hôpitaux voisins, l’Hôtel-Dieu et Saint-Luc. Mais sans plus. Avec le recul, son opinion sur l’institution universitaire sera, disons, réservée.

Les professeurs limitaient généralement leur activité au seul enseignement. D’ailleurs, la plupart ne venaient à l’université que pour donner leur cours. À part le frère Marie-Victorin, le docteur Pierre Masson, monsieur Édouard Montpetit, l’abbé Lionel Groulx, Me Maximilien Caron, les docteurs Télesphore Parizeau, Georges Préfontaine et Georges Baril, il n’y avait pas beaucoup de professeurs qui jetaient de la lumière sur l’université de la rue Saint-Denis [9].

Le nouveau Dr Frappier, on le comprend, en veut davantage. Après sa médecine, il fait donc des études pour obtenir une licence ès science : chimie biologique, chimie physique, mathématiques, il enrichit son bagage. Tant et si bien qu’il se fait offrir de développer un département qui n’avait pas pris l’ampleur qu’il méritait à la faculté de médecine, le département de bactériologie. La bactériologie est alors une discipline montante, essentielle pour quelqu’un qui voulait combattre la tuberculose, une discipline qu’on appellera plus tard microbiologie.

Le Dr Frappier accepte l’offre. Mais avant de développer la bactériologie ou la microbiologie à Montréal, il doit développer ses propres connaissances dans le domaine. Avec l’appui du Dr Télesphore Parizeau [10], vice-doyen et futur doyen de la faculté de médecine de l’Université de Montréal, il obtient une bourse de la Fondation Rockefeller pour aller se perfectionner aux États-Unis.

Automne 1931. Armand Frappier met le cap sur les États-Unis pour « sortir de sa coque et explorer l’inconnu », pour reprendre le titre du troisième chapitre de son autobiographie. Il arrive à la faculté de médecine et au Strong Memorial Hospital de Rochester, dans l’état de New York. Pour lui, c’est une révélation, un choc même. « Je n’avais pas assez d’yeux pour découvrir l’opulence de ce campus et l’abondance de ses ressources techniques. (…) Le contraste avec la misère et la pauvreté de l’Université de Montréal, d’où j’arrivais, m’a bouleversé », écrit-il dans ses mémoires [11]. Il passe ainsi un peu plus d’une année dans les grands laboratoires de Rochester, d’Albany et de New York, ainsi qu’au laboratoire de recherche du Sanatorium Trudeau, dans les Adirondaks. Un peu plus d’une année à apprendre. Et à débattre.

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Albert Camette (1863-1933)
Source : Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Photo de Kaufmann & Fabry.

Car la grande nouveauté de l’heure — et la grande controverse —, c’est le BCG, le vaccin contre la tuberculose mis au point en France, à l’Institut Pasteur, dans les années 1910, par Albert Calmette et Camille Guérin (d’où les initiales BCG, pour « bacille de Calmette et Guérin », ou pour « vaccin bilié de Calmette et Guérin »). D’abord préparé pour lutter contre la tuberculose bovine, le vaccin fait peur. C’est en effet le premier vaccin bactérien vivant, dont beaucoup redoutent qu’il soit dangereux, même si la souche microbienne qui entre dans sa composition a été atténuée, c’est-à-dire affaiblie, assez diminuée pour ne pas causer la maladie. Mais la souche atténuée ne pourrait-elle pas redevenir virulente ? Certaines recherches, elles aussi controversées, semblent indiquer que c’est possible.

L’innocuité du vaccin est cependant démontrée, chez l’animal puis chez l’humain, à qui on l’administre à partir de 1921 et ce, d’abord chez des nouveau-nés d’une crèche parisienne (les bébés qui naissaient dans un milieu touché par la tuberculose étaient à très haut risque de contracter le microbe et d’en mourir). Trois ans plus tard, en 1924, Calmette et Guérin font la preuve que leur vaccin est non seulement sans danger, mais qu’il est aussi efficace pour protéger les jeunes enfants qui l’ont reçu.

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Camille Guérin (1872-1961)
Source : Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Malgré cela, le BCG n’a pas que des partisans. Il a aussi de farouches détracteurs, notamment aux États-Unis. Et notamment dans les laboratoires que fréquente le Dr Armand Frappier pendant cette année de formation, au cours de laquelle il dit avoir rencontré « les plus durs opposants au vaccin BCG » [12]. Il tentera bien de les convaincre, chiffres à l’appui, que le vaccin s’est montré utile depuis qu’on a commencé à l’utiliser à petite échelle à Montréal, en 1926. Il n’y parviendra pas.

Le BCG, de Paris à Montréal

Armand Frappier a connu le contre du BCG aux États-Unis. Il décide d’aller en étudier le pour directement auprès de ses découvreurs, à Paris.

Son arrivée au déjà vénérable Institut Pasteur, Armand Frappier me l’a racontée dans une interview qu’il m’a donnée en 1985 pour l’émission de Radio-Canada Aujourd’hui la science (aujourd’hui Les Années lumière). L’image est forte. Le jeune médecin montréalais (il a 28 ans) vient rencontrer ses maîtres que sont Calmette et Guérin. Il arrive en octobre 1932. Le concierge qui lui ouvre la porte est un inconnu, mais un inconnu très… connu, pourrait-on dire, puisque des milliers et des milliers de personnes l’ont déjà vu dans un dessin reproduit dans tous les livres d’école. Il s’appelle Joseph Meister. C’est lui, le petit berger alsacien de neuf ans qui, en 1885, avait été mordu par un chien enragé et qui, le premier, avait été vacciné et sauvé par le vaccin contre la rage que Louis Pasteur venait de mettre au point [13].

Au cours de ce séjour à Paris, Armand Frappier est reçu par les maîtres et leurs collègues. En moins de trois mois (il ne peut trop s’attarder à Paris car il doit aller retrouver son poste au laboratoire de l’hôpital Saint-Luc et à l’université), il apprend d’eux la méthode originale de fabrication du BCG, ce qui n’est pas une mince affaire puisqu’il s’agit d’un vaccin vivant, et de ce fait assez fragile et difficile à produire. « Guérin était un technicien superbe, méticuleux, me racontera-t-il. Quand il faisait du BCG, c’était comme s’il disait sa messe [14]. »

Il apprend donc la méthode de fabrication du vaccin. Et repart, peu avant les Fêtes de fin d’année, sur un bateau de la Cunar, le Carinthia, avec un bagage qu’il ne quitte pas un instant : une boîte de neige carbonique dans laquelle se trouve la souche du bacille cultivée à Pasteur. C’est, bien vivante, la souche du BCG original, qu’il devra cultiver à son tour. Il débarque à New York le 24 décembre et prend aussitôt le train pour Salaberry-de-Valleyfield. Il arrive « à temps pour la grand-messe de Noël », me précisera l’homme qui restera toute sa vie un croyant.

Début 1933. Armand Frappier est rentré à Montréal, où deux tâches principales l’attendent. Développer le département de bactériologie de la faculté de médecine, tant pour l’enseignement que pour la recherche. Et produire sur une base régulière — à savoir une fois par semaine — le vaccin antituberculeux.

Parce que ce vaccin, on a commencé à l’utiliser au Canada. Et très tôt après sa mise au point. Dès 1925 en effet, rappelle Armand Frappier dans ses mémoires, le Conseil national de recherche du Canada avait lancé « l’un des plus importants programmes de recherche sur le BCG du temps » [15]. D’abord pour usage animal, car les éleveurs de partout au pays étaient alarmés par la prévalence de la tuberculose bovine. Puis chez l’humain : à la fin de 1925, le Dr J. Beaudoin, de la faculté de médecine de l’Université de Montréal, avait proposé d’étendre les essais chez les nouveau-nés humains, un projet qui durera de 1925 à 1947. Le Dr Beaudoin travaillait avec la souche et la méthode originale de l’Institut Pasteur, et avait obtenu de très bons résultats, rapporte Armand Frappier avec son souci de précision scientifique et de preuve épidémiologique.

(…) il avait déjà vacciné, par voie orale, 2 173 sujets entre 1926 et 1931. Sa conclusion était que le BCG est inoffensif. Pour prouver son efficacité, il avait établi deux groupes — l’un vacciné à la naissance, l’autre non vacciné -, tous deux de même groupe d’âge, vivant dans des conditions économiques et de contact semblables. Ces groupes comprenaient 341 nouveau-nés vaccinés et 400 qui n’étaient pas vaccinés. Il obtenait une différence de 61% entre les taux de mortalité tuberculeuse en faveur du groupe qui avait été vacciné, pour une période d’observation allant de 1 à 4 ans. La différence augmentait à 71% quand la comparaison se limitait aux enfants en contact ouvert avec les porteurs de bacilles. Le taux de morbidité tuberculeuse montrait une différence de 84% en faveur de ceux qui avaient été vaccinés [16].

Pour le Dr Frappier, la vaccination par le BCG est donc « le » moyen de lutter contre la tuberculose. Et il l’appliquera avec zèle pendant plusieurs décennies au Québec, allant même jusqu’à mettre en place des équipes itinérantes de vaccination scolaire. Non sans fierté, il notera dans son autobiographie la qualité du vaccin fabriqué à Montréal par lui et son équipe.

Le vaccin BCG vivant ne contenait aucun préservatif. C’est donc avec une technique rapide qu’il fallait le préparer et dans des conditions spécifiques qu’il fallait le conserver. Pendant plus de cinquante ans, jamais notre vaccin ni notre souche ne furent contaminés. C’est un véritable record. Le vaccin frais ne pouvait se conserver que 10 jours à l’état humide et il devait être à l’abri de la lumière et de la chaleur. Le transport, la manipulation et la préservation à l’état vivant en étaient rendus difficiles et limités. Vers l’année 1947, on eut l’idée à l’Institut — et on fut parmi les premiers à le faire dans le monde — de lyophiliser le BCG comme on l’avait fait avec le sérum humain pendant la guerre [17].

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« Faites préserver vos enfants contre la Tuberculose par le vaccin B.C.G. », Paris, vers 1917
Source : Wikimedia Commons, domaine public. Affiche de « Vilà ».

Le vaccin antituberculeux sera nettement moins utilisé dans le reste du Canada (sauf à Terre-Neuve et dans certaines réserves autochtones), aux États-Unis et en Allemagne, où pourtant la maladie reculera au fil des années. Est-ce à dire que ce n’est pas tant le BCG lui-même que l’amélioration des conditions générales de vie et d’hygiène qui aura fait reculer la tuberculose ? La question reste aujourd’hui débattue.

Mais les résultats observés avec la vaccination dans les milieux fortement exposés à la contagion suggèrent qu’à court terme, sur la ligne de front de l’épidémie en quelque sorte, la vaccination a pu jouer l’effet positif qu’y voyaient le Dr Frappier et les autres partisans du BCG [18].

La grande idée d’Armand Frappier

Mais revenons au début de 1933, quand Armand Frappier vient tout juste d’arriver de Paris [19]. La Crise, bien sûr, fait toujours sentir ses effets. Les universités, surtout francophones et à plus forte raison pour la recherche, ne croulent pas sous le poids des ressources financières.

Armand Frappier, tout en travaillant sur la tuberculose et le BCG dans des installations de fortune, développe le département de microbiologie et d’immunologie de l’Université de Montréal. Il y introduit l’enseignement supérieur et la recherche, là encore avec des moyens de fortune. Mais avec la volonté de se doter de véritables moyens scientifiques, comme le soulignent Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras dans leur Histoire des sciences au Québec :

Armand Frappier réforme l’enseignement et met sur pied un laboratoire moderne de recherche en 1934. Ce jeune médecin est le premier à constituer autour de lui une véritable équipe de recherche, comptant non seulement des médecins, mais également des biochimistes, des pharmaciens et des vétérinaires. Ambitieux et novateur, Frappier entrevoit les applications multiples de la bactériologie [20].

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Louis Pasteur (1822-1895)
Source : Wikimedia Commons, domaine public. Photo de Félix Tournachon, dit Nadar.

Le manque de moyens pèse au jeune chercheur. « L’horizon était bouché. Personne ne voyait comment sortir de cette affreuse nullité microbiologique », écrira-t-il dans son autobiographie [21]. Au bout de quelques années de ce régime presque sec, il décide de tenter l’aventure d’un institut qui s’inspirerait du modèle de l’Institut Pasteur — modèle qui consiste, en gros, à financer la recherche et la formation supérieure avec les fruits de la vente de produits biologiques, vaccins ou autres. « Ce que je désirais le plus, c’était de nous donner les moyens matériels d’avoir, chez nous, une vie scientifique. Et faire du vaccin était une façon de nous donner ces moyens-là [22]. »

Après ce qu’on n’appelait pas encore une « étude de marketing », le médecin obtient donc du premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, les fonds nécessaires à la création de l’Institut. Des partisans influents du parti au pouvoir, l’Union Nationale, notamment l’imprimeur Doucet, le commerçant Dupuis (de la maison Dupuis Frères) et le journaliste Dupire, qui y est allé d’un éditorial dans Le Devoir, ont appuyé le projet. L’argument est simple : le gouvernement de la province de Québec dépense un tiers de million chaque année pour s’approvisionner en produits biologiques auprès de fournisseurs américains et de Connaught Laboratories, à Toronto. Pourquoi ne pas se retrousser les manches et fabriquer nous-mêmes ces produits ?

Maurice Duplessis, qui préfère les écoles de rang aux universités, et les histoires de bas de laine aux plaidoyers pour la recherche fondamentale, est quand même sensible à l’argument. Il débloque les 75 000 dollars qu’Armand Frappier lui demande. On est en 1938. Une de nos grandes institutions scientifiques vient de naître. Elle s’appelle « Institut de microbiologie et d’hygiène de Montréal » (IMHM). Son fondateur ne voulait pas monter une simple compagnie pharmaceutique spécialisée dans les produits biologiques. Mais une institution qui devienne un foyer intellectuel, un lieu de formation, d’innovation. Le pari sera tenu. C’est l’Institut qui introduira ici une discipline qui deviendra rapidement reine, la virologie, l’étude des virus. C’est aussi l’Institut qui donnera leur élan à des disciplines comme la santé publique et l’épidémiologie.

« Je faisais le pari que nous pouvions faire aussi bien que les Belges, les Suédois ou les Danois, des populations comparables à celle du Québec et qui produisaient leurs propres vaccins », m’expliquera Armand Frappier. Et quand, pendant cette interview, je lui parle d’entrepreneurship avant la lettre, il sourit : « C’est vrai, j’avais un front de bœu’ maigre [23] ! »

Recherche. Et production. Le directeur du nouvel institut n’a les mains vides ni d’un côté, ni de l’autre. Avec ses collègues de la première heure, il est déjà reconnu pour ses travaux sur la tuberculose et sur le BCG. Il a travaillé aussi bien en laboratoire que sur le terrain, en vaccinant des bébés de parents tuberculeux. En 1939, il sera le premier Canadien français à donner une communication dans un congrès international de bactériologie. Le travail porte sur la question de l’heure, celle de la dose de BCG à utiliser pour vacciner. Il le présente à New York, au Waldorf Astoria, un jour de septembre dont il se souviendra longtemps : celui de la déclaration de la guerre.

Côté production, l’Institut ne fabrique pas seulement le fameux vaccin antituberculeux. Avant même de présenter le projet au gouvernement, Armand Frappier et son équipe se sont préparés à produire des vaccins contre la diphtérie, la variole et certaines maladies bactériennes. En prévision de la guerre qui s’en vient, il achète une ferme à Laval-des-Rapides (aujourd’hui Laval), en banlieue de Montréal, pour garder les grands animaux nécessaires à une production massive — une ferme qui sera le futur campus de l’Institut. Il faut être prêt pour « l’effort de guerre ». Et l’Institut le sera. Il fournira aux armées canadienne et alliées des dizaines de milliers de doses de vaccins contre la variole, la diphtérie, la typhoïde, le tétanos. Il produira l’antitoxine tétanique. Et aussi des milliers et des milliers de sachets de produits sanguins, préparés après des collectes organisées partout dans la province par son infatigable directeur.

Car très vite, le nouvel IMHM a gagné du gallon. Comme le note un professeur de l’actuel INRS – Institut Armand-Frappier, Pierre Payment, dans une brochure préparée à l’occasion du 75e anniversaire de l’institution, en 2013 :

L’Institut (…) devient une réalité qui progresse rapidement malgré les temps difficiles de la période de la guerre. Recherche, enseignement, production et services communautaires en seront les piliers. Ce sera un excellent investissement (les 75 000 dollars débloqués par le gouvernement) puisque les revenus ont progressé rapidement pour l’époque : 8 000 $ (1938), 62 000 $ (1942), 440 000 $ (1949). Ils se chiffrent à 24 000 000 $ en 1986. De 8 personnes en 1942, le personnel de l’Institut en compte plus de 300 en 1958 [24].

La grande idée d’Armand Frappier prend donc corps. Comme il le résumera lui-même plus tard, la vocation première de l’Institut a toujours été « la recherche en microbiologie appliquée à la médecine, à l’industrie et à l’environnement. C’est-à-dire une recherche fondamentale, c’est vrai, mais qui débouche dans un délai raisonnable sur des applications, sur des produits utilisables et vendables [25]. »

Il faut dire que moins de dix ans après sa création, l’Institut de microbiologie et d’hygiène de Montréal, rebaptisé en 1942 Institut de microbiologie et d’hygiène de l’Université de Montréal, est devenu un joueur incontournable dans son domaine, lit-on dans Histoire des sciences au Québec :

À la fin de la guerre, l’équipe de Frappier a acquis une solide expérience non seulement dans la production industrielle, mais aussi dans la recherche microbiologique car, pour satisfaire à la demande, il a fallu perfectionner les techniques existantes et en mettre au point de nouvelles. De plus, l’Institut s’est imposé comme fournisseur de vaccins et de produits similaires au Québec et au Canada, et il dispose désormais de revenus suffisants pour se développer. Enfin, la réputation de ses chercheurs a commencé à se répandre dans le monde scientifique [26].

C’est aussi à la fin de la guerre que prend forme un autre projet d’Armand Frappier : l’École d’hygiène de l’Université de Montréal. Créée pour former en français les hygiénistes du Québec, l’École reçoit ses premiers étudiants en 1946. Elle sera dirigée par son fondateur jusqu’en 1964 et aura un impact majeur en santé publique, une réussite que soulignent Georges Desrosiers, Benoît Gaumer et Othmar Keel dans la Revue d’histoire de l’Amérique française :

L’agrément, dès 1950, par l’American Public Health Association pour le diplôme en hygiène publique peut être considéré comme un très bon indicateur de cette réussite. Un autre indicateur de sa valeur et de sa crédibilité est sa reconnaissance par l’OMS et l’envoi de boursiers des pays francophones (qui ont été eux-mêmes probablement influencés par l’accréditation reçue de l’APHA). Même si le diplôme en hygiène publique était le seul octroyé par l’École qui ait reçu une telle reconnaissance, il n’en demeure pas moins que l’École a formé des étudiants et décerné des diplômes dans plusieurs autres branches : hygiène dentaire publique, hygiène vétérinaire publique et infirmière hygiéniste, maîtrise en éducation sanitaire, licence en hygiène, cours pour inspecteurs sanitaires, etc. Désormais, les candidats à ces différentes formations n’avaient plus à s’expatrier hors du Québec et le gouvernement n’avait plus à assurer des frais supplémentaires dans ce but [27].

Une ancienne étudiante de l’École d’hygiène de l’Université de Montréal, Jeanne Legendre-Roberge, en témoignera en ces termes :

C’est à l’École d’hygiène de l’Université de Montréal qu’ont été formés tous les médecins francophones en hygiène publique qui œuvraient dans les grandes municipalités comme Montréal et, au niveau provincial, dans les Unités sanitaires. De plus, cette École recevait des médecins référés par l’OMS de sorte que, lors de mon passage dans cette École, en 1962-1963, il y avait des médecins d’Afrique, de Turquie, de Syrie, de France, souvent des ministres de la Santé de ces pays, d’où la richesse des échanges dans cette École internationale [28].

La nouvelle bataille : la poliomyélite

La révolution des antibiotiques a beau avoir commencé dès la fin de la Deuxième guerre mondiale, changeant d’un seul coup la donne pour la plupart des maladies infectieuses causées par des bactéries, la lutte contre les maladies transmissibles n’en est pas pour autant terminée. Et la maladie qui sème la panique dans la population, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, c’est la poliomyélite. Le virus se transmet par l’ingestion d’aliments ou d’eau contaminés, surtout l’été sous nos latitudes. Si l’infection reste souvent asymptomatique, elle peut aussi, au contraire, causer des dommages extrêmement graves, dont des déformations des membres, la paralysie ou la mort.

La polio, effectivement, sème la panique. Et le seul moyen de contenir l’épidémie, ce serait un vaccin. Un chercheur américain, Jonas Salk, parvient à en mettre un au point en 1952, vaccin qui sera prouvé efficace dès 1955, après avoir été testé sur près de deux millions d’enfants. Fait à noter, et surprenant aujourd’hui alors que le moindre chercheur veut faire breveter la moindre découverte avant même d’avoir pris le temps de nettoyer son éprouvette, Salk choisit de ne pas breveter son vaccin pour le rendre plus rapidement accessible au plus grand nombre de personnes (on a récemment estimé que, s’il l’avait fait, il aurait pu en tirer des revenus de plusieurs milliards de dollars). Peu de temps après, un autre chercheur américain, Albert Sabin, met au point une autre forme de vaccin antipolio, un vaccin vivant atténué pris par voie orale, alors que le vaccin Salk est un vaccin inactivé administré par voie sous-cutanée.

Armand Frappier se lance bien sûr dans la bataille contre la polio et pour le vaccin, qui est d’abord produit aux États-Unis et, pour le Canada, par les laboratoires Connaught de Toronto. Avec un collègue, il se rend donc chez Salk, à Pittsburg, pour apprendre la technique. Comme le vaccin est préparé à partir de virus cultivés sur des cellules de reins de singe, l’Institut se fait gardien de singes, qu’il importe par milliers sur la ferme de Laval — au grand étonnement sans doute des producteurs agricoles du voisinage.

En même temps, on construit un bâtiment pour la production du nouveau vaccin. Il faut trouver l’argent : une banque avance un million de dollars (c’est énorme, on est dans les années 1950), mais c’est Duplessis, encore lui, qui paiera la facture. « Quand je lui ai demandé un million et demi, il a ravalé sa salive, me racontera Armand Frappier. Puis il m’a demandé si un million trois cent mille feraient l’affaire. J’ai bien sûr accepté, et le reste de l’argent est venu plus tard. Trois ans après, la marchandise était livrée [29]. »

Comme l’est bientôt l’autre vaccin antipolio, le Sabin. C’est ce vaccin qui permettra la victoire complète sur la maladie : le Salk, qui nécessitait une injection, était refusé par une partie de la population. Anecdote tout aussi étonnante que celle de Salk refusant de breveter son vaccin : Albert Sabin, de passage à Montréal, avait donné sa souche de virus et sa recette de fabrication à Armand Frappier en échange, me dira ce dernier, « d’une peinture canadienne » [30].

Plus d’un demi-siècle après, la polio, à toutes fins pratiques, a disparu de notre paysage. Elle est même en voie d’être éradiquée de la surface de la planète.

L’héritage d’Armand Frappier

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Armand Frappier, 1971
Source : Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Photo d’André Levac.

La tuberculose et la poliomyélite auront été deux des grands combats — et deux des grandes victoires sans doute — d’Armand Frappier et des équipes de son Institut. Ses chercheurs et producteurs de vaccins et autres produits biologiques auront aussi touché à bien d’autres maladies infectieuses au fil des décennies. Grippe (dont le vaccin a longtemps été produit à l’Institut), rage, variole, lèpre, diphtérie, tétanos, coqueluche, typhoïde et paratyphoïdes, rougeole, rubéole : la litanie de l’humanité souffrante et mourante s’est longtemps récitée dans les laboratoires de l’Institut qu’Armand Frappier a dirigé pendant plus d’un tiers de siècle, jusqu’au moment de sa retraite, en 1974.

Pendant toutes ces années, le « modèle Pasteur » dont il s’était inspiré a donné d’excellents résultats, la production et la commercialisation alimentant la recherche et inversement. Mais le modèle n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Pour des raisons organisationnelles, sans doute. Dans ce que d’aucuns qualifieront de « mariage forcé », l’Institut a été rattaché au réseau de la toute jeune Université du Québec en 1972, une institution vouée, comme toutes les universités, à l’enseignement et à la recherche académique, pas à la production et à la commercialisation de biens. L’Institut n’est donc pas tout à fait à sa place dans le milieu universitaire. Dans sa brochure de 2013, Pierre Payment le dit avec une certaine élégance :

La production de 20 vaccins ou sérums, humains ou vétérinaires, et de 300 produits diagnostiques, milieux de culture bactériologiques, cultures cellulaires de différentes espèces animales ainsi qu’une variété de produits biologiques, tels que le sang et ses dérivés, confère à l’Institut un caractère unique parmi les institutions universitaires québécoises [31].

Fait plus déterminant encore, et qui relève d’une tendance lourde : au fil des ans, les vaccins et les produits biologiques sont devenus une affaire de gros sous, donc de grandes entreprises privées. Et les règles du jeu, dans le privé, ne sont évidemment pas les mêmes que dans le secteur public ou dans le monde du sans but lucratif.

Sans oublier que les entreprises privées du domaine commencent à trouver que les conditions dont profite l’Institut — tout comme celles dont profite son équivalent de l’Université de Toronto, les Laboratoires Connaught — l’avantagent indûment. Yves Gingras, Pierrick Malissard et Jean-François Auger l’expliquent ainsi dans leur article de la revue Éthique publique :

Au milieu des années 1960, les sociétés pharmaceutiques canadiennes, souvent des succursales d’entreprises étrangères dont l’importance commence à croître sensiblement, manifestent un certain agacement de moins en moins dissimulé face aux privilèges fiscaux des Laboratoires Connaught. (...) De toute évidence, l’influence croissante des entreprises pharmaceutiques canadiennes change totalement la donne : absentes jusque-là, les plaintes de concurrence déloyale et les menaces d’accusation de conflits d’intérêts se précisent progressivement à mesure que de nouveaux acteurs apparaissent dans le champ de l’industrie pharmaceutique au Canada [32].

Si bien que les universités se sentent de moins en moins justifiées d’héberger en leur sein des « entreprises » comme les Laboratoires Connaught ou l’Institut de microbiologie et d’hygiène de Montréal, devenu Institut Armand-Frappier en 1975. Goûtant à la même médecine que l’institution torontoise, l’IAF commence donc à perdre son poumon industriel quelques années plus tard. En 1978, une entité indépendante de l’Institut est incorporée sous le nom IAF-Production, une société à but lucratif. En 1986, une autre société à but lucratif est formée par l’Institut, IAF BioChem International, qui, bientôt, prendra elle aussi son autonomie [33].

Les ventes de biens et services, notamment des vaccins et des produits diagnostiques, sont de moins en moins rentables pour l’Institut. Dans bien des cas, ces ventes sont même déficitaires. En janvier 1989, la crise éclate au grand jour, comme je le rapporterai dans un article paru peu après dans L’actualité.

L’Institut s’était embourbé dans un déficit considérable. Près d’un million de dollars le 31 mai 1986 ; 3,2 millions un an plus tard ; 8,8 millions une autre année après ; et, prévoit-on, 12,2 millions de 31 mai prochain (i.e. 1989), incluant le déficit d’une filiale à 100%, Frappier-Diagnostic. (…) À eux seuls, les intérêts sur cette dette coûteront, en 12 mois, autant que ce que rapporte à l’Institut son ‘gros vendeur’, le vaccin antigrippe [34].

Mais pourquoi une telle descente aux enfers des déficits accumulés ? Les causes sont bien sûr multiples et variées. Coûts de la main-d’œuvre, erreurs de gestion et de marketing, structures administratives complexes, difficultés de passer d’une recherche appliquée à la production à une recherche de type universitaire, conflits de personnalités : tout ceci peut expliquer cela.

Sans oublier la tendance lourde dont il a été question ci-dessus, la conjoncture dans laquelle se trouve alors l’industrie des vaccins en particulier, et des produits biologiques en général. « Le petit Institut Armand-Frappier, avec ses ventes de huit ou neuf millions par an (16 en incluant ses filiales), se bat contre des adversaires beaucoup plus gros que lui, des multinationales la plupart du temps [35]. »

Tant et si bien que le couperet tombe à la fin de 1989. L’Université du Québec, pressée par le gouvernement du Québec, décide de mettre en vente les activités commerciales de l’Institut, y compris sa participation dans IAF BioChem International, et cela à un prix, comme on dit, défiant toute concurrence [36].

Le « modèle Pasteur », qui prévalait depuis la création de l’Institut en 1938, est désormais chose du passé [37]. Il aura tenu pendant un demi-siècle, jusqu’en 1989. Pierre Payment en tire une conclusion pleine d’amertume :

À la fin de cette décennie, le Dr Frappier est toujours à l’Institut où il écrit ses mémoires. Ainsi, avant son décès en 1991, il voit donc son œuvre affaiblie à la suite de la vente du secteur de production de vaccins et de Frappier Diagnostic, et de la cession forcée des actifs que l’Institut détenait dans l’entreprise devenue BioChem Pharma. Le rêve qui a animé toute sa vie professionnelle n’a pas résisté à l’âpreté des lois du marché [38].

Le constat de Pierre Payment est juste. Toutefois, il n’infirme pas le fait qu’Armand Frappier, dont on a pu dire qu’il avait été « le Pasteur des Canadiens français », a laissé un important héritage humain, médical et scientifique.

L’Institut qu’il a fondé est devenu, après toutes les péripéties qu’on a dites, une composante de l’Institut national de la recherche scientifique, lui-même une composante de l’Université du Québec. Sous le nom d’INRS – Institut Armand-Frappier, il est aujourd’hui un centre de recherche universitaire reconnu, avec sa quarantaine de professeurs chercheurs et ses 160 étudiants de maîtrise et de doctorat inscrits dans cinq programmes d’études.

Mais ce qu’il faut surtout retenir de la vie et de l’œuvre d’Armand Frappier, c’est, je crois, ce qu’il m’avait lui-même dit dans l’interview qu’il m’avait accordée en 1985 pour l’émission de Radio-Canada Aujourd’hui la science, interview déjà citée ici :

Ma vie était vouée à la lutte contre la tuberculose, j’ai passé ma vie à ça. Et le contentement que j’ai eu de voir la tuberculose non pas vaincue, mais réellement abattue, était une grande consolation. C’est consolant de voir qu’on a contribué à diminuer le nombre de mortalités. (…) Quand j’étais jeune (...), ça mourait de tuberculose, ça mourait de diphtérie, ça mourait de coqueluche, ça mourait… Puis on a tout réglé ça, ou presque.

Voilà entre autres pourquoi le médecin et microbiologiste Armand Frappier, né en 1904 et décédé le 17 décembre 1991, à l’âge de 87 ans, est vraiment une « figure marquante de notre histoire ».

Il venait tout juste de terminer son dernier travail, la rédaction de son autobiographie, un livre dont le titre résume bien le long cheminement de son auteur : Un rêve, une lutte.

Pour en savoir plus

- Armand Frappier, Un rêve, une lutte. Autobiographie, Presses de l’Université du Québec, 1992, 318 p.
- « Armand Frappier : pionnier de la médecine préventive », exposition virtuelle du Musée Armand-Frappier, 2008.
- Pierre Payment, « L’œuvre d’Armand Frappier. 75 ans de recherche et d’enseignement pour l’amélioration de la santé », Centre INRS–Institut Armand-Frappier, 2013, 37 p.
- François Cartier et al., « La science au service des blessés : l’effort de guerre d’Armand Frappier », exposition virtuelle du Centre INRS–Institut Armand-Frappier, 2016.
- Yanick Villedieu, « Armand Frappier, le pourfendeur des maladies infectieuses », à l’émission Les années lumière de Radio-Canada, 5 mars 2017.
- Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras, Histoire des sciences au Québec, Montréal, Édition du Boréal, 2008, 536 p.
- Nicole Gravel, Armand Frappier, ONF, 1995, 52 min.
- Alain Stanké et Jean-Louis Morgan. Ce combat qui n’en finit plus… Un essai sur la vie et l’œuvre de l’éminent microbiologiste canadien Armand Frappier, directeur de l’Institut de microbiologie et d’hygiène de l’Université de Montréal, Montréal, Éditions de l’homme, 1970, 269 p.

Notes

[1] Armand Frappier, Un rêve, une lutte. Autobiographie, Presses de l’Université du Québec, 1992, 318 p.

[2] Ibidem, p. 37.

[3] Enseignant, il le restera jusqu’au bout puisqu’il est mort à cinquante-huit ans « dans une école, devant un tableau, la craie à la main, en donnant une leçon de musique. » Ibidem, p. 51.

[4] Ibidem, p. 296.

[5] Ibidem, p. 50.

[6] Yanick Villedieu, « L’homme aux cent vaccins », L’actualité, novembre 1988, p. 38, 40, 65.

[7] Lise Frappier, devenue Lise Frappier-Davignon après son mariage avec le Dr André Davignon, fera elle-même une carrière en médecine et en recherche, notamment dans le domaine de l’épidémiologie, non pas des maladies infectieuses, mais des maladies chroniques. Armand et Thérèse auront, après elle, trois autres enfants, Monique, Michelle et Paul.

[8] Un rêve, une lutte, p. 25-26.

[9] Ibidem, p. 59.

[10] Né en 1867 et décédé en 1961, le Dr Télesphore Parizeau est le grand-père de Jacques Parizeau, économiste et politicien, premier ministre du Québec de 1994 à 1996.

[11] Un rêve, une lutte, p. 64-65. Dans l’interview qu’il m’a donnée pour L’actualité en 1988, il le dit de façon encore plus imagée : « À l’Université de Montréal, nous nous trouvions bien. Mais nous n’avions même pas de livres. Là, je n’avais pas ‘assez d’ z’yeux’ pour voir la bibliothèque. »

[12] Un rêve, une lutte, p. 65.

[13] Certains ont mis en doute cette belle histoire de la première vaccination antirabique, notant qu’il n’est pas certain hors de tout doute que le chien était bel et bien atteint de la rage. Peut-être faudrait-il donc dire que le petit Joseph Meister avait été mordu par un chien « probablement enragé », et que Pasteur l’a « probablement » sauvé grâce à son vaccin. Mais ce qui est sûr, c’est que c’est lui qui a ouvert la porte de l’Institut Pasteur à Armand Frappier en 1932…

[14] Yanick Villedieu, L’actualité, p. 40.

[15] Un rêve, une lutte, p. 76.

[16] Ibidem, p. 81-82.

[17] Ibidem, p. 187.

[18] Pour une histoire détaillée de l’utilisation du vaccin et de la recherche sur le BCG telles que vécues par Armand Frappier et ses collaborateurs, voir la monographie « Cinquante ans d’étude et d’emploi du vaccin BCG au Canada, 1924-1974 », dans Un rêve, une lutte, p. 75-101.

[19] Les paragraphes qui suivent sont en large partie repris ou adaptés de mon article déjà cité, paru en 1988 dans L’actualité.

[20] Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras, Histoire des sciences au Québec, Boréal, 2008 (nouvelle édition), p. 366-367. Plus loin, p. 388, les auteurs soulignent que cette équipe de recherche est « l’une des premières du Canada français ».

[21] Un rêve, une lutte, p. 105.

[22] Yanick Villedieu, L’actualité, p. 40.

[23] Ibidem, p. 40.

[24] Pierre Payment, L’œuvre d’Armand Frappier. 75 ans de recherche et d’enseignement pour l’amélioration de la santé, 2013, capsule historique no 1, p. 2.

[25] Yanick Villedieu, L’actualité, p. 38.

[26] Luc Chartrand et al., Histoire des sciences au Québec, p. 391.

[27] Georges Desrosiers, Benoît Gaumer et Othmar Keel, « Contribution de l’École d’hygiène de l’Université de Montréal à un enseignement francophone de santé publique, 1946-1970 », Revue d’histoire de l’Amérique française, hiver 1994, vol. 7, n° 3, p. 346-347.

[28] Jeanne Legendre-Roberge, communication personnelle, 5 mars 2017.

[29] Yanick Villedieu, L’actualité, p. 65.

[30] Ibidem, p. 65.

[31] Pierre Payment, L’œuvre d’Armand Frappier, capsule historique no 3, p. 15.

[32] Yves Gingras, Pierrick Malissard et Jean-François Auger, « Les conditions d’émergence des ‘conflits d’intérêts’ dans le champ universitaire », Éthique publique, 2000, vol. 2, n° 2, p. 130.

[33] IAF BioChem International connaîtra, sous le nom de BioChem Pharma, un succès phénoménal, succès qui fera l’envie de bien des entrepreneurs en biotechnologie quand la pharmaceutique britannique Shire Pharmaceuticals la rachètera, en 2001, pour la coquette somme de 6 milliards de dollars.

[34] Yanick Villedieu, « Le dépeçage de l’Institut Armand-Frappier », L’actualité, avril 1989, p. 130-132, 136.

[35] Ibidem, p. 130.

[36] « La vente des actions est faite à la Caisse de dépôt, au Fonds de solidarité et à Cascades. Le prix fixé est de 5,75 $ par action alors qu’elles se transigent en Bourse à 11,25 $. L’Institut ne reçoit donc que 12 000 000 $ pour ses actions d’une valeur de 23 000 000 $, C’est sans compter le fait que les actions de BioChem Pharma (…) sont subséquemment divisées à plusieurs reprises pour atteindre plus de 260 $ en 1996. » Pierre Payment, L’œuvre d’Armand Frappier, capsule historique no 4, p. 20.

[37] Le « modèle Pasteur » n’a pas davantage résisté à… l’Institut Pasteur lui-même, dont les activités commerciales ont été privatisées petit à petit à partir des années 1970 aux profits des entreprises Sanofi et Mérieux. Quant aux laboratoires Connaught, fondés sur le même modèle à Toronto, en 1914, sous la houlette de l’Université de Toronto et dont il a été question plus haut, ils ont été vendus en 1972 à la Corporation de développement du Canada, puis à Pasteur-Mérieux ; après plusieurs opérations de fusions et d’acquisitions, ils sont aujourd’hui devenus Sanofi-Pasteur.

[38] Pierre Payment, L’œuvre d’Armand Frappier, capsule historique no 4, p. 22.

« Maître chez soi ! Grand mot qu’on ose enfin prononcer. Encore faut-il bien se rendre compte de ce qu’il sous-entend. [...] Ce serait, si je ne me trompe, être maître de sa politique, j’entends de son gouvernement, de son parlement, de sa législation, de ses relations avec l’étranger, ne pas subir, en ce domaine, de tutelle indue ; cela veut dire encore, être maître, dans la mesure du possible, à l’heure contemporaine, de sa vie économique et sociale, exploiter pour soi et non pour les autres, ses ressources naturelles, toutes ses ressources naturelles, posséder les moyens de financer son administration, ses institutions d’enseignement, de bien-être social ; ces moyens, ne pas être obligé d’aller les mendier chez qui que ce soit. Cela veut dire aussi, pour une nation trop longtemps colonisée, un ressourcement aux fontaines vives de sa culture... »
Lionel Groulx, 7 juin 1964.
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