Démystifier Wikipédia, l’encyclopédie libre

Cet article de Mathieu Gauthier-Pilote, informaticien, chargé des projets numériques à la Fondation Lionel-Groulx, vient de paraître dans Traces, la revue de la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ), volume 55, numéro 2, printemps 2017, p. 30-38.


Source : Wikimedia Foundation, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Wikipédia, c’est trois choses à la fois : une œuvre collective établie sur cinq principes fondateurs, une plateforme d’édition sophistiquée (MediaWiki) et une communauté d’internautes bénévoles qui s’autogouverne grâce à des règles et des recommandations. C’est du moins ce que j’affirme en introduction de chacune de mes formations à Wikipédia depuis 2014.

Pour le milieu de l’éducation, Wikipédia c’est aussi une quatrième chose : un OVNI. Ou plutôt un OPNI : un objet pédagogique non identifié, qui semble venu d’une autre planète par son mode de fonctionnement atypique. Un objet dont l’hégémonie sur la planète Terre, en particulier auprès des
jeunes, a de quoi terrifier.

Impossible à ignorer en 2017, Wikipédia, sixième site le plus visité au monde [1], nous force tous à réagir et à nous ajuster. Un seul impératif s’impose alors aux professeurs comme à tous ceux et toutes celles qui sont passionnés par la transmission du savoir : y comprendre quelque chose. Qui est derrière cette encyclopédie ? Qui approuve la publication de ses articles ? Combien de personnes participent à son élaboration ? Surtout, comment les professeurs peuvent-ils en tirer le meilleur parti dans le cadre de leur enseignement ?

Dans la première partie de cet article, je tâcherai de répondre à toutes ces questions ainsi qu’à plusieurs autres afin de démystifier Wikipédia et la communauté wikipédienne dont je fais partie depuis environ 2004. Dans la seconde partie, je donnerai quelques détails sur la participation de la Fondation Lionel-Groulx dans la communauté wikimédienne.

Première partie – Wikipédia : quatre choses en une

1. Une œuvre collective et ses principes fondateurs

Cinq principes fondateurs [2] issus de la Wikipédia anglophone initiale sont communs à toutes les Wikipédias et s’appliquent par conséquent à l’édition francophone comme à toutes les autres.

Le premier de ces principes dit simplement que « Wikipédia est une encyclopédie » [3]. La page élaborant sur le sens précis de ce principe donne une définition positive (ce qu’elle est) et négative (ce qu’elle n’est pas) de l’œuvre collective. Wikipédia est une « encyclopédie », donc un grand ouvrage composé « d’articles qui font la synthèse des connaissances sur un sujet donné ». Sa vocation est « universelle » et elle incorpore à la fois des éléments d’une encyclopédie « généraliste » et « spécialisée » et même « d’almanach et d’atlas ». Elle n’est par contre pas « une compilation d’informations ajoutées sans discernement », une source de « documents de première main » ou un lieu de publication de « recherche originale » (ou de « travaux inédits »). Ce n’est pas « une expérience anarchiste ou démocratique », ni « l’endroit où faire part de vos opinions, expériences ou débats » [4].

Source : Capture d’écran de la page « Wikipédia:Principes fondateurs », Wikipédia, CC BY-SA 3.0.

Le second principe est que « Wikipédia recherche la neutralité de point de vue » [5]. Le mot-clé de cette phrase est le verbe « recherche[r] » : on devine bien qu’il n’y a pas de recette miracle pour atteindre la neutralité de point de vue. Neutralité de point de vue ? Oui, comme on le demanderait à toute personne appelée à produire un contenu scientifique de synthèse, on demande aux wikipédistes de faire preuve de détachement (ou de « neutralité ») face au sujet traité. La personne qui écrit dans Wikipédia n’écrit jamais vraiment ce qu’elle pense ou ce qu’elle estime le plus vrai : elle fait connaître l’état du savoir au moyen de sources externes à Wikipédia. Les « travaux inédits » ne sont pas admissibles dans Wikipédia [6]. Si vous avez une thèse originale à défendre, il faudra qu’elle passe le test de la relecture par les pairs dans une revue savante avant qu’elle puisse être citée en appui à un article de Wikipédia.

Face à un sujet de géologie comme le « quartz » ou de zoologie comme la « chèvre », les controverses scientifiques sont assez rares et la description purement factuelle, livrée sur un ton neutre, dans le style précis mais accessible du vulgarisateur, s’avère relativement aisée. Les choses se corsent dès qu’un sujet a un caractère nettement politique, par exemple le Conflit israélo-palestinien ou Donald Trump. Les « points de vue » multiples dont il faut au besoin rendre compte de manière neutre, notamment par leur mise en contexte, sont donc ceux de la communauté scientifique et académique. Puisque ce sont les points de vue savants dont il est question, un article de Wikipédia doit citer principalement des sources secondaires de qualité, pertinentes relativement au sujet et le plus à jour possible aux vues de la recherche [7]. C’est en s’appuyant sur ces sources que le communauté wikipédienne construit la « vérifiabilité » [8] des informations contenues dans un article. Si la communauté scientifique se trompe, Wikipédia se trompera avec elle.

Les articles de presse ne sont pas complètement rejetés comme sources, mais il est formellement recommandé d’en faire un usage raisonné et critique car ils seront rarement les plus utiles à l’appui d’une connaissance encyclopédique solide. Les opinions des éditorialistes, des journalistes et des chroniqueurs ne peuvent pas être citées à l’appui de faits dans Wikipédia. En revanche, les faits qui sont rapportés par la presse sont parfois les seuls que l’on puisse trouver, par exemple sur certains sujets récents. Il est alors légitime de citer des sources de presse jusqu’à ce que des études plus approfondies soient disponibles via d’autres publications [9].

Le troisième principe est que « Wikipédia est publiée sous une licence libre » [10]. Ce principe concerne le droit d’auteur et affirme en essence qu’il est interdit de reproduire dans Wikipédia un contenu déjà publié ailleurs (car règle générale il est illégal de le faire sans autorisation) et que le texte que l’on choisit de rédiger dans Wikipédia et dont nous sommes légitimement l’auteur sera rendu disponible à tous aux conditions de la licence Creative Commons BY-SA 3.0. Cette licence, directement inspirée par le mouvement et la philosophie du logiciel libre, dit schématiquement qu’une personne qui reçoit une copie de Wikipédia ou d’une partie de Wikipédia est autorisée à la recopier, la modifier, la republier (même dans un contexte commercial) à condition de créditer adéquatement les auteurs et, dans le cas d’une republication, d’utiliser la même licence Creative Commons BY-SA 3.0 [11]. C’est par le choix audacieux de cette licence que les Wikipédistes élaborent un véritable « savoir libre », un savoir qui a des « auteurs » sans avoir de « propriétaires ». Wikipédia est l’exemple peut-être le plus souvent cité d’un « bien commun numérique », soit une ressource partagée qui n’entre pas vraiment dans la catégorie de la « propriété privée » ni non plus celle de la « propriété publique » [12].

Le quatrième principe est que « Wikipédia est un projet collaboratif qui suit des règles de savoir-vivre » [13]. En effet, au fil des années la communauté wikipédienne s’est dotée d’un ensemble de règles découlant des principes fondateurs de même qu’un corpus plus important de recommandations. En 2017, on parle d’une douzaine de règles portant notamment sur la « vérifiabilité », les « travaux inédits », déjà évoqués plus haut, sur l’utilisation des images, l’usage de citations, la catégorisation des articles, etc. Si les règles font l’objet d’une prise de décision, les recommandations elles sont tout simplement admises et suivies de manière à peu près consensuelle. Ces dernières, au nombre d’environ 90, traitent de l’admissibilité des contenus, de la résolution de conflits, de l’usage des sources, des conventions sur le style, le plan, la typographie, la mise en forme des articles, etc. Les règles et les recommandations sont élaborées de manière autonome par les différentes communautés linguistiques. Il y a beaucoup à dire sur ce quatrième principe et j’y reviendrai plus loin dans l’article (sous-section « 3. Une communauté de bénévoles dotée de règles et de recommandations »).

Le cinquième et dernier principe est que « Wikipédia n’a pas d’autres règles fixes » [14] que les principes fondateurs. Ce principe rappelle que les règles et les recommandations découlant des quatre premiers principes fondateurs peuvent paraître imposantes et contraignantes au premier abord. Le cinquième principe est là pour donner au novice une bonne tape dans le dos et l’encourager à foncer. Faire des erreurs est pédagogique et le plus important c’est de participer !

Pour bien expliquer le sens de ce dernier principe, il est bon de le mettre en contexte. Le contexte c’est le caractère novateur du projet, le terrain du cyberespace encore jamais exploré par les pionniers de l’encyclopédisme ouvert à tous et à toutes. Les fondateurs du projet, Jimmy Wales et Larry Sanger, n’ont pas voulu poser trop de contraintes initiales. Ils ont plutôt fait le pari d’accorder une grande liberté à des individus, réputés adultes et responsables, qui trouveraient eux-mêmes, par l’expérience, les moyens de collaborer. Au fil du temps, une communauté s’est formée, des normes sont apparues et certaines pratiques se sont imposées dans l’usage.

C’est effectivement en terrain inexploré que la communauté wikipédienne s’est jetée avec courage, peut-être même avec témérité. Wales et Sanger n’avaient certainement pas prévu l’engouement qu’obtiendrait l’encyclopédie, sur laquelle aucun individu ne peut prétendre exercer un contrôle véritable, certainement pas au niveau éditorial.

La culture wikipédienne, évoluant sur le socle des principes fondateurs et à l’intérieur des paramètres de l’édition en mode « wiki », a été obligé de solutionner beaucoup de problèmes qui sont demeurés en quelque sorte indépassables. Regardons d’un peu plus près ce qu’il faut comprendre de l’édition numérique en mode « wiki », l’une des grandes forces, mais également l’une des grandes faiblesses historiques de Wikipédia.

2. Une plateforme d’édition sophistiquée (MediaWiki)

Source : Anthere et al., Wikimedia Commons, domaine public.

MediaWiki [15] est le nom du logiciel conçu par la Wikimedia Foundation pour servir de plateforme d’édition et de diffusion numérique à l’ensemble de ses projets wikimédiatiques. Il y a Wikipédia, l’encyclopédie libre, bien entendu, mais aussi : Wikisource, la bibliothèque libre ; Wiktionnaire, le dictionnaire libre ; Wikimedia Commons, la médiathèque libre ; Wikivoyage, le guide de voyage libre ; Wikidata, la base de données libre ; Wikiversité, la communauté pédagogique libre, etc [16]. Distribué aux conditions de la licence publique générale GNU [17], MediaWiki est un logiciel libre de haute qualité, très sophistiqué par l’étendue de ses fonctionnalités et très populaire pour monter rapidement des sites web dont le contenu doit être élaboré par une communauté de rédacteurs.

Que veut-dire « wiki » au juste ? Mot d’origine hawaïenne qui signifie « rapide », il est emprunté par l’informaticien Ward Cunningham pour nommer le tout premier site web conçu pour être modifiable par le simple visiteur sans quitter le confort de son navigateur : WikiWikiWeb [18]. Le lancement de ce site, toujours actif, remonte au 25 mars 1995. L’édition des pages d’un site fonctionnant en mode wiki se fait grâce à une syntaxe particulière, celle du langage de balisage wiki, dont l’utilité première est de fournir un moyen rapide et simple de mettre en forme du texte qui sera par la suite traduit automatiquement en HTML, le langage du web.

Pour le meilleur et pour le pire, le mode d’édition wiki est une des principales distinctions de Wikipédia relativement aux autres encyclopédies en ligne et même relativement aux autres grandes sources d’information sur Internet. Pour le meilleur, car ce mode d’édition est certainement en partie responsable du succès extraordinaire connu par Wikipédia, dont le contenu a évolué très très rapidement, de manière organique, au point de devenir l’un des sites les plus consultés au monde et la première source d’information en ligne. Pour le pire, car même aujourd’hui en 2017, les hommes, jeunes, éduqués et à l’aise dans la culture numérique, sont surreprésentés par rapport à l’ensemble des personnes qui participent à l’édition des articles de Wikipédia.

Heureusement, la sous-représentation de certaines catégories de personnes, notamment les femmes et les personnes de plus de 40 ans, est pleinement reconnue par la Wikimedia Foundation et l’ensemble de la communauté. Toutes sortes de mesures sont déployées, depuis au moins 2010 [19], pour accroître la participation des femmes et simplifier au maximum le processus d’édition. C’est en vue de ce deuxième objectif qu’un éditeur visuel, comparable à celui d’applications graphiques comme LibreOffice Writer, Microsoft Word ou Google Docs, a été introduit dans l’encyclopédie en 2013 [20]. Depuis cette époque, il n’est plus essentiel de se frotter au langage wiki de MediaWiki pour contribuer activement et pleinement à la rédaction des articles.

Source : Neolux et al., Wikimedia Commons, domaine public.

Encourager la participation des femmes et améliorer le logiciel MediaWiki, voilà deux actions plutôt emblématiques du rôle joué par la Wikimedia Foundation dans la communauté wikimédienne. En effet, les revenus annuels de la Fondation en 2015-2016, environ 77 millions de dollars américains, provenant très majoritairement (80 %) de dons d’environ 15 dollars faits par des individus [21], servent d’abord à financer le développement de MediaWiki et l’administration des serveurs web derrière wikipedia.org, wikisource.org, etc., et ensuite à soutenir les efforts de la communauté wikimédienne internationale pour rejoindre le grand public et favoriser la participation des groupes sous-représentés.

Le choix d’inviter le public à contribuer directement à la production du contenu de Wikipédia a dès le premier jour ouvert la porte toute grande au problème de la gestion des « mauvaises » contributions. Lutter contre le vandalisme, composer avec la prolifération des ébauches qui en restent, même après des années, au stade de l’ébauche, accepter la réalité du travail long et patient d’évaluer méthodiquement le niveau d’avancement des articles, tout cela fait partie de l’aventure wikipédienne, une aventure qui s’annonce très longue. Je montrerai dans la section suivante comment la communauté des rédacteurs a répondu à ces défis de taille.

3. Une communauté de bénévoles dotée de règles et de recommandations

Qui est-elle cette communauté de bénévoles ? Comme il a déjà été affirmé plus haut, elle est très majoritairement composée d’hommes, qui sont plutôt jeunes, plus instruits que la population en général et plus à l’aise que la moyenne dans l’utilisation des technologies de l’information [22]. En tant qu’informaticien de 37 ans, je dois plaider coupable : je suis en plein dans la normalité statistique !

Parlant de statistiques, en voici quelques-unes qui permettent de dresser un portrait sommaire de la communauté wikipédienne francophone en 2017 [23] :

  •  2 716 000 comptes d’utilisateur (dont 119 000 ont fait on moins 10 contributions [24])
  •  18 000 contributeurs dits « actifs » (des utilisateurs qui ont un compte et qui ont contribué au moins une fois au cours des derniers 30 jours)
  •  1 843 000 articles (dont 2 665 « bons articles » et 1 574 « articles de qualité »)
  • 4,5 % des modifications de pages dans la Wikipédia francophone proviennent du Canada [25]

Une enquête de 2011 portant sur les utilisateurs de l’édition francophone de Wikipédia nous en apprend un peu plus [26].

Comment travaille cette communauté, concrètement, pour atteindre ses objectifs ? Comment s’organise-t-elle entre autres pour gérer l’arrivée continuelle de contributions qui sont forcément très inégales ? Jetons-y un œil.

Pour lutter contre les diverses formes de vandalisme des articles de Wikipédia [27], la communauté s’est donnée des armes qui se sont avérées globalement efficaces. En première ligne de défense, si l’on peut dire, il y a les « bots », soit des « agents automatiques ou semi-automatiques » conçus pour exécuter « des tâches répétitives et fastidieuses pour un humain » [28]. Le plus célèbre de ces agents dans la lutte contre le vandalisme des articles de la Wikipédia francophone se nomme Salebot [29]. Autorisé à révoquer des changements « suspects » sur la base d’un dictionnaire d’expressions proscrites (insultes, parties génitales, etc.), Salebot apporte un renfort précieux aux autres utilisateurs de Wikpédia, des humains cette fois, qui se portent volontaires pour effectuer la longue liste des tâches de maintenance nécessaires à Wikipédia [30]. Ce sont ces personnes volontaires qui en définitive traitent les cas plus compliqués de vandalisme en appliquant au meilleur de leur jugement les règles et les recommandations en la matière. La dernière ligne de défense contre le vandalisme est constituée des wikipédistes ordinaires, qui peuvent tous en quelques clics ramener un article à une version antérieure.

Source : Capture d’écran de la page « Utilisateur:Salebot », Wikipédia, CC BY-SA 3.0.

Si le vandalisme constituait l’essentiel de la gestion des « mauvaises » contributions à Wikipédia, il n’y aurait pas vraiment de raison de s’y attarder trop longtemps. En effet, le vandalisme est globalement sous contrôle dans Wikipédia et la plupart des lecteurs n’en verront jamais. C’est autre chose pour les contributions qui sont pauvres, voire erronées, mais qui restent dans les pages de l’encyclopédie, bien visibles, parfois pendant des années. Nous voici au cœur de la principale critique de Wikipédia : la coexistence dans les pages de la même grande œuvre du meilleur et du pire. La coexistence, par exemple, d’un article de très haute tenue, bien écrit, exhaustif, appuyé par moult références externes de qualité, comme l’est depuis juin 2016 l’article biographique du poète Émille Nelligan [31], et d’un article au contraire étonnamment pauvre comme celui sur le poète Gérald Godin [32], simple ébauche, sans illustration, et qui évoque à peine l’œuvre poétique de celui qui fut aussi un homme politique. Comment expliquer cette importante inégalité dans la qualité des articles ?

Pour l’expliquer, revenons sur un aspect important de Wikipédia comme projet, aspect auquel il a déjà été fait allusion plus haut : le rôle effacé de la Wikimedia Foundation. En effet, la Wikimedia Foundation, qui soutient certes le projet financièrement, n’exerce pas de contrôle éditorial, ne recrute aucune personnalité du monde scientifique et académique pour écrire des articles, ne rémunère aucun des rédacteurs, qui sont tous des bénévoles autorisés à utiliser, aux meilleurs de leurs capacités et en fonction de leur propre horaire, la plateforme numérique à l’adresse wikipedia.org. Les conséquences de l’approche choisie par la Wikimedia Foundation sont que Wikipédia n’est pas une œuvre collective dirigée, ni une entreprise qui produit du contenu contre rémunération. Non, Wikipédia c’est plutôt une plateforme d’édition et de publication, une grande ambition, exprimée dans cinq principes fondateurs, qui a séduit des milliers de personnes, et ce que j’appellerais un grand problème d’économie. Le problème économique à résoudre est celui d’amener la société à s’emparer de Wikipédia, le projet, la plateforme, pour produire un savoir très étendu et de grande qualité pédagogique, mais sans recourir aux habituelles sources de revenu de l’édition en régime de droit d’auteur : la vente des abonnements ou des copies et la publicité.

Comme on peut le voir, le projet Wikipédia, ultra ambitieux et idéaliste dans ses objectifs ultimes, l’est encore plus quand on regarde le rapport que la Wikimedia Foundation entretient avec l’argent. Un exemple de plus de ce fait : depuis 2014, il existe une règle de Wikipédia concernant l’obligation de divulguer ses « contributions rémunérées » [33]. Les contributions rémunérées sont considérées comme de possibles conflits d’intérêts qu’il faut éviter. Il faut comprendre que ce sont principalement les professionnels de la communication au service d’entreprises ou de personnalités publiques qui sont visés ici. La règle ne vise nullement, par exemple, à décourager les professeurs, les bibliothécaires ou les archivistes à contribuer à Wikipédia dans le cadre de leur travail [34]. La participation du milieu de l’enseignement et de la recherche est fortement désirée par toute la communauté.

Cela dit, on comprend aisément que l’absence de rémunération directe ne facilite pas les choses pour Wikipédia. C’est d’ailleurs un problème que connaissent intimement pratiquement toutes les personnes responsables de la publication de revues et de magazines dans un petit marché comme le Québec. Écrire des articles d’une qualité même moyenne demande du temps : il y a des limites au bénévolat les soirs et les fins de semaine.
Comment s’efforce-t-on alors, en l’absence de rémunération directe des rédacteurs, d’accroître la qualité des contributions ? D’ailleurs, y a-t-il un travail qui est fait pour évaluer le niveau d’avancement des articles, étape préliminaire à toute volonté sérieuse d’améliorer systématiquement les articles déjà en ligne ?

Source : Capture d’écran de la page « Projet :Évaluation » de Wikipédia, CC BY-SA 3.0.

Oui, un travail important est fait pour évaluer le niveau d’avancement des articles et des autres types de contenu (les portails et les thèmes). Un projet interne à Wikipédia, le Projet Évaluation [35], s’y affaire depuis au moins 2006-2007, dans le sillage d’un autre projet, le Projet Wikipédia 1.0, qui avait pour objectif de sélectionner un ensemble des meilleurs articles de l’encyclopédie de cette époque aux fins de la distribution sur un DVD ou une clé USB.

Les niveaux d’avancement définis sont les suivants : « ébauche », « bon début », « B », « A », « bon article » et « article de qualité ». En plus du niveau d’avancement, le Projet Évaluation s’efforce d’évaluer l’importance (« faible », « moyenne », « élevée » et « maximum ») des articles relativement aux différents projets thématiques de l’encyclopédie [36].

Si on prend encore une fois l’article sur Émille Nelligan comme exemple, on voit qu’il est classé comme « article de qualité » depuis sa version du 18 juin 2016 et que le Projet Québec [37] le juge d’une importance « élevée » [38]. Si on regarde l’ensemble des 15 600 articles évalués dans le cadre du Projet Québec, on constate que quelque 12 700 sont considérés comme de simples ébauches [39]. Cela signifie que leur contenu est admissible dans Wikipédia, mais qu’il est insuffisant, qu’il doit être étoffé et surtout rattaché à des références extérieures de qualité. Voilà le cheval de bataille des Wikipédistes depuis plusieurs années : transformer les très nombreux et majoritaires articles de niveau « ébauche » en articles de niveau « bon début » ou « bien construit ».

Source : Capture d’écran de la page « Projet:Québec/Évaluation », Wikipédia, CC BY-SA 3.0.

De manière complémentaire au travail d’évaluation, la communauté est invitée à étiqueter les articles ou les passages d’articles problématiques à l’aide de bandeaux affirmant, par exemple : « Cet article ne cite pas suffisamment ses sources », « La forme ou le fond de cet article est à vérifier », « Cet article n’est pas rédigé dans un style encyclopédique », « La pertinence du contenu de cet article est remise en cause », « Des informations de cet article devraient être mieux reliées aux sources de la bibliographie », etc [40].

Voilà pour l’évaluation. Et pour solutionner le problème économique de bâtir une grande encyclopédie sans rémunérer directement ses auteurs, sans vendre des abonnements ou des copies et sans dépendre de la publicité, de quoi dispose la communauté ?

D’abord, la diffusion massive possible via l’adresse wikipedia.org attire un très grand nombre de contributions volontaires. La communauté dispose donc d’un outil précieux : un véritable hypermédia de masse. Beaucoup d’autres projets communautaires n’ont pas cette chance !

Ensuite, si la Wikimedia Foundation (et son réseau de sections à l’international, Wikimédia Canada, Wikimédia France, etc.) ne subventionne pas la rédaction d’articles à proprement parler, elle subventionne de nombreuses activités qui relèvent de la sensibilisation et de la formation. Son programme de subvention, très complet, vise à soutenir autant les individus, les groupes que les organismes [41].

Wikimédia France, qui avait des revenus supérieurs à un million d’euros en 2014-2015 [42], est assez forte pour financer des grands projets comme le WikiMOOC [43], un cours en ligne pour apprendre à contribuer à Wikipédia, et appuyer des initiatives venant d’individus comme WikiCheese [44], un projet visant l’amélioration systématique des articles sur les fromages français. Ce projet, on ne peut plus ancré dans la culture de nos cousins de France, a connu un fort écho dans la presse française et internationale [45].

Wikimédia Canada, dont les revenus sont beaucoup plus modestes à l’heure actuelle que ceux de Wikimédia France [46], est néanmoins très active, du moins du côté francophone. Wikimédia Canada s’est trouvé des alliés en BAnQ, la Fondation Lionel-Groulx et l’Acfas pour accroître la participation des francophones d’ici et créer des ponts avec ceux des autres continents. Les efforts de Wikimédia Canada s’intensifieront au cours des années à venir pour solidifier son organisation et accroître ses appuis institutionnels au Québec, notamment dans le milieu de l’éducation.

4. Un outil méconnu et sous-utilisé par le milieu de l’éducation

Or, voici que face à Wikipédia, bon nombre de collègues du secondaire comme du supérieur, expliquent aux étudiants que cette encyclopédie ne doit à aucun prétexte être utilisée. S’il me semble que c’est une erreur, ce n’est pas parce que l’encyclopédie participative serait exempte de toute critique. Si je pense que nous pouvons, et même que nous devons, utiliser Wikipédia, non seulement comme instrument de documentation, mais aussi comme outil pédagogique, c’est justement parce que cette encyclopédie constitue un terrain idéal de formation à la lecture active de documents (voire, à l’écriture étayée, pour des étudiants plus avancés).

Émilien Ruiz, « Que faire de Wikipédia ? », dans Devenir historien-ne. Méthodologie de la recherche et historiographie, 23 mars 2016 [47].

Pratiquement tout le monde utilise Wikipédia et pratiquement tout le monde s’en méfie. Si on se méfie de Wikipédia comme on doit le faire de toute source d’information, qui demande qu’on la regarde de manière critique, alors c’est certainement une bonne chose et on doit s’en féliciter. Malheureusement, la méfiance envers Wikipédia n’est pas uniquement de cette nature et va beaucoup plus loin. Comme l’exprime très bien l’historien français Alexandre Hocquet, dans un article intitulé « Plaidoyer pour enseigner Wikipédia » paru le 14 juin 2016 dans La boîte à outils des historiens [48] :

Pour l’école, pour l’université et pour la presse, ce qui vient d’Internet est suspect a priori et Wikipédia est le « usual suspect » dans les entreprises de décrédibilisation de la part de ces trois institutions. Pourtant Wikipédia est un laboratoire très intéressant pour tester une « analyse critique des médias ». Plonger dans Wikipédia permet de se mettre à l’épreuve d’une communauté de pairs plutôt que d’une voix magistrale. Intervenir dans Wikipédia, c’est soumettre sa production (ou tout simplement son avis) aux mécanismes de recherche de consensus, de la vérifiabilité, de la neutralité de point de vue (des notions wikipédiennes qui elles-mêmes demandent à être déconstruites mais cela demande du temps d’enseignement pour le faire).

Je n’aurais pas pu le formuler mieux moi-même. Wikipédia mérite certes d’être critiquée, mais certainement pas d’être rejetée d’emblée et surtout pas rejetée en bloc. Comme quantité d’autres publications, ses articles sont d’une valeur inégale : une lecture active est de mise. Il se trouve justement que Wikipédia fournit à ses lecteurs tout un ensemble d’outils et de documents pédagogiques pour apprendre à le faire comme il faut. En fait d’outils, on pense notamment à l’historique [49] qui permet de repérer tous les changements apportés à un article au fil du temps ainsi qu’à la page de discussion [50] de chaque article. En fait de documents pédagogiques, il est pertinent de signaler que la majeure partie du contenu de Wikipédia est en fait méta-encyclopédique : aux côtés des quelque 1 843 000 articles de l’espace encyclopédique se trouvent des millions de pages d’aide, de discussion et autres pages communautaires.

Personnellement, je n’hésiterais pas à affirmer que Wikipédia est une école : une école expérimentale entièrement en ligne, mais une école quand même.
L’historien Émilien Ruiz, cité en exergue de cette section, croit de son côté que Wikipédia constitue carrément un « terrain idéal de formation à la critique historique ». Terrain de formation à la lecture active bien sûr, mais aussi « à l’écriture et à la synthèse historiographique ».

Intégrer la contribution à Wikipédia dans le cadre de son enseignement se fait déjà en France, mais également au Québec. Je pense notamment aux projets pédagogiques de Simon Villeneuve [51] (Cégep de Chicoutimi et Université du Québec à Chicoutimi) et de Nathalie Casemajor [52] (Université du Québec en Outaouais). La multiplication de tels projets est éminemment souhaitable. Les étudiants y gagnent des occasions de s’exercer à la lecture active et à l’écriture étayée et la société y gagne des articles encyclopédiques nouveaux ou améliorés. Voilà qui est certainement mieux que d’envoyer chaque année des milliers de pages de travaux scolaires au bac à recyclage !

Wikipédia n’est pas pédagogique que pour les étudiants : elle l’est pour toutes les personnes qui s’y frottent, professeurs et chercheurs compris. J’en prends pour preuve le témoignage d’une scientifique, Régine Fabri, botaniste, qui s’est prêtée au jeu de Wikipédia ainsi qu’au jeu d’un ouvrage collectif (Wikipédia, objet scientifique non identifié) publié en 2015 et dont je recommande la lecture à toutes les personnes qui voudront aller plus loin :

Je me suis rapidement rendu compte que participer à Wikipedia requiert non seulement une grande rigueur, sur le fond comme sur la forme, qualité présumée de tout scientifique, mais aussi une bonne dose d’humilité, parfois difficile à admettre pour des chercheurs, experts dans leur discipline, accoutumés certes à être soumis au jugement de leurs pairs, mais souvent peu tolérants face aux critiques de la communauté constituée de non spécialistes et de spécialistes non identifiés (Barbe, 2010). Or, “ afin de préserver une égalité radicale entre les participants, Wikipedia ne peut mettre en discussion la compétence ou le statut des écrivants ” (Cardon et Levrel, 2009). Quelles que soient les compétences d’un chercheur/scientifique/spécialiste contributeur, fût-il mondialement réputé dans sa discipline, il ne peut invoquer l’argument d’autorité pour contester ou modifier les apports d’un autre contributeur. Toute affirmation doit en effet être dûment sourcée et ne peut en aucun cas être proférée comme vérité sous prétexte qu’elle est formulée par un spécialiste [53].

Conclusion : Wikipédia a une valeur pédagogique énorme, qui mérite d’être mieux reconnue dans le milieu de l’enseignement et de la recherche.

Deuxième partie – La Fondation Lionel-Groulx, les wikimédias, l’histoire du Québec… et vous !

En 2014, l’objectif de promouvoir « la connaissance et l’enseignement de l’histoire nationale du Québec et du fait français en Amérique » notamment « en initiant et en soutenant des actions visant à enrichir les contenus sur l’histoire du Québec dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia » entrait officiellement dans le plan d’action de la Fondation Lionel-Groulx [54].

Convaincue qu’il valait mieux investir l’une des principales sources d’information sur Internet que de l’ignorer, la Fondation a décidé que sa première action concrète serait de participer, à titre de partenaire aux côtés de Wikimédia Canada, BAnQ et l’Acfas, à l’organisation des ateliers de formation « Mardi c’est Wiki » le premier mardi de chaque mois à la Grande Bibliothèque. Ces ateliers publics et gratuits ont pour objectifs généraux d’améliorer le contenu francophone de Wikipédia, d’augmenter le nombre des contributeurs d’ici, de tirer profit des ressources documentaires et professionnelles de BAnQ et de diffuser massivement la connaissance sur le Québec et l’Amérique francophone. Les historiens, les étudiants, les professeurs de même que tous les amateurs d’histoire de la région de Montréal sont cordialement invités à participer à ces ateliers en grand nombre.

La Fondation ne s’est pas arrêtée à ce premier geste concret. Elle a lancé un appel à mettre sur pied une communauté (ou un réseau) de personnes, d’associations, de sociétés et d’institutions, qui se consacrera à l’amélioration systématique des contenus sur l’histoire du Québec dans l’encyclopédie Wikipédia, la bibliothèque Wikisource et la médiathèque Wikimedia Commons. Concrètement, cette communauté se donnera comme objectifs 1) de sensibiliser la population et les institutions aux enjeux de la présence du Québec et des connaissances sur son histoire dans les wikimédias 2) de sensibiliser et de former le milieu professionnel comme le milieu amateur de l’histoire 3) de contribuer à l’élaboration d’outils de formation adaptés au Québec 4) d’enrichir les contenus de la médiathèque Wikimedia Commons et de la bibliothèque Wikisource en collaboration avec nos institutions d’archives.

Les lecteurs et les lectrices de Traces intéressés à prendre part à ce grand projet sont invités à communiquer directement avec la Fondation Lionel-Groulx.

Aller plus loin

Participer à Wikipédia (20 p.) :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ef/Welcome2WP_French_WEB.pdf

Wikipédia en classe (16 p.) et Utiliser Wikipédia avec vos étudiants (24 p.) :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Projets_pédagogiques/Ressources

Projet pédagogique de Simon Villeneuve, prof. d’astronomie et d’astrophysique :
https://fr.wikipedia.org/wiki/WP:CCHIC

Projet pédagogique de Nathalie Casemajor, prof. de communication :
https://fr.wikipedia.org/wiki/WP:SOCUQO

Simon Villeneuve, Wikipédia en éducation (en cours de rédaction) :
https://fr.wikibooks.org/wiki/Utilisateur:Simon_Villeneuve/Wikipédia_en_éducation

Barbe, Merzeau et Schafer (dir.), Wikipédia, objet scientifique non identifié, PUPO, 2015, 216 p. :
https://books.openedition.org/pupo/4115

Mardi c’est Wiki !, ateliers de formation gratuits à la Grande Bibliothèque, Montréal.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:BAnQ/Mardi_c’est_Wiki

Notes

[4Ibid.

Nous joindre :

261, avenue Bloomfield
Outremont (Québec) H2V 3R6
Téléphone : 514 271-4759
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