Émilie Gamelin (1800-1851)

Denise Robillard
Novembre 2016

JPEG - 28.8 ko
Source : Sœurs de la Providence

En quoi Émilie Tavernier Gamelin a-t-elle été une figure marquante du 19e siècle à Montréal ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord connaître la situation de la société montréalaise après la Conquête et les défis qu’elle a dû relever dans le cadre du nouveau régime imposé par le colonisateur anglais. Parmi ces défis, il fallait palier au départ des élites françaises retournées en France, et répondre aux besoins générés par les sécheresses et les épidémies importées par les Irlandais fuyant la famine dans leur pays. Ce défi a été relevé par les élites laïques restées au pays parmi lesquelles figure Émilie. Les initiatives inédites prises avec des parents et des amies ont été jugées à ce point pertinentes, que d’emblée, elles ont été adoptées par les autorités restées en place, en particulier par l’évêque Ignace Bourget [1].

Née au lendemain de la Conquête

Émilie Tavernier est née à Montréal il y a plus de deux siècles, le 19 février 1800, quarante ans après la Conquête de 1760. Elle est la contemporaine de Louis-Joseph Papineau, du peintre Cornelius Kriegoff, de Napoléon, du pape Pie IX, de la reine Victoria et de Karl Marx. Elle est décédée le 23 septembre 1851, victime du choléra.

Sa vie se déroule dans une société en plein développement industriel, commercial et social, sous le leadership d’une nouvelle bourgeoisie d’origine britannique, après le départ pour la France de la plupart de ses propres élites. L’Église aussi, avec ses structures d’Ancien régime, dont les effectifs ne cessent de diminuer, aura à faire sa marque, en particulier en créant de nouvelles paroisses. Jusque là, la paroisse Notre-Dame est l’unique paroisse à Montréal, sous la direction des Sulpiciens, les seigneurs de l’île.

La population de Montréal vit encore resserrée entre les murs des fortifications érigées selon les plans des ingénieurs Gédéon de Catalogne et Gaspard Chaussegros de Léry. Les Canadiens forment le groupe majoritaire jusqu’en 1831, alors que la population est passée, en 30 ans, de 8 000 à 14 000. L’aristocratie financière anglo-britannique s’installe dans la ville, dont elle domine les activités commerciales soutenues par le marché d’exportation vers la métropole anglaise. Quel avenir est réservé à la nouvelle génération de Canadiens montréalais ? C’est ce que l’on pourra voir en suivant la carrière d’Émilie Tavernier.

Le grand-père paternel d’Émilie, Julien Tavernier, est originaire de Picardie. Il est venu guerroyer contre les Anglais comme sergent de la Compagnie d’infanterie du sieur de La Corne de Saint-Luc, stationnée en Nouvelle-France. Entre deux expéditions, il cultive la terre comme colon. En 1749, il épouse Marie-Anne Girouard, âgée de 23 ans, la fille de l’avocat français Antoine Girouard, installé à Montréal comme huissier royal en 1723 par l’intendant Bégon. Sept ans plus tard, en juillet 1756, le sergent Julien Tavernier est tué lors d’une expédition près du lac Champlain. Trois des cinq enfants du couple lui survivent, Julien-Isidore, né en 1750, Marie-Anne, née en 1752 et Antoine, né en 1754. Ce dernier sera le père d’Émilie. Le 25 août 1777, à 23 ans, Antoine épouse Marie-Josephte Maurice, âgée de 21 ans, dont les parents sont originaires de Normandie.

Antoine signe en 1791 un bail emphytéotique de 30 ans avec les Hospitalières de Saint-Joseph pour exploiter une terre nommée « Providence [2] ». Cette terre leur avait été léguée en 1730 par les deux notaires Basset, célibataires, une terre que Maisonneuve avait concédée à leur père Bénigne en 1662. Un don jugé providentiel, d’où son nom. C’est dans la maison située sur cette terre que naîtra Émilie, en 1800 [3]. Pour faire vivre ses six enfants, Antoine doit s’adonner à divers métiers : voiturier, tanneur, carrier, charpentier, journalier, charretier pour le transport des marchandises… En 1800, il se laisse tenter par l’aventure et s’engage, comme son fils Joseph, à titre de voyageur au service de la Compagnie du Nord-Ouest pour faire la traite des fourrures dans la région des Grands Lacs.

À trois ans, Émilie manifeste une grande vivacité d’intelligence : lorsqu’elle observe la lassitude de sa mère, elle s’empare de son plumeau et lui dit : « Va te reposer, je vais te remplacer ». Avec elle, elle s’ouvre à la compassion, développe une sensibilité à l’égard des mendiants qui frappent à la porte, et s’attriste de ne pas pouvoir remplir leur besace.

JPEG - 389.9 ko
Chapelle Notre-Dame-de-la-Victoire. (ACND)

Après les réjouissances des mariages de sa marraine et de sa sœur, Émilie connaît le deuil : elle n’a pas encore 4 ans quand sa mère meurt à 48 ans. Avant de fermer les yeux, celle-ci l’avait confiée à sa belle-sœur, Marie-Anne Tavernier-Perrault. Antoine reste seul avec quatre enfants mineurs. Il se dégage de ses obligations financières pendant qu’Émilie s’installe à la résidence de la rue Saint-Vincent auprès de sa grand-mère, de ses cousines et de sa tante Marie-Anne, veuve, qui jouit d’un patrimoine confortable. Cette résidence est proche du pensionnat des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame qui dispensent des cours dans la partie supérieure de la chapelle Notre-Dame-de-la-Victoire. Émilie, y reçoit une éducation au-dessus de la moyenne pour l’époque. Aux jeunes filles, on enseigne l’écriture, la lecture, le catéchisme, l’histoire sainte, la couture et la broderie. En 1810, elle y fait sa première communion et est confirmée par Mgr Joseph-Octave Plessis.

Chez sa tante, Émilie a aussi l’occasion de s’initier à l’anglais au contact des personnes qui fréquentent les Perrault, en particulier sa cousine Agathe qui, en 1812, épouse Maurice Nowlan, un officier irlandais catholique du 100e Régiment du roi George III. Elle y rencontre aussi les jeunes gens de la nouvelle bourgeoisie locale, les Perrault, Cuvillier, Fabre, Cartier, qui commencent à s’affirmer. Ils accèdent aux professions libérales et s’intéressent au commerce et à la politique. Deux frères d’Émilie, François et Julien, se marient cette même année 1812. En septembre, la guerre est imminente. Émilie voit défiler dans les rues de Montréal, les prisonniers américains capturés à Détroit, que l’on conduit à Québec, et Maurice Nowlan est appelé sous les armes. Il mourra en 1813 à la bataille de Sackett’s Harbour.

Sous la tutelle de son frère François

Émilie a 14 ans quand son père meurt, à 60 ans. Ses frères et sa sœur font les démarches pour assurer sa tutelle confiée à son frère François. En 1815, elle perd sa sœur Marie-Josephte, à 35 ans, dont le fils, Joseph Guilbault, âgé de 11 ans, est aussi placé sous la tutelle légale de François. Deuils et joies se succèdent dans la vie d’Émilie avec la naissance et la mort du premier fils de son frère François et de Louise, la naissance du quatrième fils de sa cousine Marie-Claire Perrault-Cuvillier, dont elle est la marraine, puis le décès de sa tante Marie-Anne Tavernier-Perrault, et de sa belle-sœur Louise, l’épouse de François. Émilie s’installe auprès de son frère veuf pour l’aider. C’est là qu’elle continue de visiter les familles pauvres, comme elle avait l’habitude de le faire avec sa tante. Elle exerce aussi ses talents d’organisatrice en aménageant une pièce attenante à la cuisine qu’elle convertit en salle à manger. Elle y dresse ce qu’elle appelle « la table du roi », pour servir les mendiants qui frappent à la porte de François.

JPEG - 201.7 ko
Lettre manuscrite d’Émilie à sa cousine Agathe Perrault-Nowlan. (ASP)

À l’été 1819, Marie-Anne envoie sa nièce Émilie à Québec pour prêter main-forte à sa petite-fille Julie Perrault-Leblond, enceinte de son premier enfant. En compagnie de sa cousine Agathe, Émilie prend le bateau à vapeur [4] pour s’y rendre. Pendant ce séjour de deux ans, elle participe aux mondanités de ce milieu et en fait le récit par lettres à sa cousine Agathe. Quand on apprend que le jeune Jean-Marie Bélanger courtise Émilie, on a vite fait de parier qu’elle va se marier ! Peine perdue, puisque le prétendant épousera bientôt sa dernière flamme. Émilie dit l’avoir échappé belle, en raison de l’inconstance de ce prétendant ! Elle s’occupe plutôt à consoler une parente qui s’est plainte à elle de la sévérité de son oncle. Émilie fêtera ses 21 ans à Québec, pendant les préparatifs du carnaval. Elle reviendra à Montréal au printemps 1822 pour les funérailles de sa tante Marie-Anne, décédée à 70 ans.

Au moment où Émilie revient définitivement à Montréal, la ville compte 20 000 habitants et plusieurs hôtels. Le quartier Griffintown s’est développé. Depuis 1819, la Banque de Montréal loge rue Saint-Jacques, et on a posé la première pierre de l’Hôpital général de Montréal sur la rue Dorchester. On peut y accueillir 80 malades, soit 50 de plus qu’à l’Hôtel-Dieu. Montréal a un évêque depuis janvier 1821, en la personne de Jean-Jacques Lartigue, cousin germain de Louis-Joseph Papineau et de Denis-Benjamin Viger. En 1822, ces derniers recueillent plus de mille signatures en faveur de la construction d’une église plus grande pour leur cousin.

En 1823, Émilie surprend tout le monde en annonçant son mariage avec Jean-Baptiste Gamelin, un voisin de son frère François, résidant sur la rue Saint-Antoine. Ce célibataire de 50 ans, un bourgeois qui fait le commerce des pommes, partage avec Émilie une même piété, de la compassion et de la générosité pour les démunis. Elle l’épouse le 4 juin 1823 et les époux s’installent dans la maison de la rue Saint-Vincent dans le faubourg Saint-Antoine, en train de devenir un quartier fashionable aux maisons entourées de jardins. Jean-Baptiste avait hébergé chez lui l’idiot qui lui aurait sauvé la vie en donnant l’alerte alors qu’il avait été battu par des brigands l’ayant laissé pour mort. Émilie vit très heureuse avec cet homme qui a la réputation d’être casanier et taciturne mais qui est aussi un bon gestionnaire. Il ne manque pas une occasion de dire son admiration pour sa grande, belle et jeune épouse qu’il associe à ses œuvres de charité et à son négoce.

Comme chaque année, cette fois avec Émilie, il fait le choix des vergers dont il embarque la production sur le vapeur Québec pour la vendre à Québec. Pendant son absence, Émilie prend la direction des travaux de cueillette et de la production de cidre, et prépare deux nouvelles cargaisons pour Jean-Baptiste, qui revient avec un beau saumon pour Émilie. Celle-ci donne naissance à son premier enfant, en mai 1824. Deux autres suivront. En septembre, les époux assistent à la fête populaire à l’occasion de la pose de la première pierre de la nouvelle église Notre-Dame, pendant que, dans le faubourg Saint-Louis, se poursuit la construction de l’église Saint-Jacques et de son évêché pour héberger Mgr Lartigue.

Les temps sont durs : Montréal connaît des hivers rigoureux, des inondations, des épidémies et une campagne électorale orageuse dans le quartier où résident Jean-Baptiste et Émilie. Les pétitions signées par les Canadiens pour manifester leur exacerbation contre l’administration en place et réclamer un gouvernement responsable, trouvent écho dans le journal La Minerve fondé en novembre 1826 par Ludger Duvernay. En janvier 1828, ces griefs sont portés à Londres par John Nelson, Denis-Benjamin Viger et Augustin Cuvillier.

Mais la vie heureuse d’Émilie vient de prendre fin. Jean-Baptiste est mort le 1er octobre 1827, à l’âge de 55 ans. En quatre ans, Émilie aura perdu deux enfants et son époux. Mais celui-ci la laisse dans une certaine aisance financière. Il lui lègue aussi un héritage singulier en la personne de l’idiot qui lui avait sauvé la vie. Sur son lit de mort, Jean-Baptiste demande à Émilie de continuer à en prendre soin « en souvenir de leur amour ». Elle continuera de l’héberger avec sa vieille mère dans la maison attenante à la sienne. Elle reporte alors toute sa tendresse sur son dernier enfant qui mourra à l’été 1828. Une part importante de ses journées est consacrée à secourir les personnes sans ressources qu’elle découvre lors des visites qu’elle fait à domicile, ou qui viennent frapper à sa porte. Leur dénuement est tel qu’il lui arrive d’en héberger chez elle.

L’engagement social

Pour affronter l’épreuve, Émilie utilise les ressources de la foi et de l’action en faveur des malheureux. Elle trouve la sérénité du cœur et de l’esprit devant l’image de la Vierge des Douleurs, seule au pied de la croix, que lui avait donnée son directeur spirituel, le sulpicien Jean-Baptiste Bréguier dit Saint-Pierre. Émilie fait partie du groupe de 50 dames de l’élite de la société montréalaise, qui, en décembre 1827, à l’initiative de la veuve Cotté et sous la présidence de la baronne de Longueuil, projettent « d’ouvrir une maison de charité où l’on offrirait aux miséreux des soupes, des vêtements et d’autres objets ». Chaque année, ce comité composé de femmes et de quelques hommes, se mobilise, du début de l’hiver jusqu’au mois de mai. Écartées de la scène politique, les femmes développent un réseau de services pour permettre aux démunis d’échapper aux conséquences désastreuses de la conjoncture économique. Selon Romuald Trudeau, un observateur de cette époque, leur initiative coïncide « avec les mesures que prend dans ce moment la majeure partie de la nation pour reconquérir sa liberté civile et politique et tâcher de l’asseoir sur des bases plus solides ». C’est dans ce contexte social que s’inscrit l’engagement d’Émilie qui fait désormais partie de la petite bourgeoisie.

À mesure que de nouveaux besoins se manifestent, ces dames créent des institutions : elles ouvrent un Bureau d’enregistrement pour les jeunes filles venues de la campagne pour chercher du travail et les prémunir de la prostitution ou de la maltraitance ; un asile pour les « filles repenties » - la réhabilitation des prostituées. Cette œuvre, qui a l’appui de Mgr Lartigue, obtient des ressources financières, grâce à l’influence de madame Gamelin. Elle est de l’équipe qui organise en février 1828, le premier bazar tenu à Montréal, au Masonic Hall, où catholiques et protestants des deux langues ont uni leurs efforts et recueilli 479 livres – on utilise encore la monnaie française - qu’ils ont partagées entre les différentes œuvres de charité et d’éducation, dont celle de la baronne de Longueuil.

La compassion d’Émilie ne se contente pas de ces collaborations. La visite régulière qu’elle fait au domicile des pauvres lui fait découvrir que ces secours ne sont pas suffisants pour les besoins des femmes âgées et infirmes. Elle en accueille quelques-unes à sa résidence de la rue Saint-Antoine et elle peut compter sur l’appui de sœur Sainte-Madeleine, de la Congrégation de Notre-Dame, qui lui fait parvenir chaque semaine cinq pains pour nourrir ces femmes. Le besoin est tel qu’Émilie doit bientôt chercher une maison plus grande pour ses protégées. Le nouveau curé de Notre-Dame, monsieur Claude Fay, lui offre le bas d’une maison du faubourg Saint-Laurent, au coin sud-ouest des rues Saint-Laurent et Sainte-Catherine, où se tient une école pour 40 fillettes. Le 4 mars 1830, Émilie y ouvre un premier refuge pour loger une dizaine de personnes, dont une veuve de 102 ans. Elle s’y rend deux fois par jour pour leur donner des soins, causer, les réconforter, chanter, leur faire la lecture.

JPEG - 691.4 ko
Les deux premiers refuges, celui de la rue Saint-Laurent qu’Émilie visitait tous les jours et celui de la rue Saint-Philippe où elle avait établi son domicile. (ASP)

Certains jugent Émilie extravagante : est-ce folie, comme certains le lui font remarquer ? Les critiques ne l’ébranlent pas ; elles lui attirent même de nouvelles collaborations. Mais comme vivre en groupe est un apprentissage difficile et une source de frictions, Émilie applique un embryon de règlement interdisant les écarts de langage et imposant le respect, afin de favoriser la paix et l’harmonie dans le groupe. Elle se rend régulièrement au marché et dans les hôtels pour recueillir de la nourriture pour ses protégées et n’hésite pas à solliciter de ses amies des vêtements pour garnir leur vestiaire.

Un an plus tard, elle loue une maison sur la rue Saint-Philippe et dispose de deux logements contigus. Elle héberge ses vieilles dans l’un d’eux, déménage dans l’autre avec sa servante, et fait percer une porte mitoyenne qui lui permet de passer d’une maison à l’autre pour venir en aide aux vingt personnes qu’elle accueille. Un jour d’hiver, après avoir épuisé tout l’argent dont elle dispose pour acheter du bois, elle se demande ce qu’elle pourra bien offrir à manger à ses vieilles. Elle entre dans l’église pour confier sa démarche à la Providence et prie : « Seigneur, ne savez-vous pas que vos pauvres n’ont plus rien à manger ? » Alors qu’elle reprend sa route, un vieillard l’accoste en lui demandant si elle est bien la dame Gamelin qui s’occupe des pauvres. Sur sa réponse affirmative, l’homme lui remet un billet de 25 louis et s’éloigne.

Émilie fonde ensuite une société anonyme de dames qui acceptent de l’aider dans la visite des pauvres et les quêtes quotidiennes pour palier aux difficultés financières de l’œuvre qui a maintenant la confiance publique et est respectée et populaire. Elle rallie à son projet neuf parentes et amies qui deviennent ses auxiliaires. Avec elles, elle organise chaque année des bazars, des tirages et des loteries qui rapportent l’argent nécessaire au bon fonctionnement de la maison. Le succès est tel qu’Émilie confie au journaliste qui couvre l’événement qu’elle projette de construire un asile plus grand et plus fonctionnel, dès qu’elle aura trouvé un terrain convenable.

Le refuge d’Émilie exige maintenant un personnel permanent. Au cours de ses visites à domicile, elle rencontre Magdeleine Durand, qui offre gratuitement ses services pour le reste de sa vie et inaugure son service au refuge de la rue Saint-Philippe au mois d’août 1835. Avec cette aide, Émilie peut tenir une maison plus grande. Elle invite un généreux mécène, Olivier Berthelet, à rencontrer ses protégées le 14 mars 1836. L’une d’elles lui demande avec aplomb : « Monsieur, vous qui avez bien des maisons, si vous vouliez, vous pourriez nous en donner une ! » Berthelet offre spontanément de leur donner la maison jaune, située sur la rue Sainte-Catherine, entre les rues Saint-Christophe et Saint-Hubert, une demeure de 60 pieds par 40, assez spacieuse, mais passablement délabrée. Il fait faire à ses frais les plus gros travaux et le reste sera pris en charge par Magdeleine Durand et quelques vieilles. La maison restaurée accueillera ses premières pensionnaires en mai 1836. Émilie fera l’achat du terrain adjacent qui comprend un verger, appartenant à Paul-Joseph Lacroix, un bienfaiteur de l’œuvre. Le 4 mai, Mgr Lartigue se rend au nouveau refuge pour bénir la maison et ses occupantes. Comme la maison est située près de la cathédrale, les prêtres pourront les visiter plus aisément.

JPEG - 617.6 ko
La Maison jaune donnée à l’œuvre de la Providence par Olivier Berthelet. (ASP)

On y aménage un ouvroir où toutes sont mises à contribution. Sous la direction de Magdeleine Durand, celles qui peuvent travailler confectionnent couvre-pieds, catalogne, robes et chapeaux ; les autres échiffent des lainages pour faire des jupes aux pensionnaires. On confectionne même du savon avec les restes de viandes grasses que l’on reçoit. Émilie réussit à intéresser les filles de ses collaboratrices qui forment une petite chorale pour les jours de fête. Elles aident aussi à la tournée des hôtels, car ces travaux ne suffisent pas à payer toutes les dépenses. Les Sulpiciens lui confient aussi la distribution des aumônes aux pauvres du faubourg Québec, avec le privilège d’en prélever une partie pour sa maison.

Au moment où Émilie aménage dans la maison jaune en 1836, le faubourg Saint-Laurent est devenu un secteur cosmopolite où se côtoient Canadiens, Écossais, Juifs, Irlandais et Allemands. De nouveaux services seront installés dont bénéficiera l’œuvre d’Émilie, comme l’installation de lampes au gaz pour éclairer les rues. Un édifice pour les douanes est érigé sur la Place Royale et une nouvelle prison est construite au Pied-du-Courant. Mgr Lartigue obtient en 1837 que son secrétaire, Ignace Bourget, soit nommé évêque coadjuteur avec droit de succession.

L’ange des prisonniers politiques

Les troubles politiques vont s’apaiser un peu en 1832, quand se déclare une épidémie de choléra. Si les Canadiens sont politiquement divisés entre bureaucrates et patriotes, quel que soit leur camp, c’est ensemble que leurs femmes œuvrent avec madame Gamelin auprès des victimes économiques. Une première équipe de responsables municipaux est élue en 1833, et Jacques Viger (1785-1858) devient le premier maire de Montréal (1833-1836). Émilie participe à ce scrutin et la plupart des épouses de ces élus collaborent avec elle [5]. En 1834, Ludger Duvernay crée la Société Saint-Jean-Baptiste ; dans le cadre d’une tablée, on y chante pour la première fois « Ô Canada, mon pays, mes amours » sur des paroles de Georges-Étienne Cartier. Les Irlandais, les Allemands et bientôt les Écossais auront aussi leur propre société nationale, pour des fins patriotiques et charitables. Des sociétés de tempérance sont aussi fondées pour contrer l’alcoolisme. Le mouvement s’implantera en 1841 chez les catholiques francophones et anglophones.

À Londres, le ministère des Colonies décide de mettre fin à toute politique de conciliation à l’égard des représentants du Bas-Canada et les députés du parti patriote préparent une offensive majeure. Ils formulent leurs griefs dans les 92 Résolutions ; Louis-Joseph Papineau, le chef du parti patriote, sort vainqueur du débat. Les Canadiens fondent une banque qui deviendra en 1849 la Banque du Peuple. Dans la famille d’Émilie, les Cuvillier appuient le parti des bureaucrates, alors que François et trois neveux sont d’ardents patriotes. Une nouvelle maison d’industrie et une maison de commerce sont créées, pendant qu’on doit fermer des écoles, le Conseil législatif refusant d’accorder des subsides.

Par ailleurs, l’époque n’est pas favorable à la participation des femmes dans les affaires publiques. Les parlementaires bas-canadiens voteront une loi en 1834 pour exclure les femmes de la catégorie des électeurs. La loi sera désavouée par le gouverneur en 1837. Ce sont les parlementaires du Canada-Uni qui finiront par exclure les femmes bas-canadiennes de la sphère politique en 1849.

Après la fermeture de l’asile des Filles repenties, les Dames de charité forment une société pour visiter les prisonnières. Émilie sera l’une des premières à offrir ses services. En 1836, O. Berthelet lègue la maison jaune au sulpicien Bréguier en faveur des femmes placées sous la direction et les soins de madame Gamelin. En mai, les détenus sont transférés dans la nouvelle prison et en septembre, Mgr Lartigue, intronisé évêque de Montréal, prête serment devant le Conseil exécutif de la province du Bas-Canada.

En juin 1837, Gosford interdit les assemblées des patriotes pendant que la reine Victoria monte sur le trône. Des parents d’Émilie, dont son frère François [6], L.-H. Lafontaine et D.-B. Viger, font partie de l’élite montréalaise mise au cachot. Grâce à ses relations, Émilie s’apprête à écrire un nouveau chapitre de sa vie de service. Elle fixe au 20 juillet, cinq jours avant le sacre de Mgr I. Bourget, la tenue du bazar au profit de son œuvre. Le journal La Minerve en fera l’éloge, assorti d’une discrète invitation au bazar. Quand éclate la violence, Mgr Lartigue qui avait appuyé les revendications des patriotes, invoque le principe de la soumission à l’autorité légitime pour s’opposer aux chefs patriotes ; le clergé reste divisé et suggère à l’évêque d’envoyer une requête en faveur des droits des Canadiens. François est l’un des 26 patriotes à recevoir un mandat d’arrestation le 16 novembre et sera de nouveau emprisonné le 24 décembre 1838.

Toute visite est interdite aux prisonniers, mais madame Gamelin réussit à obtenir l’autorisation d’aller à la prison où elle est connue. Quand les magistrats se présentent à sa résidence et lui demandent si elle ne cachait pas des armes, elle répond imperturbable : « En grand nombre ! Et je vous les ferai voir volontiers ! » Elle ouvre la porte de la salle où se trouvent ses vieilles en disant : « Je sais mieux soulager les pauvres que manier des armes ! » Madame Gamelin obtient l’autorisation de visiter les prisonniers, elle s’y rend avec une parente ou une amie et ouvre une souscription pour leur apporter « de la soupe et autres soulagemens ». La nouvelle se répand et elle n’hésite pas à transmettre aux prisonniers les lettres de leurs parents, après avoir prié avec eux, les avoir consolés, fait une lecture spirituelle, remis du tabac et une image de Notre-Dame de la Délivrance, avec de bonnes provisions. L’un d’eux, Léandre Ducharme, conservera cette image durant son exil en Australie et la remettra aux Sœurs de la Providence à son retour.

Dans ses Mémoires, D.-B. Viger témoigne de l’importance de cette activité d’Émilie : « Ceux qui se trouvaient dans la pénurie ne devaient les moyens d’adoucir l’amertume de leurs privations qu’à des secours obtenus des citoyens, surtout par les soins de Dames de Montréal dont la conduite est audessus de tout éloge, en particulier Mmes veuves Gamelin et Gauvin, qui recueillaient ces produits de la charité, qu’elles venaient distribuer plusieurs fois par semaine, aux habitans de ce séjour de douleur. » Devant la détresse d’une dame de Saint-Constant, Émilie amène sa fillette de 13 ans pour qu’elle puisse s’entretenir avec son père et son frère. Elle fera tout pour soulage la douleur des veuves des condamnés à mort. Le notaire Joseph-Narcisse Cardinal incite sa femme à lui écrire souvent par l’intermédiaire de madame Gamelin qui tisse des liens d’amitié durables avec elle et l’accueille souvent à sa table avec ses cinq enfants. Elle continuera de s’occuper des prisonniers politiques jusqu’à leur déportation ; ils seront graciée en 1844 et reviendront au pays en 1846.

Quand meurt Mgr Lartigue, le jour de Pâques 1840, Émilie perd le premier protecteur de son œuvre, celui qui avait appuyé sans réserves son projet en faveur des femmes sans ressources, lui qui allait jusqu’à se rendre chez sa mère pour y faire provision de draps et de couvertures pour les démunies.

L’Asile de la Providence

En dépit de ses injustices à l’égard des Canadiens, le Bill d’Union des deux Canadas sanctionné par Londres le 23 juillet 1840 marque une étape vers l’autonomie économique et politique et le gouvernement responsable, qui sera acquis en 1847. L’œuvre de madame Gamelin fait partie du vaste projet pastoral qu’avait conçu Lartigue et que son successeur Bourget mettra en œuvre. La réputation de madame Gamelin est à son meilleur et le journal L’Aurore des Canadas publie un reportage sur l’Asile, quelques jours avant le bazar de cette année. Le journaliste fait le tour des objets offerts et rappelle les états de service d’Émilie – en particulier ses interventions auprès des prisonniers politiques - avant d’inviter la population à s’associer à cette œuvre qui prend alors en charge une trentaine de femmes.

Au printemps 1841, Mgr Bourget se rend à Rome pour sa visite ad limina. Un arrêt est prévu en France pour recruter des ouvriers apostoliques, en particulier des sœurs pour seconder les œuvres des Dames de Charité. À Paris, plusieurs sœurs de la Charité de la rue du Bac s’offrent pour l’œuvre de la Providence. À Montréal, des démarches sont faites pour obtenir une charte civile pour la maison de la Providence. Madame Gamelin adresse une pétition au gouverneur général du Canada le 7 août 1841 qu’elle signe avec les dames qui soutiennent son œuvre depuis 1827. La demande est présentée lors de la première session parlementaire qui s’est ouverte à Kingston le 13 juin et la Maison de la Providence reçoit sa charte civile le 18 septembre 1841, sous le nom de « Corporation de l’Asyle des femmes âgées et infirmes de Montréal ». La nouvelle corporation tient sa première réunion le 16 octobre 1841.

De retour à Montréal, Mgr Bourget se réjouit de cette initiative et révèle son projet de faire venir de France des Sœurs de la Charité pour assurer la permanence de l’œuvre de madame Gamelin qu’il considère « très importante pour le diocèse » avec pour objectif « les misères humaines soulagées par la charité et la piété alimentée par la religion ». Mgr Bourget les rencontre et leur apprend la venue prochaine des Filles de Saint-Vincent de Paul. Les dames se disent favorables au projet, sans savoir quelles en seront les conséquences, surtout pour Émilie qui a déjà consacré quinze ans de sa vie et une part importante de ses biens personnels à cette œuvre. Les Mélanges religieux, le journal du diocèse, annonce la création d’une œuvre destinée à recevoir toutes les personnes indigentes qui ne pourront être admises dans les autres établissements. Lors de la première assemblée générale, tenue le 27 octobre, madame Gamelin est élue directrice et M. Durand sous-directrice ; on y discute de l’achat d’un terrain pour l’œuvre projetée.

L’œuvre ne cesse d’attirer les éloges des visiteurs. Le notaire Jean-Joseph Girouard avait écrit à son épouse, alors qu’il était en prison en 1837 : « Les femmes, oui les femmes sont sans contredit la meilleure partie des êtres de la création ». Ce qu’il y voit lui fait comprendre que la religion « parle bien plus au cœur qu’à l’esprit » et que c’est la source où madame Gamelin a su puiser « la force d’âme nécessaire » au service qu’elle a choisi. En novembre 1841, Mgr Bourget procède à l’érection canonique qui donne à l’œuvre d’Émilie une structure religieuse qui finit par avoir le pas sur sa structure civile. L’œuvre devient une institution diocésaine et régulière relevant de l’autorité de l’évêque.

La lettre pastorale de Bourget annonçait la venue de religieuses de France pour assurer la permanence de l’œuvre de madame Gamelin. Loin de songer à passer la main, celle-ci prononce, le 2 février 1842, le vœu de consacrer toute sa vie aux pauvres, elle fait don à la corporation du terrain qu’elle avait acheté en 1836 et vend sa propriété du faubourg Saint-Antoine. Dans la ville, on poursuit la quête demandée par Mgr Bourget pour la construction du nouvel asile et on organise un bazar à l’hôtel Rasco. Une fois le terrain acheté, on confie la construction de la maison à un comité dont fait partie l’architecte John Ostell qui en trace les plans. La bénédiction de la première pierre a lieu le 10 mai 1842. Les journaux ne tarissent pas d’éloge pour l’œuvre que L’Aurore des Canadas qualifie de « monument national autant que religieux consacré à l’humanité souffrante ».

JPEG - 363 ko
3, rue Saint-Antoine. La maison que Jean-Baptiste Gamelin s’est fait construire en 1797 et qu’il a habité avec Émilie après leur mariage. (ASP)

Mgr Bourget avait participé à la deuxième collecte en faveur de l’asile à l’automne 1842, pendant qu’Émilie s’assurait pour le bazar, la collaboration de son amie Adèle Berthelot Lafontaine qui lui écrit : « Votre modestie vous fait oublier que c’est vous qui nous aviez donné l’élan et le courage de travailler pour vous aider, c’est vous qui avez remué les doigts et moi hélas ! je n’ai fait que remuer les langues ». En février 1843, l’évêque apprend que les Sœurs de la Charité qu’il attend ne viendront pas et convoque l’assemblée des Dames de charité pour leur en faire part. Non sans inquiétude, il improvise un noviciat dont il confie la direction au chanoine Jean-Charles Prince. Les six femmes qui sont candidates, dont les deux assistantes de madame Gamelin, s’installent à la maison jaune et commencent leur noviciat en mars 1843.

Non seulement le recrutement de ses collaboratrices échappe-t-il à madame Gamelin, mais aussi la gestion de ce nouveau personnel religieux qui est assumée par le supérieur ecclésiastique. C’est lui qui désigne une assistante en guise de supérieure en son absence et Mgr Bourget désigne comme adjointe au supérieur, M. Durand, l’assistante illettrée de madame Gamelin devenue sœur Vincent. Une nette distinction s’établit dès lors entre « madame la séculière » et les religieuses qui échappent à la direction d’Émilie. Mgr Bourget avouera avec franchise après sa mort s’être employé à détacher Émilie de son œuvre : « Lorsque les premières Sœurs prirent le saint habit, elle s’étoit imaginé qu’elle serait en qualité de fondatrice, la Mère de toutes, sans cesser d’être du monde [7], auquel elle ne songeoit nullement à renoncer. Je me souviens […] des cruelles angoisses par lesquelles je la fis passer, en prenant à tâche de la rendre étrangère à une œuvre qui l’intéressoit si vivement ; et en l’empêchant de faire aucun acte d’autorité ». À la demande des novices, madame Gamelin accepte de poser pour le peintre Vital Desrochers [8].

Dans le nouvel asile

Le 18 mai 1843, les vieilles sont déménagées dans le nouvel asile dont la construction n’est pas encore terminée. L’édifice comprend une chapelle et deux ailes de trois étages. Six jours plus tard, c’est au tour de madame Gamelin et des novices de quitter définitivement la maison jaune. L’œuvre connaît un nouvel essor à partir de ce moment. De plus en plus de pauvres y affluent, mais les travaux doivent cesser faute de fonds. Sans être novice, madame Gamelin participe aux exercices de la communauté, une situation qui ne pouvait durer. Après avoir tergiversé et hésité, Émilie prend la décision de se joindre au groupe des religieuses.

Avant de mettre ce projet à exécution, munie de lettres de recommandation de Mgr Bourget, Émilie ira aux États-Unis visiter les maisons des Filles de Saint-Vincent de Paul pour étudier dans le détail toute l’organisation de la maison et les règles de vie pour la communauté. Le 10 septembre, en compagnie de madame Gauvin, de sa cousine Agathe et de Paul-J. Lacroix, elle prend le bateau à vapeur et arrive à New York le 17. La communauté fondée par Élizabeth Seton les accueille. Émilie y rencontre la philanthrope Dorothea L. Dix, visite les institutions de charité et les prisons. Les voyageurs sont de retour à Montréal le 6 octobre, après avoir visité Boston.

Deux jours plus tard, sans en parler à personne, Émilie endosse l’habit religieux que les novices lui avaient préparé. La séparation d’avec ses parents et ses amis lui est si pénible qu’elle n’avait pu se résigner à leur faire une visite d’adieu. Mgr Bourget révélera que « La seule pensée de l’habit religieux la faisait alors frémir ». Elle écrit à ses parents et amis pour les inciter à venir la voir, car elle ne sera pas cloîtrée et pourra sortir pour les besoins des pauvres. Les supérieurs ecclésiastiques n’ont plus affaire à une dame du monde, mais à une novice qu’il faut former à l’observance des plus petits points de la règle. Émilie reste active ; elle établit la table des pauvres accessible à tous ceux qui se présentent, elle continue de mettre à contribution les vieilles pour des activités lucratives et institue la quête et la visite à domicile. À l’approche de l’hiver, des commissions de secours sont organisées.

La profession religieuse des sept premières novices est fixée au 29 mars 1844, ainsi que l’érection canonique des Sœurs de la Charité. La réputation de sœur Gamelin attire des recrues de qualité comme Esther Pariseau, qui fera carrière comme architecte dans l’Ouest américain et aura sa statue au Statuary Hall de Washington, Cléophée Têtu, qui fondera l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu pour les aliénés, Albini Gadbois pour l’œuvre des sourdes-muettes et Vénérance Morin qui fondera l’œuvre au Chili. Lors de l’assemblée de la Corporation qui a lieu en octobre 1844, le pouvoir de direction passe des mains des laïques à celles des religieuses. C’est à titre de religieuse qu’Émilie est élue directrice.

Il ne fait pas de doute que la cléricalisation de l’œuvre de madame Gamelin ait contribué à sa survie et à son expansion. Pour Le Canadien et La Minerve, l’œuvre est un « splendide bâtiment dont la charité catholique a voulu doter la ville. » Mais aucune subvention ne lui sera accordée, sauf une exemption des taxes sur la propriété. D’autres services seront offerts, comme un orphelinat en 1844 qui accueillera une cinquantaine de fillettes et on tient un registre pour le service domestique. En 1845, 28 sœurs sont en formation et l’Asile héberge non plus 30, mais 110 femmes. En dépit de plusieurs escarmouches avec les Sulpiciens, l’œuvre de mère Gamelin est bien intégrée dans le diocèse.

L’expansion

Il faudra bientôt agrandir la maison. À l’accueil des orphelines venues de Québec après l’incendie de leur résidence, s’ajoute bientôt l’accueil des dames pensionnaires, des prêtres âgés et infirmes, des aliénés, qu’Émilie accueille depuis 1845, des filles de service à domicile qui sont hébergées depuis 1843. Il s’agit, avant l’heure, d’un service de placement et de référence, à deux registres – un pour les demandes, l’autre pour les offres d’emploi - et d’un service de protection des jeunes filles venues de la campagne pour trouver du travail à la ville.

En 1845, le conseil de la communauté accepte l’offre de la Fabrique de la Longue-Pointe, d’une terre de deux arpents et demi dans l’est de Montréal, à la condition d’y tenir une école primaire. D’autres travaux y seront bientôt ajoutés : culture de la terre, accueil de pensionnaires, travaux de blanchissage… En 1846, la communauté accepte de prendre la relève de l’Association des Dames de charité de Laprairie à la direction de la maison de la Providence fondée en 1842. Des travaux de réfection sont entrepris après l’incendie qui consume une partie de Laprairie. Les besoins sont tels que le curé décide d’aller quêter à Québec, une audace qui sera récompensée, puisqu’il revient avec 147 livres.

En 1847, lors de la retraite communautaire, Émilie fait le bilan de ses activités. Elle note qu’elle est remarquablement douée pour réconcilier les couples en difficulté et rétablir la paix dans les foyers.

L’épidémie de typhus

La famine qui frappe l’Irlande en 1846 et en 1847 amène au Canada des immigrants victimes de l’épidémie de typhus qui éclate sur le bateau qui les amène à Québec. On les débarque sur les quais de la Grosse-Ile où il en meurt plus de trois mille pendant la quarantaine ; les autres sont amenés à Québec et à Montréal. À Montréal, ils sont hébergés dans les sheds à la Pointe-Saint-Charles. Pour en prendre soin, on fait appel aux Sulpiciens et aux Sœurs grises. On doit bientôt remplacer les Sœurs Grises malades par une douzaine de Sœurs de la Providence qui y resteront jusqu’en septembre.

Pour héberger 150 orphelins irlandais, on transforme en refuge d’urgence la maison d’Agathe Perrault-Nowlan, située à l’angle des rues Sainte-Catherine et Saint-Urbain. À Montréal, durant juillet, sept sulpiciens et cinq sœurs grises, trois hospitalières et trois sœurs de la Providence, sont victimes de l’épidémie. Mgr Bourget finit par obtenir du gouvernement une subvention que celui-ci refusera de reconduire l’année suivante, « car ce serait introduire un système public d’aide aux pauvres que la charité de la population rend fort heureusement inutile » ! On est loin de l’État providence ! Dans une lettre pastorale, Mgr Bourget invite alors les communautés religieuses et la population à adopter ces enfants. Les sœurs de la Providence vont adopter les plus infirmes, et celles qui restent à la fin de la journée.

En septembre 1847, mère Gamelin et son conseil acceptent de prendre en charge l’école Saint-Jacques pour les filles, à l’angle des rues Sainte-Catherine et Saint-Denis, fondée en 1827 par Mgr Lartigue. Émilie était membre de l’Association, présidée par madame Jacques Viger, qui en était responsable. La vie reprend difficilement après l’épidémie de typhus. Au cours de cette période, mère Gamelin subit l’assaut du légalisme qui inspire à plusieurs de ses collaboratrices des dénonciations auprès de l’évêque. L’œuvre n’en poursuit pas moins son expansion.

En dépit de sa mission spécifique, « pas l’éducation, mais la charité », la communauté doit accepter de tenir une autre école, à Sainte Élisabeth en 1849 et à Sorel en 1850. L’éducation est désormais indissociable de la santé. Cette année-là, des rumeurs d’émeute courent ; en avril, les édifices du Parlement de Montréal sont incendiés, pour protester contre le projet de loi d’indemnisation pour les pertes subies en 1837-1838 et contre la hausse des taxes. Un fatal accident [9] rappelle l’urgence de se doter d’un asile pour les aliénés. Mais avant que ce projet puisse prendre forme, une nouvelle épidémie de choléra frappe Montréal en juillet. On improvise deux hôpitaux [10] pour accueillir les malades. Pour éviter la contagion, les sœurs poursuivent les visites à domicile pour soigner les autres malades.

Une fois l’épidémie conjurée, mère Gamelin trace les grandes lignes du projet en faveur des aliénés et des prisonniers qu’elle transmet au procureur général Louis-H. LaFontaine. L’aide financière du gouvernement permettrait de bâtir une maison sur la terre de la Longue-Pointe. Elle prévoit aussi un voyage d’études de deux sœurs et d’un prêtre à l’hospice des insensés de Boston et à celui de Baltimore. L’œuvre - l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu - se développera sous la direction de Cléophée Têtu (sœur Thérèse-de-Jésus).

En 1850, mère Gamelin fait un deuxième voyage à New York et à Baltimore, pour étudier le fonctionnement des institutions américaines pour malades mentaux. Elle y retrouve les sœurs de la Charité d’Élizabeth Seton qui l’avaient accueillie en 1843. Puis, ce sont les bazars qui ont lieu en 1849 et en 1850, dont les revenus seront complétés par la quête de la Toussaint. Avec 43 professes, 15 novices et 10 postulantes, l’Asile héberge 70 vieilles et infirmes, autant d’orphelines et 32 dames pensionnaires. Chacune des maisons de Sainte-Élisabeth et de Sorel est tenue par quatre professes. Mgr Bourget expose le tableau votif commandé à Théophile Hamel en 1847 pour obtenir la protection de la ville contre le typhus. Il est fixé au plafond à l’entrée de la chapelle de Bon-Secours.

De l’Orégon, de Toronto, d’Arichat, on réclame des filles de mère Gamelin. Au début de 1851, alors que la fondatrice se prépare à visiter les nouvelles maisons, elle jette les bases d’une nouvelle œuvre, celle des sourdes-muettes. L’Asile avait toujours hébergé des sourdes, des muettes et des aveugles, mais on ne savait pas comment les éduquer pour leur permettre de communiquer. Dès qu’elle apprend que l’abbé Lagorce dirige une classe de sourds-muets à la demande de Mgr Bourget, Émilie offre une salle de l’Asile pour une classe hebdomadaire et autorise Albine Gadbois (sœur Marie-de-Bon-Secours) à suivre les leçons pour en faire profiter les handicapées de l’Asile et de l’orphelinat. L’œuvre est officiellement fondée le 19 février 1851, anniversaire de naissance d’Émilie.

En septembre 1851, sur le chemin du retour de Sainte-Élisabeth, mère Gamelin se dit préoccupée au sujet du choléra qui sévit à Montréal ; elle a peur de l’avoir. Le 22 septembre, elle préside seule une réunion du conseil et visite ensuite les sœurs du noviciat. Durant la nuit, elle est subitement éveillée par des malaises intestinaux. « J’ai le choléra, je vais mourir », dit-elle à sa compagne de chambre. On appelle le médecin, Mgr Bourget accourt à son chevet et les sœurs l’entourent. Elle trouve la force d’articuler les mots « humilité », « simplicité » et sa voix s’étrangle en articulant le mot « charité » et perd connaissance. Elle rend le dernier soupir vers 16h.

Pour en savoir plus

- ROBILLARD, Denise, Émilie Tavernier-Gamelin, Montréal, Éditions du Méridien, 1988, 330 p.
- JEAN, Marguerite, « Tavernier, Émilie », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8, 1985.

Notes

[1] Roberto Perin, Ignace de Montréal, Montréal, Boréal, 2008.

[2] C’est sur cette terre que l’Hôtel-Dieu sera transféré au 19e siècle du vieux Montréal à l’avenue des Pins.

[3] Dernière née et 15e enfant, dont 9 sont déjà morts. On a connu de mauvaises récoltes depuis dix ans et des épidémies en 1784 et en 1789.

[4] Le premier bateau à vapeur a été construit en 1809 par John Molson, qui avait installé un chantier naval près de sa brasserie, au Pied-du-Courant.

[5] Marguerite de La Corne (1775-1845), veuve du lieutenant John Lennox (1794-1802), épouse en secondes noces, Jacques Viger (1808-1845) qui sera le premier maire de Montréal. En mai 1845, Émilie se rend au chevet de son amie Marguerite pour l’assister sur son lit de mort.

[6] François fera aussi partie des Fils de la Liberté dont les bases ont été jetées à la Place d’Armes en août 1837.

[7] Mgr Bourget est conscient qu’il ne peut faire la loi à une femme du monde, comme à une religieuse liée par le vœu d’obéissance.

[8] Le portrait commandé par Paul-Joseph Lacroix sera remis à la communauté le 20 avril 1843.

[9] Une jeune fille atteinte de maladie mentale qui est hébergée par mère Gamelin, se tue en se jetant par la fenêtre.

[10] Le premier dans la maison d’Agathe et le second à la Pointe-Saint-Charles.

« Libérez toutes les formes de beauté en puissance dans le génie natal, libérez les poèmes qui attendent l’heure de naître, afin qu’un jour prochain, dans ce petit pays redevenu libre et beau, un peuple sente, à en pleurer d’émotion, la joie et la grandeur de vivre. »
Lionel Groulx, 12 février 1936.
SPIP | | Plan du site | Crédits | Suivre la vie du site RSS 2.0