Éva Circé-Côté (1871-1949)

Andrée Lévesque
Janvier 2017

Le 7 mai 1949, dans Le Devoir, un petit entrefilet annonce le décès d’Éva Circé-Côté à l’âge de 78 ans.

Décès d’une ancienne collaboratrice du « Nationaliste »

Mme veuve Éva Circé-Côté, fondatrice de la bibliothèque municipale de Montréal, dont elle avait été la première bibliothécaire, conjointement avec Hector Garneau, est décédée à sa demeure, 3512, avenue Vendôme.

Fille de Narcisse Côté, marchand, et d’Exilda Décarie, épouse de Dr Pierre-Salomon Côté, elle avait été choisie comme première vice-présidente de la Société des auteurs canadiens (section française). Elle avait collaboré d’abord aux Débats, puis, sous le pseudonyme de Colombine, à L’Avenir, au Monde illustré, à L’Avenir du Nord, et au Nationaliste.

De concert avec Charles Gill, Arsène Bessette et autres jeunes écrivains d’alors, elle avait fondé le journal littéraire L’Étincelle. Elle avait été lauréate de trois concours d’art dramatique.

Cette courte nécrologie rappelle que la défunte a été la première bibliothécaire de la Bibliothèque municipale de Montréal (Garneau n’a été lié à la bibliothèque qu’en 1916 alors qu’il succède à Circé-Côté), qu’elle était première vice-présidente de la Société des auteurs canadiens, qu’elle a poursuivi une carrière de journaliste et qu’elle a été lauréate de trois concours d’art dramatique. On aurait pu ajouter qu’elle avait publié plus de 1500 chroniques dans les hebdomadaires Le Pays et Le Monde ouvrier et qu’elle s’était dissimulée sous au moins six autres pseudonymes. En 1949, elle avait déjà sombré dans l’oubli. Pourtant sa vie avait été d’une grande richesse et sur plusieurs tableaux, pendant plus de quarante ans, elle avait contribué à la culture québécoise tout en menant une lutte sans relâche contre les injustices sociales.

BIOGRAPHIE

JPEG - 114.2 ko
Éva Circé-Côté, 1901
Source : BAnQ Québec, P1000, S4, D1, P47. Photo : J. A. Dumas, 31 octobre 1901.

Éva Circé est née à Montréal en 1871 dans une famille de la petite-bourgeoisie, son père étant marchand d’habit. Elle grandit dans le quartier Sainte-Cunégonde et fit des études chez les Sœurs de Sainte-Anne à Lachine jusqu’à l’âge de 17 ans. Elle a laissé très peu de traces avant 1900, mais nous savons qu’elle peignait, qu’elle était poète et musicienne. Sa carrière littéraire débute en 1900 quand, à 29 ans, elle envoie un poème à Louvigny de Montigny, rédacteur du journal Les Débats. De Montigny lui offre une tribune pour s’exprimer selon son inspiration du moment. Ainsi se succèdent des essais, des reportages, des anecdotes et des contes, sans compter quelques poèmes signés des pseudonymes Colombine ou Musette. Sur un ton parfois badin, parfois docte, le plus souvent ironique, toujours elle s’applique à polir son style. Elle dépasse bientôt les historiettes et les descriptions lyriques pour offrir à son lectorat des textes d’idées, des discussions sur l’éthique et la politique. En 1903, lorsque la ville de Montréal fonde une bibliothèque technique, c’est elle qui en est nommée bibliothécaire et conservatrice. Pendant trente ans, elle poursuit donc deux carrières parallèles : bibliothécaire à la Bibliothèque municipale et journaliste, trouvant quand même le temps d’écrire quatre pièces de théâtre et un livre sur Louis-Joseph Papineau.

À 34 ans, Éva Circé épouse Pierre-Salomon Côté, un médecin originaire de Rimouski. Un an plus tard nait leur fille Ève. Ce mariage est uni sera toutefois de courte durée : à la fin décembre 1909, Pierre-Salomon Côté décède d’une tuberculose. Libre-penseur comme sa femme, proche de la loge franc-maçonne où il devait être intronisé, Côté a demandé à être incinéré. Les funérailles sont un scandale pour les bien-pensants ; Éva Circé-Côté est dénoncée par l’évêque et par la bonne presse et ses beaux-frères l’accusent publiquement d’avoir imposé ses volontés à son mari mourant [1]. Elle a toutefois la chance d’être embauchée par Godfroy Langlois dès le lancement de son journal Le Pays, en janvier 1910, soit deux semaines après la mort de Pierre-Salomon Côté. Elle écrira des chroniques dans divers journaux jusqu’en 1942, sous plusieurs noms de plume qui contribueront sans doute à avoir masqué son identité pendant des décennies [2].

JPEG - 116.4 ko
Couverture du recueil Bleu, Blanc, Rouge, 1903.
Source : Internet Archive, domaine public.

Si Éva Circé s’est d’abord fait connaître comme poète, on ne compte que dix-huit poèmes connus et clairement identifiés, la plupart réunis dans son recueil Bleu, Blanc, Rouge publié en 1903 sous le nom de Colombine [3]. À la sortie du livre, la critique est unanimement favorable. Ainsi, « Marcelle », dans Le Soleil, écrit que le livre « fait fureur » et, observation non sans importance à l’époque, elle souligne « sa saine morale [4] ». Classé dans la « bonne littérature », Bleu, Blanc, Rouge fut longtemps distribué en prix dans les écoles.

Le théâtre d’Éva Circé-Côté est beaucoup plus audacieux que sa poésie. Hindelang et De Lorimier (sic), « drame patriotique » en quatre ou cinq actes, est joué en mai 1903, peu après la sortie de Bleu, Blanc, Rouge, au Théâtre National français. La dramaturge a choisi comme personnage central un « immigré », Français d’origine suisse. Son choix est intentionnel car plus tard dans ses chroniques elle reviendra sur la participation de gens de différentes origines à la lutte des Canadiens. On sait que Charles Hindenlang et Chevalier DeLorimier, exécutés le 15 février 1839, se sont illustrés à Napierville, dans la région natale du père d’Éva Circé où la tradition orale gardait vivants les hauts faits des Patriotes. Avec en arrière-plan la rébellion de 1838, la dramaturge tisse une histoire d’amour, « une idylle touchante », entre Hindenlang et une Québécoise. Le critique du journal Le Canada parle d’apothéose et de triomphe pour Colombine.

L’année suivante, c’est dans un tout autre genre qu’Éva Circé revient au théâtre avec Le fumeur endiablé, une comédie légère en un acte. Il faut attendre jusqu’en 1921 pour que sa prochaine pièce, Maisonneuve, soit montée, cette fois au His Majesty’s, suivie l’année suivante par L’Anglomanie, une comédie de mœurs, sur un sujet toujours à la mode.

JPEG - 154.2 ko
Couverture de l’essai Papineau. Son influence sur la pensée canadienne, 1924.
Source : La Bibliothèque indépendantiste, domaine public.

Louis-Joseph Papineau est demeuré le grand héros d’Éva Circé-Côté, l’incarnation du libéralisme, du patriotisme et de la libre-pensée. En 1924 elle publie, à compte d’auteur, Papineau. Son influence sur la pensée canadienne, sous titré Essai de psychologie historique. L’ouvrage laisse présager une biographie, il embrasse toutefois beaucoup plus et brosse un portrait de la société du Bas-Canada à l’époque des Rébellions de 1837-1838. En vingt chapitres, Circé-Côté se propose « de mettre en valeur la pléiade libérale qui a contribué aux pages les plus glorieuses de notre histoire depuis la conquête », de « rendre justice non seulement à une élite intellectuelle et morale, mais à une génération tout entière, sinon à tout un peuple [5] ». Le ton est d’emblée engagé, adoptant parfois des accents pamphlétaires, et dans l’ensemble se veut persuasif et souvent didactique. L’auteure remonte à l’Ancien Régime pour démontrer que « la Révolution n’a pas été l’acte d’impulsifs, mais l’aboutissement de deux siècles de persécutions sourdes et de menaces latentes [6] », et pour ainsi retracer les origines de la pensée de Papineau. Mais les propos de Circé-Côté dépasse l’histoire de Papineau et des Patriotes : elle ne manque pas l’occasion de juger ses contemporains, Olivar Asselin, Jules Fournier, Henri Bourassa ou Lionel Groulx, et de donner son opinion sur l’éducation, sur la qualité du français, ou sur le clergé. Tout un chapitre est consacré aux autochtones, d’autres sur la littérature au temps de Papineau, sur les femmes, sur « le souffle de la Réforme » et les protestants francophones. Pénétrant dans l’univers des habitants, c’est sans complaisance qu’elle dresse le portrait des Canadiens, avec leurs défauts et leurs qualités, leur tempérament rabelaisien et leurs emprunts au caractère des premiers habitants. Elle ne craint pas d’interjeter des réflexions sur les problèmes contemporains comme l’immigration ou les rapports entre l’Église et l’État. Dans toute son étude s’impose le personnage de Papineau, exalté et glorifié, mythifié, voire messianisé.

Nonobstant cet essai et ses pièces de théâtre, auxquels il faudrait ajouter une trentaine de contes, c’est surtout par la chronique qu’Éva Circé-Côté s’exprime sur la place publique. Ancrée dans l’actualité, imprégnée de l’opinion de son auteure, la chronique est le genre littéraire et journalistique dans lequel elle s’est le plus investie. C’est aussi une des rares voies ouvertes aux femmes qui ont des idées à exprimer à une époque où elles sont exclues des professions libérales et de la vie politique. Consciente du pouvoir de la presse, elle écrit en 1915 : « si vous avez aiguillonné l’opinion publique, fait trembler les lâches et secouer l’apathie générale vous n’avez pas perdu votre journée. » La journaliste Éva Circé-Côté vénérait sa profession, considérée comme une vocation à laquelle manquerait un noviciat, l’embrasser, écrit-elle à une présumée lectrice, c’est « se lier irrévocablement à la vérité et y consacrer sa vie [7] ».

Éva Circé-Côté a publié dans presque tous les journaux libéraux-progressistes de son époque, elle a même fondé son propre journal, L’Étincelle, qui n’a duré que quelque mois en 1902-1903 [8]. Elle est citée dans La Patrie et ses chroniques sont commentées dans Le Jour par Jean-Charles Harvey. Ce n’est que dans ses dernières années qu’elle sort de l’anonymat, abandonne les noms de plume et s’affiche ouvertement dans L’Aurore, l’organe des protestants francophones qui l’accueille avec chaleur et générosité. Montréal semble avoir oublié les scandales de 1909, puisque la journaliste prononce depuis des années des conférences à la radio sous son propre nom qui ne détourne plus personne.

Circé-Côté a souvent cherché des modèles, modèles de patriotisme et de liberté, de progressisme et de justice. Dans ses écrits, outre le seigneur de Montebello, elle dresse des croquis de Jeanne Mance, Marguerite Bourgoys, Pierre du Calvet, et d’autres personnages tirés de l’histoire du Québec. Elle a côtoyé ou observé un grand nombre de politiciens, en a admiré certains, et elle a voulu en garder la mémoire. Dans Le Pays, Fantasio ou Paul S. Bédard ont couché des portraits saisissants de leurs contemporains tels Paul Bruchési, Henri Bourassa, Lomer Gouin.

Mais Circé-Côté a poussé plus loin ses recherches et aurait écrit un ouvrage intitulé L.-O. David et les hommes proéminents de son temps. Le choix de David est éloquent : dans ses chroniques, elle a plusieurs fois exprimé son admiration pour ce libéral et anti-clérical comme elle, dont l’ouvrage Le Clergé canadien : sa mission, son œuvre s’est mérité d’être mis à l’index de l’Église catholique par monseigneur Bruchési en 1896 [9]. Leurs chemins se sont croisés ; Circé-Côté n’a-t-elle pas travaillé à la première bibliothèque logée au Monument national dont David est le fondateur ? Plus pertinent est son lien avec les Patriotes. Circé-Côté se référait constamment aux idéaux des héros rebelles dont il faisait partie. Nous n’en savons pas plus de cet ouvrage, mentionné dans le National Reference Book, car rien de ce travail n’a subsisté [10].

Éva Circé-Côté figure rarement dans les histoires littéraires. Exclue de l’École littéraire de Montréal, du Nigog et autres chapelles essentiellement masculines, elle est ainsi privée de l’attention, de la familiarité, des littérateurs de sa génération. Quand les critiques traiteront des poètes et écrivains du début du siècle, les femmes seront occultées. Pour corriger cet oubli, Georges Bellerive fait paraître, en 1920, Brèves apologies de nos auteurs féminins, où il consacre quelques pages à vingt-huit auteures. Colombine, identifiée comme Mme Salomon Côté alors qu’elle a toujours signé Éva, ou Ève, Circé-Côté, se mérite deux pages. Bellerive n’a que quelques mots pour les poèmes d’Éva Circé, mais il cite plutôt les louanges des journalistes Madeleine (Anne-Marie Gleason-Huguenin) et de Françoise (Robertine Barry). S’étant épargné la critique, il ne peut s’empêcher de faire allusion à la vie privée de la poète en regrettant « que certaines circonstances déplorables soit venues terminer en 1908 une carrière aussi brillamment commencée [11] ». Se peut-il que, malgré l’utilisation de pseudonymes, un critique littéraire ait tout ignoré de la carrière de l’écrivaine après la mort de son mari ? Si oui, les noms de plume ont trop bien déguiser l’auteure. Éva Circé-Côté est aussi ignorée dans Le Précis d’histoire littéraire : littérature canadienne-française des Sœurs de Sainte-Anne (1928), même s’il s’agit d’une de leurs anciennes élèves. En 1931, Germain Beaulieu présente quatorze membres de l’École littéraire de Montréal, uniquement des hommes puisque les femmes ne pouvait être admise dans ce cénacle [12]. Le Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française de Mgr Camille Roy énumère dans un paragraphe sept poètes féminins (sic) qui ont publié avant 1939 sans mentionner Éva Circé-Côté [13]. Et que n’aimerait-on pas trouver quelques lignes sur Circé-Côté dans les Pages critiques de Jean-Charles Harvey qui savait l’apprécier comme journaliste. Ignorée par les anthologistes et cachée sous des pseudonymes, elle a été fort mal servie par l’histoire littéraire.

Mais si la reconnaissance s’est longtemps fait attendre pour Éva Circé-Côté, ses textes, écrits dans le but d’éduquer et d’élever son lectorat, ont cependant contribué à former l’identité et la conscience de ses contemporains.

SES IDÉES

Éva Circé-Côté demeurera toute sa vie une journaliste engagée, qui met sa plume au service de ses idéaux de libéralisme, de progrès et de justice. Dès 1903, elle se donne une mission :

Malgré ce qu’on en dira, j’irai mon droit chemin, fidèle au programme que je me suis tracé il y a deux ans. Lutter pour les idées généreuses et hardies, défendre les démunis, parce que leur souffrance a toujours raison contre la peur, célébrer tout ce que la nature a de superbe, tout ce que l’art a de consolant, tout ce que la science donne d’espoir à l’humanité, se pencher sur les geôles pour y suspendre une injustice, veiller à l’éducation des petits, au respect dû à la femme, vouloir le repos des siens, faire de cette plume un outil de délivrance, proclamer le chant d’amour, de penser, d’admirer, de vivre, et tout cela sans bruit, sans l’expectative d’une vaine gloriole, avec l’espérance seulement d’être utile, douce et consolante au malheur. [14]

Pour Éva Circé-Côté, ses ambitions réformatrices s’inscrivent dans le libéralisme tel qu’élaboré au siècle des Lumières et poursuivi au Canada par les Patriotes des années 1830. Elle embrasse une idéologie fondée sur la raison et consacrée au progrès, moteur de l’humanité. Pour Circé-Côté, la marche de l’histoire mène à un monde meilleur grâce aux progrès scientifiques, économiques et sociaux, progrès qui présupposent la perfectibilité des êtres humains. Cette amélioration progressive est basée sur la raison, inspiratrice et boussole du progrès.

À mesure que les hommes deviennent plus éclairés, à mesure que le sens de la vie sera mieux compris… au lieu d’être abandonné à la merci d’un hasard aveugle ou aux prises d’impulsions inconscientes, la génération sera soumise de plus en plus au contrôle de notre libre jugement. [15]

Cet engagement se concrétise, pour Circé-Côté, dans un libéralisme radical, à la défense de la liberté de penser et d’agir et de la démocratie dans sa forme républicaine et non pas dans un libéralisme partisan. Wilfrid Laurier et d’Alexandre-Louis Taschereau n’ont-ils pas trahi les grands principes qui animaient les Patriotes des années 1830 : « Le libéralisme d’antan qui inspira le chef d’œuvre de l’historien Garneau, qui enflamma l’éloquence de Papineau, qui exalta l’héroïsme des patriotes de 37 n’existe plus. C’est un moulin à vent immobile, les bras en croix… [16] ». Le retour aux sources du libéralisme réanimera ce moulin paralysé :

Le parti de l’avenir, qui est aussi celui du passé, c’est le libéralisme, pas ce libéralisme bâtard qui a pour père l’égoïsme ou l’intérêt mesquin d’une poignée d’individus, mais le libéralisme qui abat les vieux préjugés, qui élargit nos horizons étouffants, qui donne à tous le droit de penser, qui pourchasse l’ignorance et la superstition et qui élèvera notre nationalité au rang des peuples progressistes [17].

Elle fait partie du vaste mouvement progressiste qui se manifeste en Amérique du Nord dans les deux premières décennies du XXe siècle et qui ne manque pas d’adeptes à Montréal. Concrètement, pour les progressistes, la société doit être réformée moralement et physiquement. Il faut combattre la corruption, le népotisme et les privilèges, et sur un plan matériel il faut assainir la cité, instaurer des mesures d’hygiène, combattre la mortalité infantile par exemple.

JPEG - 542.9 ko
Source : BAnQ. Collection numérique de revues et journaux québécois.

Pour pouvoir progresser, les gens doivent connaître et juger, posséder une pensée libre de toute superstition, dans un Québec où l’instruction est laissée au bon vouloir des parents : Circé-Côté fait de l’instruction obligatoire, gratuite et laïque un pré-requis à toutes les réformes qui s’imposent. L’affranchissement de l’influence indue de l’Église catholique exige d’abord la séparation de l’Église et de l’État. Le libéralisme vise à l’égalité des citoyens et s’est en s’appuyant sur cet égalitarisme que Circé-Côté défend les revendications féministes. Enfin, la tolérance fait partie de l’idéologie libérale et Circé-Côté s’exprimera plusieurs fois sur la présence des Autres, venus d’ailleurs, dans la société qu’on n’appelait pas encore « québécoise ».

Parmi toutes les causes défendues par Éva Circé-Côté, de l’abolition de la peine de mort au cinéma le dimanche, on retiendra ici les plus fondamentales : l’éducation, la laïcité, le féminisme et l’accueil des « autres ».

1. L’instruction

Dans un monde voué au progrès, l’instruction constitue l’instrument essentiel pour promouvoir et orienter le progrès. Alors que la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et, à la fin du XIXe siècle, les provinces canadiennes, ont rendu l’instruction obligatoire jusqu’à 12 ans, puis 14 ans, le Québec laisse aux parents la responsabilité de déterminer la fréquentation scolaire de leurs enfants, laquelle se termine habituellement lors de la communion solennelle, souvent avant 12 ans. Dans des dizaines de chroniques, Circé-Côté invoquera tous les arguments en faveur d’une éducation gratuite, obligatoire et laïque : elle mènera à une meilleure démocratie en permettant aux électeurs de choisir leurs représentants et de combattre la corruption car la « condition principale de notre régénération... c’est l’instruction obligatoire [18] ». Il faut changer la mentalité du peuple par « l’action lente, mais sûre, de l’éducation [19] » : elle diminuera la délinquance car « ouvrir une école, c’est fermer une prison », réitère-t-elle après Victor Hugo [20] ; elle contribuera à l’avancement économique car il faut des travailleurs qualifiés ; enfin « une éducation commune, une instruction égale » favorisera l’harmonie sociale [21].

Au fait avec les innovations pédagogiques de Pestallozzi et de Montessori, Circé-Côté s’oppose aux pensionnats qui conduisent à la paresse, où les cultivateurs envoient leurs fils recevoir une éducation qui ne leur convient pas, qui ne leur donne pas la vigueur physique pour le travail des champs. Elle se plaît à comparer les écoles francophones avec les écoles anglaises, où les élèves ont plus de liberté, où ils apprennent à penser par eux-mêmes, où se forment « ces caractères virils, réfléchis, pratiques qui sont moins le privilège d’une race que les résultats de l’éducation [22] ».

L’instruction est vue comme l’instrument de l’émancipation de la classe ouvrière car mieux instruit, le jeune ouvrier est moins passible d’être exploité. [23] La chroniqueuse répète que le principal obstacle à la liberté de penser est l’obscurantisme de l’éducation contrôlée par l’Église qui cherche à former « des fils soumis et obéissants [24] ». Elle n’hésite pas à citer en exemple les États-Unis où « ce sont les écoles publiques et les bibliothèques qui ont fait de ces barbares un peuple éclairé, policé, moral et riche [25] ». Consciente des inégalités économiques entre Canadiens-français et Canadiens-anglais, elle affirme « Si nous ne sommes pas un grand peuple, les moyens nous ont manqué. Donnons aux Canadiens les mêmes écoles qu’aux Anglais et ils seront supérieurs » car, dans leur langue, elle proclame : « Knowledge is power [26] ». L’école obligatoire ne sera pas suffisante pour réorienter les jeunes vers une société moderne, il faut réformer tout le cursus, se débarrasser des collèges classiques où « ils perdent en huit années et des plus belles à apprendre ce qu’ils pourraient facilement assimiler en quatre années bien employées [27] ».

Francophile, elle s’inspire de l’idéal jacobin qui perçoit l’école publique comme le creuset essentiel à l’assimilation des immigrants : « Si nous avions eu l’école publique, nous aurions coulé dans un moule unique ces matières diverses que la force des choses nous imposaient. Tous parleraient français et leur idéal renouvelé serait calqué sur le nôtre [28]. » Et cette éducation doit être non seulement obligatoire, mais laïque et gratuite accessible aux filles comme aux garçons.

Dès ses premiers écrits, Éva Circé se penche sur les carences de l’éducation des filles. En 1903, elle écrit : « L’infériorité de la femme dans les siècles passés et même dans notre siècle, dans quelque partie du monde, est un fait accidentel dû à la pression du milieu où elle a vécu, à la pression que l’on a exercée sur son intelligence, dû, je le répète avec Fourrier, à son défaut d’éducation [29]. » Elle dénonce les programmes scolaires qui favorisent l’enseignement des belles-lettres, de la couture et du piano pour les filles alors que les garçons étudient des sciences et des mathématiques : « Faut-il s’étonner qu’avec un traitement si différent qui dure huit à dix ans ils se retrouvent, l’un haussé au-dessus de lui-même, l’autre rentrée dans l’humilité de sa coquille, ravalée au-dessous de la nature ? » [30]

Circé-Côté met ses idées en exécution en 1908 quand, avec sa collègue journaliste Gaëtane de Montreuil, elle fonde le Lycée de jeunes filles sur la rue Saint-Denis. Elle qui a beaucoup critiqué les cursus scolaires, peut offrir une éducation pratique et moderne, inspirée des programmes américains et français, pour préparer les jeunes femmes à une certaine indépendance économiques. Pendant trois ans, les étudiantes suivront des cours axés sur les arts, - la musique, la danse et la peinture, - ainsi que des leçons de sténographie et de commerce pour qu’après leur graduation elles puissent « obtenir une situation honorable, [d’]entrer par exemple comme secrétaire dans une administration, dans une institution commerciale ou autre, dans un bureau etc. alors que ces places semblaient jusqu’à présent devoir être réservées à nos jeunes compatriotes de langue anglaise, mieux armés pour la lutte, possédant une instruction plus pratique… [31] ». Le lycée dût fermer après deux ans, mais non sans avoir eu des répercutions durables sur l’éducation des filles au Québec. Inquiets par la présence d’une institution laïque à Montréal, Mgr Bruchési se décida enfin à acquiescer aux demandes des dames de la Congrégation Notre-Dame et les autorisa à ouvrir le Collège Marguerite Bourgeois, la première institution d’enseignement supérieur pour les filles.

2. La laïcité des institutions civiles

Éva Circé-Côté a été une critique constante de l’influence de l’Église et du clergé dans presque toutes les sphères de la société québécoise, surtout en éducation, jusqu’à la rendre responsables du « retard » du Québec : retard économique, retard en éducation et retard culturel comme en fait foi, avance-t-elle, la pauvreté des œuvres littéraires. L’Église catholique, anti-moderne, ne peut qu’être un obstacle au progrès : « Qui oserait nous jeter à la face l’insulte de ’race inférieure’, en voyant que nous sommes le produit naturel de trois siècles d’obéissance passive et d’oppression intellectuelle » [32]. La laïcité telle qu’entendue à l’époque signifie la séparation de l’Église et de l’État, avec la tolérance de toutes les religions sans en privilégier aucune. Elle récuse toute contrainte religieuse qui se résume dans une expression comme « hors de l’Église point de salut » . Pour les laïcs, la religion n’a sa place ni dans les écoles ni dans aucune institution relevant de l’État et n’a surtout pas à restreindre la liberté de pensée. Les prêtres peuvent avoir des opinions politiques, mais « leur ingérence au nom de la religion, dans des questions exclusivement politiques comme l’impérialisme et le nationalisme est intolérable » [33].

Cet anti-cléricalisme n’est pas que théorique et dès 1902 Éva Circé fait partie de la Ligue pour l’enseignement qui préconise l’instruction obligatoire et gratuit dans un système qui relèverait de l’État plutôt que de l’Église. La Ligue ne subsista pas longtemps après sa condamnation par Mgr Bruchési en 1904. En tant que bibliothécaire, Éva Circé-Côté résiste tant qu’elle peut à l’ingérence du clergé dans l’acquisition des livres et elle doit recourir à toutes sortes de stratagèmes pour acheter des ouvrages autres que des manuels techniques, des livres pieux ou insipides [34]. Si la bibliothèque prolonge l’éducation hors de l’école, elle doit offrir tous les classique sans censure religieuse. Circé-Côté elle-même fait fi de l’index de l’Église et cite fréquemment dans ses chroniques Voltaire, Rousseau, et bien d’autres condamnées aux « petits enfers » [35].

Son expérience avec l’école laïque dans son Lycée de jeunes filles fit long feu après deux années, mais elle ne cessa jamais de réclamer des écoles sans affiliation religieuse qui accueilleraient des enfants de toutes origines, catholique, juive ou protestante [36]. Car la libre-pensée se développe tôt et n’accepte aucune entrave, surtout celle de la religion.

3. Le féminisme

C’est sans étonnement qu’on voit Éva Circé-Côté défendre les droits des femmes au nom d’un égalitarisme libéral : droit à l’éducation, droit au travail, droit aux métiers non-traditionnels, droits civils. Le Code civil, qui légitime l’inégalité entre les sexes, est la première cible des féministes au début du XXe siècle. Il est particulièrement dur pour la femme mariée qui est soumise à la puissance maritale et se trouve reléguée au rang de mineure, « un attentat à sa dignité [37] » écrit Fantasio en 1914 qui poursuit en énumérant les injustices du Code :

les honnêtes femmes sont impitoyablement traquées par le texte barbare. Un homme peut légalement s’emparer du salaire de sa femme commune en biens avec lui et le dilapider à sa guise.... une femme mariée ne peut emprunter d’argent, elle est étranglée par ces mêmes bras qui l’étreignaient amoureusement. Ce qui nous semble un sollicitude n’est qu’un leurre au fond, un traquenard, un nœud coulant pour attraper l’esclave au vol et les féministes ont raison de vouloir la refonte de nos tables de loi [38].

Elle réfute les arguments de ceux qui s’opposent au vote des femmes : Henri Bourassa, les nationalistes, le clergé. Non, les femmes ne cesseront pas d’avoir des enfants si elles votent. Non, elles ne voteront pas nécessairement comme leur mari, et elles ne voteront pas pour annuler le vote de leur mari. Et si elles sont trop ignorantes pour voter, bien des hommes ne le sont pas moins. Et si trop de femmes sont indifférentes à la politique, raison de plus de leur d’accorder le droit de vote qui éveillerait leur conscience politique. À presque chaque session de l’Assemblée législative pendant les années 1920 et 1930, un député soumet une proposition de loi en faveur du suffrage féminin et Éva Circé-Côté en profite pour étaler ses arguments en faveur du vote des femmes : c’est une question de démocratie, les femmes contribueraient aux réformes sociales et combattraient la corruption, elles adouciraient les mœurs des électeurs, enfin il est ridicule d’être apte à voter aux élections fédérales et de ne pouvoir le faire au niveau provincial [39].

En plus de réclamer la réforme du Code civil et le vote des femmes, Circé-Côté plaide pour leur admission dans les professions libérales, la médecine et le barreau, pour le droit au travail et l’égalité salariale [40], en invoquant toujours des motifs égalitaires. À tous ceux qui n’admettent pas à l’égalité des femmes, elle rappelle : « Il faut qu’elle soit bien douée pour qu’après des siècles d’oppression, de tyrannie, systématiquement tenue sous la dépendance de l’homme qui s’en servait pour son plaisir, [ses] facultés faute d’usage ne se soient pas atrophiées [41] ».

4. Les Autres

Presque aucun écrivain québécois du XXe siècle n’a pu éluder la question du nationalisme et Éva Circé-Côté, qui se définit comme patriote et non nationaliste, a plus d’une fois abordé le sujet de la nation et de l’indépendance. Le sens des mots varie avec les années, tout comme sa pensée évolue au cours de quatre décennies. Le caractère catholique et conservateur du nationalisme clérical de son époque, incarné par l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française (ACJC), l’organisme de collégiens créé en 1904 par les abbés Lionel Groulx et Émile Chartier, lui fait répudier l’épithète de nationaliste pour lui préférer celui de patriote. [42] Le nationalisme tel que compris par les élites du pays, un « nationalisme châtré qui prêche qu’on n’est Canadien que si on est catholique ; qui ne veut pas d’instruction obligatoire, mais décrète qu’on doit être des fils soumis et obéissants », fait obstacle à la libre-pensée qu’elle considère essentiellement au développement de la société canadienne-française [43]. Circé-Côté se situe dans la lignée de Papineau, Dessaulles et les Patriotes de 37-38 et ne ménage pas ses critiques envers les nationalistes catholiques. Elle reproche à l’ACJC, à « ces nouveaux croisés » dont la devise est « piété, étude, action », son « anti-sémitisme démodé » et son enseignement qui empêche ses membres de penser par eux-mêmes, les dépouille de leur virilité et les renvoie à une vie végétative [44].

Dès 1916, elle s’en prend à Lionel Groulx « digne successeur de ceux qui jadis excommuniaient les patriotes de 37 ». Choquée quand Groulx qualifie les Rébellions « d’étourderie, folle témérité, imprévoyance », elle réplique que « cette digne soutane ne comprend nullement le langage de l’héroïsme français » [45]. Vingt ans plus tard, à l’occasion du Deuxième Congrès de la langue française de 1937, elle lui reproche son « séparatisme et met le Québec en garde contre sa théocratie [46] ».

La chroniqueuse invoque souvent l’indépendance du Canada français, mais sa position est ambigüe. En 1901, elle souhaite clairement l’indépendance du pays, c’est-à-dire du Canada libéré de la Grande-Bretagne, et sa position se rapproche alors de celle de Bourassa. Mais sans animosité pour les « Anglais », elle les invite à participer aux célébrations de la fête nationale pour renforcer « le lien de solidarité qui doit unir deux nations habitants le même continent » [47]. Elle se détache bientôt de Bourassa et n’aura que sarcasmes pour accueillir la fondation du Devoir en 1910. L’écart entre les deux journalistes se creuse pendant la guerre et s’accentue avec le catholicisme de Bourassa et son rejet du suffrage féminin.

Qu’elle écrive sur les Autochtones, sur les Juifs ou sur les immigrants en général, Circé-Côté ne se départit pas de son libéralisme et d’une position inclusive qui accorde à tous les individus, quelle que soit leur origine, une place dans la société du Québec. La Saint-Jean-Baptiste fournit presque chaque année prétexte à prêcher la tolérance et l’inclusion. Circé-Côté souhaite qu’on se souvienne des ancêtres Hurons et Iroquois au même titre que de Maisonneuve, Dollard, Chénier et Papineau, qu’on remplace le culte de Dollard des Ormeaux par celui de Louis-Joseph Papineau, qu’on abandonne le mouton « symbole de la soumission » pour le bélier symbole de l’obstination ou le castor industrieux, qu’on arbore le drapeau tricolore alors que la foule entonnerait un nouvel hymne national : « Vive la canadienne » [48].

PNG - 3.1 ko
Tricolore bas-canadien
Source : Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Colombine, Fantasio et Julien Saint-Michel ont signé quelques chroniques sur les Autochtones, mais c’est dans sa pièce Maisonneuve, jouée le 3 avril 1921 au théâtre His Majesty’s, qu’Éva Circé-Côté s’exprime le mieux sur la relativité des culture occidentale et indigènes [49]. L’intrigue se situe à deux niveaux : tout d’abord une histoire d’amour entre le fondateur de Montréal et Fleur des Bois, une jeune Iroquoise. Mais c’est aussi, avec audace et originalité, l’histoire du contact de deux civilisations qui s’affrontent, puis échangent et devraient s’enrichir de l’amalgame des valeurs par les colons et par les colonisés. Maisonneuve exprime cet inter-culturalisme avant la lettre : « Si nous cherchions dans leurs rites, dans leurs cérémonies les traces de l’évolution de la pensée humaine, ne serait-ce plus noble et plus digne de la patrie française que de verser le sang de ces guerriers après les avoir dépouillés de leurs terres ? » Le critique de La Presse n’était probablement pas le seul à regretter ce relativisme [50].

Éva Circé-Côté vit à une époque où ceux qu’on nomme les étrangers sont de plus en plus visibles dans la métropole. Les Britanniques ne sont pas considérés tout à fait comme des étrangers, et ce sont surtout les nouveaux venus d’Europe continentale qui attirent l’attention. En se rendant à son travail ou en déambulant dans les rues de la ville, Circé-Côté croise des gens venus d’ailleurs, elle entend des langues étrangères et rencontre une population hétérogène qui lui inspirera plusieurs écrits : sur les travailleurs et travailleuses du vêtement juifs, sur les vendeurs ambulants italiens, sur les buanderies chinoises. Ses observations l’amènent à réfléchir sur leur place dans leur nouvelle patrie et sur l’attitude des Canadiens-français à leur égard.

Ses modèles d’intégration et d’assimilation, idéalisés, demeurent la France et les États-Unis : « Prenons exemple des États-Unis qui ... a fondu dans le creuset de sa tolérance et de sa charité bien entendue, car elle était bonne pour elle-même d’abord, des éléments divers pour en faire un tout homogène [51] ». Francophile, pénétrée de l’esprit jacobin, elle prêche l’assimilation et exige que ses compatriotes la facilitent. Comme en France, son principal agent sera l’école, ouverte à tous quelle que soit leur religion : « Si nous avions eu l’école publique, nous aurions coulé dans un moule unique ces matières diverses que la force des choses nous imposaient. Tous parleraient français et leur idéal renouvelé serait calqué sur le nôtre ». Sont accueillis au Canada français tous ceux qui, sans différence de religion, d’ethnie ou de race, s’assimilent et parlent français car la « pureté de la race » n’est qu’illusoire, les immigrants se fonderont dans un tout et le mélange des peuples n’en sera que plus heureux [52].

Nous ne sommes pas contre l’infusion du sang étranger, mais nous devrions tenir loin de nous ceux qui ne parleront jamais notre langage, que nous adoptons volontiers, mais qui ne nous adopteront jamais ; ceux qui se refusent à suivre nos traditions, à unifier leurs intérêts avec ceux du pays. Mais dès qu’ils ont pris racine chez nous, il faut désarmer. Les opinions doivent cesser de se proscrire. Les défenseurs de la paix des âmes ont mauvaise grâce à susciter des querelles de race et de religion. La patrie et la religion doivent être bienveillantes pour ceux qui ont cessé d’être des étrangers. Afin que tous fassent assaut d’émulation, afin de bien servir le pays, sachons leur créer une atmosphère respirable… [53]

Si les immigrants apprennent d’abord l’anglais et sont bientôt absorbés dans la communauté anglophone, c’est que, écrit-elle en 1925, « nous les avons ostracisés de nos écoles, de nos sociétés nationales, de nos cercles littéraires, tandis que les institutions anglaises les ont accueillis à bras ouverts ». Parce que les Canadiens français refusent d’admettre les nouveaux arrivants dans leurs institutions, ceux-ci « parlent anglais [alors qu’ils] forment un cinquième de la population des villes » [54]. Loin de vouloir préserver un arrière-pays québécois homogène et fermé, Circé-Côté propose de diriger les immigrants vers les terres à défricher plutôt que de les entasser dans les villes. Elle jette la pierre aux législateurs et aux curés de campagne qui ne font rien pour rendre les régions attractives pour les étrangers. Elle reproche plus d’une fois à la Société Saint-Jean-Baptiste de discriminer contre les non-catholiques. Toutes ces exclusions privent les Canadiens-français d’éléments progressistes, comme elle l’écrit dans le Jewish Eagle en 1932 : « Nous sommes la cause, par notre manque de vision, notre fanatisme, notre étroitesse de vue, systématiquement entretenus, de ce que nous nous sommes privés d’éléments de force et de vitalité [55] ».

Le message n’est toutefois pas univoque : les travailleurs accusent les immigrants de voler leur travail, l’adoption de l’anglais menace la survie de la langue française. C’est surtout à Julien Saint-Michel, son pseudonyme dans un journal syndical critique de l’immigration, qu’il revient de s’en prendre à la politique d’immigration du gouvernement et aux autorités « qui nous imposent des étrangers avec lesquels nous n’avons aucune affinité de race. Mais ne gardons pas rancoeur à ceux que le trop plein d’un pays rejette sur nos rives [56]. » Depuis longtemps, Circé-Côté s’inquiète de l’avenir de la population francophone et voit dans la survivance de la langue française la force qui rend « capable de résister aux envahissements périodiques de l’immigration [57] ». Tout en maintenant ses distances avec l’alarmisme du mouvement nationaliste face à la forte immigration des années vingt, même lorsqu’elle fait l’éloge des immigrants, elle craint « le danger que l’élément français soit noyé dans le flot montant de l’immigration. » Elle propose, non pas de limiter l’immigration, mais d’imposer l’instruction obligatoire qui permettrait aux Canadiens-Français de ne pas perdre leur « capital humain », leur identité et leurs métiers. Contrairement aux nationalistes cléricaux, pour elle il ne s’agit pas seulement de la survivance de la race ou de la religion, mais plutôt d’une question tant économique que patriotique [58] ».

Aucune forme de racisme n’a été aussi décriée par Éva Circé-Côté que l’anti-sémitisme. En 1921, la communauté juive rassemble quelque 50 000 membres sur quelques kilomètres carrés. Dans le Monde ouvrier, elle fait plus d’une fois l’éloge du prolétariat juif et de son rôle dans le mouvement ouvrier [59]. Ses prises de position ne sont pas inconnues des intellectuels juifs. En 1932, le journal yiddish Kanata Adler (Jewish Eagle) l’invite à collaborer à son numéro souvenir pour la commémoration à la fois de son 25e anniversaire et du centenaire de l’émancipation des Juifs au Bas-Canada. Son article, « Genèse de la Pensée canadienne », résume toute sa pensée sur l’évolution intellectuelle du Canada français depuis les débuts de la colonie française [60].

La montée d’Adolf Hitler en Allemagne et la présence d’un parti national-socialiste au Canada et au Québec rendent plus impératives les dénonciations de l’anti-sémitisme. Dès 1933, Circé-Côté écrit sur la persécution des Juifs en Allemagne, mais elle revient sur la scène locale en 1934 quand elle prend la défense du docteur Samuel Rabinovitch harcelé par ses collègues de l’Hôpital Notre-Dame. Pour protester contre son admission comme interne à l’hôpital, ses collègues de l’hôpital Notre-Dame et de trois autres hôpitaux ont déclaré la grève jusqu’à ce que le médecin juif, diplômé de l’Université de Montréal, remette sa démission. Circé-Côté lui consacre une chronique dans laquelle elle vante ses qualités d’altruisme et celles de Juifs en général [61]. Sur une note plus légère, elle profite de la Fête nationale des Canadiens-français pour réitérer, non sans ironie, « ...notre patron, Saint Jean Baptiste qui est juif... [62] ».

Le patriotisme d’Éva Circé-Côté, inspiré des idéaux des années 1830, est républicain, inclusif et laïc, un « agent civilisateur » voué au progrès [63]. L’émancipation du Canada français, son indépendance, est toujours perçu dans le cadre de la Confédération et malgré toute son admiration pour la société américaine, avec les années elle voit de plus en plus dans le lien avec la Grande-Bretagne une garantie de la survivance française en Amérique. « Le vainqueur s’est mué en mentor.... Entre deux servitudes, choisissons la plus humaine [64] ». À la fin des années 1930, la crainte de ce qu’elle perçoit comme une théocratie à la Lionel Groulx, jumelée à l’anti-libéralisme de Maurice Duplessis, la font se tourner vers les institutions britanniques comme gages de liberté et de progrès. C’est dans L’Aurore, un journal dont le lectorat est presque entièrement composé de protestants francophones, qu’elle exprime avec vigueur ses critiques envers le nationalisme clérical qui s’affirme sous le gouvernement d’Union national élu en 1936.

CONCLUSION

JPEG - 197.3 ko
Éva Circé-Côté, vers 1900
Source : Bleu, Blanc, Rouge, Montréal, Déom Frères, éditeurs, 1903, p. [4].

Au début du XXe siècle, peu d’avenues s’offraient à celles qui voulaient s’exprimer sur la place publique et influencer le cours des choses. Éva Circé-Côté appartient à cette cohorte de femmes, peu nombreuses, une quinzaine au Québec en 1911, qui choisirent le journalisme comme média de prédilection. Elle s’est distinguée de la plupart de ses collègues en n’étant jamais confinée à la page féminine, en partie parce qu’elle écrivait dans des journaux progressistes, en partie parce qu’elle se dissimulait derrière des pseudonymes masculins. Elle a ainsi joui d’une grande liberté pour exprimer des idées avancées, considérées à l’époque comme subversives ou frisant l’anathème.

Ses nombreuses chroniques, ainsi que ses pièces de théâtre et sa biographie de Papineau, poursuivent les idéaux des Lumières, relayées par les libéraux des années 1830, et qui se traduisent par des combats en faveur de la démocratie, de la tolérance, de l’éducation laïque, obligatoire et gratuite, de l’égalité des sexes et des groupes ethniques, ce qu’on appellerait aujourd’hui les communautés culturelles, dans un esprit républicain. Ses écrits n’ont pas perdu de leur pertinence et nous rappellent que la société québécoise et ses intellectuels, loin d’être homogènes, couvaient des dissidences qui n’ont jamais cessé d’éclairer ce qu’on a plus tard appelé la Grande noirceur. Ces hétérodoxes, ces non-conformistes, ont risqué la censure, mais pire, surtout s’il s’agit de femmes, elles ont trop souvent été occultées dans l’histoire.

En savoir plus

- « Éva Circé-Côté : une vie à contre-courant », Les publications universitaires, Canal Savoir, 3 novembre 2011.
- Andrée Lévesque, Chroniques d’Éva Circé-Côté. Lumière sur la société québécoise. 1900-1942, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2011, 312 p.
- Andrée Lévesque, Éva Circé-Côté. Libre-penseuse. 1871-1949, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2010, 478 p.

- Éva Circé-Côté, Papineau, son influence sur la pensée canadienne. Essai de psychologie historique, Montréal, R.A. Regnault & cie imprimeurs, 1924, 247 p. Réédition : Lux éditeur, 2002, 266 p.
- Éva Circé-Côté, Bleu, Blanc, Rouge. Poésie, paysages, causeries, Montréal, Déom Frères, éditeurs, 1903, 369 p.

Notes

[1] L’Action sociale, 28 et 30 décembre 1909, 3 janvier 1910 ; La Vérité, 1er et 8 janvier, 12 et 26 février 1910 ; La Croix, 1er, 8, 22 janvier, 9 février 1910 ; Olivar Asselin, Le Devoir, 2 janvier 1910. Réponses d’Élzéar et de J.J. Côté, La Vérité, 23 avril 1910.

[2] Elle écrira sous les noms de Colombine, Musette, Fantasio, Jean Ney, Paul S. Bédard, Julien Saint-Michel, Arthur Maheu.

[3] Il faut ajouter « L’érable », un poème nationaliste en alexandrins signé Colombine dans Le Passe-Temps, 24 juillet 1920.

[4] Le Soleil, 2 mai 1903.

[5] Ève Circé-Côté, Papineau. Son influence sur la pensée canadienne. Essai de psychologie historique, Montréal, Ève Circé-Côté éd., 1924, p. II et 2.

[6] Ibid., p. 32.

[7] Fantasio, « Carrière ingrate. Les jeunes filles qui voudraient écrire », Le Pays, 23 janvier 1915.

[8] Les Débats, L’Avenir, L’Avenir du Nord, Le Pionnier, Le Nationaliste, Le Pays, Le Monde ouvrier, Le Mâtin, L’Autorité, L’Aurore.

[9] Pierre Hébert, Censure et littérature au Québec. Le livre crucifié 1625-1919, Montréal, Fides, 1997, p. 144-154.

[10] Sa fille Ève a jeté tous ces papiers après sa mort. Andrée Lévesque, Éva Circé-Côté. Libre-penseuse. 1871-1949, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2010, p. 209.

[11] Georges Bellerive, Brèves apologies de nos auteurs féminins, Québec, Garneau, 1920, p. 77-79.

[12] Germain Beaulieu, avec Aldéric Bourgeois, Nos immortels. Caricatures de Bourgeois, Montréal, Albert Lévesque, 1931.

[13] Camille Roy, Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française, Montréal, Beauchemin, 1939.

[14] Colombine, « Réponse. Au personnage anonyme qui écrit dans L’Étoile du Nord », L’Avenir du Nord, 10 septembre 1903.

[15] Julien Saint-Michel, « La mortalité infantile », Le Monde ouvrier, 30 juin 1917.

[16] Fantasio, « Les influences françaises au Canada », Le Pays, 30 octobre 1920.

[17] Fantasio, août 1911.

[18] Fantasio, « La régénération des lettres », Le Pays, 21 mai 1921.

[19] Fantasio, « Les sournoiseries du progrès », Le Pays, 7 février 1914.

[20] Eva Circé, « Etude sur les causes de l’infériorité de la femme », L’Étincelle, 31 janvier 1903 ; Fantasio, « Les divagations de l’"Action catholique" », Le Pays, 17 avril 1920.

[21] Julien Saint-Michel, « La femme instruite est une valeur », Le Monde ouvrier, 17 septembre 1927.

[22] Paul S. Bédard, « Fausse doctrine », Le Pays, 31 juillet 1920.

[23] Julien Saint-Michel, « Misères d’apprentissage », Le Monde ouvrier, 7 octobre 1916.

[24] Fantasio, « L’ignorance systématique. Ou s’instruire ou mourir ! », Le Pays, 16 mars, 1912 ; Paul S. Bédard, « Fausse doctrine » Le Pays, 31 juillet 1920.

[25] Fantasio, « Une question vitale », Le Pays, 18 avril 1914.

[26] Fantasio, « Ayons des vertus viriles. Notre infériorité est accidentelle », Le Pays, 9 décembre 1911 ; Fantasio, « Le fond plutôt que la forme. Nous sommes désarmés », Le Pays, 14 octobre 1911.

[27] Fantasio, « Une leçon d’énergie », Le Pays, 2 mars 1912.

[28] Julien Saint-Michel, « Notre fête nationale », Le Monde ouvrier, 25 juin 1927.

[29] Colombine, « Réponse. Au personnage anonyme de L’Étoile du Nord », L’Étoile du Nord, 24 septembre 1903.

[30] Julien Saint-Michel, « Le véritable aspect du problème féministe », Le Monde ouvrier, 4 avril 1925.

[31] La Patrie, 10 août 1909.

[32] Fantasio, « L’ignorance systématique. Ou s’instruire ou mourir ! », Le Pays, 16 mars 1912.

[33] Le Pays, 25 septembre 1915.

[34] Le Pays, 27 novembre 1915.

[35] Elle ne manque pas de dénoncer la censure et l’autocensure de la presse, la « tyrannie que notre premier pasteur (Mgr Bruchési) exerça sur les journaux et la soumission passive de ces derniers », Le Pays, 17 mars 1917. Le premier journal auquel elle collabora, Les Débats fut interdit par Mgr Bruchési en 1903, Le Pays, auquel elle a soumis plus de 800 chroniques subit le même sort en 1921.

[36] « Si nous avions de meilleures écoles françaises - c’est-à-dire dépouillées d’esprit sectaire - les cent mille Juifs qui constituent le cinquième de la population de Montréal seraient aujourd’hui des citoyens français ». Fantasio, « Le fanatisme religieux », Le Pays, 4 décembre 1920.

[37] Fantasio, « Vers le féminisme. Quelques chinoiseries de la loi canadienne. Les maris sont responsables des torts causés par les bavardages de leurs femmes, s’ils en sont avertis », Le Pays, 18 juillet 1914.

[38] Fantasio, « Vers le féminisme. Quelques chinoiseries de la loi canadienne. Les maris sont responsables des torts causés par les bavardages de leurs femmes, s’ils en sont avertis », Le Pays, 18 juillet 1914.

[39] Andrée Lévesque, Éva Circé-Côté, p. 320-329.

[40] Fantasio, « Les femmes avocates. Faisons changer la loi, s’il le faut. L’honorabilité d’une femme et la profession d’avocat », Le Pays, 20 février 1915 ; Julien Saint-Michel, « Le rôle moderne de la femme », Le Monde ouvrier, 19 septembre 1931 ; Julien Saint-Michel, « Travail égal, salaire égal. Pourquoi les femmes qui font un travail aussi pénible que les hommes ne seraient pas aussi bien rémunérées ? », Le Monde ouvrier, 25 août 1917. Julien Saint-Michel, « N’ostracisons pas les femmes », Le Monde ouvrier, 5 décembre 1931.

[41] Julien Saint-Michel, « L’influence invisible de la femme », Le Monde ouvrier, 8 août 1931.

[42] Fantasio, « Le Soliloque du "Devoir" », Le Pays, 17 septembre 1921.

[43] Fantasio, « Le pacifisme de M. Bourassa », Le Pays, 22 avril 1916.

[44] Fantasio, « L’A.C.J.C. et la politique », Le Pays, 1er avril 1916 ; Fantasio, « Tableau vivant : Dollard mort !... », Le Pays, 8 juillet 1911 ; Fantasio, « Haine de races. Toujours l’anti-sémitisme », Le Pays, 27 mai 1916.

[45] Fantasio, « La conférence de l’abbé Groulx », Le Pays, 23 décembre 1916.

[46] Julien Saint-Michel, « La langue française », Le Monde ouvrier, 17 juillet 1936. Ève Circé-Côté, « Le mouvement séparatiste », L’Aurore, 1er octobre 1937.

[47] Fantasio, « Tableau vivant : Dollard mort !... », Le Pays, 8 juillet 1911.

[48] Ibid. ; Colombine, « La vie est dans le sang », L’Avenir du Nord, 30 juillet 1909 ; Fantasio, « Vive la Canadienne », Le Pays, 8 juillet 1918 ; Julien Saint-Michel, « Pourquoi cette reconstitution ? » ; Fantasio, « Propos de la St-Jean-Baptiste », Le Pays, 26 juin 1915 ; Le Monde ouvrier, 28 juin 1930 ; Julien Saint-Michel, « Réminiscences de la St-Jean », 4 juillet 1931.

[49] Éva Circé-Côté (Colombine), Maisonneuve, Montréal, tapuscrit, s.é., s.d, conservé à la Bibliothèque Cameron, Université de Toronto. Une version corrigée se trouve dans les archives Lionel-Groulx, Fonds de l’Imprimerie populaire, P56 C3, 6. Voir Danaé Michaud-Mastoras, Étude socio-critique de la pièce Maisonneuve d’Éva Circé-Côté, mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 2006. Celle-ci a déniché un tapuscrit annoté de la pièce dans le fond du Devoir aux archives Lionel-Groulx, p. 88-90.

[50] La Presse, 4 avril 1921.

[51] Julien Saint-Michel, « Notre fête nationale », Le Monde ouvrier, 25 juin 1927.

[52] Julien Saint-Michel, « A propos de races. La lignée héroïque dont nous descendons permet de nous enorgueillir du sang qui coule dans nos veines », Le Monde ouvrier, 15 décembre 1917.

[53] Circé-Côté, Papineau, p. 245.

[54] Julien Saint-Michel, « Variations sur le Thême pascal », 11 avril 1925 ; Fantasio, « Le fanatisme religieux », Le Pays, 4 décembre 1920.

[55] Circé-Côté, « La genèse de la pensée canadienne », Edition-souvenir du Jewish Eagle, 1932, p. 65.

[56] Julien Saint-Michel, « Notre fête nationale », Le Monde ouvrier, 25 juin 1927.

[57] Julien Saint-Michel, « Le sentiment national », Le Monde ouvrier, 25 novembre 1916.

[58] Julien Saint-Michel, « L’instruction gratuite et obligatoire », Le Monde ouvrier, 25 septembre 1926.

[59] Fantasio, « Le fanatisme religieux », Le Pays, 4 décembre 1920.

[60] Circé-Côté, « La genèse de la pensée canadienne », Edition-souvenir du Jewish Eagle, 1932, p. 65. Henri Bourassa et Olivar Asselin contribueront aussi à ce numéro mais leurs articles n’ont aucunement l’envergure de celui de Circé-Côté.

[61] Julien Saint-Michel, « Question de race », Le Monde ouvrier, 7 juillet 1934.

[62] Julien Saint-Michel, Le Monde ouvrier, 25 juin 1927.

[63] Julien Saint-Michel, « Le sentiment national », Le Monde ouvrier, 25 novembre 1916.

[64] Julien Saint-Michel, « La langue française », Le Monde ouvrier, 17 juillet 1937.

« Chaque génération, depuis 1760, a dû mériter de rester française. Celle d’aujourd’hui ni celle de demain ne le resteront à un moindre prix. »
Lionel Groulx, 1952.
SPIP | | Plan du site | Crédits | Suivre la vie du site RSS 2.0