Gabrielle Roy (1909-1983)

François Ricard
Octobre 2020


Les trois premières parties de ce texte sont basées sur Gabrielle Roy, une vie (Boréal, 1996 et 2000) et sur l’Album Gabrielle Roy (Boréal, 2014). La dernière partie est une version révisée d’un article paru dans Le Devoir, Montréal, 13-14 mars 1999. Notons également que la plupart des photographies accompagnant le texte sont tirées de l’Album Gabrielle Roy.


Les commencements

Fille d’immigrants ayant quitté le Québec à la fin du XIXe siècle pour s’établir sur les terres nouvelles du sud du Manitoba, Gabrielle Roy passe son enfance et sa première jeunesse à Saint-Boniface, dans le cocon d’une famille et d’un milieu social à la fois protégés par la langue et les souvenirs et ouverts sur les grands espaces environnants. Plus tard, elle ne se lassera pas d’évoquer cet héritage et ces commencements de son être.

La vie de Gabrielle Roy commence le 22 mars 1909, jour de sa naissance à Saint-Boniface (Manitoba), petite agglomération catholique et française voisine de Winnipeg, laquelle est alors la principale ville de l’Ouest canadien. Mais le monde de Gabrielle Roy, lui, c’est-à-dire le monde dans lequel elle voudra enraciner son identité et auquel elle puisera une grande partie de son inspiration de romancière, commence bien plus tôt, au milieu des collines du nord de Joliette, dans la paroisse de Saint-Alphonse-Rodriguez. Là vivent ses grands-parents maternels, Élie Landry (1835-1912) et Émilie Jeansonne (1831-1917), d’origine acadienne, qui donnent naissance en 1867 à Émélie, dite Mélina, la future mère de Gabrielle Roy. Mélina a quatorze ans lorsque Élie et sa femme, attirés par les promesses des missionnaires colonisateurs, partent avec leurs sept enfants s’établir dans les plaines du Manitoba, où la Couronne offre des «  quarts de section  » aux nouveaux arrivants. Après un long voyage que Mélina (ainsi que Gabrielle à sa suite) ne se lassera pas de raconter plus tard, ils s’installent dans la région dite de la Montagne Pembina, à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Winnipeg, où la quasi-totalité des colons sont de foi catholique et de langue française, venus du Québec, de la France ou de la Belgique.

La famille Roy en 1912. Gabrielle est l’avant, au centre.
Source : BAC-cmar, PA-186947.

C’est là, à Saint-Léon, que Mélina épouse en 1886 Léon Roy, né trente-six ans plus tôt dans les environs de Québec, puis émigré en Nouvelle-Angleterre à la fin de son adolescence et finalement venu lui aussi s’établir au Manitoba en 1883. Leurs six premiers enfants, Joseph, Anna, Alcide (mort en bas âge), Agnès, Adèle et Clémence, naissent entre 1887 et 1895. Léon, pendant ce temps, devient une sorte de notable local et commence à se mêler de politique comme membre du Parti libéral, militant activement pour l’élection de Wilfrid Laurier en 1896, ce qui lui vaut d’être vivement réprouvé par le clergé catholique et considéré plus ou moins comme un indésirable.

Mais Laurier et son ministre Sifton, une fois portés au pouvoir, n’oublient pas leurs amis. Dès 1897, Léon décroche un poste de fonctionnaire fédéral au service du Bureau de l’immigration de Winnipeg. Son rôle, en tant que «  French interpreter  », consistera à accueillir les immigrants en provenance d’Europe (notamment d’Europe de l’Est) et à les accompagner dans leur établissement au Manitoba ou dans les territoires voisins des Prairies, les futures provinces de Saskatchewan et d’Alberta. Pour se rapprocher de son travail, il déménage donc à Saint-Boniface, chef-lieu de la vie canadienne-française de tout l’Ouest canadien. La famille s’agrandit bientôt de quatre autres enfants, Bernadette, Rodolphe, Germain et Marie-Agnès (la première Agnès ayant été emportée par la méningite). Quelques années plus tard, la nouvelle carrière de Léon lui assurant à la fois un statut enviable et de bons revenus (il a ajouté à ses fonctions officielles diverses petites affaires et des investissements qui rapportent plutôt bien), il fait construire une grande maison confortable au 15 (aujourd’hui 315) de la rue Deschambault, dans un des quartiers neufs de Saint-Boniface alors en pleine expansion.

Maison Gabrielle-Roy, rue Deschambault, St-Boniface
Source : Dirac, Wikimédia Commons, CC0.

C’est dans cette maison que vient au monde, au printemps 1909, Marie Rose Emma Gabrielle, qui sera la dernière enfant de Léon et Mélina. C’est une enfant fragile, souvent malade, que son père surnomme «  Petite Misère  » et qui devient vite la princesse de la maison, choyée par sa mère et par ses frères et sœurs. Ceux-ci quittant tour à tour le foyer familial pour voler de leurs propres ailes (souvent bancales), la petite se retrouve bientôt presque toute seule avec sa maman (sa sœur Clémence, qui vit encore à la maison, souffre de dépression chronique), si bien que se développent entre la mère et l’enfant un attachement réciproque et une intimité qui ne faibliront jamais.

1915. Gabrielle a six ans, l’âge où elle entame sa première année scolaire à l’Académie Saint-Joseph, école de filles sise tout près de chez elle et tenue par les Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie  ; c’est là qu’elle fera toutes ses études primaires et secondaires. Les premières années sont ardues  : elle n’aime pas l’étude, ses résultats sont médiocres, et elle s’absente souvent de l’école à cause de ses ennuis de santé. Il faut dire que c’est une période difficile pour la petite Gabrielle et les siens. Un premier malheur s’abat sur eux à l’automne 1915, quelques semaines seulement après la rentrée scolaire  : Léon, tombé en défaveur auprès du gouvernement fédéral depuis que Laurier en a été chassé par les conservateurs aux élections de 1911, est congédié de la fonction publique l’année même de ses soixante-cinq ans, sans pension de retraité. Ce n’est pas nécessairement la misère pour lui et sa famille, car il a encore ses propriétés et quelques revenus d’appoint, mais la gêne et la tristesse entrent pour de bon dans la maison de la rue Deschambault. L’homme qui fondait des colonies et parcourait les étendues de l’Ouest pour s’occuper de «  ses  » immigrants reste maintenant enfermé dans son bureau et n’est plus que l’ombre de lui-même  ; la blessure assombrira son caractère jusqu’à la fin de ses jours. Deux ans plus tard, autre malheur  : la mort de la grand-mère Landry, qui habitait rue Deschambault depuis quelques mois, elle qui avait toujours vécu à la campagne, dans sa vieille maison de Somerset où Gabrielle et sa mère allaient presque chaque année passer les vacances d’été, Mélina pour aider aux travaux, Gabrielle pour se laisser envoûter par la nature, les paysages et les heures de jasette et de jeu auprès de sa «  grand-mère toute-puissante  ». C’est son premier deuil, le premier d’une longue série qui s’étalera sur toute sa vie.

Puis voilà qu’à ces malheurs familiaux s’ajoute, en 1916, le grand malheur public que constitue, pour les Canadiens français de l’Ouest, l’adoption par le parlement provincial du Manitoba, dominé par les libéraux, de la législation Thornton, cette loi «  infâme  » qui interdit l’enseignement de toute autre langue que l’anglais dans les écoles de la province, régime qui restera officiellement en vigueur pendant un demi-siècle. Du jour au lendemain, les sœurs de l’Académie Saint-Joseph et leurs élèves se voient obligées de suivre un nouveau programme où toutes les matières sont enseignées et apprises en anglais et où le français n’a plus de place, sauf après les heures normales de classe et plus ou moins clandestinement. Gabrielle n’a que sept ans, ce malheur ne la touche qu’indirectement. Mais pour les adultes de la communauté franco-manitobaine, on peut imaginer quelle catastrophe cela peut représenter. Eux dont les parents et les grands-parents sont venus ici dans l’espoir d’y poursuivre tranquillement leur vie française, voilà qu’on les rejette brusquement hors de leur nouvelle patrie et qu’on fait d’eux des sortes de parias, appartenant à une «  espèce destinée à être traitée en inférieure  », comme le dira la toute première phrase de La Détresse et l’Enchantement. Certes, les élites et les enseignants francophones réagissent  ; ils créent en cette même année 1916 l’Association d’éducation des Canadiens français du Manitoba (AECFM), vouée à la «  survivance  » de la communauté française et catholique et qui deviendra une sorte de ministère parallèle, édictant ses propres programmes et administrant ses propres examens. Mal vue mais tolérée par le Department of Education, l’Association est très bien organisée et fortement soutenue par l’Église  ; sa puissance se fait sentir dans toutes les paroisses francophones de la province.

Saint-Boniface (Manitoba), vers 1920.
Source : SHSB, collection générale, SHSB-19281.

Que se passe-t-il chez Gabrielle Roy lorsqu’elle atteint l’adolescence et que, subitement, son rendement scolaire change du tout au tout  ? Impossible de le savoir exactement. Mais le changement est aussi remarquable que soudain. Elle qui a été jusqu’alors une écolière si indolente, peut-être même un peu paresseuse, voilà qu’elle devient tout à coup, à partir de son entrée en septième année (Grade VII), l’élève la plus appliquée et la plus brillante de l’Académie. Pendant tout le reste de ses études, c’est elle qui, invariablement, obtient les meilleures notes de sa classe, accumulant les médailles et les récompenses de toutes sortes, y compris, chaque année, le premier prix du concours de composition française de l’Association d’éducation. Élève travailleuse, dévorée par le besoin de s’instruire et de s’élever, elle découvre la littérature, surtout la littérature anglaise, qu’elle préfère de loin aux œuvres pieuses que lui propose la littérature française telle que l’enseignent alors les bonnes sœurs de l’Académie. Shakespeare la marque à jamais. Elle commence à écrire des petites choses, poèmes, saynètes, déclamations. C’est de cette époque, vraisemblablement, que date chez elle le désir, sinon la résolution, d’échapper à son petit milieu, de se distinguer, de se hausser au-dessus du commun, et de s’imposer là où personne d’autre avant elle et autour d’elle ne s’est encore imposé.

Le temps de l’aventure

La quinzaine d’années qui suit la fin de ses études marque pour Gabrielle Roy une période d’activité intense, remplie d’expériences, d’apprentissages et de découvertes de toutes sortes. Émancipée de sa famille et de son milieu, elle explore le monde, par l’enseignement, les voyages, l’amour, le journalisme ; et elle prend conscience de sa propre vocation, par le théâtre d’abord, puis par d’inlassables travaux d’écriture qui déboucheront enfin sur la publication et le succès de son premier roman, Bonheur d’occasion.

Lorsque, au printemps 1928, à l’âge de dix-neuf ans, Gabrielle reçoit son diplôme de fin d’études secondaires, elle se sent déjà prête à affronter le vaste monde et à y faire sa marque. Dans l’immédiat, toutefois, il lui faut un moyen de gagner sa vie. Comme beaucoup de jeunes filles de son milieu et comme trois de ses sœurs avant elle (Anna, Adèle, Bernadette), elle choisit l’une des seules voies accessibles aux femmes de ce temps  : l’enseignement. Pour cela, elle suit une formation d’un an (exclusivement en anglais) au Winnipeg Normal Institute. C’est pendant cette année-là, en février 1929, que meurt Léon Roy, son père qu’elle connaît peu mais dont elle fera revivre la figure plus tard dans Rue Deschambault puis dans La Détresse et l’Enchantement. L’été suivant, avant même l’obtention de son permis officiel, elle occupe un poste temporaire d’institutrice suppléante dans le village métis de Marchand, à quelque 80 kilomètres à l’est de Winnipeg  ; son séjour dans ce coin perdu commence par l’épisode de «  L’enfant morte  », qu’elle racontera une quarantaine d’années plus tard dans un très beau chapitre de Cet été qui chantait.

Gabrielle Roy et sa classe de l’Institut Provencher, mai 1935.
Source : Archives des frères Marianistes, Saint-Boniface.

Sa vraie carrière d’enseignante débute à l’automne 1929, quand elle est nommée à Cardinal, dans la région de la Montagne Pembina, où vivent toujours les enfants et les petits-enfants de son grand-père Élie Landry, qu’elle a plaisir à retrouver. Son école à classe unique regroupe des élèves de tous les niveaux primaires, venus des fermes des environs. L’expérience la comble et elle vit là une des années les plus heureuses de sa vie, dira-t-elle plus tard. Mais à la rentrée de 1930, grâce aux interventions de sa mère et à l’excellent souvenir que gardent d’elle les autorités scolaires de Saint-Boniface, elle est nommée à l’école publique de garçons de la ville, l’Institut Provencher, dirigée par les frères Maristes et située à quelques pas de la rue Deschambault, où Gabrielle retourne vivre auprès de sa mère veuve et de sa sœur Clémence. Pendant sept ans, elle est titulaire de l’une des «  receiving classes  » de première année, destinée aux enfants des familles d’immigrants non francophones, à qui elle enseigne uniquement en anglais, ainsi que l’exige la loi. Beaucoup plus tard, dans Ces enfants de ma vie, elle rappellera ces années d’enseignement à travers l’évocation de quelques-uns des élèves qui l’ont marquée, à Cardinal comme à Saint-Boniface.

C’est avec beaucoup de compétence et de dévouement qu’elle exerce son métier, passant pour l’une des meilleures institutrices de l’école. Mais l’enseignement ne lui suffit pas, et très vite elle sait que ce n’est pas de là que lui viendra ce grand avenir qu’elle ne cesse d’espérer depuis son adolescence. Les années qui viennent, la jeune femme va donc les employer à se préparer fébrilement, méthodiquement, pour ce qu’elle considère comme son vrai destin, dont elle n’a encore qu’une idée très vague, mais qui devra passer par la grande culture, voie royale à ses yeux vers l’accomplissement de soi et la réussite. Ainsi, elle se consacre avec passion au théâtre, suivant des leçons de diction (française et anglaise), présentant des numéros de récitation ou d’improvisation chaque fois que le lui demande pour une soirée ou une fête quelconque l’une des nombreuses associations qui s’activent alors à Saint-Boniface et à Winnipeg, ou se joignant à de petites troupes improvisées qui font des tournées dans les villages du Manitoba  ; dès 1931, elle entre au Cercle Molière de Saint-Boniface, compagnie quasi professionnelle animée par Arthur et Pauline Boutal et où on lui accorde bientôt des rôles importants, notamment dans les pièces qui, en 1934 puis en 1936, remportent le trophée de la meilleure production de langue française au concours pancanadien de théâtre amateur qui a lieu à Ottawa, en présence du Gouverneur général  ; entre 1935 et 1937, elle fait également du théâtre en anglais avec la troupe du Winnipeg Little Theatre.

Gabrielle Roy et ses camarades, costumés pour une production du Malade imaginaire de Molière.
Source : SHSB, fonds Marie-Ange Alary (née Cormier), SHSB-19105.

Du côté de la littérature, c’est aussi pendant ces années que, lectrice avide, elle découvre les romanciers français et américains contemporains, ainsi que les grands auteurs nordiques (en particulier Tchekhov), et qu’elle écrit ses premiers textes de fiction, tantôt en français, tantôt en anglais, dont quelques-uns seront publiés dans divers périodiques. Sa détermination, son désir d’apprendre et de s’améliorer, en un mot son ambition, ne la quittent jamais.

Cela dit, elle réalise très tôt au cours de ces années d’apprentissage et de découverte de soi que l’avenir dont elle rêve, ce n’est pas non plus à Saint-Boniface ni dans sa petite communauté qu’il pourra se concrétiser. Elle doit rompre, elle doit refuser le destin étriqué que lui réservent, si elle ne part pas, et son sexe, et sa condition, et le milieu non pas hostile, sans doute, mais de plus en plus marginal et replié sur lui-même dans lequel elle se sent confinée. Chaque mois, elle met de côté une partie de son salaire d’institutrice en vue du grand projet qui à la fois l’obsède et la stimule, tout comme il habite à cette époque la plupart des artistes canadiens ou même américains  : aller vivre quelque temps en Europe, patrie universelle des arts et de la pensée.

En 1937, sa décision est prise. Pour arrondir ses avoirs, elle accepte un poste d’été en région éloignée, la Petite-Poule-d’Eau, entre les lacs Manitoba et Winnipegosis. Puis, ayant obtenu un congé provisoire de sa commission scolaire, elle part enfin vers l’est, à destination de l’Europe. Elle a vingt-huit ans. Son but déclaré est de poursuivre des études d’art dramatique en vue de devenir actrice. Mais son véritable but, en fait, est de s’affranchir et de se donner enfin la possibilité d’atteindre cette réalisation d’elle-même qu’elle attend depuis tellement d’années. On ne dira jamais assez à quel point ce départ marque pour elle un tournant décisif, qui va orienter toute la suite de sa vie et de sa carrière. Mais c’est en même temps une expérience terrible, car elle se trouve à laisser là l’être dont elle est le plus proche et qui, à ce moment-là, a le plus besoin d’elle  : sa mère. On est en pleine crise économique, Mélina a dû vendre sa maison, sa santé décline, elle est sans ressources et devra vivre désormais toute seule avec la pauvre Clémence, qui à quarante-deux ans a encore l’esprit d’une enfant et dépend entièrement d’elle. Or Gabrielle, comme benjamine de la famille, aurait dû normalement se résigner à devenir le «  poteau de vieillesse  » de sa mère. Au lieu de cela, la voici qui n’écoute que son besoin de liberté et qui, pour un résultat aussi lointain qu’incertain, abandonne à son sort celle qu’elle aime et qui l’aime tant. Ses sœurs ne le lui pardonnent pas. Et elle-même, quelques années plus tard, se fera d’amers reproches  : cette rupture, cette «  trahison  » de sa mère hantera, tout en la nourrissant, une bonne partie de son œuvre à venir.

Dans La Détresse et l’Enchantement, son autobiographie posthume, Gabrielle Roy fera le récit détaillé de ce premier séjour en Europe, de l’automne 1937 au printemps 1939. Après deux mois à Paris, où elle s’ennuie ferme malgré l’émerveillement que lui inspire sa découverte de la Ville-Lumière, elle va s’installer à Londres, où elle restera jusqu’en janvier 1939, c’est-à-dire pendant la plus grande partie de son séjour européen. Là, elle s’inscrit au Guildhall School of Music and Drama pour des cours de théâtre qu’elle suit de manière irrégulière, préférant visiter la ville, faire de longues excursions dans la campagne anglaise et voir des amis étudiants en provenance de tous les coins de l’Empire. C’est au cours d’une de ces réunions plus ou moins mondaines, organisée par une lady qui nourrit une affection particulière pour les Canadiens, qu’elle fait la rencontre de Stephen Davidovitch, vingt-cinq ans, de qui elle tombe follement amoureuse. Mais l’idylle sera brève. Stephen est beau, il est tendre, il est cultivé, et il adore aussi Gabrielle. Ce que celle-ci ne sait pas, cependant, c’est que, quoique citoyen canadien, Stephen fait partie d’une organisation américaine de lutte pour la libération de l’Ukraine annexée et occupée par les Soviétiques, organisation qui l’a dépêché secrètement en Europe pour préparer diverses manœuvres en territoire russe et ukrainien.

Stephen Davidovich (1913-1987)
Source : Ukrainians in the UK, online encyclopaedia.

Autrement dit, Stephen est un agent secret, ce qui explique ses absences nombreuses et prolongées, pendant lesquelles l’amoureuse, restée seule à Londres, se morfond et s’inquiète. Mais aux raisons affectives s’ajoute peut-être une raison politique. Lorsque Stephen, en effet, au bout de quelques mois, se sent tenu de la mettre au moins partiellement au courant de sa situation, elle se rend compte que son amoureux, en travaillant contre les Russes, travaille du même coup pour leurs ennemis, c’est-à-dire les nazis, vus alors par les Ukrainiens (on est en 1938, avant le pacte germano-soviétique) comme les possibles libérateurs de leur pays, mais honnis et craints presque partout ailleurs. Or la Gabrielle Roy de cette époque, sans être une révolutionnaire, a quand même un penchant pour les idées et les objectifs de la gauche politique, penchant hérité de son père et renforcé par l’influence de ses amis anglophones et immigrants de Winnipeg, largement sympathiques au parti social-démocrate CCF nouvellement fondé. L’alliance à Hitler était la dernière qualité qu’elle cherchait chez un homme... Quoi qu’il en soit, elle décide alors de rompre avec Stephen, qu’elle ne reverra plus après leur dernière rencontre de l’été 1938.

À ce moment-là, elle se trouve chez Esther Perfect et son père, dans leur maisonnette d’Upshire, en banlieue londonienne, qu’elle a découverte inopinément quelques mois plus tôt au cours d’une excursion et où elle a été accueillie avec la générosité et la douceur que l’on réserverait à «  un oiseau tombé sur le seuil  ». Aussitôt, Esther et elle deviennent amies, et Gabrielle prend l’habitude de venir se réfugier à Upshire presque chaque week-end pour se reposer et se laisser cajoler par la bonne Esther. Et pour écrire en toute tranquillité. Car c’est de cette époque que datent les vrais débuts littéraires de Gabrielle Roy. Ayant compris qu’elle ne deviendrait jamais la comédienne qu’elle aurait voulu être, elle décide de renoncer à sa formation en art dramatique et, à regret d’abord puis avec de plus en plus de conviction, elle se met (ou se remet) à l’écriture. Et qui plus est, à l’écriture uniquement en français, la langue de sa mère, la langue de tous les siens. Confortablement installée dans sa petite chambre dont la fenêtre donne sur les «  downs  » d’Epping, échangeant un bref sourire avec Esther qui lui apporte thé et biscuits et disparaît aussitôt, elle remplit des pages et des pages de son écriture de maîtresse d’école, dans l’espoir d’arriver à quelque chose qui puisse intéresser des lecteurs. En fait, ses textes de ce temps-là n’ont rien de bien remarquable, et l’on n’y perçoit que très faiblement la voix de la future romancière (qui d’ailleurs ne les laissera jamais republier par la suite). Pour tenter sa chance, elle envoie trois articles à un journal parisien, qui – miracle  ! — les accepte aussitôt. Ce fait peut paraître banal, et pourtant il a une très grande importance dans le cheminement «  professionnel  » de Gabrielle Roy. Celle-ci a déjà vu quelques textes d’elle publiés dans des périodiques, et elle en a été contente, bien sûr, mais c’étaient des périodiques canadiens. Cette fois, c’est de Paris, la capitale de la Littérature, que lui vient la reconnaissance. Si les responsables d’une publication renommée tirant à des milliers, voire des dizaines de milliers d’exemplaires, et qui ne savent rien d’elle, jugent que ses textes méritent d’être lus par le public le plus exigeant et le plus cultivé du monde, c’est donc que ces textes-là ne sont pas si mauvais et que son talent est réel. Interprétation un peu naïve, peut-être, mais dont l’effet est décisif  : la romancière en herbe peut y voir une confirmation de la justesse de son choix et donc un puissant encouragement à continuer, ce qu’elle fera pendant tout le reste de sa vie.

Gabrielle Roy à Prats-de-Mollo, aidant à l’accueil des réfugiés républicains de la guerre d’Espagne.
Source : BAC-fgr, NL-19151.

Rentrée à Londres à l’automne, elle retourne en France au début de 1939, non pas à Paris cette fois, mais dans le Midi, dont elle rêve depuis qu’elle a lu Daudet à l’époque de l’Académie Saint-Joseph. Elle passe là deux mois de pures vacances, de pur bonheur, parcourant la Provence et le Languedoc de long en large, tantôt en train, tantôt sur le pouce, bivouaquant çà et là, bavardant avec les villageois, dans un enchantement de chaque minute. Avant de repartir, elle s’arrête quelques jours à Prats-de-Mollo, dans les Pyrénées, pour aider à l’accueil des réfugiés républicains de la guerre d’Espagne. Puis, de retour à Londres, elle décide, vu l’imminence de la guerre, de rentrer au Canada. Elle s’embarque à Liverpool au printemps 1939 pour le grand retour.

Elle ne reviendra en Europe qu’une dizaine d’années plus tard, en 1947. Entre-temps, tout aura changé pour elle, elle aura connu le succès, la gloire, la fortune, tout ce qu’elle désirait si ardemment depuis sa jeunesse. Mais elle aura vécu pour cela des années d’une fébrilité à couper le souffle, faites de travail acharné, de déplacements incessants, de rencontres, de découvertes, de joies et aussi de chagrins. Tout commence avec son arrivée à Montréal en mai 1939. Même si sa mère la presse de revenir à Saint-Boniface et que son poste d’institutrice l’attend toujours là-bas, elle décide de rester au Québec et de faire le grand «  plongeon  », comme elle dira, c’est-à-dire de tenter le tout pour le tout pour pouvoir se consacrer à l’écriture et vivre de sa plume. Femme seule, pratiquement sans le sou, «  étrangère  » venue du lointain Manitoba et parfaitement inconnue à Montréal, elle va pourtant réussir en quelques années à se tailler une place de choix dans la vie littéraire et journalistique de la métropole, profitant notamment du vent de renouveau et des occasions qui s’offrent depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux d’Adélard Godbout, un climat que favorisent paradoxalement le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale et la fin de la crise économique.

Ses premiers cachets (modestes) lui viennent du journal Le Jour de Jean-Charles Harvey, qui imprime chaque semaine, dans la page féminine, un billet drolatique signé de son nom. Puis la Revue moderne lui achète une première nouvelle, qui sera suivie d’une quinzaine d’autres entre 1939 et 1941. Ce périodique d’allégeance libérale, qui s’adresse à un public (surtout féminin) friand de littérature «  distrayante  », est dirigé alors par Henri Girard, un journaliste d’expérience et grand connaisseur en matière de culture moderne, qui a ses entrées dans les milieux intellectuels, littéraires et artistiques du tout-Montréal. Reconnaissant d’entrée de jeu le talent de la jeune femme, il devient son mentor et bientôt son amant  ; leur relation, même s’il est marié, durera jusqu’en 1946 ou 1947.

C’est par Girard que Gabrielle Roy, en 1940, va entrer au Bulletin des agriculteurs, un autre périodique grand public lié indirectement au Parti libéral. Là, ce n’est pas comme nouvelliste qu’elle publie, mais comme reporter, un métier qu’elle n’a jamais exercé jusqu’alors mais avec lequel elle se familiarise rapidement, au point d’acquérir une maîtrise étonnante et de devenir une des journalistes les plus appréciées des lecteurs. Ses collaborations prennent la forme de grandes séries sur des sujets d’actualité, pour la préparation desquels sa méthode est toujours la même  : d’abord, pour rassembler la matière dont elle a besoin, une enquête de terrain aussi méthodique et approfondie que possible (ce qui l’amène à se déplacer beaucoup et parfois dans des endroits où peu de femmes journalistes osent se risquer), suivie de la rédaction d’un compte rendu clair et précis, où elle ne craint pas de se mettre en scène et auquel elle donne un tour littéraire par le recours aux portraits, aux dialogues, voire aux suspenses, et à une écriture à la fois sobre et travaillée. C’est ainsi que quatre de ces séries vont paraître dans le Bulletin  : «  Ici l’Abitibi  » (7 articles sur la relocalisation de pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine dans l’île de Nepawa en Abitibi), «  Peuples du Canada  » (7 articles sur des communautés d’immigrants de l’Ouest canadien, chez qui la reporter a fait un long périple en 1942), «  Horizons du Québec  » (12 articles sur diverses régions de la province). Mais la plus belle et la plus précieuse de ces séries est probablement la première, «  Tout Montréal  » (4 articles), publiée en 1941 à l’occasion du tricentenaire de la ville et qui offre de celle-ci une image étonnamment lucide et moderne  ; c’est sans doute en préparant ce grand reportage que Gabrielle Roy est entrée pour la première fois dans le quartier Saint-Henri, où elle reviendra si souvent dans les quelques années suivantes.

Gabrielle Roy avec des enfants du quartier Saint-Henri (Montréal)
Source : Wikimédia Commons, domaine public. Photo : Conrad Poirier.

Au cours de l’hiver 1943, alors qu’elle est devenue une journaliste respectée et touche maintenant un bon salaire, elle décide de quitter Montréal (où elle a habité jusque-là des chambrettes du côté de Westmount) pour élire domicile à Rawdon, dans une maison de pension confortable et tranquille, où elle pourra se retirer pendant les périodes d’accalmie que lui laissent ses recherches et ses déplacements de journaliste et travailler en paix au roman qu’elle a mis en chantier un an ou deux plus tôt et dont elle devra rédiger deux ou trois versions avant qu’il puisse être publié. En juin de cette année-là, apprenant la mort de sa mère, elle interrompt ses travaux et se rend aussitôt à Saint-Boniface, rongée par le remords de l’avoir plus ou moins laissée seule pendant toutes ces années et par le regret que «  le temps lui ait manqué  » pour la revoir, lui raconter ses aventures et lui faire ses adieux. Dès son retour au Québec, elle court se réfugier en Gaspésie, à Port-Daniel, où elle a pris l’habitude de prendre ses vacances, et se remet à la tâche avec une énergie renouvelée, comme si la seule façon de vivre son deuil était de finir son roman, que d’ailleurs elle dédiera «  À Mélina Roy  ».

Bonheur d’occasion, Éditions Pascal, 1945.

Le manuscrit final de Bonheur d’occasion est prêt au printemps 1944, mais ne paraîtra qu’un an plus tard, en juin 1945. L’éditeur est Gérard Dagenais, des Éditions Pascal, une de ces maisons nées pendant la guerre et capables d’accueillir une littérature nouvelle, voire audacieuse, peu conforme aux diktats du clergé et des élites qui contrôlaient jusqu’alors l’édition québécoise. Le roman de Gabrielle Roy aurait-il pu paraître sans ces circonstances particulières, nul ne le sait à coup sûr, mais on peut penser que non, tant il s’écarte de ce qu’on attendait alors des romans «  canadiens  », confits de ruralité et de vertu. Quoi qu’il en soit, Bonheur d’occasion va connaître un succès fulgurant, sans précédent dans les lettres canadiennes et québécoises. Dès sa sortie, il est accueilli sur la scène locale par une critique et des lecteurs enthousiastes, si bien que Gabrielle Roy, devant le manque de ressources de son éditeur (qui fera faillite quelques mois plus tard), prend les choses en mains et voit elle-même à l’impression et à la distribution de son livre, avec l’aide de son chargé d’affaires, Me Jean-Marie Nadeau, ami de Girard et libéral influent. Mais le succès ne tarde pas à s’étendre  : aux États-Unis d’abord, où le roman est sélectionné par un important club du livre, ce qui en fait automatiquement un best-seller, et où les droits d’adaptation cinématographique sont acquis par Hollywood  ; puis en France, où il obtient le Prix Femina 1947, ce qui lui permettra d’être traduit dans une dizaine de langues à travers l’Europe. Pour Gabrielle Roy, cette fortune et cette célébrité subites sont à la fois étourdissantes et sources d’un accablement dont elle a du mal à se remettre. Elle s’en remettra pourtant, mais en gardera pour toujours la ferme résolution d’éviter les tourbillons médiatiques et mondains qui accompagnent la publication.

Dans l’immédiat, désireuse d’échapper au tumulte et de refaire ses forces, elle va passer l’été de 1947 à Saint-Boniface, chez sa sœur Anna, où elle peut revoir ses autres sœurs Clémence et Adèle, et à Kenora (Ontario), dans une auberge voisine du couvent où vit Sœur Léon-de-la-Croix (sa sœur Bernadette). Elle en profite pour faire ce qu’elle n’a pas pu faire depuis la sortie de Bonheur d’occasion  : recommencer à écrire, en particulier le nouveau roman montréalais que ses éditeurs et son public attendent d’elle mais dont l’écriture lui est un véritable «  calvaire  », comme elle le dira plus tard  ; elle y travaillera avec acharnement pendant presque sept ans, avant qu’Alexandre Chenevert puisse finalement paraître.

Le docteur Marcel Carbotte, époux de Gabrielle Roy.
Source : AFGR, collection Michel Champagne.

Au cours de ce même séjour au Manitoba, elle fait la rencontre de Marcel Carbotte, jeune médecin célibataire d’ascendance wallonne, natif de Fry (Saskatchewan), qui préside alors le Cercle Molière. C’est le coup de foudre. Deux mois plus tard, le 30 août, ils se marient dans la plus stricte intimité ; elle a trente-huit ans, il en a trente-trois. Le soir même de leur mariage, les nouveaux époux partent pour l’Europe, où Marcel a décidé d’aller poursuivre ses études de spécialisation en oncologie. Ils vivent d’abord quelques mois au cœur de Paris, sur la rive gauche, puis s’installent dans une pension bourgeoise de Saint-Germain-en-Laye, d’où ils s’absentent souvent pour des excursions en Belgique (où Marcel a de la parenté) et dans diverses régions de France, notamment le Midi et la Bretagne. De son côté, Gabrielle fait également des séjours prolongés en Suisse, en Bretagne et en Angleterre, quittant Marcel et ses amis parisiens pendant plusieurs semaines parfois, pour s’isoler et écrire en paix.

Son cher Alexandre Chenevert continue de lui donner du fil à retordre. Mais voilà qu’au cours d’une excursion à Chartres avec des amis, subitement, comme par miracle, lui reviennent à l’esprit des images de son Manitoba natal et des paysages pastoraux de la Petite-Poule-d’Eau, où elle a enseigné douze ans auparavant. Ce retour imaginaire à ses origines et à un univers tout empreint de douceur, d’harmonie et d’innocence, «  comme à peine sorti des songes du Créateur  », lui apporte une sorte de soulagement. Mettant de côté ses manuscrits d’Alexandre Chenevert, elle se lance aussitôt dans l’écriture de ce qui sera son deuxième livre, La Petite Poule d’Eau, qu’elle terminera en deux ans à peine, avec une aisance et un bonheur qu’elle n’a plus connus depuis longtemps. Lorsque ce nouveau livre paraîtra en 1950, la critique et le public seront surpris, sinon déconcertés, en lisant cet ouvrage si différent de Bonheur d’occasion, non seulement par le décor, le climat, les personnages et la tonalité thématique (l’idylle après l’enfer urbain), mais par la facture même du récit, à mi-chemin du roman ordinaire et du recueil de nouvelles, une forme hybride que Gabrielle Roy continuera de pratiquer régulièrement jusqu’à la fin de son œuvre.

Le manuscrit de La Petite Poule d’Eau achevé, les études de Marcel complétées, le couple rentre au Canada à l’automne 1950 après trois ans d’absence. Conservant de ces années un vif attachement pour la France, Gabrielle Roy y retournera à quelques reprises pour des vacances, mais plus jamais elle ne fera de séjour aussi prolongé à l’extérieur du pays.

Gabrielle Roy, 1945.
Source : BAC-fgr (89a), copie e011087493. Photo : Annette et Basil Zarov.

Le temps de l’écriture

Après la vie trépidante qu’elle a menée jusqu’alors, une période toute différente s’ouvre pour Gabrielle Roy, celle de la maturité et de l’écriture. Fuyant la publicité et les mondanités, elle vit de plus en plus retirée, à Québec et, surtout, dans sa maisonnette de Petite-Rivière-Saint-François, où elle a trouvé le refuge dont elle a besoin pour écrire et jouir pleinement du contact avec la nature. Tout ce qui compte désormais, outre le soin de quelques êtres qui lui sont chers, c’est la poursuite de son œuvre coûte que coûte, une œuvre qui ne cessera de s’enrichir et de s’épurer jusqu’à la fin.

Au début, Marcel et elle s’installent à Ville LaSalle, tout au bord du fleuve, mais Gabrielle continue de prendre souvent de longs congés de travail à la campagne, en solitaire, dans les endroits retirés où elle a été heureuse naguère, comme Rawdon ou Port-Daniel. C’est ainsi qu’elle peut enfin terminer son Alexandre Chenevert, sur lequel elle peine depuis si longtemps. Puis, comme Marcel, au chômage depuis son arrivée à Montréal, obtient finalement un poste dans un hôpital de Québec, le couple déménage dans la Vieille Capitale au printemps de 1952, dans un grand immeuble locatif en bordure des Plaines d’Abraham  ; ce sera l’adresse officielle de Gabrielle Roy jusqu’à la fin.

Mais elle se plaît assez peu à Québec. Certes, elle y a des amies proches et dévouées, comme ses voisines les deux Madeleine (Bergeron et Chassé) ou le groupe de femmes de lettres qui gravite autour de la romancière Adrienne Choquette à Notre-Dame des Laurentides. Mais elle fuit la ville chaque fois qu’elle en a l’occasion, tantôt pour un voyage dans l’Ouest auprès de sa famille, tantôt pour retrouver ses «  ermitages  » habituels (Rawdon, la Gaspésie), auxquels s’ajoute bientôt la côte de Charlevoix, où tout l’enchante, les paysages, le climat, les gens, et où elle se sent beaucoup plus chez elle qu’à Québec. C’est là, à Port-au-Persil, que Jean Paul Lemieux peint son portrait en 1953  ; c’est là, à Baie-Saint-Paul, qu’elle met en train son nouveau roman manitobain, Rue Deschambault  ; et c’est là, fort probablement, qu’elle reprend vers 1955 son projet, conçu une dizaine d’années auparavant, d’une grande «  saga  » inspirée de l’histoire de la famille Landry et de la jeunesse de sa mère, projet qu’elle abandonnera vers le début des années 1960 mais dont il restera des milliers de pages manuscrites, d’où se détachent quelques récits ou ébauches de récits qui aboutiront plus tard à des œuvres publiées, comme «  La route d’Altamont  » ou «  De quoi t’ennuies-tu, Éveline ?  ».

En 1956, pour la première fois, elle passe l’été à Petite-Rivière-Saint-François, dans une maisonnette louée à son amie montréalaise, l’artiste Jori Smith. Elle fait aussitôt la connaissance de Berthe Simard, dont la famille vit à Petite-Rivière depuis des générations et avec qui elle noue une amitié indéfectible, sans doute la plus grande et la plus belle amitié de sa vie. Ces vacances lui plaisent tellement, l’endroit est si amène et la présence de Berthe si réconfortante qu’elle décide, dès l’année suivante, d’y faire l’acquisition d’une propriété, ce qu’elle a toujours évité jusque-là, pour ne s’attacher nulle part et rester libre de partir où elle veut n’importe quand. Sise sur le plateau dit la Grande-Pointe, en bordure sud du village, c’est une petite maison d’été entourée d’un grand jardin, située entre la route et la falaise au bas de laquelle passe la voie ferrée. La vue donne, d’un côté, sur la montagne appelée aujourd’hui le Massif de Charlevoix et, de l’autre, sur le fleuve ; à gauche, on aperçoit l’entrée de la baie Saint-Paul et l’Isle-aux-Coudres. À deux pas de chez elle se trouve la «  Maison Ligori  », la vieille demeure familiale des Simard où vivent Berthe, qui est célibataire, et son frère Aimé, avec ses enfants. Gabrielle Roy, désormais, passera tous ses étés à Petite-Rivière, en compagnie de Marcel lorsque celui-ci est en vacances, seule la plupart du temps.

Gabrielle Roy, à Petite-Rivière-Saint-François, vers 1972.
Source : BAC-fgr, NL-17531. Photo : Berthe Simard.

Ce refuge de Petite-Rivière va vite devenir pour elle sa véritable, son unique maison, autour de laquelle va s’organiser l’essentiel de sa vie. C’est la même routine chaque année. Pendant la plus grande partie possible de l’été (depuis avril ou mai jusqu’à la fin d’octobre environ), elle est à son chalet  ; tous les matins, elle écrit, tantôt dans la maison, tantôt dans la balançoire qu’elle a fait installer au milieu du jardin  ; l’après-midi, elle fait de longues promenades dans la nature en compagnie de Berthe, ou bien elle reçoit des visiteurs venus d’un peu partout, en particulier ses amies de Québec ou de Montréal  ; le soir, de temps en temps, quand Marcel est là, elle se rend chez Jean Paul et Madeleine Lemieux à l’Isle-aux-Coudres ou chez le peintre René Richard et sa femme Blanche à Baie-Saint-Paul, mais le plus souvent elle va simplement veiller chez les Simard. Quand les froidures arrivent, elle rentre tristement à Québec, où elle s’occupe à faire taper et à corriger ce qu’elle a écrit pendant l’été, tout en mettant de l’ordre dans ses affaires  ; l’hiver étant très dur pour sa santé à cause des ennuis respiratoires et des allergies de toutes sortes dont elle souffre depuis sa jeunesse et qui ne cessent de s’aggraver avec l’âge, elle s’arrange pour aller passer un mois ou deux au chaud, que ce soit en Louisiane, en Floride, en Arizona ou même en Provence.

En dehors de cela, il ne se passe plus grand-chose dans sa vie. Sauf évidemment quand se produit un événement inattendu qui l’oblige à rompre avec ses habitudes et à se mobiliser, la précipitant du même coup dans des périodes de nervosité, voire d’anxiété, parfois d’abattement, qui deviennent de plus en plus pénibles chaque fois. C’est d’abord la mort de sa sœur Anna en 1964, à Phoenix, où Gabrielle se rend pour l’enterrement. Puis, six ans plus tard, celle de Bernadette, la religieuse, sa sœur dont elle se sent le plus proche et qu’elle accompagne dans sa longue agonie en lui écrivant chaque jour une vibrante lettre de consolation et d’affection, lui promettant entre autres de s’occuper de leur autre sœur, Clémence, dont Bernadette avait la charge jusque-là. Et encore, en 1973, la mort d’Adrienne Choquette, à qui elle est attachée comme à une sœur. Ces deuils la touchent profondément, au point de la ramener vers la foi de sa jeunesse, dont elle s’était éloignée lors de son premier séjour en Europe et qu’elle redécouvre à présent sous le nouveau visage que lui imprime le concile Vatican II. Mais d’autres épreuves l’attendent encore, la plus difficile étant la publication, en 1979, d’un livre de sa sœur Adèle si plein d’insinuations et de méchancetés à son endroit qu’elle a une attaque cardiaque et doit être hospitalisée. Il faut dire que sa santé se détériore de plus en plus à l’approche de ses soixante-dix ans  : les crises d’asthme succèdent aux attaques d’arthrite aiguë, les épisodes d’anémie aux souffrances rhumatismales. Sans parler des dépressions et des périodes d’extrême fatigue de plus en plus fréquentes et prolongées, en particulier quand son travail languit ou que l’inspiration lui manque.

Car telle est son unique préoccupation tout au long de ces trois dernières décennies de sa vie  : poursuivre son œuvre, tirer d’elle-même ce qu’elle estime en être le meilleur et le plus précieux, c’est-à-dire des livres aussi beaux que possible, faits d’histoires, de paysages, de personnages qui à la fois toucheront les lecteurs et témoigneront de sa propre expérience. L’écriture devient une sorte de sacerdoce, qui commande le sacrifice ou l’évitement de tout le reste. Elle fuit comme la peste mondanités, interviews, cérémonies, tractations avec les éditeurs, tout ce qui risque de la distraire et de lui faire perdre ne serait-ce qu’un jour de travail. Quand elle n’a pas de livre en train, elle se sent vide et désespérée, mais n’abandonne jamais  ; elle a appris que la création demande de la patience, beaucoup de patience, et qu’un jour ou l’autre la sécheresse fera place au retour de l’inspiration, que la «  forge  », comme elle dit, finira par se rallumer et c’est en vue de ce moment-là qu’elle veut toujours être prête, donc libre de tout autre souci. Et de fait, la forge se rallume toujours…

Après La Petite Poule d’Eau et Alexandre Chenevert, Gabrielle Roy publiera encore une dizaine de livres, souvent très différents les uns des autres mais qui ont en commun d’appartenir tous au domaine du roman (à une seule exception près  : le recueil d’essais Fragiles Lumières de la terre) et de faire une place grandissante à la mémoire comme source d’inspiration, de Rue Deschambault à La Route d’Altamont, d’Un jardin au bout du monde à Ces enfants de ma vie. C’est là, dans l’art de la prose et de l’imagination romanesques axées sur l’exploration de l’existence humaine la plus commune et la plus mystérieuse à la fois, qu’elle a trouvé et affiné la voix, le regard, le style qui ne sont qu’à elle et à personne d’autre.

Sa carrière littéraire s’étend sur quatre décennies, des années 1940 aux années 1980. Mais le succès n’a pas été égal du début à la fin. Jusqu’au milieu des années 1960 environ, elle continue de jouir pour l’essentiel du prestige et de l’immense respect que lui a apportés Bonheur d’occasion. Par la suite, son étoile pâlit quelque peu à l’époque de la Révolution tranquille, traversée par un besoin général de rupture et de modernisation devant lequel son œuvre paraît trop sage et comme déphasée, à l’instar de ses idées politiques, d’ailleurs, mal accordées avec le nationalisme ambiant  ; si bien que, pendant un temps, elle se sent délaissée par les lecteurs et se désole de ne plus avoir de public pour qui écrire. Mais voilà qu’au cours des années 1970, avec l’épuisement de la «  nouvelle écriture  », l’assagissement du climat politique et le soudain besoin de «  lisibilité  » qui s’empare du public littéraire, besoin auquel répondent magistralement des livres comme Ces enfants de ma vie et La Détresse et l’Enchantement, le nom et l’œuvre de Gabrielle Roy refont surface et s’imposent de nouveau avec une force aussi grande, sinon plus grande encore que trente ans plus tôt.

Gabrielle Roy s’est éteinte à l’Hôtel-Dieu de Québec, foudroyée par un infarctus massif, le 13 juillet 1983. Elle avait soixante-quatorze ans.

Une œuvre souveraine

L’œuvre de Gabrielle Roy — après avoir été couronnée de tous les prix et de tous les honneurs du vivant de la romancière — occupe aujourd’hui, dans la littérature québécoise et canadienne modernes, une position unique, sinon paradoxale. En voici quelques indices parmi d’autres  :

(1) Tout en étant considérée comme «  classique  », c’est-à-dire comme l’un des monuments du passé littéraire national, cette œuvre reste en même temps l’une des plus actuelles et des plus vivantes auprès des lecteurs. Fait plutôt exceptionnel, Gabrielle Roy n’a pas eu à traverser ce «  purgatoire  » d’oubli plus ou moins prolongé qui suit ordinairement la disparition des écrivains. Depuis sa mort, en effet, tous ses livres continuent d’être réimprimés régulièrement et sont toujours présents dans les librairies comme s’il s’agissait de nouveautés qui viennent juste de paraître.

(2) Aujourd’hui comme il y a trente, quarante ou cinquante ans, le lectorat de Gabrielle Roy ne se limite ni au public de la littérature «  commerciale  » de grande diffusion ni au milieu restreint des écrivains et des spécialistes, ces deux «  sphères  » de la vie littéraire ordinairement séparées, sinon antagonistes. Tout en jouissant auprès du public «  populaire  » d’une faveur, voire d’un attachement qui ne s’est jamais démenti, son œuvre est également de celles qui suscitent, dans les cercles de la critique savante, ici comme à l’étranger, la plus grande quantité de thèses, d’analyses et de «  recherches  » de toutes sortes.

(3) De même, l’œuvre de Gabrielle Roy a ceci de particulier que c’est peut-être la seule, du moins l’une des très rares, que l’on puisse dire authentiquement «  canadienne  », au sens fédéral du terme, dans la mesure où, entièrement traduite en anglais, elle est lue et commentée dans les deux communautés linguistiques et occupe une place majeure dans les deux traditions, les deux institutions, les deux marchés distincts qui constituent, qu’on le veuille ou non, le Canada littéraire d’aujourd’hui.

Cette singularité tient à plusieurs facteurs, au premier rang desquels il faut situer la beauté exceptionnelle de l’œuvre elle-même, c’est-à-dire son ampleur, sa richesse à la fois thématique et formelle, son universalité, toutes qualités qui la distinguent fortement, il faut bien l’admettre, de la plupart de celles des auteurs québécois et canadiens de la même génération. Après Bonheur d’occasion, qui l’a imposée dès le début comme une romancière de premier plan et a marqué un tournant décisif dans l’histoire de la littérature québécoise moderne, Gabrielle Roy, loin de demeurer l’«  auteur d’un seul livre  », a donné une douzaine d’autres ouvrages, tous aussi personnels, tous aussi fortement pensés et écrits, et qui présentent entre eux assez de différences et assez de continuité pour former un univers esthétique à part, reconnaissable entre tous, un territoire vaste et diversifié, cohérent, et proprement inépuisable.

Or cet univers, on ne peut en expliquer entièrement la genèse, l’évolution ou la signification par le seul contexte où il s’est formé. Contrairement à bien d’autres œuvres de notre littérature, largement déterminées par les courants littéraires ou idéologiques dans lesquels elles s’inscrivent, celle de Gabrielle Roy semble ne tenir son impulsion et ses orientations que d’elle-même, n’obéir à aucune autre loi que celles de sa propre inspiration et de son propre accomplissement. Déjà, Bonheur d’occasion était, en son temps, un livre tout à fait inattendu, et il en ira de même pour chacun des livres suivants de Gabrielle Roy, qui semblent toujours soit en retard, soit en avance par rapport au mouvement, aux attentes et aux «  canons  » littéraires de leur époque, c’est-à-dire inclassables, comme si chacun d’eux et la succession qu’ils forment relevaient d’un monde à part, d’une logique autre, unique, n’ayant que peu à voir avec les circonstances immédiates et l’esprit du jour. Dans les années 1960 et 1970, par exemple, alors que la littérature québécoise est à l’engagement politique, à la contestation sociale et à l’expérimentation formelle, la romancière poursuit inlassablement, sans dévier du chemin qu’elle s’est tracé, sa méditation sur l’existence humaine et sa recherche d’un langage et d’une forme les mieux à même d’en faire voir le mystère, la souffrance et la beauté tout à la fois.

Magnifiquement souveraine, l’œuvre de Gabrielle Roy est en même temps d’une étendue et d’une variété incomparables. S’y font écho, à côté de la Gabrielle Roy des grands romans d’observation (Bonheur d’occasion, Alexandre Chenevert, La Rivière sans repos), celle des «  chroniques  » plus intimes inspirées de sa jeunesse manitobaine (Rue Deschambault, La Route d’Altamont, Ces enfants de ma vie), celle des grands espaces presque inhabités (La Petite Poule d’Eau, La Montagne secrète, Un jardin au bout du monde) ou celle de la nature familière de Charlevoix (Cet été qui chantait). De même, à côté de la romancière œuvrent une essayiste (Fragiles Lumières de la terre), une conteuse (Contes pour enfants) et une épistolière hors pair (Ma chère petite sœur, Mon cher grand fou). Et partout, dans chaque livre, dans chaque histoire, dans chaque mot qui forment cet univers, il y a cette femme, cette artiste en quête du sens le plus proche et le plus obscur, que nul ne peut jamais saisir mais dont nul ne peut se détourner, car c’est le sens même de son art, auquel elle a tout donné, et, à travers l’art, le sens de sa vie, de nos vies, un sens qui se montre et se cache non seulement à travers les personnages, les histoires et les paysages issus de son imagination, mais aussi, et peut-être avec plus d’insistance encore, dans sa propre existence et son propre visage. C’est donc par le récit d’elle-même, par la transformation de sa propre vie en matière de roman, que Gabrielle Roy achèvera son parcours, en composant La Détresse et l’Enchantement et Le Temps qui m’a manqué, la plus grande autobiographie littéraire jamais écrite et publiée au Québec.

Les écrits de Gabrielle Roy

1. Œuvres

  • Bonheur d’occasion, roman, 1945.
  • La Petite Poule d’Eau, roman, 1950.
  • Alexandre Chenevert, roman, 1954.
  • Rue Deschambault, roman, 1955.
  • La Montagne secrète, roman, 1961.
  • La Route d’Altamont, roman, 1966.
  • La Rivière sans repos, roman précédé de «  Trois nouvelles esquimaudes  », 1970.
  • Cet été qui chantait, récits, 1972.
  • Un jardin au bout du monde, nouvelles, 1975.
  • Ma vache Bossie, conte pour enfants, 1976.
  • Ces enfants de ma vie, roman, 1977.
  • Fragiles Lumières de la terre, écrits divers, 1978.
  • Courte-Queue, conte pour enfants, 1979.
  • De quoi t’ennuies-tu, Éveline ?, récit, 1982.
  • La Détresse et l’Enchantement, autobiographie, 1984.
  • Le Temps qui m’a manqué, autobiographie, 1997.

Les œuvres de Gabrielle Roy sont toutes disponibles aux Éditions du Boréal, soit dans la collection à prix modique «  Boréal compact  », soit dans l’«  Édition du centenaire  » des Œuvres complètes de Gabrielle Roy en douze volumes, publiée de 2009 à 2013.

2. Correspondance et autres écrits

  • Ma chère petite sœur. Lettres à Bernadette (1943-1970), Montréal, Boréal, 1988 et 1999.
  • Contes pour enfants, 1998.
  • Le Pays de Bonheur d’occasion et autres récits autobiographiques épars et inédits, Montréal, Boréal, 2000.
  • Mon cher grand fou… Lettres à Marcel Carbotte (1947-1979), Montréal, Boréal, 2001.
  • Intimate Strangers. The Letters of Margaret Laurence and Gabrielle Roy, Winnipeg, University of Manitoba Press, 2004.
  • Femmes de lettres. Lettres à ses amies (1945-1978), Montréal, Boréal, 2005.
  • Rencontres et Entretiens avec Gabrielle Roy (1947-1979), Montréal, Boréal, 2005.
  • In Translation. The Gabrielle Roy-Joyce Marshall Correspondence, Toronto, University of Toronto Press, 2005.
  • Heureux les nomades et autres reportages (1940-1945), Montréal, Boréal, 2007.

En savoir plus

  • François Ricard, Gabrielle Roy. Une vie, Montréal, Éditions du Boréal, 1996, 648 p. (Une édition compacte est parue en 2000 chez le même éditeur.)
  • François Ricard, Album Gabrielle Roy, Montréal, Éditions du Boréal, 2014, 152 p.

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