Gratien Gélinas et les artisans du théâtre populaire

Pascal Gélinas
Mars 2016

Gratien Gélinas à la barre
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

À l’été de mes 17 ans, après avoir navigué quelques jours avec lui sur le fleuve Saint-Laurent à bord du voilier de mon frère Yves, j’ai pris le train à Mont-Joli avec mon père pour revenir à la maison. Durant de longues heures cette nuit-là, pour la première fois, j’ai eu mon père rien qu’à moi et je lui ai demandé de me raconter sa vie. Simplement, il m’a parlé de son enfance, de ses années d’études qu’il avait tant aimées, puis de sa carrière. Je découvrais l’audace de cet homme et sa volonté constante de créer un art populaire capable de transformer notre imaginaire. Durant les années qui ont suivi, j’ai appris à mieux le connaître. J’ai compris que son œuvre était le reflet de sa propre vie et s’enracinait profondément dans son enfance. J’ai compris que j’avais pour père un homme tourmenté qui a consacré sa vie à donner aux autres une confiance qui lui échappait si souvent. Pour nous, il n’était pas le père idéal. Mais le miracle c’est qu’il a su être le reflet de son milieu, et qu’en ouvrant le chemin pour d’autres, ce géant aux pieds d’argile est devenu le père de notre dramaturgie.

Une enfance marquée par la honte

Médaillon de Mathias et Genèva
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Mon père naît le 8 décembre 1909, à Saint-Tite de Champlain en Mauricie. Son père Mathias qui est sellier vient d’épouser Genèva Davidson. Durant ces années-là, l’automobile prend lentement possession des routes et il y a de moins en moins de chevaux à seller. Mon grand-père perd son emploi. La famille doit plier bagage et partir pour Montréal. Gratien a tout juste un an lorsqu’il devient un habitant de la ville. Sa sœur unique Rolande vient au monde à Montréal.

La Première Guerre mondiale est déclenchée. Pour la famille Gélinas comme pour la plupart des campagnards qui émigrent vers la ville, une vie de pauvreté les attend, faite de travail précaire et de déménagements fréquents. Bon vivant, mon grand-père est un rêveur toujours prêt à quitter emploi et logement si ses chances de réussite lui semblent meilleures ailleurs. Il occupe plusieurs emplois qu’il a de la difficulté à garder, et la famille doit déménager souvent. Douze fois en treize ans ! Ma grand-mère vit avec son mari une relation orageuse qui donne lieu à de fréquentes chicanes. Mais à travers cette grisaille et cette pauvreté, le jeune Gratien découvre la passion de sa vie.

Gratien Gélinas :
Ça m’est arrivé comme la foudre, un beau dimanche après-midi, à 738 rue Gilford où mes parents habitaient à Montréal. Moi j’allais pas encore à l’école. Et cet après-midi de dimanche, mes parents recevaient un jeune homme, un de leurs amis de Saint-Tite où ma mère est née, et qui étudiait le notariat à l’Université de Montréal. Charles Duval ne se doutait pas en entrant qu’il allait avoir sur moi une importance considérable. Il faisait ce qu’on appelait dans le temps de la déclamation. Il récitait des poèmes, en prose ou en vers, comme L’épave, de François Coppée, Les imprécations de Barrabas, de Victor Hugo, ou d’autres choses comme ça. Alors mon père, qui était au courant de ce petit talent, lui a demandé de s’exécuter. Il n’était pas aussitôt debout à côté de notre piano carré que je laissais tomber tous mes jouets pour me pendre à ses lèvres. S’il n‘avait pas été debout, je pense que je me serais assis sur ses genoux. Mon père et ma mère se sont éclipsés au bout de trois ou quatre numéros, pour préparer le repas et la table, et moi je suis resté dans le salon, suppliant Charles Duval de continuer à me réciter son répertoire. Je pense qu’il s’est rendu au bout de ses ressources. Le lendemain, ma mère m’a surpris dans des coins de la maison en train de l’imiter [1].

Gratien vient de trouver un moyen infaillible de se mettre en valeur et d’attirer l’attention, ce dont il a un grand besoin. D’ailleurs, sa mère a un humour incisif, et son père sait tenir un auditoire en haleine.

Gratien Gélinas :
Mon père était un bon conteur d’histoires. C’est probablement l’influence qu’il a exercée sur moi, parce que quand j’ai commencé à faire du monologue, j’ai voulu faire du monologue comique pour l’imiter. Parce qu’il était très heureux de raconter une histoire, et il la racontait bien. Il en était lui-même le plus fasciné [2] !

Gratien Gélinas et sa soeur Rolande
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Tout comme sa jeune sœur Rolande, Gratien fait de son mieux pour apaiser la tempête qui menace souvent d’éclater. Pour amener la paix dans la famille, il est un enfant exemplaire.

Gratien Gélinas :
Ah ! J’étais un bon élève… Un perfectionniste. Très sérieux à ses études, ne ratant jamais l’occasion d’en apprendre davantage, peut-être même un peu trop sérieux !

Il n’est peut-être pas indispensable de l’être à ce point-là. Alors les parents, bien je ne leur causais pas de problèmes [3].

Les vacances d’été sont une libération pour mon père. Il va les passer en Mauricie à la ferme de son oncle Arclès Gélinas. Il y retrouve ses cousins, les vaches à traire, le foin à ramasser, le lac pour se baigner. Les moments les plus heureux de son enfance.

Un autre homme va marquer la vie de mon père. Gratien est adolescent lorsque son oncle Arclès l’emmène à Shawinigan assister à une représentation de Martyre, un mélodrame que joue la troupe Barry-Duquesne. Gratien est fasciné par le jeu de Fred Barry. Il découvre un grand acteur. Il ne sait pas encore que cet homme va être à ses côtés durant une grande partie de sa carrière.

La famille est pauvre. Son oncle le père Olivier Gélinas, sulpicien, trouve un mécène dont la générosité permettra au jeune Gratien de débuter son cours classique. Durant ses quatre années de collège, Gratien ne manque pas une occasion de faire du théâtre, et il continue à développer l’art du monologue.

Gratien Gélinas :
Je me suis cherché des monologues comiques, j’en ai trouvé dans des recueils d’ici… Et puis je les ai appris, je les ai récités, ça allait bien, et petit à petit, le temps passait évidemment, et j’ai commencé à les modifier. Bien, je me suis dit : si je peux changer le tiers ou le quart ou la moitié d’un texte avec succès, je pourrais peut-être en écrire un au complet ! C’est ce que j’ai fait avec Le bon petit garçon et le méchant petit garçon par moi-même, qui a été bien sûr l’ancêtre de Fridolin [4].

Le couple que forment Mathias et Genèva vit ses derniers moments, déchiré par des chicanes incessantes. Une première séparation a lieu, puis la vie commune reprend jusqu’en juillet 1923, date de la deuxième séparation. Au collège, lorsque son père ou sa mère viennent visiter Gratien au parloir, le bon élève est soumis à un véritable interrogatoire. Chacun veut savoir ce que l’autre a dit ou fait. Le père Olivier Gélinas fait souvent pression sur Gratien pour qu’il prenne le parti de son père. Heureusement, il y a la troupe de théâtre du collège dont Gratien fait partie. En plus, il récite ses monologues durant les changements de décor. Malgré sa popularité grandissante, le jeune Gratien a peu d’amis. Il s’impose une véritable loi du silence quant à sa pauvreté et à sa famille disloquée.

Genèva travaille pour subvenir aux besoins de ses deux enfants, mais la loi de l’époque stipule que son mari peut à tout moment lui confisquer biens et argent. Par la force des choses, Genèva devient féministe. En 1925, elle finit par demander une séparation légale, ce qui est rare pour l’époque. Gratien et sa sœur Rolande assistent à une véritable guerre ouverte entre leurs parents, malgré quelques épisodes de vie commune, houleux et déchirants. À l’été 1927, Mathias loue une maison à Sainte-Flore et y emmène les enfants en cachette. En cette fin d’été 1927, Gratien découvre qu’il n’a plus de bienfaiteur pour payer son année au collège. Genèva prend les choses en main et obtient des autorités du collège que Gratien y retourne gratuitement pour un an. Une année de sursis avant la débâcle.

Le krach de la famille

Exaspérée par l’instabilité de son mari et par la précarité de leur existence, ma grand-mère finit par demander, quelques semaines avant le krach boursier de 1929, une séparation de corps et la garde des enfants. De plus, elle formule contre son mari une accusation très grave : elle l’accuse d’avoir abusé de sa jeune sœur Adrienne 12 ans auparavant, de l’avoir mise enceinte et d’avoir ensuite organisé secrètement son avortement. Adrienne était alors âgée de 15 ans et elle a effectivement habité avec eux à quelques reprises. Genèva affirme n’avoir pris connaissance de ces faits que plusieurs années plus tard. Aurait-elle pu formuler une telle accusation contre son mari sans pouvoir en établir la preuve ? Elle réclame une pension de quinze dollars par semaine. Dans la poursuite que Mathias intente à son tour à sa femme, même s’il réfute et contredit tous les autres faits allégués, il ne fait jamais mention de cette grave accusation. Et avant que le procès n’ait lieu, il quitte son emploi et déménage secrètement aux Etats-Unis, abandonnant sa famille sans revoir ses enfants. Absent à son procès, il est condamné à payer une pension alimentaire de dix dollars par semaine. Une pension dont Genèva ne verra jamais la couleur. Mathias a-t-il réellement abusé de sa belle-sœur alors âgée de 15 ans ? Un autre fait semble aller dans ce sens. Bien des années plus tard, Rolande, la sœur de Gratien, confie pour la première fois à sa fille Diane que son père, alors qu’elle avait treize ans, lui avait fait des « approches » lors d’un voyage où ils partageaient la même chambre d’hôtel. Comme si Mathias faisait montre d’une obsession sexuelle démesurée pouvant aller jusqu’à l’inceste… Nous n’aurons jamais le fin mot de l’histoire. Nous voilà face à un secret de famille comme il y en a tant au Québec.

Un lourd secret

Gratien Gélinas
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Pour la famille, la fuite de Mathias est un dur coup. Gratien est abandonné par son père. De plus, parce qu’il a pris la défense de sa mère durant le procès, Gratien perd ce qu’il aimait le plus : la vie au collège et les étés en Mauricie chez son oncle paternel.

À la suite du Krach de 1929, c’est la Grande Dépression. Chaque sou est compté et Gratien doit travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Longtemps, il rêvera la nuit qu’il retourne sur les bancs d’école. Mais dans la réalité, il est vendeur de toiles et cotons chez Dupuis Frères, et vendeur de chaussures la fin de semaine. Il s’engage dans des troupes de théâtre amateur, auxquelles il consacre de nombreuses soirées. Il récite ses monologues à des fêtes de charité, à des tombolas et des enterrements de vie de garçon. Pour lui, c’est le seul moyen de combler cet immense besoin d’amour et de valorisation qu’il a hérité de son enfance. Il cherche dans l’humour et la dérision un contre-pied à la tristesse de sa vie. Car il porte un lourd secret. À la demande de leur mère, lui et sa sœur prétendent que leur père est mort. Un mensonge qui leur évite le jugement d’une société rigide, mais qui fait de mon père un orphelin, comme les personnages de Tit-Coq, Fridolin et Bousille qu’il créera.

Sa situation s’améliore lorsqu’il est engagé à la compagnie d’assurances La Sauvegarde. Il y travaillera 9 ans et y fera la connaissance du futur maire de Montréal Camilien Houde. C’est à cette époque que mon père rencontre ma mère, Simone Lalonde. Parce qu’il en est amoureux, il lui révèle son lourd secret, tout comme le fera Tit-Coq à Marie-Ange dans la pièce Tit-Coq douze ans plus tard.

Simone Lalonde
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Si mon père fait rire son public, il ne plaisante pas avec son avenir. En plus de travailler six jours par semaine et de jouer dans des spectacles amateurs, il suit des cours du soir à l’École des Hautes Études commerciales. Il veut pouvoir se marier. Comptable, voilà son choix. La vie d’artiste, c’est impensable.

Gratien Gélinas :
C’était impensable à ce moment-là. En 1929, en 1930, il n’y avait pas cinq personnes dans la province de Québec qui vivaient du métier de comédien, d’auteur, de décorateur, de metteur en scène ou de costumier ou de ce que vous voudrez. Donc on pouvait espérer en faire toute sa vie en amateur, mais les conditions étaient telles que c’était impensable (d’en vivre), si on peut dire [5].

Pas question non plus de laisser ses emplois, alors que 30% de la population vit sous le secours direct. En 1934, alors qu’il termine quatre ans de cours aux HEC, Gratien joue dans une pièce de Paul Geraldy mise en scène par Fred Barry, celui qu’il a découvert sur scène à Shawinigan dix ans plus tôt. Une amitié commence à se tisser entre les deux hommes. Le fils retrouve un père.

En mai 1935, pour la première fois dans la langue de Shakespeare, Gratien tient six soirs durant le rôle du Dr Caïus dans la pièce The Merry Wifes of Windsor. Gratien ne saisit pas toutes les nuances de la pièce, mais il interprète un rôle qu’il rejouera 20 ans plus tard, et qui sera déterminant dans la reconnaissance de son grand talent d’acteur par le milieu professionnel canadien.

L’âge d’or de la radio

Durant la Grande Crise, l’argent est rare et les théâtres survivent à peine. C’est la radio qui prend la relève. Elle bouleverse notre paysage médiatique. Avec l’urbanisation qui progresse, elle va tout changer au Québec. Ses émissions vont rejoindre un large public et permettre à des artistes de se faire connaître. C’est la chance qui est donnée à mon père. Le 14 juin 1935, il décroche son premier rôle professionnel dans un des premiers radio-romans à prendre l’antenne, Le curé de village de Robert Choquette. Il est payé 5 dollars l’émission. D’octobre 1935 à avril 1936, il joue 49 fois à la radio, ce qui lui rapporte un total de 254 dollars. Avec ce rôle qui durera 4 ans, Gratien peut commencer à vivre de son art. De plus il découvre en Robert Choquette un maître, à la fois auteur et réalisateur, améliorant jusqu’à la dernière minute les textes de ses émissions, écrivant dans une langue qui reflète la réalité canadienne-française. Comme Gratien travaille encore à La Sauvegarde, la gymnastique est compliquée. Les répétitions ont lieu durant la pause du midi. La générale a lieu à 17 heures, à la sortie du travail, et à 19 heures 15, l’émission est diffusée en direct.

Avec ce nouveau revenu, le 12 juillet 1935, Gratien peut épouser ma mère qu’il fréquente déjà depuis 5 ans. Simone Lalonde est une jeune femme pieuse et réservée. Dès le début, leur amour est intense. Ma mère quitte son métier d’institutrice pour se consacrer à la carrière de son mari et à sa famille. Elle connaît la passion de mon père pour le théâtre. Elle comprend que la scène est essentielle à sa vie. Elle supporte les impatiences et les colères d’un mari qui doute de lui-même et qui a besoin d’une approbation constante. Mon père a trouvé en ma mère la compagne idéale qui s’occupera de la famille et l’épaulera jusqu’à la fin de sa vie.

Michel Gélinas, fils de Gratien :
Elle l’adorait. C’était manifestement l’homme de sa vie. Elle avait pour lui une admiration sans limites… Chaque fois qu’il va y avoir une décision à prendre… devenir comédien, faire une série de radio, arrêter ensuite et perdre cette sécurité-là pour plonger dans le risque du spectacle et tout, elle est toujours cent pour cent derrière lui. Elle ne remet absolument rien en question. Elle a une confiance aveugle en lui, en ce qu’il fait, en ce qu’il écrit. Elle tente de l’appuyer dans la mesure du possible [6].

Heureusement pour lui, car toute sa vie est centrée sur son métier. C’est là qu’il a l’impression d’exister. Le 12 octobre 1936, alors que Gratien est en onde dans Le curé de village, Robert Choquette reçoit un appel téléphonique. À la pause, mon père apprend sur les ondes en même temps que tout l’auditoire la naissance de sa fille Sylvie. Une situation à l’image de sa vie, où sa carrière l’emportait sur son rôle de père.

À l’époque, Gratien se rend à New York. Il a été engagé pour jouer dans un film publicitaire pour la compagnie Esso. C’est son premier contact avec un plateau de tournage. Il y découvre une autre passion. Le cinéma le fascinera au point qu’il s’achètera sa propre caméra 16 mm, ce qui était rare à l’époque, et nous filmera en couleur pendant trente ans.

Un baume sur sa propre enfance. Un album de famille unique qui me donnera à moi aussi la passion du cinéma.

Lionel Daunais, Gratien Gélinas, Albert Cloutier
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

En 1937, Gratien quitte son emploi à La Sauvegarde et devient un artiste à temps plein. On lui confie sa première émission, Le Carrousel de la gaieté, diffusée en direct devant public. Son nouveau personnage, Fridolin, est entouré de Lionel Daunais et Albert Cloutier. En quelques mois, Fridolin devient un personnage très populaire. Son humour et ses commentaires sur l’actualité font courir les foules. Les salles du Saint-Denis, d’où l’émission est jouée en direct, sont prises d’assaut. D’où vient le nom de Fridolin ? Peut-être du monologue Le bon Fridolin et le méchant Agénor du Chanoine Schmidt, que Gratien avait mis à son répertoire durant ses années de collège.

Fridolin et la vie publique

Gratien gagne maintenant 300 dollars par mois, alors que La Sauvegarde lui en donnait 185. Mais pour la première fois de sa vie, il doit écrire une demi-heure de texte comique par semaine. Jusqu’ici, il n’avait écrit que pour lui-même. Là, il doit écrire pour d’autres. Incapable de soutenir le rythme, il engage Claude Robillard comme coscripteur anonyme. En avril 1938 suivra une autre émission, Le Train de plaisir, toujours avec son personnage de Fridolin. Doté d’une imagination débordante et d’une insatiable soif d’affection, Fridolin est un jeune garçon naïf et pathétique, dont le franc-parler réjouit le public.

Huguette Oligny :
Je me rappelle, on l’écoutait à la radio… C’était drôle, charmant, avec Daunais et Cloutier. Il n’y avait pas de sondages à l’époque, sauf que la moitié ou les trois quarts de la ville écoutaient ça [7] !

Depuis quelques années, les revues d’actualité gagnent en popularité. En avril 1936 Gratien joue aux côtés de Fred Barry et Albert Cloutier dans la revue Télévise-moi ça, écrite par Jean Béraud et Louis Francoeur. En février 1938, il décide de tirer profit de son succès radiophonique et lance au Monument National sa première revue humoristique, Fridolinons. C’est un succès instantané. Du jamais vu ! Une déferlante de rire où le public se régale de la caricature que Fridolin et sa bande font de leur époque.

Dominique Michel :
Les gens adoraient Fridolin. Mes parents, quand ils parlaient de monsieur Gélinas, (disaient) : il est tellement bon, puis il dit des affaires qu’on pense, et puis que les gens osent pas dire, et puis il est le porte-parole du peuple, c’est un petit gars de la rue, intelligent, vif [8] !

Fridolin
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Dès la première année, la revue tient trois semaines à Montréal, et une à Québec rapportant des recettes de vingt mille dollars. L’incorruptible administrateur des revues est Pacifique Plante. Ce greffier à la ville de Montréal, amoureux du théâtre, sera connu plus tard pour son rôle dans la lutte contre le crime organisé à Montréal. Parmi les comédiens de la troupe, on retrouve Juliette Béliveau, Juliette Huot, Olivette Thibault, Bernard Hogue, Albert Cloutier et Fred Barry. Pour Gratien qui signe la mise en scène, le comédien Fred Barry est d’un grand secours. Il a une longue expérience du théâtre et prend Gratien sous son aile.

Gratien Gélinas :
Quand j’ai commencé ce métier-là, moi, j’étais un amateur qu’on lançait sur la scène. Du jour au lendemain, j’étais catapulté auteur, vedette, producteur et metteur en scène d’un spectacle. Et heureusement qu’il était là lui pour me dire : non, fais pas ça, c’est pas bon ça. Fais ça ! Ça c’est correct ! Il se rendait compte que je pouvais dans une certaine mesure compter sur un instinct, il cherchait pas à brouiller cet instinct-là, mais il m’a empêché de faire des erreurs… C’était mon parrain, mon père spirituel au point de vue théâtre [9].

En 1939, Gratien reçoit la médaille d’or de l’artiste le plus populaire. Mes parents partent en voyage en Europe. Durant trois mois, ils découvrent Londres, Paris et le sud de la France. Mais la guerre est imminente. Au retour vers l’Amérique, le paquebot qui les ramène voyage tous feux éteints durant la nuit pour ne pas attirer les avions ennemis. Le 10 septembre, le Canada déclare la guerre à l’Allemagne. La Crise est enfin terminée. Et durant cette terrible guerre qui commence, pendant que les conscrits se préparent pour le front, Gratien mène son combat d’une autre manière. Avec Fridolin et sa croisade du rire.

Juliette Huot :
Il y a une chose qui pour l’époque était assez extraordinaire, c’est qu’on recommençait à revenir au théâtre, là, après des années noires qui s’étaient passées. Parce qu’il y avait eu le cinéma parlant, tout le théâtre était terminé. Y avait eu la Crise et tout, et c’était le premier théâtre qui se faisait, et les salles étaient vendues à peu près au moins 3 semaines d’avance [10] !

Monologue de Fridolin
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Pendant trois ans, il mènera de front son émission de radio hebdomadaire et sa revue annuelle. Mais la charge est trop lourde. Pendant quelques années, il écrit ses revues avec Claude Robillard. Lorsque celui-ci quitte Montréal, il engage Louis Pelland, qu’il appellera son secrétaire personnel. Mais officiellement, c’est Gratien le seul auteur. Par ce mensonge, mon père veut se donner toutes les chances de gagner l’amour du public. De 1938 à 1946, Gratien présente neuf revues qui font courir les foules de Montréal et de Québec. Rapidement, la revue tient l’affiche six semaines à Montréal et deux semaines à Québec. On y retrouve des chorégraphies, des sketches, et durant les changements de décor, les monologues de Fridolin, un jeune garçon des faubourgs incompris et mal aimé de ses contemporains, qui ne se gêne pas pour leur dire.

Gratien Gélinas :
J’imagine qu’il faut d’abord et avant tout, pour être drôle, être triste. Partir du dramatique, et d’une vérité fondamentale de l’être humain. C’est là qu’on réussit à faire non pas des gags, mais des choses qui peuvent être drôles plus longtemps que le fait d’un rire [11].

Pour en arriver à produire une revue sur scène chaque printemps, mon père y met toute son énergie. Chaque été, il lit les journaux et cherche des sujets d’actualité. Puis l’écriture des sketchs se poursuit jusqu’au temps des fêtes. Mon père est un bourreau de travail. Metteur en scène implacable, il est très exigeant, parfois cinglant. Mais les comédiens lui pardonnent tout. Il leur écrit de si beaux rôles. Durant les jours qui précèdent la première, il travaille souvent vingt heures d’affilée. Pour gagner du temps, il dort en coulisse sur une chaise longue. Le jour de la première, parce qu’il est trop exténué, une infirmière vient lui donner une injection de benzédrine. Et le rire du public le ramène à la vie.

Fait exceptionnel pour l’époque, parce que c’est le seul moyen qu’il a de conserver son travail, mon père fait enregistrer en direct toutes ses revues sur disque. Aujourd’hui, ces précieux enregistrements sont conservés à Ottawa dans les voutes de Bibliothèque et Archives Canada. À part les photos, les seules images qui subsistent des revues proviennent du film Fridolinons réalisé pour l’ONF par Roger Blais. Tourné sans public au Monument National, le film reprend les principaux moments de la revue de 1945. Il s’agit d’un témoignage unique sur cette épopée théâtrale.

En 1940, ma mère obtient enfin le droit de vote dans sa province. La famille, à laquelle Michel et Yves se sont rajoutés, habite maintenant rue Woodbury à Outremont. Bientôt, nous aurons pour voisin un journaliste qui s’est fait connaître comme reporter de guerre : René Lévesque.

Famille Gélinas
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Contrairement à celle de Gratien, nous avons eu une enfance dorée. Mon père se faisait une fierté de nous donner grâce à son travail d’artiste une aisance qu’il n’a pas connue enfant. En 1941, il fait l’acquisition d’une propriété à Oka, au bord du lac des Deux-Montagnes. Ce sera notre plus beau terrain de jeu. Durant les rares moments qu’il passe avec nous, mon père nous filme en 16 mm, et enregistre nos histoires d’enfants avec un magnétophone de la toute première génération. Il emprunte aussi à France-Film les plus célèbres longs-métrages français que nous regardons en famille, un privilège rare pour l’époque. Mais mon père ne se contente pas d’être un cinéaste amateur. Il comprend l’importance du 7e Art, et concocte le projet d’exporter ses revues sur film à travers tout le Québec. En pleine guerre, en 1942, il tente une aventure que personne au Québec n’avait osé faire avant lui. Il installe son équipe dans un grand studio et tourne La dame aux camélias, la vraie, un court-métrage qu’il veut incorporer à sa revue de 1943. Juliette Béliveau y joue le rôle-titre, et Fridolin se projette dans le rôle d’Armand Duval. Dans ce pastiche de l’œuvre de Dumas, Fridolin tourne en dérision la culture importée d’Europe. L’intrigue est simple. Armand est fou d’amour pour sa dame, laquelle n’aime que la fortune de ses amants. Gratien confie à un journaliste :

Je me rendais compte que j’étais autant un homme d’images qu’un homme de scène. Je me suis tourné vers le cinéma avec une équipe de jeunes qui partageait mon intérêt. Alors gravitaient autour de moi Marc Audet, André de Tonnancour, Henri Paul, qui était mon photographe de scène, et trois ou quatre autres jeunes, dont Henri-Paul Garceau. Et ensemble, nous avons eu l’idée d’explorer les possibilités du cinéma.

Pour nos pionniers, l’effort est colossal. En ces temps de guerre, la pellicule est rationnée, et mon père doit se rendre lui-même à New York pour superviser la finition du film. Au retour, pendant qu’on l’attend pour les répétitions de la revue, le train est pris dans une tempête de neige.

Michel Gélinas, fils de Gratien :
Il s’est donné un mal de chien pour faire un truc de vingt minutes qui était d’ailleurs projeté au cours d’une revue. On fermait le rideau, on baissait l’écran, et ce sketch filmé arrivait. Mais ça n’a pas eu l’impact que ça devait avoir. Le public ne comprenait pas pourquoi ça n’aurait pas pu être joué, ça. C’était nettement un point faible du spectacle, au grand désarroi de Gratien d’ailleurs [12].

Gratien est très affecté par les critiques plutôt négatives. Il vient de traverser une des périodes les plus exigeantes de sa vie, où il a le plus travaillé et le moins dormi. Il abandonne son projet de filmer les revues pour les présenter aux quatre coins de la province. Pourtant mon père vient de tourner le premier court-métrage de fiction en couleur au Canada.

Au fil des années, trois enfants se rajoutent à la famille : Pierre, Alain et moi. Au Québec, Maurice Duplessis a repris le pouvoir. Au fédéral c’est Mackenzie King. En 1944, le Bloc populaire d’André Laurendeau fait élire 4 députés. Et dans sa ruelle, Fridolin fonde son propre parti, Le Flop populaire ! Gratien et ses scripteurs sont les humoristes les plus grivois de l’époque, et le public se régale des nombreux doubles sens savamment répartis dans le texte. Même le premier ministre Maurice Duplessis semble rire de bon cœur de la caricature que Gratien fait de la vie politique.

Gilles Latulippe :
Sous les traits d’un jeune, d’un enfant presque, Fridolin, il disait des choses énormes aux gens assis dans la salle. Aux députés, aux ministres, il leur faisait la barbe et pas à peu près. Mais d’une façon tellement fine qu’ils étaient presque heureux de se faire massacrer par Gratien Gélinas [13] !

L’essentiel des Fridolinades s’est fait pendant la guerre. Les médias sont alors soumis à la censure. Même si Fridolin dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, il y a des limites qu’il ne peut franchir s’il ne veut pas être accusé de nuire à l’effort de guerre. Pour amadouer les censeurs du gouvernement, Gratien donne des représentations dans les camps de l’armée. En 1941, il participe à un spectacle pour soutenir l’effort de guerre. En 1945, il joue dans un film qui fait la promotion de l’Emprunt de la Victoire.

Gratien Gélinas avec des soldats
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Pourtant dans sa revue Fridolinons 45, Gratien présente un sketch intitulé Le départ du conscrit, où il dénonce à sa façon l’absurdité de la guerre. C’est une véritable pièce en un acte dans laquelle Fridolin préfigure l’avènement de Tit-Coq. Devant le succès que remporte ce sketch, Gratien reprend ce personnage dans sa revue Fridolinons 46. Avec Le retour du conscrit, Gratien Gélinas esquisse sans le savoir la trame de sa future pièce Tit-Coq. C’est l’histoire toute simple d’un conscrit sans famille qui, rentrant au pays après la guerre, retrouve mariée son ancienne amoureuse. La seule personne au monde qui aurait pu l’attendre.

Alors que Gratien est devenu l’artiste le plus populaire du Québec, voilà qu’une polémique éclate. Un journaliste accuse Gratien de ne pas être le seul auteur de ses revues. Mon père met toute son énergie à réfuter ce qui est vrai. Il ne peut supporter que le public doute de lui. Par peur d’être rejeté, il affirme le contraire dans les journaux et brandit la menace d’une poursuite devant les tribunaux. Il restera muet toute sa vie sur ce péché d’orgueil.

La guerre est enfin terminée. Gratien songe à faire le grand saut vers le marché anglophone. Il joue avec plusieurs comédiens québécois et la célèbre actrice américaine Miriam Hopkins dans la pièce de Miklos Laszlo, St Lazare’s Pharmacy, présentée à Montréal et Chicago au début de 1946. Pour les critiques canadiens et américains, c’est Gratien qui remporte la palme.

Gratien Gélinas :
C’était la première occasion que nous avions, nous les comédiens francophones, québécois, ou canadiens-français, de jouer en anglais. Et c’est ce qui m’a donné par la suite l’idée de présenter Tit-Coq, après l’avoir fait en français, de le faire en anglais. Donc c’était une première expérience dans ce domaine-là [14].

Cette expérience a marqué mon père d’une autre façon : il tombe amoureux de la jeune comédienne Huguette Oligny, qui fait aussi partie de la distribution. Trente ans plus tard, Huguette me confiera qu’à l’époque, elle aurait aimé avoir un enfant de lui. Gratien est très attiré par cette femme, mais il est incapable de rompre avec ma mère et de présenter à son public l’image d’un homme séparé qui a quitté sa famille, comme l’a fait son propre père.

Tit-Coq, la consécration

Après neuf revues successives, Gratien caresse un nouveau rêve : être l’auteur d’une véritable pièce de théâtre qui s’adresse au public d’ici. À trente-huit ans, après avoir consulté mille fois son entourage, il se lance dans l’écriture. Le conscrit de sa dernière revue deviendra le personnage de sa première pièce. Un orphelin qui veut racheter sa vie en fondant une famille. Six mois de travail acharné. Gratien écrit lentement. C’est un perfectionniste qui doute constamment de lui-même.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
Ça ne lui venait pas facilement, contrairement à Marcel Dubé qui pouvait sortir une pièce en trois semaines, un mois. Gratien devait s’isoler puis c’était un travail difficile et pénible… C’est pour ça qu’il a été tellement moins prolifique, bien sûr, qu’un Dubé. Mais la qualité de l’écriture y était. Ça valait la peine [15] !

Tit-Coq est créé en mai 1948. Ce personnage susceptible, nerveux et assoiffé d’amour qui colle à la peau de mon père, s’attire d’emblée la sympathie du public. Mon père partage cette même solitude avec Tit-Coq, cette même volonté de transformer son destin. Tous deux sont porteurs d’un lourd secret et veulent se réhabiliter. La pièce met en lumière un fait social troublant : à l’époque, le Québec compte plus de 12 000 enfants orphelins, placés dans des crèches qui peuvent en contenir jusqu’à 700. C’est la réalité cruelle que vivent celles qu’on appelait alors les filles-mères. La pièce soulève aussi un autre tabou : une femme qui quitte son mari.

Gratien Gélinas et Muriel Guilbault
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Michel Tremblay :
Monsieur Gélinas qui faisait de la variété a osé, à la fin des années quarante, écrire une pièce qui parlait de nous, dans notre langue à nous, dans l’accent de Montréal. Et ce qui est étonnant c’est que c’est en plein duplessisme en plus. C’est en plein dans la Grande Noirceur… Et de dire, à partir de maintenant, moi au lieu d’écrire comme les Français écrivent, au lieu d’écrire des pièces qui se passent partout sauf à Montréal, ou de donner un accent aux Montréalais qu’ils n’ont jamais eu, je vais parler de nous, je vais parler d’ici. C’était très, très, très courageux [16].

Jamais un auteur québécois n’avait obtenu un tel succès. Lorsque la pièce atteint la centième représentation, l’Union des artistes, et la Société des auteurs dramatiques décident de fêter l’événement. Parmi les dignitaires présents, il y a Camilien Houde, le maire de Montréal. Son grand ami l’écrivain Louis Morrisset lui remet une plaque de bronze. Ce soir-là sont présent côte à côte pour une rare fois deux ennemis de toujours : Mgr Charbonneau et le chef, Maurice Duplessis. Le Premier ministre y va d’une allocution :

Maurice Duplessis :
Bien que les travaux de la session comportent beaucoup d’ouvrage, c’est avec plaisir que j’ai laissé l’ouvrage pour venir accomplir un agréable devoir à titre de premier ministre de la province, de dire à M. Gélinas notre admiration profonde non seulement pour ses grands talents, non seulement pour l’éclat qu’il projette sur la province et sur sa race, mais aussi pour son esprit de travail, son assiduité, sa ténacité, sa persévérance dans l’effort, conditions essentielles du succès merveilleux qu’il remporte, qu’il continuera de remporter, qui sera toujours grandissant, s’il est possible d’espérer qu’il soit possible de voir grandir ses succès [17].

Deux jours plus tard, mon père, qui n’a jamais pu poursuivre ses études jusqu’à l’université, reçoit un doctorat honoris causa de l’Université de Montréal.

Gratien Gélinas :
Et c’était un peu remarquable parce que c’était la première fois qu’un homme de théâtre au Canada recevait un doctorat honorifique. Habituellement, c’était réservé aux hommes d’affaires, aux financiers qui faisaient de grosses contributions à l’avenir financier de l’université. Mais là, ils ont commencé une nouvelle tradition [18].

D’un océan à l’autre

Rassuré par l’estime que les canadiens-français lui portent, Gratien est le premier auteur à vouloir rejoindre le public du Canada anglais. Il fait traduire Tit-Coq et la première a lieu à Montréal le 15 mai 1950. Une tournée s’organise dans les deux langues à travers le Canada. Dans le rôle de Marie-Ange, il engage celle qu’il aime en secret, Huguette Oligny. Sur scène, il vivra chaque soir avec elle une relation trouble qui oscille entre l’amour et la rupture.

Mais dans les milieux du théâtre officiel, on doute de la valeur du théâtre québécois. C’est le répertoire étranger qui est reconnu.

Jean-Louis Roux :
Quand nous étions, les préfondateurs du Théâtre du Nouveau Monde, en Europe, nous regardions Gratien de loin. Et quand nous sommes revenus à Montréal, nous le regardions de haut… Pour nous, c’était d’abord un revuiste. Au départ, c’était un sketch de revue qui s’est développé en pièce de théâtre. Et il y a eu de notre part une résistance avant d’accepter Gratien Gélinas comme auteur dramatique [19].

L’échec américain

Pourtant Gratien est devenu un héros dans le cœur des Canadiens. Et une nouvelle ambition l’obsède. Il veut maintenant obtenir la consécration sur Broadway, ce qu’aucun Québécois n’avait réussi jusqu’alors.

Jean-Louis Roux :
Il cherchait cette consécration. Et il était beaucoup plus proche sur le plan des idées, disons, des États-Unis que de l’Europe. Donc pour lui, la reconnaissance devait venir des USA [20].

Gratien signe un contrat avec le plus important producteur new-yorkais, Lee Shubert. Il tente en vain d’obtenir une copie du contrat. La pièce Tit-Coq est présentée à Chicago en janvier 1951. Les salles, d’abord à moitié vides, se remplissent peu à peu. La troupe peut y envisager un long séjour, établissant ainsi la légitimité de la pièce en sol américain. Mais trois semaines plus tard, on leur annonce qu’un théâtre de New York se libère. Sans publicité adéquate, mon père prend alors la pire décision de sa carrière : il fait le grand saut. Pour lui, le succès est devenu une drogue. La première de Tit-Coq a lieu le 8 février au Théâtre Broadhurst. La radio et les journaux du Québec soulignent l’événement avec fierté !

Yves Gélinas, fils de Gratien :
À Brébeuf, il nous faisait suivre des cours particuliers d’anglais, parce que si la pièce avait été un succès, on aurait déménagé à New York, on serait allé vivre là. Parce qu’une pièce à New York dure plusieurs années… Puis en français, ça faisait deux ans qu’il la jouait à Montréal. Il pensait q’il n’y avait pas de limites au succès. Il pensait qu’il allait jouer des années à New York. Et il nous faisait apprendre l’anglais en prévision de ça [21].

Le lendemain de la première de Tit-Coq, les critiques des journaux new-yorkais sont défavorables. À la demande de Lee Shubert, l’administration du théâtre annonce que la production fermera le soir même, après trois représentations seulement. Mon père comprend que Shubert les a trahis et qu’il n’a jamais ratifié ce contrat qui ne lui était pas assez avantageux.

Jean-Louis Roux :
Il y a peut-être quelques personnes qui se sont réjouies silencieusement de l’échec de Tit-Coq à New York, mais le public en général souhaitait que ça marche. Parce que c’était, comme pour Gratien dans un certain sens, une consécration. Et là, l’échec a été ressenti comme une espèce d’échec jusqu’à un certain point national [22].

Gratien rentre au Québec honteux, dévasté, convaincu d’avoir perdu toute l’estime de son public. Et financièrement, il a failli y laisser sa chemise.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
J’étais allé l’accueillir à l’aéroport. Et puis il pleurait évidemment dans le taxi. Ça a été pour lui une défaite considérable qu’il a prise personnellement. Il pensait qu’il était fini, qu’il n’avait plus rien à dire. Pour la première fois de sa vie, il connaissait un échec. Il était complètement démoli, bien sûr, psychologiquement et monétairement. Parce qu’il n’était pas allé là avec des subventions. C’était son argent qu’il perdait. Environ vingt mille dollars. C’était à l’époque beaucoup, beaucoup d’argent qu’il a repayé ensuite en hypothéquant ici le terrain (à Oka), et puis à raison de mille dollars par mois pendant 20 ans [23].

Au Québec, les témoignages d’appui sont nombreux. La presse se range du côté de Gratien. Son ami Louis Morisset lui avance de l’argent. Même Maurice Duplessis intervient en sa faveur.

À l’époque, j’ai 5 ans et je suis trop jeune pour comprendre que mon père a eu sa discharge à New York. Pourtant avec ce premier échec en vingt ans de carrière, Gratien frôle le désespoir, convaincu qu’il a perdu toute l’estime de son public. Ainsi privé de sa principale raison de vivre, il sombre dans une dépression profonde et décide de consulter le célèbre Hans Selye, inventeur de la théorie du stress.

L’autre remède, c’est la tournée de Tit-Coq qui suit dans 23 villes du Québec et de l’Ontario. La réponse du public est enthousiaste. Gratien reçoit un autre doctorat honoris causa de l’Université de Toronto.

Un vieil homme arrive à l’improviste. C’est notre grand-père Mathias que l’on croyait mort. Celui qui avait quitté sa famille il y a vingt-cinq ans est revenu au Québec. Il est malade et veut renouer avec ses proches. Gratien doit nous révéler ce qu’il nous avait toujours caché. Le mensonge que ma grand-mère a imposé à ses 2 enfants est trahi. Quant à moi, je suis heureux d’avoir enfin un grand-père. Mais pas pour longtemps. Il meurt l’année suivante d’une maladie du cœur. Cette fois, mon père est vraiment orphelin.

Durant mon enfance, j’ai souvent eu peur de mon père. Lors de certains repas, je me souviens encore des violentes colères qu’il faisait parfois lorsqu’il était contrarié. Je lui en voulais d’imposer à ma mère son ambition obsessive, ma mère dont le cœur était malade. J’ai pris du temps à comprendre que mon père avait un besoin viscéral de reconnaissance. Et qu’au risque de faire souffrir ses proches, il n’avait qu’une devise intérieure : être ou ne pas être… le meilleur !

Michel Gélinas, fils de Gratien :
Sa carrière marchait difficilement, il ne savait pas de quel côté faire repartir. Ça lui créait des angoisses et puis des questionnements. Puis malheureusement, ça se traduisait dans leurs rapports quotidiens… (Ses colères) c’était prompt, c’était violent, ça t’arrivait comme une claque en pleine face, tu voyais pas ça venir. Et ça me choquait à chaque fois… Elle était carrément blessée par ça… C’était un point faible de leurs rapports, jusqu’à la fin de la vie de Simone, je pense bien [24].

À l’automne 1952, le propriétaire de France-Film, Alexandre de Sève, ramène mon père à la vie. Il lui propose de transposer au cinéma sa pièce Tit-Coq. Gratien pourra enfin regagner le cœur des gens. Même s’il est désargenté, Gratien tient à demeurer producteur de son film. C’est De Sève qui prête personnellement les sommes pour la production et qui se remboursera à même les profits. À part une avance, Gratien doit fournir sans rémunération les droits de sa pièce, son travail à la mise en scène, au découpage, au montage, et son interprétation du rôle-titre. Son seul salaire sera le profit réalisé par le film… après que France Film eût prélevé sa part. Il faut que Gratien ait une confiance aveugle dans le succès du film pour signer un tel contrat, sans voir l’énorme responsabilité qu’il se met sur les épaules. Il n’est ni incorporé, ni même assuré. Si une catastrophe provoque l’arrêt de la production, c’est Gratien seul, personnellement, qui doit rembourser à France Film les coûts du film. Gratien semble aveugle à toutes ces considérations.

Tournage de Tit-Coq
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

À part les extérieurs, le tournage du film Tit-Coq a lieu dans les studios Renaissance, sur la rue Côte-des-Neiges à Montréal. Durant les longues sessions d’éclairage, c’est Georges Dor qui double Gratien. Mon père assure la mise en scène et la direction d’acteurs. Le cinéaste français René Delacroix s’occupe de la réalisation technique. Fred Barry y joue son dernier rôle. Muriel Guilbault, qui avait créé le rôle de Marie-Ange, s’est suicidée. Huguette Oligny s’est mariée et elle est enceinte de son premier enfant. C’est Monique Miller, une jeune comédienne de 16 ans et demi, qui joue aux côtés de Gratien.

Gratien Gélinas :
Et c’est le montage qui a été la partie pour moi la plus stimulante de l’affaire. Nous avons passé six semaines, je pense, avec Roger Garand et Anton Van de Water dans le haut du Saint-Denis, près de la cabine de projection, à faire le montage. Et ça a été la période la plus heureuse de la fabrication du film. J’ai vraiment été stimulé et réjoui par cette période-là ! [25]

Le film a beaucoup de succès et obtient en 1953 le prix du meilleur film de l’année au Palmarès du film canadien. On le présente à travers le pays grâce à une version sous-titrée en anglais.

Michel Tremblay :
En 1953, j’avais onze ans.... Je me souviens très bien du soir où ma mère et ma tante Robertine sont allées au Saint-Denis… Et le lendemain la conversation qui avait eu lieu au petit déjeuner avec, je dirais une fierté inconsciente… C’était des femmes qui allaient aux vues, mais des vues qui se passaient ailleurs… Ça les avait bouleversées puis en même temps étonnées… Cette fierté-là d’être des Québécois était tellement nouvelle que non seulement ça marchait au théâtre mais on en a fait une vue… Il faut dire que c’était des femmes qui avaient connu le retour de guerre aussi. C’est des femmes qui avaient dans les années quarante vu des hommes revenir, se sentir complètement démunis parce que la société ne faisait rien pour eux. Donc le personnage de Tit-Coq lui-même leur rappelait des maris, des neveux, des cousins, des mononcles qui étaient revenus de la guerre et qui probablement avaient tenu le même genre de propos sur la solitude… Et elles parlaient souvent de l’espèce de solitude de Tit-Coq qui est un orphelin… Ça avait beaucoup frappé ma mère. Ça l’avait beaucoup frappée parce qu’on avait des grosses familles… puis le mot bâtard, dans le temps, le mot bâtard c’était en même temps choquant et libérateur probablement pour les gens… D’avoir comme ça comme emblème d’un peuple quelqu’un qui se sent tout seul. Ça les faisait réfléchir probablement sur, oui, sur le sort de notre peuple, je pense. [26]

C’est aussi ce que ressent en d’autres mots le journaliste René Lévesque. Enthousiasmé, il écrit dans la revue L’Autorité, le 28 février 1953 :

Dieu ! Que c’est passionnant – et nécessaire – de se reconnaître sur un écran… de se sentir touché au vif et comme flambant nu, violé par l’œil d’une caméra.
Plus me plaît Lemelin que le dernier Goncourt. Et plus que C. Chaplin cet imparfait Tit-Coq. Imparfait ? Assurément. Ce n’est un régal constant ni pour l’œil ni pour l’oreille… Mais Tit-Coq est vivant, d’une vie rude, agressive. Dès la première séquence, il saute sur vous à bras raccourcis et trouve, en une heure et demie, toutes les « ouvertures » qu’il faut pour vous décocher une série de directs au plexus solaire… Car c’est nous cette histoire qui rit et qui pleure… Étranger mon ami, si ce film passe sur ton écran, dis-toi avant toute chose que là, pour la première fois, nous sommes. Bon nombre d’entre nous, en tout cas. Et c’est tel quel que nous sommes, à prendre ou à laisser !

Ce film inaugure l’ère du cinéma contemporain au Canada. C’est un succès financier. Il a couté un peu plus de cent mille dollars, mais en rapporte rapidement le double. Des profits dont mon père ne verra jamais la couleur.

Ma mère est très malade. Depuis ma naissance, elle a de graves problèmes cardiaques.
L’année suivante, elle doit subir une opération à cœur ouvert qui ne peut se faire qu’à Philadelphie, puisque nos hôpitaux n’ont pas encore l’équipement adéquat. Elle a une chance sur deux d’y rester. Une chance sur deux de faire de ses enfants des orphelins. Mais l’opération réussit et elle retrouve pour un temps la première place dans le cœur de son mari. Elle sait depuis longtemps que mon père a eu plusieurs maîtresses. Malgré cette épreuve, elle restera à ses côtés jusqu’à la fin.

La révolution du petit écran

Notre univers médiatique subit une véritable révolution. C’est le début de la télévision et en 1954, plus du tiers des foyers québécois possèdent déjà un téléviseur. Désormais, la vie ne sera plus la même. Le spectacle peut maintenant entrer à la maison. Commandité par Molson, Gratien présente sa première revue télévisée en direct du théâtre du Gésù. En dehors des émissions sportives, c’est la première fois qu’une émission est réalisée hors des studios de Radio-Canada. Aux côtés de Gratien, on retrouve Nicole Germain et Paul Berval.

Toujours en 1954, Gratien signe un contrat pour la production d’un téléroman hebdomadaire à Radio-Canada, Les Quat’ fers en l’air, où il tient le rôle d’Exubert Lajoie, un barbier de quartier. Mon père est tenaillé par le désir obsédant de surpasser en popularité le téléroman La famille Plouffe de Roger Lemelin, l’émission la plus écoutée de l’époque. À la fois auteur et interprète, Gratien est incapable, même avec l’aide de scripteurs, de soutenir le rythme de production. Il se dispute constamment avec le réalisateur Guy Parent. Alors que son émission est quatrième au palmarès, il abandonne après une saison de diffusion. À part les textes, aucun épisode ne subsiste dans les archives de Radio-Canada.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
Pour Gratien, qui jouait et qui écrivait, c’était surhumain. Ensuite, il ne connaissait rien de l’écriture pour la télévision. Il faisait des scènes qui duraient 20 minutes. À la télévision, c’est mortel. À la télévision, une scène qui a duré plus qu’une minute, deux minutes, il faut passer à autre chose. Lui ne connaissait pas ce métier-là, il l’a appris en le faisant. Alors c’était tout à fait un autre monde. Et puis c’était aussi de l’art jetable. Il n’était pas content de ce qu’il produisait parce qu’il fallait produire trop vite. Il n’était pas heureux. Il s’est rendu presque malade à faire ça [27].

Simone se remet lentement de son opération. Elle est maintenant trop fatiguée pour apporter à mon père le soutien constant qu’il réclame.

En 1956, j’ai dix ans lorsque la famille rejoint Gratien au festival de Stratford en Ontario. Michael Langham, le directeur artistique du festival, a eu l’idée de génie de demander aux comédiens du Théâtre du Nouveau Monde et à Gratien de personnifier la cour française dans la pièce Henry V. Une première en quatre siècles de théâtre shakespearien ! Dans ce magnifique théâtre élisabéthain, je le vois jouer en anglais le vieux roi Charles VI dans la pièce Henri V, et le Dr Caïus, le rôle qu’il avait interprété 20 ans plus tôt dans The Merry Wifes of Windsor.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
Son interprétation du vieux roi français Charles VI, fou dans la pièce, son regard. Le regard qu’il a là-dedans, vraiment, tu y crois à 100 milles à l’heure. Mais ce gars-là, c’était un grand, grand acteur [28].

Mon père, qui n’a jamais étudié le théâtre, joue Shakespeare avec Christopher Plummer et les meilleurs comédiens du pays. Les critiques soulignent unanimement son grand talent d’acteur. Parce qu’il partage aussi la scène avec les comédiens du Théâtre du Nouveau Monde, cet été-là contribue à le rapprocher de ceux qui incarnent le « théâtre officiel ». Des liens se tissent entre les frères ennemis.

Jean-Louis Roux :
À Stratford il y a eu cet échange assez extraordinaire d’ailleurs avec des camarades anglophones. Et du côté de Gratien, aucun de nous ne le connaissait vraiment. Nous n’avions jamais travaillé avec lui. Comme je disais tout à l’heure, nous le regardions un peu de haut. Mais notre vie commune à Stratford a contribué au fait de créer des liens de camaraderie [29].

La reconnaissance ne sera pas que canadienne. La troupe se produit ensuite au Festival d’Édimbourg en Écosse.

L’affirmation d’un théâtre véritablement québécois

Au retour, Fridolin fait un dernier retour sur scène et présente Fridolinons 56. Dans sa bande on retrouve Ginette Letondal, Jean-Pierre Masson, Antoinette Giroux et une jeune comédienne très prometteuse, Dominique Michel. Son séjour à Stratford lui a-t-il apporté une plus grande confiance en lui ? Chose certaine, Gratien est maintenant décidé à travailler pour l’ensemble des Québécois et veut mettre sa bande sur un nouveau coup : créer un théâtre consacré à notre dramaturgie.

Jacques Languirand :
Il intervenait dans l’histoire du Québec là en disant : il faut faire ça. Alors il le faisait. C’est courageux. … il avait un système de valeurs qui était ouvert aux autres et ouvert à la communauté, il avait un sens de la fraternité, un sens de la société, de ce pays du Québec. Pour lui, c’était très clair. Et c’était aussi important ça, je crois, que sa propre carrière [30] !

Gratien Gélinas et la devanture de la Comédie Canadienne
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Avec un prêt de la Brasserie Dow, mon père achète le Radio City, un théâtre de la rue Sainte-Catherine, et y fonde La Comédie-Canadienne. L’aventure est risquée, et les rénovations coûtent le double de ce qui était prévu. Malgré tout, avec une dette de plus de sept cent mille dollars, la Comédie-Canadienne est inaugurée le 22 février 1958. Gratien en est le directeur. Mon frère Michel en deviendra plus tard l’administrateur. Mon frère Yves y sera éclairagiste, régisseur, assistant à la mise en scène puis travaillera à la direction artistique. Mon frère Pierre y travaillera aussi aux décors et à la régie. En 1959, Jacques Languirand se joint à l’équipe de la Comédie.

Jacques Languirand :
La Comédie canadienne a joué d’après moi un rôle majeur dans une prise de conscience de notre québécitude, si je peux dire. Il n’y a aucun doute dans mon esprit. C’est très clair. C’est-à-dire que le fait, par exemple, d’avoir présenté cinq pièces canadiennes dans une même saison, et plus tard, de mettre ce théâtre-là à la disposition des chansonniers et qui au fond, avaient la même fonction. Au lieu d’écrire des pièces ou de jouer des pièces, c’était des gens qui chantaient leur pays souvent aussi, leur solitude ou leurs amours… Il a contribué à accoucher, si je peux dire, de ce Québec qui est venu au monde à cette époque-là [31].

Dans ce théâtre, c’est tout l’univers théâtral québécois qui prend forme. D’entrée de jeu, Un simple soldat de Marcel Dubé est créé. Suivront plusieurs pièces du même auteur, mais aussi Le Gibet de Jacques Languirand, Les Temples de Félix Leclerc, Le cri de l’engoulevent et Docile de Guy Dufresne, Double Jeu et Médium saignant de Françoise Loranger, Moi et l’autre de Gilles Richer, et même L’Osstidcho King Size d’Yvon Deschamps et Robert Charlebois.

En 1959 a lieu la grève des réalisateurs de Radio-Canada qui se battent pour le droit à la syndicalisation. Gratien prête son théâtre pour une série de spectacles d’appui aux grévistes. Ce qui déplait au premier ministre Maurice Duplessis.

Grâce à la Comédie-Canadienne, une véritable dramaturgie s’affirme. Et mon père est convaincu que ce théâtre doit être populaire.

Gratien Gélinas :
Une pièce populaire, pour moi c’est ce qu’exprime Claudel dans l’Échange, dans une réplique de l’Échange que j’aime tellement :
L’homme s’ennuie et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance. C’est pour cela qu’il va au théâtre. Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux. Et il rit et il pleure, et il n’a point envie de s’en aller.
Une pièce qui se conforme à ce qu’exprime Claudel dans cette belle réplique est une pièce populaire, quel que soit son sujet, quelle que soit sa forme, qu’elle soit poétique, réaliste ou classique [32].

L’apogée de Bousille et les Justes

Mais il manque de pièces québécoises pour alimenter la Comédie. Gratien décide d’écrire sa deuxième pièce. Sa genèse est surprenante. Mon père en a eu l’inspiration douze ans plus tôt.

Gratien Gélinas :
Bousille, j’en ai eu l’idée pendant que j’écrivais Tit-Coq. En 47-48. Puis je l’ai laissée dans mes cartons, dans mes tiroirs pendant de nombreuses années, parce que je n’en étais pas satisfait. J’avais la situation de cet accident, cette accusation de meurtre si vous voulez, qui pesait sur un des membres de la famille Grenon, mais je n’avais pas le personnage de Bousille qui viendrait faire un conflit, qui viendrait faire plus qu’une situation. Alors c’est après de nombreuses années de réflexion que j’en suis arrivé à me décider à écrire Bousille [33].

Bousille
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Le personnage de Bousille lui rappelle un simple d’esprit qu’il a connu à Saint-Tite. Il y transpose le langage de la Mauricie qu’il a connu enfant. Il repense au procès qui a divisé ses parents. À la bigoterie et à l’hypocrisie de toute une société qui les jugeait. Six mois d’écriture dans le doute constant, à raison de 20 heures par jour. La pièce Bousille et les justes est créée le 17 août 1959. Le public ne peut rester indifférent au sort de ce pauvre Bousille, ni à la charge contre la piété de surface et l’hypocrisie d’une certaine société de l’époque.

Denise Filiatrault :
C’est l’époque de la Grande Noirceur. C’est la façon dont les gens vivaient à l’époque, la mentalité des gens de petits villages, de petites villes de province. Qu’est-ce que le voisin va dire ? On peut faire pendre un homme, on va aller à la messe le dimanche… Moi, j’adore cette pièce puis je ne suis pas la seule. C’est son chef-d’œuvre. Relisez les critiques de l’époque, tout le monde le dit [34].

En effet, les critiques sont unanimes : Gratien vient d’écrire sa meilleure pièce. Et son jeu d’acteur est criant de vérité. Mon frère Yves est régisseur de la pièce.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
J’ai vu toutes les représentations. J’étais en coulisse, bien sûr. Son rôle n’était pas aussi flamboyant, mais il avait ce que je n’ai jamais retrouvé dans les autres productions de Bousille. Il avait cette candeur intérieure. Bousille, c’est un saint. Et Gratien rendait ça. C’est un personnage d’une grande droiture intérieure et puis il sait que s’il fait le moindre écart, il va retomber dans son vice d’alcool. Et il est guidé par cette lumière-là. Et dans son interprétation, ça passait [35] !

Dans cette pièce, Gratien s’est entouré de comédiens chevronnés : Juliette Huot, Hélène Loiselle, Monique Miller, Béatrice Picard, Jean Duceppe, Jean Lajeunesse, Yves Létourneau. Il donne aussi sa chance à Gilles Latulippe, un jeune comédien qui remporte un succès monstre, car il incarne à merveille le catholicisme naïf dans lequel le Québec a grandi.

Jacques Languirand :
« Bousille et les justes », c’est très fort, c’est une critique très sévère. Toutes, toutes ses pièces sont des critiques de la société en même temps… Alors ça va très loin parce qu’en même temps, voilà un homme qui veut qu’on aille voir des pièces dans lesquelles il n’a pas peur de nous dire qu’on n’est pas mûrs encore pour la suite du monde. C’est ça qu’il nous dit dans ses pièces. C’était très courageux de sa part de dire, de montrer les aspects tourmentés, imbéciles d’un pays qui se cherche, en quelque sorte [36].

Le succès de la pièce est éclatant. Jouée 121 fois à Montréal, la pièce est traduite en anglais et obtient le même succès partout à travers le pays. Encore une fois, Gratien devient l’enfant chéri des deux solitudes. Il présente même sa pièce à Seattle.

En 1962, à la Comédie-Canadienne, j’assiste à la captation de cette pièce diffusée en direct sur les ondes de Radio-Canada. L’année suivante, la CBC la présentera au public anglophone. Une pièce où le tragique succède au comique et atteint une vérité universelle. Le comédien Denis Bouchard incarnera Bousille trois décennies plus tard.

Denis Bouchard :
Le sacrifice de l’innocence c’est une chose qui à mon avis ne vieillira jamais ! On est toujours révolté quand on sait que des enfants sont battus, ou tués, ou violés ou quoi que ce soit. C’est un peu de ça dont il est question dans la pièce. Bousille c’est un grand enfant qu’on sacrifie en plein jour. Ça c’est vieux comme le monde. C’est Iphigénie ! C’est la fille du roi qu’on sacrifie pour que les bateaux puissent prendre le large ! Là on sacrifie Bousille pour que la famille Grenon puisse continuer à être ce qu’elle est, c’est-à-dire honorable, entre guillemets [37].

La filiation entre Fridolin, Tit-Coq et Bousille est étonnante. Ce dernier, comme Tit-Coq, est un orphelin ultimement rejeté par sa famille d’adoption. Les trois personnages, tous joués par leur auteur, sollicitent directement la sympathie du public et sont victimes d’une société à la moralité rigide et bien encadrée.

En 1959, la mort du premier ministre Maurice Duplessis marque la fin de la Grande Noirceur. En raison de la maladie de ma mère, nous devenons pensionnaires au collège Brébeuf, à quelques rues de la maison. Alors que mon père adorait le temps où il était pensionnaire au collège, loin de sa famille, c’est pour nous une période difficile. Nous savons que notre mère est condamnée à mourir. Elle fait un long séjour à l’hôpital. En 1964, le grand comédien Fred Barry meurt. Pour la deuxième fois, Gratien n’a plus de père.

Après le succès de Bousille et les justes, Gratien s’attelle à sa dernière revue, Le diable à quatre, présentée en février 1964. C’est un succès d’estime. Mon père a un tract profond. Il constate que son public a vieilli et que les jeunes sont intéressés par de nouvelles formes théâtrales. La jeunesse américaine proteste contre la guerre du Vietnam. C’est le début de la Révolution tranquille. C’est aussi l’époque d’un profond bouleversement dans la vie de la famille. Notre mère, dont le cœur est trop faible, nous quitte en février 1967. Mon père vient de perdre sa plus fidèle compagne. Mais il ne semble pas vraiment touché par la peine. Peut-être espère-t-il pouvoir enfin renouer avec Huguette Oligny, qui vient de divorcer.

Égalité ou indépendance

Incapable de nous confier ce qu’il ressent, il se jette dans le travail. Avec les attentats du FLQ, le Québec entre dans une période mouvementée. Mon père sent que la jeunesse québécoise veut refaire le monde à sa façon. Fasciné par ce conflit des générations, Gratien imagine une intrigue opposant un père fédéraliste et son fils indépendantiste. Pour la première fois, le dramaturge situe l’action de sa pièce dans un milieu bourgeois. C’est à mon frère Yves que Gratien propose le rôle du fils. Il confie celui du père à Yves Létourneau.

Gratien, Pascal et Yves Gélinas dans la pièce « Hier les enfants dansaient »
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Sa troisième pièce, Hier, les enfants dansaient, est créée le 11 avril 1966. Pour la première fois de sa carrière, mon père reçoit des critiques plutôt froides, qui jugent la pièce cérébrale et rhétorique. Pourtant il s’agit d’une véritable tragédie opposant à l’intérieur d’une même famille deux points de vue irréconciliables sur l’avenir du Québec. La pièce est traduite en anglais. L’année suivante, les organisateurs du centenaire de la Confédération canadienne proposent à Gratien de présenter sa pièce à Charlottetown durant l’été où le Général de Gaulle lance à Montréal son célèbre « Vive le Québec libre ! » Pour cette version anglaise, Gratien décide de jouer le rôle du père et demande à Huguette Oligny de jouer celui de sa femme. La pièce connaît un triomphe. Le public canadien-anglais, contrairement à celui du Québec, est très touché.

Huguette Oligny :
Le jour et la nuit ! Ah oui, ça c’était net ! À Montréal, ça avait branlé dans le manche, si j’ose dire. Mais là-bas, ça a été un triomphe ! What does Quebec, want after all ? Et c’est ça qu’ils voulaient savoir. Ils étaient heureux de penser qu’il y avait quelqu’un du calibre de Gratien qui pouvait leur expliquer qu’est-ce que les Québécois voulaient, after all [38] !

Comme mon père, Yves et moi jouons dans la pièce, plusieurs croient que mon père vit réellement ce drame dans sa propre famille. Ce n’est pas le cas. Toutefois, la belle Huguette, qui joue sa femme, est devenue ma belle-mère puisque leur relation amoureuse s’est ravivée cet été-là. Ils s’épouseront six ans plus tard.

Plusieurs critiques québécois ont reproché à Gratien de ne pas prendre position entre le fédéralisme ou l’indépendance. Chose certaine, il tentait dans sa troisième pièce d’éclairer le débat par une démonstration rigoureuse des deux points de vue. Un débat qui continue aujourd’hui d’agiter le Québec.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
Bien, son cœur était au Québec, mais comme il avait fait une grande partie de sa carrière au Canada anglais, il était très reconnu par le Canada anglais. Il a eu autant de doctorats d’universités anglophones que francophones, il a joué dans les deux langues. Il ne voulait pas s’aliéner ce public-là, bien sûr, et il n’a jamais pris position. Personnellement, où était sa sympathie ? Elle était sans doute du côté de la souveraineté, plus de souveraineté en tout cas, comme la plupart des fédéralistes à l’époque. Pour eux, le fédéralisme devait être renouvelé [39].

En France, mai 68 éclate. Au Québec, c’est l’année de la parution de Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. Le conflit des générations n’est pas près de s’arrêter. La pièce Double Jeu de Françoise Loranger est créée à la Comédie-Canadienne. Un soir, pendant la période réservée à l’échange avec le public, des comédiens nus montent sur scène et immolent une colombe et un coq, en protestation contre la guerre du Vietnam. Le père de notre dramaturgie se sent dépassé. Il a l’impression de ne plus être de son temps. Lorsque son fils Yves lui présente Les belles-sœurs du jeune auteur Michel Tremblay, la pièce n’a pas encore été créée.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
Donc la pièce, il fallait y trouver un théâtre pour la jouer. Et puis moi, je la trouvais extrêmement drôle et je trouvais ça extrêmement valable. Et j’avais emprunté l’enregistrement de la lecture publique et j’avais fait écouter ça à Gratien. Il y avait Gratien et puis il y avait son ami Louis Morrisset. Et ça n’a pas marché. Et je pense que c’est la langue de Tremblay. C’était la première fois qu’on mettait du joual à la scène. Et lui n’acceptait pas ça…
Et ça, ça l’a rebuté complètement. Et il a refusé de mettre la pièce à l’affiche [40].

Michel Tremblay :
Monsieur Gélinas m’avait dit : quand j’ai entendu Les belles-sœurs la première fois, j’ai été choqué, mais j’ai vite compris ce que tu voulais faire…
Tout ne peut pas arriver d’un coup. Les Belles-sœurs n’auraient pas existé si monsieur Gélinas, monsieur Dubé n’avaient pas existé avant. Et j’ai pu aller là où je suis allé à cause d’eux [41] !

J’ai souvent joué avec mes frères dans les coulisses, les loges et les entrepôts de la Comédie-Canadienne. J’y ai senti les odeurs, la poussière. J’ai eu le privilège d’y voir toutes les pièces, d’y entendre les plus grands chansonniers. Mais cette époque se terminait. Après quatorze ans d’efforts, le rêve de la Comédie-Canadienne battait de l’aile. Les intérêts sur l’emprunt fait à la brasserie Dow étranglaient les finances du théâtre. Gratien a dû hypothéquer sa maison d’Oka pour éviter la faillite. Et depuis quelques années, il s’est résigné à demander l’aide de l’État.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
Le théâtre subventionné, lui, il n’avait jamais connu ça. Tous les spectacles qu’il avait faits jusqu’à ce moment-là, incluant ses revues, ensuite Tit-Coq, c’était toujours joué et financé exclusivement par la vente des billets. Il n’avait jamais eu d’argent public. Et à la Comédie-Canadienne, il fallait jouer des auteurs qui rapportaient moins et il a fallu demander des subventions. Il était extrêmement mal à l’aise. Et il se sentait humilié d’avoir à demander de l’argent au gouvernement. Et puis il disait : c’est comme une fois par année d’aller se faire donner une transfusion sanguine pour rester en vie [42].

La fin d’une époque

En 1972, grâce à une subvention du gouvernement, mon père est libéré de ses dettes et le Théâtre du Nouveau Monde rachète la Comédie. Elle ne sera plus canadienne. Elle servira à présenter principalement du théâtre étranger.

C’est la fin de mon enfance. Dans la famille, les couples se séparent. Gratien voudrait se rapprocher de nous, mais n’a jamais appris à le faire. Un soir, comme il le faisait parfois, mon père m’invite à manger au restaurant. Profitant de cette intimité avec lui, doucement, dans le but de m’en rapprocher, je lui révèle que durant mon enfance je l’ai peu connu, qu’il a été d’une certaine façon un étranger pour moi. Mon père a reçu cette confidence comme une gifle. Incapable de me répondre, il fond en larmes sans pouvoir s’arrêter. Malgré mes efforts pour le consoler, il a fallu sortir précipitamment du restaurant. Dehors, on s’est nerveusement serré la main et il est reparti, défait. On n’en a plus jamais reparlé. Sans le savoir, j’avais franchi la limite de son angoisse. J’avais déclenché chez lui une profonde détresse en évoquant le fait que ses enfants se sentaient peut-être un peu orphelins comme lui.

Une cinématographie canadienne

Mon père revient à ses premières amours, le cinéma. Il succède à Georges-Émile Lapalme et devient pendant 9 ans président de la Société de développement de l’industrie cinématographique canadienne, l’ancêtre de Téléfilm Canada. Lui qui a si peu compté sur les subventions doit maintenant les distribuer. Les échanges qu’il a avec les créateurs et les producteurs de cinéma sont parfois tendus. Mon père recherche le scénario parfait. Même le film Les Ordres de Michel Brault gagne difficilement son adhésion.

C’est aussi l’époque où émerge un nouveau cinéma québécois. Des films de Jean-Pierre Lefebvre, Gilles Carle, André Forcier, Claude Jutra et Pierre Harel sont financés. En six ans, cent vingt longs-métrages voient le jour. Et mon père redevient comédien. Il joue aux côtés de Jane Fonda dans Agnes of God, et dans plusieurs films québécois : Bonheur d’occasion et Les tisserands du pouvoir, de Claude Fournier, Red de Gilles Carle, La feuille d’érable, une dramatique pour la télévision.

Dès 1973, ses fonctions à la SDICC l’amènent chaque année à présider la délégation canadienne au Festival de Cannes, en compagnie d’Huguette. Malgré ces séjours princiers qui plaisent infiniment à Huguette, sa vie de couple est mouvementée : de fréquentes disputes, suivies de retrouvailles passionnées. Deux tempéraments forts qui réussissent difficilement à s’entendre. Mon père n’a plus à ses côtés une femme effacée qui l’appuie inconditionnellement. En août 1982, après 15 ans de vie commune, Huguette prend un appartement à Montréal et mon père habite seul à Oka.

Les dernières années d’écriture

Depuis sa création en 1948, Tit-Coq est repris de nombreuses fois à la scène, tout comme ce pauvre Bousille qui continue à émouvoir le public. Par contre, Fridolin, qui a tenu le public en haleine pendant plus de 10 ans, a été pratiquement oublié. Il n’en reste que les manuscrits et les enregistrements sur disque. Sachant qu’il est le seul à pouvoir le faire, mon père entreprend de retranscrire et de publier tous les textes de ses Fridolinades. Il va ainsi permettre à sa bande de faire tout un saut dans le temps. En 1987, Denise Filiatrault monte une première Fridolinade à partir des textes qui viennent d’être publiés. Pour le public, c’est le même engouement, la même déferlante de rires. C’est le plus ancien spectacle québécois jamais repris. À quatre-vingts ans, mon père voit son personnage ressusciter sous les traits de Denis Bouchard. Chaque soir où la revue est présentée au Théâtre du Rideau Vert, mon père part d’Oka et fait 2 heures de route pour venir saluer le public avec les comédiens à la fin du spectacle.

Denis Bouchard :
Il était tellement fier ! Je voyais là un auteur qui transcendait le temps et qui retrouvait sans doute un plaisir qu’il avait eu il y a cinquante ans [43].

Cette marque d’affection vient combler le grand vide que lui cause sa solitude. Une nouvelle revue est reprise 2 ans plus tard avec le même succès. Quatre heures pour la télévision seront ensuite diffusées. Les séances de Fridolin ne sont pas terminées.

Gratien Gélinas et Huguette Oligny
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Et l’auteur n’a pas fini d’écrire. À 77 ans, dans l’espoir de rejouer avec Huguette, il écrit sa dernière pièce. Ils seront seuls en scène et il lui redemandera une dernière fois de tomber en amour avec lui. 

Gratien Gélinas :
L’histoire c’est celle d’un plombier de village, à Saint-Esprit en Bas, qui est amoureux depuis qu’elle avait 18 ans, d’une belle femme du village. Lui est veuf depuis 1 an et demi. Au moment où la pièce commence, elle vient tout juste de perdre son mari. Alors il va essayer de la séduire… de la conquérir. C’est le sujet de la pièce…
Maintenant, tout le monde sait que le féminisme prend une importance capitale dans l’évolution du genre humain, non seulement ici, mais ailleurs, alors il était inévitable que je m’essaie dans ce sens-là [44].

Une façon aussi de légitimer l’amour pour celle dont il est secrètement tombé amoureux il y a 40 ans, et qui plus tard est devenue sa femme. C’est aussi l’histoire d’un vieil homme qui accepte de jouer le second rôle dans son couple, ce que mon père n’aurait jamais été capable de faire. La Passion de Narcisse Mondoux sera jouée plus de 500 fois à travers le pays. C’est tout un défi pour le comédien qui a près de 80 ans.

À sa demeure d’Oka, j’ai souvent discuté avec lui de la peur persistante qu’il avait d’aller présenter sa pièce à New York. Il avait déjà joué cette pièce en anglais plus de deux cents fois, avec un succès appréciable. Mais il était angoissé à l’idée de retourner dans la ville où quarante ans plus tôt, après l’échec lamentable de Tit-Coq, il avait cru perdre définitivement l’amour du public québécois. Je retrouvais en lui l’homme fragile, celui qui a besoin de se faire dire encore et encore qu’il est le meilleur. Dans ces moments-là, je devenais un peu son père. En juin 1989, La passion de Narcisse Mondoux est présentée avec succès dans un petit théâtre de New York. C’est une douce revanche pour le vieil homme qui n’arrête pas de courir.

La mémoire perdue… et retrouvée

Avec l’échec de l’Accord du lac Meech, la fondation du Bloc Québécois vient modifier l’échiquier politique… et Gratien est décoré Compagnon, puis Officier de l’Ordre du Canada. Le Québec lui décernera l’Ordre du Québec en 1985. En 1989, il est nommé Membre de l’Académie des Grands Montréalais. Il reçoit en 1990 le prix de la Personnalité de l’année 1990 lors du Gala Excellence de La Presse. Depuis 1991, Le Centre d’essai des auteurs dramatiques remet annuellement à un jeune auteur la Prime à la création du Fonds Gratien Gélinas pour encourager la production de pièces québécoises.

Dans les entrevues qu’ils donnent aux médias, mon père et Huguette présentent l’image d’un couple très uni dont l’amour défie le temps. La réalité est tout autre. Même s’il partage la scène avec elle, Gratien vit seul et en souffre. Mon père aurait pu profiter de ses dernières années pour mieux connaître ses nombreux petits-enfants. Mais il n’a jamais envisagé de se reposer. Cette soif de l’amour du public l’aura mené jusqu’au bout.

Gratien Gélinas :
Y en plusieurs qui, arrivés à un certain âge, perdent la mémoire, hein ? Or actuellement, je joue le rôle le plus long de ma carrière. La pièce n’est pas longue, mais comme c’est une pièce à deux personnages, on ne quitte pas la scène, excepté pour l’entracte, et on la joue dans deux langues. Quelquefois dans la même journée on va donner la matinée en anglais et le soir en français… Alors ça demande une gymnastique de la mémoire qui fonctionne bien, heureusement.
Aussi longtemps que je serai bien dans ma peau, que je n’aurai pas de problème de mémoire, ça ça concerne le comédien, bien y a pas de raisons d’arrêter ! Si j’arrêtais, je serais à me bercer devant la télévision, probablement grognon, et puis je ne serais pas plus heureux [45].

Pourtant il a bien fallu que mon père s’arrête. En pleine représentation de La Passion de Narcisse Mondoux, Gratien commence à perdre la mémoire. Il en vient à sauter quelques pages de texte ou à passer du français à l’anglais dans la même représentation.

Huguette Oligny :
Il écoutait avec infiniment d’attention, mais il ne savait plus ce qu’il allait dire. Ça devait l’ulcérer, cet homme qui avait été si brillant… De sentir que là il marchait sur des œufs, constamment. C’était difficile pour lui, difficile [46] !

On découvre qu’il est victime d’un syndrome cérébral organique de type dégénératif qui gruge lentement ses neurones. Désormais, sa vie professionnelle s’arrête et il sera confiné à son domaine d’Oka. À partir de là, il nous parle de moins en moins et en vient à ne plus nous reconnaître. Mon frère Yves habite alors avec lui.

Yves Gélinas, fils de Gratien :
C’était triste à voir parce que son corps est resté en vie plus longtemps que sa tête. Et on a vu son esprit mourir à petit feu. D’abord, il restait assis sur sa chaise ici au bout de la table à regarder dans le vide. Ou alors il passait ses journées devant la télévision. Et on avait beau lui parler, il ne s’intéressait à peu près pas à ce qu’on lui disait... Des fois, son regard s’allumait et des fois, il te regardait de ses yeux d’acteur. Puis là, il voulait te dire quelque chose. Mais ça passait par le regard, mais ça ne passait plus par la parole…
Un jour, je lui ai demandé : qu’est-ce qui te manque, Gratien, ici ? Il m’avait dit : une femme [47] !

Décembre 1995. Comme il le fait pendant de longues heures tous les jours, Gratien est assis à Oka devant le téléviseur. L’émission qui est présentée à Radio-Canada s’intitule Les Fridolinades, et le vieil homme se voit interprétant le dernier rôle de sa longue carrière, enregistré deux ans auparavant alors qu’il en avait encore les moyens. Ce soir-là, celui qu’on surnomme « le père du théâtre québécois » ne semble plus se reconnaître… Celui qui a cherché toute sa vie la reconnaissance du public a perdu sa propre identité.

Jean-Baptiste Laframboise
Source : Fonds Gratien Gélinas, Bibliothèques et Archives Canada.

Pourtant, il se voit à l’écran jouant l’un de ses rôles les plus poignants, celui du notaire Jean-Baptiste Laframboise s’entretenant avec Dieu après sa mort. Ce monologue, tiré de sa revue Fridolinons 45, colle de près à la vie de cet homme qui a réussi à s’extraire d’une existence de gratte-papier pour se transformer en créateur incontestée de la scène et des ondes.

Jean-Baptiste Laframboise :
En attendant mon tour tantôt dans le bureau de Saint-Pierre, j’ai jeté un coup d’œil sur le tableau de ma vie, et j’ai vu, dans la colonne des péchés d’omission, les œuvres que je n’ai pas écrites, mais que vous m’aviez donné le talent et la mission d’écrire. C’était magnifique, Mon Dieu. Ça m’a donné comme un coup dans le ventre ! Franchement, on aurait dit que c’était fait pour être écrit par un Français ! C’est pas le moment de me vanter devant vous, mon Dieu, mais sans le savoir, j’avais presque du génie savez-vous… J’aurais jamais pensé que ça pouvait arriver à un Canadien.

Voyez-vous, mon Dieu, leur grand malheur aux gens de chez nous, c’est qu’ils n’ont pas confiance en eux. Ça ne peut pas leur venir à l’idée qu’un homme qui serait né à Saint-Agapit, ça se pourrait qu’il ait autant de talent qu’un autre qui serait né à Paris.

C’est seulement là qu’est le bobo, mon Dieu. Si vous pouviez leur faire comprendre ça, vous leur rendriez un sacré service, et ça donnerait peut-être la chance à bien des jeunes qui sont pourris de talents d’avoir l’air moins bête que moi quand ils paraîtront devant vous à leur tour. Faites ça pour eux, mon Dieu, et en retour, je suis prêt à faire le sacrifice d’aller passer mon éternité dans les limbes, avec les innocents.

Après une lente déchéance, Gélinas décède le 16 mars 1999, à l’âge de 89 ans. A-t-on raison de l’appeler « le père du théâtre québécois » ?

Denise Filiatrault :
Mais oui, tout à fait. Qui d’autre ? Qui d’autre peut-on appeler ainsi ? C’est sûr que c’est justifié. Les Dubé, Tremblay vous le diront eux-mêmes [48].

Michel Tremblay :
Tout le monde le dit, mais c’est vrai : s’il n’avait pas été là, ni le théâtre de Marcel Dubé ni le mien ne seraient pensables. Il fallait que quelqu’un fasse ce qu’il a fait pour déblayer, pour ouvrir les portes, pour lancer le théâtre québécois... Des générations spontanées, ça n’existe pas. Nulle part ! Il fallait qu’il y ait un père quelque part qui ouvre les portes [49].

Jacques Languirand :
Il était le porte-parole d’un peuple qui se cherchait à l’époque. On ne s’était pas trouvé vraiment à cette époque-là, d’après moi. Et quelques-uns dans différents secteurs de la société ont joué justement le rôle d’éveilleur. Et Gratien Gélinas était un éveilleur. Il n’y a pas de doute là-dessus. C’est un de ceux, et ils ne sont pas très nombreux, qui dès le départ, ont décidé d’éveiller le Québec [50].

Bibliographie

Sources documentaires principales
- Une biographie complète et solidement documentée de Gratien Gélinas a été écrite par Anne-Marie Sicotte, sous le titre de Gratien Gélinas. La Ferveur et le doute(VLB éditeur, 2009). Mme Sicotte a également publié Gratien Gélinas en images. Un p’tit comique à la stature de géant (VLB éditeur, 2009) ainsi que Gratien Gélinas. Du naïf Fridolin à l’ombrageux Tit-Coq (XYZ éditeur, 2001).
- Gélinas, Pascal. Gratien Gélinas, un géant aux pieds d’argile. Documentaire de 52 minutes (2009). www.informactionfilms.com.
 

Sources documentaires secondaires
- Beaulieu, Victor-Lévy et Gratien Gélinas. Gratien, Tit-Coq, Fridolin, Bousille et les autres, Stanké, 1993.
- Béraud, Jean, 350 ans de théâtre au Canada français, Cercle du livre de France, 1958
- Gélinas, Gratien. « Pour un théâtre national et populaire », Amérique française, no 3, 1949.
- Godin, Jean-Cléo et Laurent Mailhot. Le Théâtre québécois, Hurtubise HMH, 1970.
- Hamelin, Jean. Le Renouveau du théâtre au Canada français, Éditions du Jour, 1961.
- Hébert, Chantal. Le Burlesque au Québec, Hurtubise HMH, 1981.
- Larrue, Jean-Marc. Le Monument inattendu, Hurtubise HMH, 1993.
- Legris, Larrue, Bourassa et David. Le Théâtre au Québec, VLB, 1988.
- Site officiel des Productions Gratien Gélinas : www.gratiengelinas.com
 

Oeuvres de Gratien Gélinas
- Bousille et les justes
, Typo, 1994.
- Les Fridolinades 1938, 1939 et 1940, Leméac, 1988.
- Les Fridolinades 1941 et 1942, Les Quinze, 1981.
- Les Fridolinades 1943 et 1944, Les Quinze, 1981.
- Les Fridolinades 1945 et 1946, Les Quinze, 1980.
- Gratien Gélinas, Les Fridolinades : Anthologie, préparée par Anne-Marie Sicotte, Éditions Typo, Montréal, 2014.
- Hier, les enfants dansaient, Typo, 1999.
- La passion de Narcisse Mondoux, Typo, 1992.
- Tit-Coq, Typo, 2010.

Oeuvres sur film
- Tit-Coq, 1953, 35 mm. Durée : 101 minutes. Réalisation René Delacroix. Un film de Gratien Gélianas. Disponible sur Éléphant et iTunes
- Fridolinons, 1945, 16 mm. Durée : 32 minutes. Réalisation Roger Blais. Mise en scène, Gratien Gélinas. Une production de l’Office national du film du Canada.

Notes

[1Visions d’ici, Société Radio-Canada : Le premier amour abolit le temps, octobre 1989.

[2Avis de recherche, Société Radio-Canada, août 1982.

[3Jeunesse Oblige, Société Radio-Canada, octobre 1976.

[4Visions d’ici, Société Radio-Canada : Le premier amour abolit le temps, octobre 1989

[5Jeunesse Oblige, Société Radio-Canada, octobre 1967.

[6Entretien avec l’auteur, août 2009

[7Entretien avec l’auteur, août 2009.

[8Entretien avec l’auteur, août 2009.

[9Entretien avec Michel Vaïs, Société Radio-Canada, date non-déterminée.

[10Déjà 20 ans, Société Radio-Canada, février 1984.

[11La bande des six, Société Radio-Canada, décembre 1990.

[12Entretien avec l’auteur, août 2009.

[13Société Radio-Canada, octobre 1999.

[14Entretien avec Michel Vaïs, Société Radio-Canada, date non-déterminée.

[15Entretien avec l’auteur, août 2009.

[16Entretien avec l’auteur, août 2009.

[17Archives, Société Radio-Canada, janvier 1949.

[18Entretien avec Michel Vaïs, Société Radio-Canada, date non-déterminée.

[19Entretien avec l’auteur, août 2009.

[20Entretien avec l’auteur, août 2009.

[21Entretien avec l’auteur, août 2009.

[22Entretien avec l’auteur, août 2009.

[23Entretien avec l’auteur, août 2009.

[24Entretien avec l’auteur, août 2009.

[25Cinéma Canadien, Société Radio-Canada, septembre 1976.

[26Entretien avec l’auteur, août 2009.

[27Entretien avec l’auteur, août 2009.

[28Entretien avec l’auteur, août 2009.

[29Entretien avec l’auteur, août 2009.

[30Entretien avec l’auteur, août 2009.

[31Entretien avec l’auteur, août 2009.

[32Carrefour, Société Radio-Canada, novembre 1959.

[33Archives, Société Radio-Canada, 1975.

[34Entretien avec l’auteur, août 2009.

[35Entretien avec l’auteur, août 2009.

[36Entretien avec l’auteur, août 2009.

[37Nouvelles, Société Radio-Canada, novembre 1996.

[38Entretien avec l’auteur, août 2009.

[39Entretien avec l’auteur, août 2009.

[40Entretien avec l’auteur, août 2009.

[41Entretien avec l’auteur, août 2009.

[42Entretien avec l’auteur, août 2009.

[43Entretien avec l’auteur, août 2009.

[44Nouvelles, Société Radio-Canada, janvier 1989.

[45Nouvelles, Société Radio-Canada, février 1991

[46Entretien avec l’auteur, août 2009.

[47Entretien avec l’auteur, août 2009.

[48Entretien avec l’auteur, août 2009.

[49Le Point, Société Radio-Canada, ,ars 1999.

[50Entretien avec l’auteur, août 2009.

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