La famille La Vérendrye

Serge Bouchard
mars 2019


NOTE : Avec l’autorisation des auteurs et de l’éditeur, cet article reproduit le chapitre « La Vérendrye, père et fils. 1685... 1794. Une affaire de famille » (p. 157-194) paru dans le livre De remarquables oubliés, tome 2, Ils ont couru l’Amérique (Lux éditeur, 2014) de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque. Vous n’êtes pas autorisés à republier ce texte ailleurs sur Internet.


L’histoire a bien des façons de se souvenir. L’une d’elles est de faire court, au risque d’en oublier des bouts. La brève évocation de Pierre Gaultier de La Vérendrye tient en quatre mots dans les annales : découvreur des montagnes Rocheuses. En vérité, il ne s’y est jamais rendu.

S’il est vrai qu’à l’approche de la mort on voit défiler sa vie, en ce jour de novembre 1761, bien avant l’invention du cinématographe, Louis-Joseph de La Vérendrye a contemplé, projetée sur les murs de vagues qui se dressaient face à L’Auguste, une véritable saga. L’écran est rapidement devenu noir : le vaisseau sur lequel Louis-Joseph s’était embarqué pour la France avec quelques membres de sa famille est allé se briser, en pleine tempête, sur les côtes de l’île du Cap-Breton. La grande majorité des passagers – parmi lesquels les derniers membres ou presque du clan La Vérendrye – ont disparu dans ce naufrage.

***

Lors de ce défilé d’images, ce sont d’abord les champs, les vignes et les pâturages d’une campagne française qui se présentent ; Louis-Joseph reconnaît « l’ardoise fine » et « la douceur angevine » que chantait le poète Du Bellay. Puis, devant une ferme modeste, apparaît son aïeul : René Gaultier. En réalité, il ne l’a pas connu, car son grand-père est mort longtemps avant sa naissance. Mais il a tout de même pu s’en faire une image : les hommes de l’Anjou sont robustes. Bâtis pour essuyer les raids vikings, ces générations de gaillards bien charpentés ont les pieds plantés dans la terre et le regard tourné vers la grande mer.

Officier portant les couleurs du régiment de Carignan-Salières, 1665
Source : Jeangagnon, Wikimedia Commons, domaine public.

L’aïeul, René Gaultier, vient au monde en 1635, dans la région d’Angers. Au XVIIe siècle, certaines fermes y portent des noms qui deviendront familiers au Canada français : la petite terre de Lavéranderie, une autre appelée du Tremblay et une autre encore nommée Varennes. Adulte, René Gaultier s’enrôle dans les armées du roi et se joint au régiment de Carignan-Salières, que Louis XIV envoie en renfort en Nouvelle-France pour combattre les Iroquois. De fait, la colonie est constamment attaquée et pillée, surtout par les Agniers, une nation iroquoise associée aux Anglais et aux Hollandais dans le commerce des fourrures.

En septembre 1665, le lieutenant René Gaultier débarque à Québec. Du même navire descendent les nouveaux dirigeants de la colonie : le gouverneur Rémi de Courcelles et l’intendant Jean Talon. Gaultier est aussitôt envoyé à Trois-Rivières où sera cantonnée sa compagnie. Pendant quelques années, il participe à de nombreuses expéditions militaires en pays agnier et se fait remarquer du gouverneur pour ses qualités de combattant. Une fois la paix établie et le régiment rappelé en France, René Gaultier, comme des centaines de militaires, choisit de demeurer au Canada. Difficile de résister : dans sa volonté obstinée de peupler la colonie et d’en assurer la défense, l’intendant Talon offre aux soldats de l’argent, des terres et la possibilité de fonder une famille avec des filles bien dotées qu’il fait venir de France. Aux officiers, il promet les plus belles seigneuries en bordure du fleuve. Gaultier saisit sa chance. Ici, l’espace et les ressources sont infinis, il y a une marge de liberté inconnue dans la vieille Europe. Ici, surtout, on peut s’attribuer soi-même un titre : il se fera désormais appeler René Gaultier de Varennes.

Le récit continue : l’aïeul se lie d’amitié avec le célèbre Pierre Boucher, gouverneur de Trois-Rivières, dont il épouse la fille aînée en 1667. Marie a douze ans ; lui, trente-deux. Cette même année, son beau-père décide de se retirer pour se consacrer entièrement à sa seigneurie de Boucherville et, en accord avec les autorités à Québec, il lui offre son poste de gouverneur. Le champ des activités de René Gaultier, cependant, est bien plus vaste que son titre officiel ne le laisse supposer. En raison des services rendus à Sa Majesté des deux côtés de l’Atlantique, on lui concède trois terres : la belle seigneurie de Varennes, face au Saint-Laurent, où il fait construire une maison domaniale ; la seigneurie du Tremblay, jouxtant Varennes ; et la seigneurie de La Gabelle, dite aussi Sault-de-la-Véranderie, à une quinzaine de kilomètres au nord de Trois-Rivières où, de manière clandestine, il pratiquera la traite des fourrures avec les Algonquins et les Attikamègues. Le roi de France interdit ce commerce en dehors de Trois-Rivières ; René Gaultier est réprimandé à plusieurs reprises, mais on finit par fermer les yeux. Le nouveau gouverneur Denonville témoignera même en sa faveur : « C’est un très-bon gentilhomme qui n’a de vice que la pauvreté. »

Eh oui, malgré son titre et malgré ses domaines, le sieur de Varennes arrive difficilement à faire vivre sa famille qui compte maintenant huit enfants. Ses gages de gouverneur sont ridicules et ses seigneuries, du fait qu’elles sont à peine habitées, rapportent bien peu en espèces sonnantes et trébuchantes. Le commerce des fourrures ne suffit pas à soutenir son train de vie. Pour donner le change et sauver les apparences, il s’est endetté par-dessus la tête. En 1689, à l’âge prématuré de cinquante-cinq ans, il décède, laissant sa veuve dans une triste situation – et sans savoir qu’il deviendrait le grand-père de la première sainte canadienne.

***

Le navire est ballotté par les eaux noires alors que les vents de tous côtés font claquer ses voiles. Une pluie cinglante traverse les capots et glace le sang. Sur le pont, les hommes d’équipage manœuvrent tant bien que mal, et leurs commandements fusent à travers le tumulte. Ce voyage augure plutôt mal : dès le mouillage à l’île aux Coudres, une des ancres a été perdue.

Ensuite, trois incendies se sont déclarés coup sur coup dans la cambuse. Une grande partie des provisions s’est également trouvée gâtée. Et depuis que le navire est entré dans le golfe du Saint-Laurent, voilà qu’une formidable tempête fait rage. Le capitaine met le cap sur Terre-Neuve. Parmi les passagers, il y a de nombreuses gens de l’aristocratie française qui s’en retournent à la mère patrie afin de fuir le régime anglais. Ceux-là s’amusent en toute indolence, habitués qu’ils sont à se moquer des lois. Mais, à bord de L’Auguste, seules règnent les lois de la nature. Des cris retentissent : une vague gigantesque déferle sur le pont et le voilier gîte dangereusement. Il semble bien que la fête s’achève. À l’écart, Louis-Joseph se tient avec peine au bastingage. Il ferme les yeux. Les images passent en rafales dans sa tête... des mains vieillies... une tasse de lait chaud... l’encrier bleu en faïence... des pages remplies de petits chiffres alignés... Il revoit sa grand-mère penchée sur ses comptes. Sa grand-mère Marie.

***

À la mort de son époux, forcée de quitter Trois-Rivières par manque d’argent, Marie Boucher s’est installée avec ses enfants dans la maison seigneuriale de Varennes où ils vont vivre, tout seigneurs qu’ils sont, comme des paysans. Certes, René Gaultier a laissé des terres et des maisons, et même une résidence à Montréal, mais tout cela se trouve lourdement hypothéqué. Marie lui survivra longtemps et le reste de ses jours sera grevé par un long combat contre les créanciers ; elle essayera par tous les moyens de redresser les finances de la famille, sans jamais y parvenir.

Des treize enfants qu’elle a mis au monde, huit sont encore vivants. Le petit dernier, Pierre, n’a que quatre ans à la mort de son père. C’est lui, Pierre Gaultier de La Vérendrye, le seul membre de la famille dont l’histoire a retenu le nom.

Plâtre de Pierre Gaultier de la Vérendrye (1685-1749)
Source : BAnQ Québec, P600,S6,D5,P1315.

À compter de maintenant, sur la mer déchaînée, les séquences deviennent plus nettes ; Louis-Joseph connaît en détail la vie de son père. Tandis que le navire tangue, il remonte le temps, remonte le fleuve large et tranquille jusqu’à Varennes, jusqu’à cet enfant soucieux, trop grave pour son âge...

De fait, bien qu’il grandisse dans un décor bucolique, le jeune Pierre vit constamment dans la crainte des attaques iroquoises et sous le joug d’un lourd sentiment d’impuissance face aux efforts surhumains de sa mère pour sauver les meubles et la réputation des Gaultier. Les problèmes d’argent ne l’empêchent pas de bénéficier d’une certaine éducation. À l’âge de onze ans, il entre au Séminaire de Québec, où il demeure trois ans – juste le temps qu’il faut pour acquérir les connaissances essentielles, mais pas suffisamment pour terminer ses études et faire partie de l’élite intellectuelle de la colonie. Il lui manquera toujours ce petit côté aristocrate, c’est-à-dire ce fin mélange de prétention, d’arrogance et d’effronterie qui aurait pu servir à son avancement.

De toute manière, il a choisi sa voie : il se fait cadet dans les troupes de la Marine. Ces militaires locaux n’ont peut-être guère de prestige, mais il reste que c’est une école. En tant que jeune soldat, Pierre aura à combattre les Iroquois et les Anglais. En 1704, il participe au célèbre raid de Deerfield, en Nouvelle-Angleterre – non loin de Wells, cet autre village de puritains qui a subi une attaque similaire, six mois plus tôt, au cours de laquelle la petite Esther Wheelright a été kidnappée [1]. Il prend part à plusieurs campagnes militaires, dont une à Terre-Neuve ; mais, sachant qu’il ne peut espérer ni les honneurs ni la gloire en tant que soldat canadien, il décide de suivre les traces de son frère Louis – à rebours de celles de leur père – et d’aller combattre en France. Le fait que Louis soit mort un an auparavant sur le champ de bataille ne l’en dissuade pas.

En 1708, Pierre rallie l’armée française comme sous-lieutenant. À cette époque, il signe Pierre de Boumois, du nom d’une autre ferme de la région d’Angers ; or, au décès de Louis, il reprend le patronyme que s’était choisi son frère, c’est-à-dire La Vérendrye, et devient Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye. Cette manie de changer d’identité est vraiment un trait de famille : les Gaultier sont en mal de grades et de particules... D’ailleurs, Pierre assure ses arrières avant de s’embarquer : il se fiance avec Marie-Anne Dandonneau du Sablé, fille d’un personnage important de Trois-Rivières. Avec la future mariée viendront de riches propriétés terriennes sur l’île Dupas et sur l’île aux Vaches, situées en face de Berthierville, près de la rive nord du lac Saint-Pierre.

Le séjour de Pierre outre-Atlantique dure trois ans et est tout sauf une sinécure. Les souverains ayant peu de respect pour la vie des soldats, en Europe on se bat à découvert, et il se retrouve aux premières lignes des assauts meurtriers. En septembre 1709, lors de la fameuse bataille de Malplaquet, la plus sanglante de la guerre de Succession d’Espagne – plus de trente mille morts – il est transpercé d’une balle et frappé de huit coups de sabre. Fait prisonnier, il recouvre peu à peu la santé dans les infirmeries de l’ennemi. On le libère en 1710. En reconnaissance de ses services et de ses misères, la Cour lui accorde le titre de lieutenant. Mais le titre ne vient pas avec l’argent, bien au contraire : il en coûte cher de tenir son rang ! Sans le sou, affaibli par ses aventures militaires et ne pouvant espérer davantage du vieux pays, Pierre se résout à revenir au Canada. Il en obtient la permission, mais, au moment de s’embarquer, il apprend une mauvaise nouvelle : puisqu’il quitte la France, la hiérarchie lui retire son titre de lieutenant. Il en sera ainsi toute sa vie : il se verra souvent débouté, dégalonné, parfois carrément maltraité par les autorités aristocratiques françaises. Après tout, Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye n’est qu’un simple Canadien.

Bataille de Malplaquet, 11 septembre 1709 (tableau de Louis Laguerre)
Source : Rebel Redcoat commonswiki, Wikmedia Commons, domaine public.

1712. Dès son retour, comme promis, le jeune militaire épouse Marie-Anne Dandonneau. Ils s’établissent à l’île aux Vaches où, durant quinze ans, ils seront à la fois seigneurs et habitants ; ils défrichent une trentaine d’arpents qu’ils mettent en culture. Le couple aura six enfants, quatre garçons et deux filles.

Louis-Joseph, qui est le dernier des fils, s’y revoit... Surtout il arrive encore à sentir, aux derniers instants de sa vie, cette odeur indéfinissable, ce parfum aigrelet des battures mêlé aux relents familiers du crottin. Et il entend des voix, des pleurs, au bas de l’escalier. De son petit lit de chêne, le cou tendu, il perçoit distinctement ces deux mots qui reviennent sans cesse dans la bouche de son père : fourrures et fortune.

Le petit bonhomme a bien entendu. Comme son père avant lui, Pierre de La Vérendrye fait tout son possible pour subvenir aux besoins des siens, mais il parvient à peine à joindre les deux bouts. Outre les revenus de la terre, il reçoit de maigres rentes du fief du Tremblay, dont il a hérité, et profite de certains bénéfices de la traite des fourrures, le gouverneur lui permettant de commercer avec les Indiens quelques semaines par année à La Gabelle, le poste que tenait René Gaultier sur le Saint-Maurice. Mais il a beau morceler ses terres, vendre des lots, emprunter, tout cela suffit à peine. Durant la traite, néanmoins, il a beaucoup appris des Attikamègues et des Algonquins. Par l’entremise des interprètes, il a entendu parler des Pays-d’en-Haut. Il se rend compte à quel point le commerce des fourrures peut être lucratif pourvu que l’on sache s’y prendre.

Pierre de La Vérendrye se trouve à l’intersection de ces deux grandes tendances de l’économie coloniale – prendre racine ou courir les bois ? partir ou rester ? –, dualité qui habitera pendant longtemps la société de la Nouvelle-France. À quarante-deux ans, un âge où bien des hommes de terrain s’établissent, Pierre fait le choix de partir. La France ne répond pas à ses demandes de reconnaissance et la terre seigneuriale ne donne guère les fruits escomptés ; il n’y a plus de temps à perdre.

En 1726, le frère de Pierre, Jacques-René de Varennes, se voit justement confier le commandement des postes du lac Supérieur. Lui aussi est un militaire ; il a d’abord servi comme cadet et participé à la défense de Québec durant l’attaque de l’amiral Phipps, puis, de campagne en campagne, il est devenu lieutenant. Il invite Pierre à le rejoindre là-bas pour le seconder. L’année suivante, c’est chose faite : Pierre confie le développement de ses terres seigneuriales ainsi que les opérations de La Gabelle à son épouse Marie-Anne et rejoint son frère. Il fait ses classes à trois postes de traite : Nipigon, Michipicoten et Kaministiquia (Thunder Bay). Il apprend les rouages du commerce, le système des marchands équipeurs, le transport des marchandises pour le troc, l’importance stratégique des postes, la géopolitique des nations amérindiennes et tant de choses qui lui seront utiles dans cette nouvelle vie. À titre de commandant, Jacques-René de Varennes jouit du monopole de la traite sur son territoire ; bien qu’officieux, ce privilège lui permet de tirer son épingle du jeu. Pour Pierre, tout devient possible. Lui qui n’avait d’ambition, depuis des années, que de retourner en France pour tenter de se réapproprier son grade de lieutenant, voilà qu’il se met à rêver d’autres choses : non seulement il s’enrichira par le commerce du castor, mais ses explorations lui vaudront la gloire ! Le contexte prête effectivement à ce genre d’optimisme. Pierre de La Vérendrye se trouve à la frontière du monde connu, à un moment charnière de l’histoire où chacun s’interroge sur l’inconnu du Grand Ouest : découvrira-t-on des mines, des trésors, des fortunes ? Quels fleuves mènent donc à la fameuse, à la mystérieuse mer de l’Ouest ?

Le débat fait alors rage à propos des meilleures routes à suivre pour parvenir à l’autre bout du continent. Personne ne soupçonne la barrière des montagnes Rocheuses – que les premiers voyageurs nommeront les montagnes Luisantes. On imagine un fleuve coulant vers l’ouest, jusqu’à la mer. Ce fleuve est-il tributaire du Mississippi ? Du Missouri ? Ou est-ce un plan d’eau inconnu, au-delà de la chaîne des lacs – lac à la Pluie, lac des Bois, lac Ouinipigon (Winnipeg), lac Ouinipigocis – qui mènent à la tête de la rivière Saskatchewan ? Pierre connaît le voyage de Jacques de Noyon, ce Canadien de Trois-Rivières qui s’était rendu une quarantaine d’années plus tôt au lac Tekamamiouen, dit plus tard le lac à la Pluie. Il connaît sans doute aussi les tribulations de ces autres coureurs des bois, Nicolas Perrot et bien sûr Radisson, qui ont « hanté » – comme on disait en ces temps-là – ces territoires avant tout le monde. Mais surtout, il reçoit les enseignements des Saulteux, ainsi que des Monsonis et des Cristinaux – ainsi que Radisson a nommé ces Indiens des décennies plus tôt, nom qu’on abrégera bientôt en « Cris » et que les Anglais traduiront par « Cree ». Ces peuples circulent constamment entre la baie James et le lac Supérieur. Des personnages tels que Pako, Oshaga, Vieux-Crapaud et Petit-Jour lui indiquent la voie : ils dessinent pour lui, avec du charbon sur des morceaux d’écorce, les chemins vers l’inconnu.

Carte copiée sur celle tracée par Ochagach et autres, s.d.
Source : Centre des archives d’outre-mer (CAOM), COL E 199 dossier La Vérendrye.

Cinq ans plus tôt, en 1721, le père Charlevoix a réalisé son fameux voyage en Amérique. Nous parlons d’un jésuite érudit qui est devenu le premier historien de la Nouvelle-France. Le régent du royaume, Philippe d’Orléans, lui avait confié une mission aussi secrète que délicate. Il devait parcourir l’Amérique française, d’abord pour étudier les frontières de l’Acadie, lesquelles étaient constamment sujettes à des chicanes véhémentes entre la France et l’Angleterre ; ensuite, invisible dans sa robe noire, toujours sous couvert d’œuvrer pour les missions, il devait aller de Québec à La Nouvelle-Orléans, en passant par la vallée du Mississippi, afin de s’informer de la meilleure route d’exploration vers la mer de l’Ouest.

À cette époque, la France envisageait deux options pour gagner l’Ouest : le fleuve Missouri – le monde des Sioux – ou la rivière Saskatchewan – le monde des Cris. Au terme de son voyage, le père Charlevoix avait recommandé la voie du Missouri. Il avait aussi suggéré qu’on fonde une mission chez les Sioux du Wisconsin, histoire de préparer le terrain. C’est le père Degonnor qui fut envoyé là-bas, parmi les Ouinibagos, entreprise qui se solda par un échec. En 1727, nous le retrouvons à Michillimakinac où, par hasard, il rencontre Pierre de La Vérendrye. Fort de tout ce qu’il a appris auprès des Indiens du lac Supérieur, notre explorateur recommande plutôt la route des lacs, vers la Saskatchewan. Mais il faut faire vite. À l’instar de Louis Jolliet, puis de Pierre Le Moyne d’Iberville, qui, bien des années plus tôt, en avaient tour à tour alerté les autorités, La Vérendrye confirme que les Anglais de la baie d’Hudson drainent systématiquement les fourrures vers le Nord et s’apprêtent à explorer l’Ouest pour en prendre possession. Degonnor se rend aux propos de La Vérendrye. Ensemble, ils rédigent un mémoire à l’intention des autorités, dans lequel ils mettent fermement de l’avant la voie de la rivière Saskatchewan.

Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, vers 1730 (tableau de Louis Michel Vanloo)
Source : Mar545, Wikimedia Commons, domaine public.

Le nouveau gouverneur de la Nouvelle-France, Charles de Beauharnois, appuie ce mémoire auprès de Versailles. C’est ainsi que le comte de Maurepas, ministre de la Marine, confie à Pierre Gaultier de La Vérendrye, en 1730, une commission royale de découverte. La France, cependant, n’a guère modifié ses politiques depuis Louis Jolliet : pas question de payer pour ces explorations qui devront s’autofinancer à même le commerce des fourrures dans les nouveaux territoires. Certainement fier de sa commission, La Vérendrye ne s’emballe toutefois pas trop vite. Avant de faire le premier pas en direction de l’inconnu, il lui faut revenir à Montréal afin de mettre sur pied une compagnie qui soutiendra les coûts des voyages. Car, outre l’honneur d’être mandaté pour découvrir la route menant à la mer de l’Ouest, notre homme espère tirer grand profit du monopole des fourrures qui vient avec la charge officielle. Mais cette double entreprise, qui vise à la fois la fortune et la gloire, va créer bien des ennuis au clan La Vérendrye : il se trouvera trop souvent coincé entre les exigences de ses associés dans la traite des fourrures et les impatiences du ministre de la Marine.

Le fait de ne rien investir dans l’affaire – à part quelques écus symboliques et des présents pour les Indiens – n’est pas à l’honneur de la France. Cela démontre bien son désintérêt et l’amateurisme dont elle fait preuve dans toute l’entreprise nord-américaine. Soixante-dix ans plus tard, Thomas Jefferson, président de la jeune république américaine, n’allait-il pas appuyer sans condition l’expédition des explorateurs Lewis et Clark vers le Pacifique ? La Vérendrye, lui, n’a pas cette chance : en tant que Canadien il semble suspect aux yeux du pédant Maurepas, isolé dans ses bureaux de Versailles. N’empêche, il a l’autorisation de partir – et il partira.

La nouvelle association de traite des fourrures qu’il met sur pied pour financer le voyage regroupe des marchands équipeurs et des coureurs des bois de Montréal, notamment Louis Hamelin, les frères Eustache et Ignace Gamelin. La Vérendrye n’a pas d’argent ; il dirigera les opérations sur le terrain. L’objectif de l’association est de construire des postes de traite, depuis Kaministiquia, au fond du lac Supérieur, jusqu’au lac Ouinipigon, aux portes des Prairies, en détournant toutes les fourrures destinées aux Anglais de la baie d’Hudson. La compagnie nouvellement formée dispose de trois ans d’exclusivité sur les affaires.

***

La pluie s’est changée en neige ; des bourrasques fouettent violemment les voiles. Les matelots courent de-ci de-là, s’agitent, hurlent des consignes dérisoires. Sur le pont, plié en deux, Louis-Joseph cache entre ses mains son visage brûlé par le froid... Les images de sa vie défilent de plus belle... Il a treize ans... il crie... il tape des pieds... Il veut quitter cette île aux Vaches où il s’ennuie auprès de sa mère et de ses sœurs. Il veut suivre les hommes, au loin ; il est fort, il est vaillant, il en est capable. Oui, il veut accompagner son père et ses frères dans l’Ouest, courir les bois et les rivières sauvages, parler amérindien, foncer dans l’inconnu... Il voit déjà la plaque officielle coulée dans le bronze : « Louis-Joseph Gaultier de La Vérendrye, explorateur ».

***

Juin 1731. L’expédition quitte Montréal sans tambour... et sans Louis-Joseph, le plus jeune des quatre fils La Vérendrye, qui devra attendre encore quelques années. Ses trois frères, Jean-Baptiste, Pierre et François, ainsi que son cousin Christophe de Lajemmerais, sont du voyage. Cinquante engagés accompagnent le clan. En vérité, c’est plutôt le départ ordinaire d’un gros équipage de commerçants de fourrures. La flottille quitte Lachine pour parcourir le long chemin qui mène à Michillimakinac, à la jonction des lacs Huron, Michigan et Supérieur. Les voyageurs y font halte ; le jésuite Charles-Michel Mésaiger se joint à eux. Les canots filent ensuite le long de la rive nord du lac Supérieur, passent devant Kaministiquia en direction du sud-ouest, vers le fond du lac, à l’endroit dit du Grand Portage. Les explorateurs y arrivent à la fin du mois d’août, après un périple de trois mois. La Vérendrye fait alors face à la désobéissance de ses hommes. Épuisés, découragés par les distances et la topographie, ceux-ci refusent catégoriquement d’aborder le Grand Portage, qui est en effet un obstacle effrayant.

Fort Michilimackinac reconstitué (2009)
Source : File Upload Bot (Magnus Manske), Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Impuissant à les y contraindre, La Vérendrye se résout à diviser les forces. Avec la majorité des engagés, il se replie vers Kaministiquia pour hiverner, tandis qu’il envoie de l’avant les plus braves, sous la gouverne de son neveu Lajemmerais et de son fils Jean-Baptiste. Ceux-ci franchissent le Grand Portage et rallient le lac à la Pluie où ils construisent un premier poste de traite qu’ils nomment le fort Saint-Pierre. À quarante-six ans, il va de soi que La Vérendrye n’a plus la vigueur de sa jeunesse. Il se réserve donc la direction des opérations, tandis qu’il délègue toujours ses fils et son neveu sur tous les fronts du danger et des plus gros efforts. A-t-il jamais appris à parler les langues algonquiennes ? Rien ne l’indique. Ses fils, par contre, ont assurément la fibre des vrais coureurs de bois : au fil du voyage, ils apprennent les langues crie et saulteuse, et un peu d’assiniboine.

Après avoir passé l’hiver au poste relativement confortable de Kaministiquia, Pierre de La Vérendrye et ses hommes reprennent la route au printemps et rejoignent les autres au lac à la Pluie. Ils ont maintenant franchi la ligne de partage des eaux ; désormais, les rivières coulent vers l’ouest. Accompagnés d’une centaine de Cris et d’Assiniboines répartis dans cinquante canots, les Canadiens suivent un long réseau de rivières et de portages, puis débouchent sur le grand lac des Bois – pour les Cris, ce lac s’appelait Ministukwut, c’est-à-dire le lac des Îles. Mais les Canadiens comprirent le mot mestuk, qui veut dire « bois » en algonquien. De toute façon, longtemps ils l’appelleront le lac des Assiniboines... La Vérendrye fait construire son poste principal dans les environs, qu’il nomme, en l’honneur bien sûr de Charles de Beauharnois, fort Saint-Charles. Occupés à la traite des fourrures et à la diplomatie, ils y passent leur deuxième hiver.

Fort Saint-Charles (2008)
Source : Ravedave, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

La Vérendrye se retrouve dans un univers amérindien aussi complexe qu’effervescent. La diversité des nations est grande. D’abord, il y a les Ojibwés saulteux, que les Canadiens connaissent si bien. Depuis 1680, des centaines et des centaines de jeunes hommes originaires de la vallée du Saint-Laurent ont essaimé dans les Grands Lacs, appris la langue, épousé des Saulteuses et fondé des familles métisses. Nous sommes aussi au pays des Cris et des Monsonis, dont les écrits de La Vérendrye font si souvent mention. Ces derniers sont des Cris de la rivière Monsoni (Moosonee), un des grands tributaires de la baie James. En outre, l’expédition traverse des territoires fréquentés par les Assiniboines, peuple apparenté aux cultures siouses mais néanmoins allié des Cris. En fait, La Vérendrye s’engouffre dans un véritable panier de crabes. Les Saulteux se sont alliés aux Sioux du Minnesota et du Wisconsin afin de faire la guerre aux Assiniboines et aux Cris. Et toutes ces nations indiennes sont amies des Français, ce qui rend la position de La Vérendrye très inconfortable.

Pour les Indiens de ce pays, se rendre chaque année aux postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à York Factory ou à Moosonee, s’avère long et pénible. L’arrivée des Canadiens dans le décor constitue une grande nouvelle : chacune des nations sollicite La Vérendrye pour qu’il leur construise un poste de traite facile d’accès. Celui-ci leur promet tout, à condition qu’elles s’engagent à garder la paix entre elles et à ne plus jamais porter leurs fourrures chez les Anglais. En fait, l’histoire se répète : La Vérendrye, comme Champlain avant lui, est aux prises avec les intérêts politiques et économiques de nations amérindiennes qui, loin de se montrer serviles comme on les a souvent décrites, dictent en vérité la marche des choses.

Indienne dacota et jeune fille assiniboine entre 1840 et 1843 (illustration de Karl Bodmer)
Source : Jan Arkesteijn, Wikimedia Commons, domaine public.

Afin de retenir l’attention des Canadiens – et là encore l’histoire se répète – les Cris et les Assiniboines rivalisent dans l’invention de récits plus fantasmagoriques les uns que les autres, exactement comme le fit l’Iroquois Donnacona lorsque, présenté au roi François Ier, il l’entretint du royaume du Saguenay où l’on trouvait, prétendait-il, des mines d’or et d’argent, des épices rares en abondance et maintes merveilles, tels ces hommes munis d’ailes qui volaient des arbres jusqu’à terre. Maintenant, ces Indiens-ci racontent qu’il existe dans l’Ouest, des Sioux qui vivent sous terre et qui ressemblent aux Français. « Ces Caserniers sont de la plus haute taille, bien proportionnés, blancs, marchant les pieds en dehors, leurs cheveux sont blonds, chatins et rouges, peu les ont bien noirs. Ils ont de la barbe qu’ils coupent ou arrachent. Et quelques uns la laissent croître ; ils sont caressans et affables aux étrangers qui viennent les voir, se tenant cependant toujours sur leurs gardes. [...] Ils ont une espece de Camisolle, des Culottes et bas de la même matière, il semble que le soulier tient avec les Bas [...]. » Et ainsi va la description de ce peuple mystérieux que Pierre de La Vérendrye retranscrit mot à mot dans son journal. Les Indiens parlent aussi de montagnes luisantes, de lacs d’huile noire, de terres et de roches jaunes, et même de feuilles jaunes qui reluisent au soleil. « Ne seroit-ce pas la le metal que les Chimistes cherchent depuis si longtems sans pouvoir le trouver, ou ce metal qui est L’aimant du Cœur de L’homme [...] ? » interroge La Vérendrye. Ils disent qu’au-delà, plus loin encore, on trouve le pays des nains, petits hommes de trois pieds de haut, et bien des curiosités encore. La Vérendrye est dubitatif, mais il se montre intéressé. Il veut absolument rencontrer ces « Indiens blancs », les Mandanes – car en réalité ce sont eux les Caserniers, que les Indiens appellent aussi Achipoüanes. Il le veut d’autant plus que ces gens vivent supposément non loin de la mer de l’Ouest.

Au printemps 1733, choisissant de demeurer lui-même au lac des Bois, La Vérendrye envoie son fils Jean-Baptiste, son neveu Lajemmerais et quelques autres hommes au lac Ouinipigon afin qu’ils trouvent un endroit où bâtir un troisième poste de traite. Mais la débâcle est trop hâtive : le groupe reste bloqué en route. Jean-Baptiste attend sur place alors que Lajemmerais revient sur ses pas pour aviser son oncle du contretemps. La Vérendrye est accablé : voilà deux ans qu’ils sont partis et les difficultés s’accumulent. De Montréal, les marchandises tardent à arriver aux forts Saint-Pierre et Saint-Charles ; mécontents, de plus en plus dépendants des produits européens qu’ils reçoivent en échange de leurs peaux, les Indiens menacent de briser leur engagement et de retourner chez les Anglais à York Factory. Par ailleurs, les associés sont impatients : les profits de la traite déçoivent. Enfin, à Versailles, Maurepas fulmine dans ses salons. Il ne comprend pas que l’explorateur canadien fasse autant de surplace aux alentours du lac des Bois.

La Vérendrye prend donc la décision de dépêcher Lajemmerais à Québec. Sa mission : faire rapport au gouverneur Beauharnois des aléas de l’expédition et, par son intermédiaire, demander de l’argent à la Couronne afin que les explorateurs soient allégés de leurs obligations commerciales ; car s’ils sont moins pris par la traite, ils pourront mieux avancer. En septembre, après des mois de voyagements, Lajemmerais se présente chez le gouverneur. En plus de son rapport, il fait état avec grand enthousiasme de ce que les Cris et les Assiniboines racontent au sujet des Caserniers, ces Indiens extraordinaires qui vivent à proximité de la mer de l’Ouest. Une mer que l’on devine si proche, s’emballe-t-il, qu’on peut même la sentir dans les pluies abondantes qui tombent sur le lac... à la Pluie ! La belle humeur de Lajemmerais se répercute jusqu’à Versailles, où Maurepas croit que l’on touche enfin au but. Ironiquement, l’effet sera le contraire de celui recherché par La Vérendrye : la mer semble justement si proche et l’entreprise si aisée, que le ministre refuse encore une fois de lui accorder le soutien financier de la Couronne. Tout au plus, bien qu’il soupçonne La Vérendrye de s’intéresser davantage aux castors qu’à l’exploration, consent-il à lui allouer encore un peu de temps.

Dans l’intervalle, au lac des Bois, La Vérendrye tente de mettre de l’ordre dans le réseau de la traite. Le bon approvisionnement des forts en marchandises devient une question cruciale. S’assurer la collaboration des diverses nations amérindiennes demande aussi une attention constante. Car, en ces temps troublés, les Indiens font autant la guerre que la chasse. Tous ces mondes et pays subissent des transformations radicales : on assiste à des migrations de peuples entiers qui cherchent de nouveaux territoires ; et arrivent dans les Plaines des fusils et des chevaux, ce qui augmente d’autant la mobilité, les rapines et les violences. La carte géopolitique se redessine constamment. Les Cris et les Assiniboines intensifient leur guerre contre les Saulteux et les Sioux des Bois, c’est-à-dire ceux du Minnesota et du Wisconsin. Plus on avance vers l’ouest, plus les peuples sioux sont nombreux, puissants et divers.

Bien qu’il soit Canadien, à cause de son expérience militaire en Europe, La Vérendrye comprend mal les lois amérindiennes de la guerre. En mai 1734, quatre cents Monsonis se présentent au fort Saint-Charles et lui demandent de se joindre à eux dans leurs guérillas contre les Sioux des Bois. La Vérendrye refuse : non seulement la paix est nécessaire à ses entreprises de traite et d’exploration, mais la façon « hypocrite » qu’ont les Indiens de faire la guerre l’agace profondément. Dans son journal, il rapporte qu’il a tenté de leur expliquer la bonne façon : il faut combattre à découvert, en plein jour, dans un champ, une clairière, un espace ouvert. Il exhibe triomphalement ses propres blessures reçues à Malplaquet et fait tout un exposé sur la manière européenne de combattre, ridiculisant celle des Amérindiens dont la stratégie consiste à se cacher derrière les arbres. L’histoire ne dit pas combien les Monsonis ont pu rire devant pareille arrogance ! Néanmoins, La Vérendrye tente de ménager la chèvre et le chou. Impuissant à calmer les ardeurs guerrières de ses visiteurs, il les exhorte à attaquer les Sioux de l’Ouest, c’est-à-dire ceux des Prairies, que les Français n’ont pas encore rencontrés, mais à épargner les Sioux des Bois, leurs alliés. Belle tentative. Cependant, les Monsonis n’en démordent pas : ils feront comme ils l’entendent et, en plus, ils réclament Jean-Baptiste pour combattre à leurs côtés. La Vérendrye écrit : « J’etois agite il faut l’avoüer, de différentes pensées qui me tourmentoient cruellement, mais je faisois le brave et ne m’en vantois point, d’un côté comment mettre mon fils aisné entre les mains des Barbares que je ne connois pas et dont à peine sçay je le nom, pour aller en guerre contre d’autres barbares dont je ne Connois ni le nom ni les forces. Qui sçait si mon fils en reviendra, et s’il ne tombera pas entre les mains des Mascoutins Poänes ou Poüannes ennemis Jurés des Cris et Monsonis. » La Vérendrye accepte finalement que Jean-Baptiste les accompagne à la guerre, mais seulement à titre de conseiller – pas question qu’il se jette dans la mêlée.

Il est toujours difficile de suivre ce Jean-Baptiste dans ses tribulations. Que lui est-il arrivé l’année précédente, lorsqu’il est resté bloqué par les glaces, au-delà du lac des Bois ? A-t-il rebroussé chemin ? Nous savons seulement qu’après le dégel, il a envoyé deux de ses hommes en éclaireurs pour explorer les régions sauvages du lac Ouinipigon. Nous savons aussi qu’il n’a pas accompagné longtemps les Monsonis sur les sentiers de la guerre. Avant même que les hostilités ne débutent, il est revenu au fort Saint-Charles et, avec une quinzaine d’hommes, a repris la route du lac Ouinipigon afin de rejoindre ses deux engagés. Entre-temps, c’est-à-dire durant toute l’année, ceux-ci avaient ratissé la région et trouvé l’endroit idéal pour bâtir un fort sur la rivière Rouge. Ce fort, le troisième des La Vérendrye, sera construit en juin 1734 et nommé fort Maurepas, en l’honneur du ministre de la Marine...

Portrait présumé de Charles de la Boische, Marquis de Beauharnois, vers 1748 (tableau de Robert Tournières)
Source : Harfang, Wikimedia Commons, domaine public.

À la rivière Rouge, Jean-Baptiste et ses hommes accomplissent un travail colossal, non seulement à construire le poste, mais aussi à explorer les alentours, à s’informer, et surtout à créer un climat de confiance avec les Cris. Toutefois, c’est Lajemmerais, de retour de sa mission à Québec, qui s’y installera pour diriger les opérations de la traite, car Jean-Baptiste doit, lui, retourner prendre le commandement du fort Saint-Charles en l’absence de son père. De fait, La Vérendrye est parti précipitamment à Montréal, où il est confronté à une chicane d’associés. Louis Hamelin lui réclame une somme importante ; il veut même rompre l’association. Les marchands équipeurs n’ont plus la patience d’attendre les profits et mettent en doute les compétences de La Vérendrye sur le terrain. Celui-ci est proprement coincé : d’un côté, Maurepas lui reproche d’être un vulgaire commerçant plutôt qu’un illustre explorateur qui pourrait réaliser de prestigieuses découvertes pour la gloire de la France ; de l’autre, les financiers l’accusent de trop pousser vers l’ouest au détriment du commerce des fourrures. Cette fois encore, le gouverneur Beauharnois prend le parti de La Vérendrye. Il le tire des griffes des marchands et lui accorde le titre de gouverneur des nouveaux postes de l’Ouest, existants et à établir. Les marchands auront l’exclusivité du commerce des fourrures pour une durée de trois ans à condition de payer un salaire annuel au nouveau titulaire.

***

La tempête prend de l’intensité. Des lames de trente pieds soulèvent L’Auguste vers le ciel noir ; le navire pique et de nouveau se relève, la mer explose en bouillons et remous dans un fracas terrifiant. Voilà des jours que les vents se déchaînent. Le capitaine cherche désespérément une anse où s’abriter, mais que connaît-il de ces côtes rocheuses qu’il longe et dont il ne possède aucune carte ? Épuisés, n’y croyant plus du tout, les membres de l’équipage abandonnent leur poste ; on a beau de toutes parts les invectiver, même durement – tous ces nobles qu’on retrouve sur le navire ont l’habitude de commander et d’être entendus –, les matelots demeurent affalés dans les hamacs. Louis-Joseph se réfugie à l’intérieur. Les passagers sont pressés les uns contre les autres, en silence. Il échange un regard avec sa sœur Marie-Catherine, puis détourne les yeux... en lui, toujours ce poids... cette maudite impuissance qui l’accable... qui accable sa famille de père en fils. Les images de sa vie se bousculent, comme s’il ne lui restait plus assez de temps pour voir le film jusqu’au bout... Son père... Du bout du champ, il voit la silhouette de son père... Le grand explorateur est de retour... Il lui paraît las, comme affaissé... les défis insurmontables, les dettes, la tourmente…

Maintenant Louis-Joseph a dix-sept ans, et une seule idée en tête : repartir avec son père, découvrir la mer de l’Ouest, sauver l’honneur des La Vérendrye ! Mais d’abord, il lui faut se préparer. Pendant son séjour dans la colonie, La Vérendrye l’envoie passer l’hiver à Québec pour approfondir ses connaissances en mathématiques et apprendre les rudiments du dessin, de manière à pouvoir tracer une carte des pays qu’ensemble ils exploreront. Car cette fois, c’est vrai, le quatrième des fils La Vérendrye sera de l’équipée. Le 21 juin 1735, accompagnés d’une brigade d’engagés et du jésuite Jean-Pierre Aulneau – qui remplace Mésaiger, malade et retourné à Québec –, Louis-Joseph et son père prennent place dans les canots qui les conduiront aux Pays-d’en-Haut. Quatre mois plus tard, après un voyage sans histoire, ils atteignent le poste du lac des Bois.

L’hiver passe et la nouvelle leur parvient que Lajemmerais, là-bas au fort Maurepas, est gravement malade. La Vérendrye y envoie deux de ses fils, Pierre et François, afin qu’ils ramènent leur cousin au lac des Bois. Ceux-ci réussissent à maintenir Lajemmerais dans un état relativement stable, mais sur le chemin du retour, le 10 mai 1736, dans un lieu nommé Roseau, le jeune homme expire. Cette mort est accablante. Le brave n’avait que vingt-huit ans. C’était, avec Jean-Baptiste, le meilleur homme de la troupe.

Des jours sombres s’annoncent. En plus de ce malheur, La Vérendrye s’aperçoit qu’il est trahi. Il a beau recevoir son salaire de gouverneur, cela ne le dispense pas de ses obligations commerciales envers les Amérindiens. Or, si les approvisionnements de Montréal n’arrivent toujours pas, c’est que les marchands font à leur guise : ils en ont détourné une partie vers des postes de la baie Verte et jusqu’au Wisconsin, et une autre est restée bloquée à Kaministiquia. Les Indiens ne plaisantent pas avec la question des promesses et des engagements. Ils y vont d’un ultimatum : les marchandises doivent leur parvenir à temps, en bonne condition et en bonne quantité, sinon, ils iront tous chez les Anglais de la baie d’Hudson. Anxieux, La Vérendrye envoie son fils Jean-Baptiste, le père Aulneau et dix-neuf hommes à Kaministiquia – et jusqu’à Michillimakinac s’il le faut – pour récupérer les cargaisons. C’est une folle décision : les Cris ont averti les Canadiens que la route n’est pas sûre, on sait que des Sioux hostiles rôdent dans les parages. Mais La Vérendrye veut courir le risque, ou du moins son fils et ses hommes, confiants, acceptent de telles conditions.

On ne les reverra plus vivants. Le 8 juin 1736, un mois après la mort de Lajemmerais, Jean-Baptiste Gaultier de La Vérendrye rencontre son destin sur une île du lac des Bois. Lui et ses hommes sont tués, puis décapités ; aucun n’en réchappe. Les Sioux font une mise en scène très minutieuse. Les têtes sont placées une à une sur des peaux de castor qu’on a repliées et attachées, afin de former des sacs macabres soigneusement disposés en cercle. Les corps forment également un cercle, et celui de Jean-Baptiste, pour bien marquer son statut de chef, est hérissé sur toute sa longueur de piquants de porc-épic. Quant au cadavre du père Aulneau, on l’a fiché dans le sol sablonneux, dans la position dérisoire d’un chrétien agenouillé. L’endroit sera baptisé l’île du Massacre.

La Vérendrye a perdu son fils aîné, Jean-Baptiste, qui n’avait que vingt-trois ans, son alter ego, celui qui, depuis la mort de Lajemmerais, était devenu son second. Il a aussi perdu une bonne partie de sa troupe ainsi que son missionnaire jésuite. Il se retrouve au poste du lac des Bois, défait, dépité, avec le reste de ses hommes et ses trois autres fils. Il s’est écrit peu de choses sur les états d’âme des La Vérendrye en cet été de 1736. On sait seulement qu’ils ont surmonté l’épreuve avec philosophie et que le patriarche s’est refusé à user de représailles, préférant la voie de la pacification... Mais en vérité, avait-il le choix ? Quel était son pouvoir ? La Vérendrye n’avait aucun moyen de se venger. D’ailleurs il n’est jamais arrivé à démêler l’imbroglio, ne sachant même pas exactement quelle nation siouse avait porté l’attaque contre les siens. Les Cris et les Assiniboines, qui savaient tout, sont restés muets. Certes, ils ont exprimé leur sympathie, mais ils n’avaient aucunement l’intention de s’en mêler. Au bout du compte, le bilan s’est révélé fort triste : les Canadiens se sont trouvés humiliés à la face des alliés et eurent à faire le deuil de vingt-et-un compagnons.

Pour Louis-Joseph, ces événements représentent tout un baptême du feu. Bien qu’affecté par ces pertes, le jeune homme a du courage à revendre ; il prend le relais de son frère aîné. Fidèle à sa manie des titres, son père le fait chevalier, marquant ainsi sa préséance sur ses deux autres fils, Pierre et François. Dès l’automne, Louis-Joseph est en poste au fort Maurepas, impatient à l’idée de se retrouver aux limites du monde connu. Devant lui : les prairies à perte de vue, les rivières et le Grand Ouest. Il désire aller au plus vite chez les Mandanes, mais, manquant toujours de marchandises pour traiter avec eux, il ronge son frein au fort. Finalement, son père le rejoint durant l’hiver. Ce dernier voudrait bien mener sa troupe vers le Missouri comme le recommande son fils mais, à cinquante-trois ans et après de telles épreuves, il est à bout de ressources – tout comme ses hommes, qui refusent de l’accompagner plus avant.

À l’automne 1737, La Vérendrye père revient à Québec pour plaider sa cause : les trois ans qui lui avaient été accordés sont arrivés à échéance. Il remet au gouverneur les premières esquisses d’une série de cartes qui révèlent toute l’hydrographie du centre du Canada. C’est Lajemmerais et Louis-Joseph qui les ont dessinées, suivant les directives de trois amis indiens, Oshaga, Tacchigis et La-Marte-Blanche. Malgré cet apport considérable aux connaissances de l’époque, il se heurte à une fort mauvaise humeur de la part des autorités, qui sous-estiment injustement le travail accompli. Il en va de même dans les salons de Versailles, où le ministre de la Marine trépigne de frustration. Passionné par la géographie et la science, Maurepas rêve de découvrir la mer de l’Ouest depuis des années, il n’en peut plus d’attendre. Or il ne devrait s’en prendre qu’à lui-même : il continue de réclamer des découvertes tout en refusant de financer la mission, s’étonnant ensuite de ce que les affaires de la traite, destinées à payer le voyage, prennent du temps. Ces dernières détournent évidemment l’énergie des explorations : malgré les mille et une contrariétés, les contraintes d’approvisionnement, les activités commerciales de La Vérendrye à l’ouest de Kaministiquia comptent pour la moitié des fourrures rapportées dans la vallée du Saint-Laurent. À Québec, on comprend l’importance économique de ce commerce pour la colonie, mais à Paris, beaucoup moins. Et mettons ici l’accent sur un point souvent occulté dans nos annales : La Vérendrye ne s’occupe pas que de pelleteries, il s’adonne aussi au trafic des esclaves amérindiens.

L’historien Marcel Trudel, qui n’a jamais craint ni la vérité ni la controverse, a écrit que La Vérendrye avait sans doute rapporté de l’Ouest autant d’esclaves que de peaux de castor. En 1744, l’explorateur lui-même s’est vanté de ses exploits, alléguant que ce commerce avait été l’une de ses activités les plus lucratives. Cet afflux d’esclaves tirait sa source des guerres indiennes. La coutume de réduire en esclavage les prisonniers était très répandue dans les nations de l’Ouest. Chaque fois que La Vérendrye participait à des réunions diplomatiques, les représentants amérindiens lui offraient des esclaves, en échange ou en cadeau, une façon de sceller les bons rapports. Celui-ci les faisait ramener à Montréal afin de les mettre en vente sur le marché des « panis » – comme on appelait les esclaves amérindiens, qui à l’origine étaient des Panis (nommés ensuite Pawnees par les Anglais), Sioux de la région de la rivière Platte.

On le voit bien, La Vérendrye brasse de grosses affaires. Or, on sait qu’il est constamment aux prises avec des difficultés financières, harcelé, houspillé par ses partenaires qui lui intentent même un procès. Il témoigne : « [...] l’envie et la jalousie de plusieurs personnes les ont engagés à en imposer à la Cour, insinuants dans leurs lettres que je ne pensais qu’à amasser de gros biens [...]. Si plus de quarante mille livres de dètes [...] que j’ai sur le corps sont un avantage, je puis me flatter d’être fort riche [...] ». Puisque ses affaires sont si importantes, la question se pose : où va tout cet argent ? Les comptes sont en effet bien difficiles à rendre. Jusqu’à ce jour, la question demeure en suspens. La Vérendrye nous a laissé en héritage cet embrouillamini, que seule une étude rigoureuse pourrait parvenir à éclaircir.

Force est de constater que La Vérendrye énerve bien du monde. Dans les lettres qu’il adresse à Versailles, il est pour le moins maladroit. Il plaide, il quête, il veut de la reconnaissance, il espère même retrouver son titre de lieutenant perdu, invoquant ses anciennes blessures de Malplaquet. Ses demandes s’avèrent naïves, voire pathétiques, d’autant que Maurepas se fiche de lui comme d’une planche de bois. Cette fois, Beauharnois le réprimande : le temps passe, il faut satisfaire les exigences de Maurepas. en deux mots, on ne peut plus retarder l’exploration de l’Ouest. Le gouverneur hausse également le ton avec les marchands, leur ordonnant d’approvisionner La Vérendrye sans délai. Cet ordre est finalement respecté et provoque des changements bénéfiques : de nouveaux actionnaires, les frères Nolan, accompagnent La Vérendrye à son retour sur le théâtre des opérations. Ils arrivent au fort Maurepas de la rivière Rouge le 22 septembre 1738.

La Vérendrye est conscient qu’il ne peut plus tergiverser ; disposant de meilleurs moyens, il pousse vers l’ouest dès le début du mois d’octobre et rejoint Portage-la-Prairie, où il fait bâtir le fort La-Reine. Le 16 octobre, un convoi impressionnant se met en branle. Laissant Pierre fils derrière pour s’occuper des postes, La Vérendrye, Louis-Joseph et François, les frères Nolan, une quinzaine d’engagés ainsi que vingt-cinq Assiniboines s’en vont au pays des Mandanes. Les Assiniboines sont sur leurs terres et guident les Canadiens à travers les Prairies. En cours de route, ils entraînent des compatriotes et leur nombre grimpe à six cents. Le 3 décembre, c’est une troupe impressionnante qui entre dans un grand village mandane de deux mille habitants. Enfin, ils sont chez les fameux Caserniers !

Le moment est historique : pour la première fois, les Mandanes voient des Blancs, ces Canadiens qu’ils attendent depuis des années. et pour la première fois aussi, les Canadiens rencontrent ces « Indiens blancs » supposément civilisés dont leur ont tant parlé les Assiniboines. De toute évidence, ceux-ci ont l’imagination fertile ou un sens de l’humour aiguisé. Car les Mandanes ne sont pas un peuple de Blancs perdus au milieu des Sauvages, avec des cheveux blonds ou roux, portant la barbe et de drôles de culottes... Ce sont des Sioux sédentaires et prospères qui pratiquent l’agriculture et jouissent d’un territoire particulièrement giboyeux. Leur pays, aux environs de la rivière Couteau, dans le futur Dakota du Nord, constitue un point de rencontre entre plusieurs nations qui viennent échanger avec eux. Ils sont au confluent des économies amérindiennes du Sud et du Nord, de la forêt et des prairies.

Danse du bison des Mandans entre 1840 et 1843 (illustration de Karl Bodmer)
Source : Jan Arkesteijn, Wikimedia Commons, domaine public.

Après des mois et des mois, des lieues et des lunes, après tant d’avancées et de reculs, d’espoirs et de désillusions, Pierre de La Vérendrye ne se rend même pas compte qu’il se trouve à un jet de pierre du Missouri. Voilà un homme déçu, probablement fatigué, certainement nerveux et apeuré, qui mesure mal l’importance de la rencontre avec les Mandanes. Il refuse de visiter lui-même le secteur et délègue ses deux fils et d’autres Canadiens pour le faire. Refusant également l’invitation généreuse de ses hôtes à hiverner parmi eux – c’est-à-dire à se faire entretenir et nourrir, lui et sa troupe, pendant des mois –, La Vérendrye reste au village trois petites semaines, puis se dépêche de revenir au fort La-Reine avec ses hommes. Ce sont là les gestes d’un homme découragé, que l’on dit par ailleurs très affecté par le froid et les distances. En effet, ces voyagements sont tout à fait surhumains : les températures extrêmes du centre du continent exigent une résistance exceptionnelle, l’espace est infini, les hommes évoluent dans des terres inconnues, constamment sur leurs gardes, pris en étau entre des nations en guerre. Sans compter que, dans un contexte où les approvisionnements font défaut, le spectre de la famine rôde. Pour justifier sa retraite, La Vérendrye évoque dans son journal l’impossibilité de communiquer avec les Mandanes, car ils parlent une langue inconnue. Or, la raison ne tient guère. Plusieurs Assiniboines parlent la langue mandane et l’explorateur peut certainement compter sur eux, comme il le fait depuis des années. D’une façon ou d’une autre, ce manque d’énergie et d’intérêt de la part de La Vérendrye fait de cette rencontre tant espérée un rendez-vous manqué.

Un autre fait curieux et mal documenté mérite notre attention : à la suite du départ de La Vérendrye et de sa troupe vers le fort La-Reine, deux Canadiens demeurent au village mandane et y passent une année entière à apprendre la langue. Il s’agit probablement de Louis Lalonde et d’un certain Amyot, que nous retrouverons plus tard dans les voyages de Louis-Joseph. Nul ne sait quelles régions inconnues ils ont explorées durant leur long séjour aux environs du Missouri, car les journaux des La Vérendrye restent muets à leur sujet. On présume que les deux hommes ont appris des choses nouvelles, des routes possibles et des informations précieuses qu’ils ont communiquées à La Vérendrye, puisque, en 1740, l’explorateur dépêche son fils Pierre parmi les Mandanes. Ce dernier réalise un périple extraordinaire qui, hélas, est resté inconnu. Les voyages du clan La Vérendrye, surtout à partir de ces années, entrent dans le brouillard des plus grandes imprécisions. Il a été prétendu que Pierre fils et sa brigade de découvreurs ont fait une grande boucle au sud du Missouri, à l’ouest du Mississippi, boucle qui les a probablement menés parmi les Utes et les Comanches, c’est-à-dire aux portes des établissements espagnols, dans le Colorado actuel. Mais, de ce formidable itinéraire, il ne subsiste ni carte ni récit, rien.

En juin 1740, maintenant âgé de cinquante-cinq ans, La Vérendrye revient une autre fois à Montréal, où un malheur l’attend : sa femme est décédée. Depuis une décennie qu’il a quitté la seigneurie de l’île aux Vaches, c’était elle, Marie-Anne Dandonneau, qui défendait au jour le jour ses intérêts auprès des marchands équipeurs. L’explorateur vit à nouveau un grand deuil. Toujours aussi pauvre, démuni et impuissant, il n’a qu’une consolation : Beauharnois lui reste fidèle et va même jusqu’à l’héberger à Québec durant le triste hiver qui suit. Le gouverneur lui donne aussi une énième chance : il reconduit son monopole de traite pour les postes qu’il a fait construire à l’ouest de Kaministiquia. À l’été 1741, La Vérendrye repart en direction du fort La-Reine, qui deviendra son quartier général.

À partir d’ici, il va orchestrer le dernier chapitre de ses aventures dans l’Ouest. Du côté du commerce, il dépêche son fils Pierre et la majorité de ses engagés vers le nord et le nord-ouest du lac Ouinipigon, au pays des Cris, où ils bâtiront trois postes de traite : le fort Dauphin, le fort Bourbon et le fort Paskoya, en route vers la fourche des deux rivières Saskatchewan. Lentement, les Canadiens s’avancent sur la route de l’Athabasca, l’Eldorado des fourrures, au nord de l’actuelle Alberta. Du côté des explorations, il envoie de nouveau ses fils Louis-Joseph et François, ainsi que les dénommés Lalonde et Amyot et quelques Amérindiens, des Cris probablement, vers le Missouri.

Ce nouveau périple de Louis-Joseph est certainement le voyage d’exploration le plus sous-estimé et le plus étrangement méconnu de toute l’histoire de l’Amérique. Lui qui, en 1740, s’était rendu au nord du Manitoba, explorant le territoire boréal jusqu’à la région de Le Pas, s’attaque maintenant à la reconnaissance du Missouri. Ce voyage dure quinze mois : d’avril 1742 à juillet 1743. D’abord il va chez les Mandanes, dont il a su gagner la confiance. Ces derniers acceptent de le guider, lui et ses hommes, plus avant dans l’Ouest. Cette expédition prélude à celle que feront les explorateurs Lewis et Clark soixante ans plus tard, mais à présent Louis-Joseph et les siens sont les premiers Blancs à rencontrer les Sioux tetons et leurs nombreux peuples : les Sans-Arcs, les Brûlés, les Miniconjous, les Oglalas et les Hunkpapas. Ils entrent aussi en contact avec les Cheyennes algonquiens, les Sioux crows, les Arikaras, les Hidatsas, les Minataris, les Têtes-Plates et les Piégans (Pikunis). Ils atteignent le pays des Gens-du-Serpent (Shoshones), juste au sud du pays des Pieds-Noirs et des Gros-Ventres des Prairies (Atsinas). Dans son journal, Louis-Joseph nomme ces communautés de noms curieux et attachants : « gens des Chevaux, gens de l’Arc, gens de la Belle Rivière, gens de la Flèche collée, Beaux Hommes, clan de la Petite Cerise, Petits Renards, Grands Parleurs, Cerises pelées »...

Ils avancent à cheval dans l’inconnu, rencontrant une nation après l’autre, suivant les aléas de la guerre, du commerce et des explorations. Oui, Louis-Joseph et sa troupe font leur premier voyage à cheval ! Maintenant, deux mille guerriers des Gens-de- l’Arc (Panis) les accompagnent, ils s’en vont combattre les Gens-du-Serpent. Tous ensemble ils parviennent à l’ouest de ce qui deviendra le Wyoming, à la rivière Roche Jaune (Yellowstone), à la rivière Big Horn, aux futurs Montana et peut-être Idaho... et enfin, ils aperçoivent ce que le patriarche Pierre Gaultier de La Vérendrye n’aura jamais vu : les montagnes Luisantes, contre-forts des fameuses Rocheuses.

***

Soudain se fait entendre un terrible craquement : le grand mât s’est cassé en deux. Au milieu des cris, des mouvements désordonnés, le navire s’immobilise d’un coup sec. Silence. Puis cela recommence : les cris, les hurlements, auxquels s’ajoutent des pleurs d’enfants. Louis-Joseph serre ses deux nièces, toutes menues et tremblantes, contre lui. Le capitaine parle d’une voix blanche : le navire s’est échoué sur un haut-fond. Il est à la merci de la mer démontée. Des déferlantes. Chacun doit être conscient que... il est l’heure de prier. Louis-Joseph prie pour qu’on lui donne encore du temps. Du temps pour achever son travail. Sa percée vers l’ouest. Car ce mur de vagues qui approche, qui menace, celui qui risque d’engloutir L’Auguste pour de bon, ressemble à s’y méprendre, dans le noir de la nuit, à cette masse rocheuse qu’il a aperçue le 1er janvier 1743 et au-delà de laquelle se trouvait probablement la mer de l’Ouest.

***

La découverte des Rocheuses est un formidable exploit qui ne connaîtra pas le retentissement mérité. Car le récit de cette expédition apporte plus de mystères que d’éclaircissements. Le journal de Louis-Joseph est rédigé de façon impressionniste, presque sibylline : il est court, les cartes sont inexistantes – son astrolabe s’étant brisé dès le départ. De toute façon, les notes de l’explorateur sont demeurées enfouies dans les Archives nationales de France où, pendant plus d’un siècle, personne ne les a consultées. Lorsqu’on les a sorties finalement de l’oubli, les historiens ont entrepris un travail laborieux de reconstitution, essayant sans trop de succès de reproduire l’itinéraire de Louis-Joseph et de sa bande. Les premiers responsables de ce méli-mélo sont les La Vérendrye eux-mêmes : Louis-Joseph et Pierre fils n’ont pas laissé de traces claires de ces voyages. Ont-ils mêlé les pistes à dessein, comme le faisaient les anciens grands navigateurs, afin d’entourer de secret les routes qu’ils découvraient ? Nul ne le sait. Cependant, le résultat joue contre l’exploit : les La Vérendrye sont quasiment en disgrâce au moment de cette grande réalisation. Dans l’histoire des explorations de l’Amérique du Nord, ce qui aurait dû être un moment marquant passe au chapitre des faits divers – un peu comme la découverte du Mississippi par Louis Jolliet et le père Marquette. En vérité, d’un point de vue européen, ce n’est pas l’Amérique qui importe, mais ce passage tant convoité vers la Chine.

Louis-Joseph et ses hommes découvrent donc les Rocheuses, mais ils ne les franchissent pas. C’est qu’ils font face à une situation critique. S’ils s’attaquent à la traversée du formidable obstacle, ils devront le faire sans le secours des guides sioux qui connaissent les routes traîtresses : les Sioux tetons sont en guerre contre les Gens-du-Serpent et les contreforts des montagnes sont un véritable champ de mines. S’y risquer revient à mourir. Par prudence mais à regret, Louis-Joseph et son petit groupe ne tentent pas l’exploit. En compagnie des Gens-de-l’Arc, qui croient que les Gens-du-Serpent leur ont tendu un piège, ils rebroussent chemin. Revenant par étapes, ils aboutissent au pays des Panis et des Arikaras où ils enterrent la fameuse plaque de plomb indiquant leur passage – plaque qui sera retrouvée presque deux siècles plus tard, en 1913, en banlieue de Pierre, capitale de l’État du Dakota du Sud.

La bande valeureuse formée des deux Cris, de Louis Lalonde, d’Amyot, de François et de Louis-Joseph arrive au fort La-Reine en juillet 1743, après une absence de plus d’un an. Ils reviennent de loin, c’est le cas de le dire, mais ils sont tous sains et saufs. Le patriarche s’en réjouit, car il a appréhendé de ne plus revoir ses deux fils. Toutefois, le retour des héros se passe de façon bien ordinaire : ces hommes respirent l’aventure et ne semblent jamais faire grand cas de leurs exploits. Ils ne se « vantent » point de leurs sentiments, comme l’écrivait le vieux La Vérendrye quelques années plus tôt. Louis-Joseph rapporte en outre des nouvelles décevantes : il n’a pas trouvé la voie vers l’océan ni franchi la barrière des montagnes. Les distances s’avèrent beaucoup plus grandes que prévu, il faudra entreprendre d’autres missions. Malgré tout, les explorateurs ont réalisé une percée considérable dans l’Ouest. Un travail urgent et colossal de mise en forme des cartes et des informations est à présent nécessaire. Malheureusement, il n’y aura pas de suites ; l’étoile du clan La Vérendrye a pâli, tellement pâli que leur temps, désormais, est écoulé.

Le gouverneur Beauharnois prend l’ultime défense de La Vérendrye. Dans une lettre qu’il adresse à Maurepas, on peut lire ce plaidoyer : « Quoy qu’il ne soit pas encore parvenû au but qu’il s’étoit proposé il ne paroît pas, Monseigneur, qu’il ait rien négligé sur la diligence qu’il devoit y apporter, et il ose se flatter que vous voudrés bien en juger ainsi, si vous avés la bonté d’attacher quelques considérations aux oppositions qu’il a eû à surmonter [...]. Que l’idée qu’on s’est faite des biens qu’il avoit ramassés dans ces endroits tombe d’elle même par l’indigence ou il est, pouvant vous assurer, Monseigneur, sans aucune complaisance ny aucune prédilection pour luy, que douze années qu’il a passé dans ces Postes ne luy produisent pas environ quatre mille livres, qui est tout ce qu’il a [...]. En effet, Monseigneur, six années de services en France, trente deux en cette colonie sans reproches du moins je n’en sache aucun à luy faire et neuf blessures sur le corps etoient des motifs qui ne m’ont pû faire balancer à vous le proposer pour remplir une des compagnies vacantes [...]. »

Rien n’y fait. À Versailles, Maurepas donne l’ordre de remplacer Pierre de La Vérendrye par un homme plus compétent. On le sait, le ministre se plaint depuis des années de cette famille qui, selon lui, n’accomplit rien. Désormais, il vit dans la certitude d’avoir été floué par des trafiquants qui n’ont jamais eu d’intérêt pour la découverte de la mer de l’Ouest. En 1745, afin d’éviter une humiliation officielle, La Vérendrye remet sa démission de gouverneur des postes, évoquant la fatigue et l’épuisement. À cinquante-huit ans, il revient pour de bon dans la vallée du Saint-Laurent, peu glorieux. Le gouverneur Beauharnois l’aide une nouvelle fois : il s’assure que ses fils seront en mesure de poursuivre la traite dans l’Ouest. Le clan a perdu sa commission de découvertes, mais les fils, Pierre, François et Louis-Joseph resteront actifs dans le commerce des fourrures en exploitant pendant quelques années encore les postes de la famille.

Désormais, La Vérendrye père mène à Montréal une vie relativement agréable. Jusqu’au rappel de Beauharnois à Paris, en 1748, il est capitaine de sa garde personnelle. Sans être riche, il ne manque de rien. Il fréquente les salons coloniaux d’une Nouvelle-France qui vit ses dernières années. Veuf, on ne lui connaît qu’une brève liaison : la dame s’appelle Esther Sayward, elle est la veuve du puissant homme d’affaires, Pierre de Lestage, avec qui notre vétéran explorateur a trafiqué des esclaves panis. Originaire de la Nouvelle-Angleterre, elle a été capturée à l’âge de sept ans par les Abénaquis, tout comme sa grande amie Esther Wheelright, supérieure des Ursulines – dont on parlait plus tôt dans ce récit.

En 1749, contre toute espérance et malgré le peu de cas qu’on fait de ses exploits passés, La Vérendrye reprend du galon. Ce revirement, qui semble incroyable, s’explique pourtant aisément : l’échiquier politique a changé, le comte de Maurepas n’est plus en poste, il est tombé en disgrâce et a été exilé à des lieues de Paris. Une dame de lettres, proche de Louis XV, écrit d’ailleurs ces lignes à son propos : « C’est un homme faux, jaloux de tout, qui, n’ayant que de très petits moyens pour être en place, veut miner tout ce qui est autour de lui, pour n’avoir pas de rivaux à craindre. Il voudrait que ses collègues fussent encore plus ineptes que lui, pour paraître quelque chose. C’est un poltron [...]. » Les effets de cette disgrâce se font sentir en Nouvelle-France : le gouverneur qui remplace Beauharnois redonne à La Vérendrye le commandement des postes de l’Ouest. Il lui décerne même le grade de capitaine et un immense honneur : la croix de Saint-Louis, la plus haute distinction accessible aux Canadiens. Et avec laquelle, ce qui n’est pas pour déplaire à notre homme, vient le titre de chevalier !

Sensible à ces marques de reconnaissance, le vieux La Vérendrye retrouve un peu de sa vigueur. une fois de plus, il songe aux castors et à la gloire de nouvelles découvertes du côté de la rivière Saskatchewan. Il s’organise lentement, comme à son habitude, et annonce un nouveau départ pour l’année 1750. Mais il ne partira pas : subitement, le 5 décembre 1749, entre neuf heures et dix heures du soir, il meurt à Montréal, à l’âge de soixante-quatre ans, dans une chambre louée de la maison de la veuve Curot, rue Saint-Paul. La Vérendrye n’était pas malade, il avait même des projets ; c’est une mort si inattendue qu’on en a attribué la cause à une vilaine épidémie qui, cet hiver-là, frappa la petite ville de Montréal.

En toute discrétion, on enterre « un gentilhomme impécunieux » – selon l’expression de l’un de ses biographes –, ce que l’inventaire de ses biens confirme. À part quelques habits galonnés d’or, Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye, chevalier de Saint-Louis, laisse de vieux meubles, un portrait de Louis XV, des théières, une paire de pistolets, un dictionnaire de botanique, quatre barriques de vin rouge, une andouille de tabac de Hollande, une douzaine de mouchoirs et ainsi de suite... Mais pour la postérité, bien davantage. Ses voyages ont repoussé vers l’ouest le mur des terres inconnues et ouvert la voie aux futures exploitations qui mèneraient bien sûr à la mer de toutes les quêtes et de tous les orients... Par la douzaine de cartes que lui et les siens ont tracées, le mystère de la tête des trois grands réseaux hydrographiques (Mississippi, baie d’Hudson, Saint-Laurent) a été dénoué et, du Grand Portage jusqu’à la fourche de la rivière Saskatchewan, les chemins d’eau ont été reconnus. La Vérendrye a fait construire près d’une dizaine de forts qui sont devenus les sites de plusieurs villes dans les Prairies. Il a établi des relations amicales et fructueuses avec de nombreuses nations amérindiennes, jetant les bases d’une riche diplomatie. Il a identifié en outre nombre d’espèces animales et botaniques, ce qui a donné à ses voyages un caractère scientifique du plus grand intérêt. Surtout, il a perpétué la tradition canadienne des coureurs des bois qui, l’un après l’autre, balisèrent l’Amérique entière.

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Une fois le patriarche en terre, ses fils Pierre, François et Louis-Joseph ne peuvent maintenir leur position dans l’Ouest, le seul pays qu’ils connaissent depuis vingt ans. Le clan de l’intendant Bigot les en chasse, occupé qu’il est à s’emparer des derniers profits des fourrures sous le régime français. Les postes de l’Ouest, établis par La Vérendrye et les siens, affichent encore un bon rendement. Mais d’autres traiteurs en profitent désormais, dans la foulée des magouilles pathétiques des derniers dirigeants de la Nouvelle-France. La guerre de Sept Ans s’annonce. Pierre fils quitte les Pays-d’en-Haut et revient au cœur de la colonie pour en découdre avec les Anglais. Il les combat à Saratoga, dans l’actuel État de New York. Puis on le retrouve, en 1755, toujours sur le front, à Beauséjour, en Acadie. Son voyage s’arrête là : il meurt de mauvaises fièvres, un peu comme son père. Il quitte ce monde à l’âge bien jeune de quarante et un ans, sans femme ni enfant, laissant derrière lui une vie dont nous ne pouvons qu’imaginer l’intensité, la dureté, mais aussi les plus grands émerveillements.

Pendant ce temps, Louis-Joseph et François retournent envers et contre tous au lac Supérieur. Là-bas, ils s’activent sur des terrains familiers, du poste de Chagouamigon sur la rive sud jusqu’à la Butte des Morts, au Wisconsin. Mais la grande époque est révolue. Après quelques années de petites affaires réalisées avec leur partenaire et grand ami Luc de La Corne, un aventurier canadien de renom, les deux frères reviennent à Montréal, au milieu des derniers combats de la Conquête. En fait, ils guident une coalition de huit nations amérindiennes des Grands Lacs venues faire la guerre aux côtés des Français dans la région du lac Champlain. Avec La Corne et Langlade, chef métis de la nation des Ottawas, Louis-Joseph joue un rôle crucial dans la mobilisation amérindienne. Malheureusement, les officiers français ne tiennent pas en haute estime les Canadiens et les Sauvages. Sur le front des opérations, les relations sont difficiles, humiliantes ; de très nombreux Amérindiens se désintéressent et s’en retournent en leur pays, ne pouvant plus supporter l’arrogance et l’incompétence des commandants français.

La guerre est perdue, du moins pour les Français qui lâchent prise et abandonnent. L’Amérique sera anglaise. En ces premiers instants du nouveau régime, Louis-Joseph vit à Montréal où il possède une maison, rue Saint-Sulpice. À quarante ans, il ressent le besoin de s’établir. Les choses vont vite : il se marie, devient veuf en moins d’un an, puis se remarie. Il ressent cependant l’urgence de rétablir le lustre des La Vérendrye aux yeux de la Couronne française et de la colonie tout entière. Voyant que leur grande aventure est en train de tomber dans l’oubli, il est prêt même à se rendre jusqu’à Versailles pour que les services de la famille soient reconnus. Il y a justement un navire qui part de Québec le 15 octobre 1761. Lui et sa sœur Marie-Catherine, son beau-frère Jean LeBer, ses deux nièces ainsi que son dernier compagnon de fortune, Luc de La Corne, s’embarquent sur L’Auguste...

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Statue de Pierre Gaultier de la Vérendrye (1685-1749)
Source : Jeangagnon, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Qui témoignera de tout cela ? Qui dira le fin mot de cette saga ? Sur les cent vingt et un passagers de L’Auguste, il n’y a eu que sept survivants, dont Luc de La Corne. Après avoir gagné la côte dans une chaloupe, puis erré pendant huit jours dans les forêts et montagnes enneigées de l’île, celui-ci a été recueilli et sauvé par des Micmacs qui l’ont accompagné en raquettes jusqu’à Québec. Il a écrit le récit tragique du naufrage et de son improbable retour.

De toute cette histoire, il y a un autre témoin, que nous avons à peine évoqué au tout début de ce récit. C’est une religieuse. Elle a fondé la congrégation des Sœurs Grises et sera la première Canadienne à être canonisée : il s’agit de Marie-Marguerite d’Youville, née Lajemmerais. Elle a suivi les tribulations de son frère Christophe, tristement décédé à Roseau, entre le lac Ouinipigon et le lac des Bois ; elle a aussi eu vent des explorations de son oncle Pierre de La Vérendrye et des siens. En 1761, elle est occupée à soigner les blessés de la guerre de Sept Ans à l’Hôpital général de Montréal. Lorsqu’elle apprend le naufrage de L’Auguste, elle a un pincement au cœur. Elle joint les mains et demande à Dieu d’accueillir Louis-Joseph et Marie-Catherine, ses chers cousins dont elle a autrefois partagé les jeux dans les beaux champs de Varennes.

François sera le seul du clan à devenir vieux. Il meurt en 1794, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, sans héritier ; c’est le dernier descendant direct de Pierre de La Vérendrye. De son vivant, il aura été en mesure d’apprécier les effets de l’amnésie collective. Lui-même, qui avait vu les Rocheuses avec son frère Louis-Joseph, n’était plus rien dans la mémoire de personne. On aurait pu dire de lui ce qu’une liste militaire disait de Louis-Joseph en 1760 : « Chevalier de La Vérendrye, fortune médiocre, connu de tous les Sauvages. »

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En 1955, la Commission des monuments historiques du Québec a fait poser une plaque sur la façade orientale de l’église Notre-Dame donnant sur la rue Saint-Sulpice, à Montréal : « Ici se trouvait la maison de Pierre Gaultier de La Vérendrye, qui découvrit les montagnes Rocheuses en 1743. » En fait, non seulement il s’agissait de la maison de Louis-Joseph, acquise sept ans après la mort de son père, mais surtout – nous le savons maintenant – le patriarche La Vérendrye n’a pas découvert les Rocheuses. « L’histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d’accord », disait Napoléon Bonaparte.

En savoir plus

Articles

- Karlee A. Sapoznik-Evans, « Des lacunes en historiographie : La Vérendrye dans une perspective de relations homme-femme, de relations raciales et d’esclavage au début du Canada français, 1731-1749 », Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, volume 29, numéro 2, 2017, p. 457–487.
- Denis Combet, « La Vérendrye, ou l’archétype du voyageur idéal », Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, 2008.
- « Dossier patrimoine la Vérendrye », Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, 2008.
- Conrad E. Heidenreich, « Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye », The Canadian Encyclopedia/Encyclopédie canadienne, 2008 (révisé en 2015).
- David McLeod et Virginia Petch, « Les La Vérendrye et la recherche de la mer de l’Ouest », Cap-aux-Diamants, numéro 66, été, 2001, p. 46–50.
- « Les La Vérendrye : une famille d’explorateurs », Les Voies de la découverte : L’exploration du Canada, 2001.
- Yves Monette et al., « Les explorateurs. Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye 1732-1739 », Musée Virtuel de la Nouvelle-France, 1997.
- Yves F. Zoltvany, « Gaultier de Varennes et de La Vérendrye, Pierre », Dictionnaire biographique du Canada, volume 3, Université Laval/University of Toronto, 1974, p. 264-273.
- Antonio Champagne, c.r.i.c., « Les Gaultier de la Veranderie en France et au Canada et leurs relations par delà l’océan (suite et fin) », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 13, numéro 1, juin, 1959, p. 97–122.
- Antonio Champagne, c.r.i.c., « Les Gaultier de la Veranderie en France et au Canada et leurs relations par delà l’océan (suite) », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 12, numéro 4, mars, 1959, p. 574–581.
- Antonio Champagne, c.r.i.c., « Les Gaultier de la Veranderie en France et au Canada et leurs relations par delà l’océan (suite) », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 12, numéro 3, décembre, 1959, p. 411–427.
- Antonio Champagne, c.r.i.c., « Les Gaultier de la Veranderie en France et au Canada et leurs relations par delà l’océan », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 12, numéro 2, septembre, 1958, p. 262–277.
- Albertine Ferland-Angers, « Pierre Gaultier de La Vérendrye. Rectifications », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 8, numéro 4, mars, 1955, p. 565–569.
- Olivier Maurault, p.s.s., P.A., « Où repose Pierre Gauthier de la Vérendrye ? », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 6, numéro 4, mars, 1953, p. 467–469.
- Marguerite Mercier, « Bibliographie : Pierre Gaultier de Varennes, sieur de LaVérendrye 1685-1749 », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 3, numéro 4, mars 1950, p. 623–627.
- Albertine Ferland-Angers, « Où habitait La Vérendrye ? », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 3, numéro 4, mars, 1950, p. 621–623.
- Antoine d’Eschambault, « Le voyage de La Vérendrye au pays des Mandannes », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 2, numéro 3, décembre, 1948, p. 424–431.
- « La Vérendrye », Wikipédia, 2009-.

Ouvrages

- Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Ils ont couru l’Amérique, Lux éditeur, 2014, 419 p.
- Denis Combet (dir.), À la recherche de la mer de l’Ouest : mémoires choisis de La Vérendrye/In Search of the Western Sea : Selected Journals of La Vérendrye, Saint-Boniface, Éditions du Blé ; Winnipeg, Great Plains Publications, 2001, 191 p.
- Antoine Champagne, Nouvelles études sur les La Vérendrye et le poste de l’Ouest, Québec, Presses de l’Université Laval, 1971, 260 p.
- Antoine Champagne, Les La Vérendrye et le poste de l’Ouest, Québec, Presses de l’Université Laval, 1968, 589 p.
- Martin Kavanagh, La Vérendrye : His Life and Times, ABiography and a Social Study of a Folklore Figure, Soldier, FurTrader, Explorer. Brandon, Manitoba, 1967, 262 p.
- Nellis M. Crouse, La Verendrye. Fur Trader and Explorer, Cornell Univ. Press, 1956, 247 p.
- Lawrence Johnstone Burpee (éd.) et Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye, Journals and letters of Pierre Gaultier de Varennes de La Vérendrye and his sons : With correspondence between the governors of Canada and the French court touching the search for the western sea. Toronto : Champlain Society, 1927, 548 p. (Réédité par Greenwood Press à New York en 1968.)
- Pierre Margry (éd.) et Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye, Exploration des affluents du Mississipi et découverte des montagnes Rocheuses (1679-1754), Paris, 1888, 759 p., sixième partie de Mémoires et documents pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’outre-mer. Découvertes et établissements des Français dans l’Ouest et le Sud de l’Amérique septentrionale (1614-1754), Paris, 1879-1888, 6 vol.

Manuscrit

- Journal d’une expédition de Pierre Gaultier de La Vérendrye dans l’Ouest, adressé à Charles de Beauharnois de la Boische, juillet 1738-mai 1739. CA ANC MG18-B12.
- Suite du mémoire du sieur de La Vérandrie envoyé l’année dernière par le révérend père Desgonore sur la découverte de la mer de l’Ouest, 1731. FR CAOM 3DFC mémoire 296.
- Documents concernant Pierre Gaultier de la Vérendrye (6), 1685-1747, P1000,S3,D822, Collection Centre d’archives de Québec, BAnQ Québec.
- Enregistrement d’une permission accordée par Charles de Beauharnois, gouverneur de la Nouvelle-France, du 7 juin, au lieutenant De la Veranderie [Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye], de dix canots et soixante hommes, pour transporter les marchandises pour la traite au poste qu’il commande à Kamanistigouya [Kaministiquia (Thunder Bay, Ontario)] et Lac Ouynipigon [Lac Winnipeg], juin 1735, TL4,S34,P412, Fonds Juridiction royale de Montréal, BAnQ Vieux-Montréal.

Audiovisuel

- Serge Bouchard (animateur), Rachel Verdon (réalisatrice), « 13. Le clan de La Vérendrye, découvreur des Rocheuses », De remarquables oubliés, Radio-Canada, 25 août 2011, 51 min.

Fiction

- Robert Freynet, La Vérendrye, explorateur de l’Ouest canadien, Saint-Adolphe (Man.), Apprentissage illimité, 2002, 40 p. (bande-dessinée)
- Yves Breton, Les chasseurs de continents : La Vérendrye et fils, Vanier (Ont.), L’Interligne, 1999, 147 p.

Notes

[1L’histoire d’Esther Wheelright est racontée dans De remarquables oubliés, t. 1, Elles ont fait l’Amérique, Montréal, Lux, 2011.

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