Le frère Marie-Victorin : un intellectuel de combat

Yves Gingras
12 août 2015 [1]

Fils d’une famille à l’aise de Québec — le père est un riche marchand de grains et de farine —, Conrad Kirouac voit le jour le 3 avril 1885. Le futur fondateur du Jardin botanique de Montréal a une enfance plutôt paisible, mais marquée par une santé fragile, confiera-t-il plus tard [2]. Au cours de ses études à l’Académie commerciale de Québec, il se découvre une vocation d’éducateur et veut suivre l’exemple de ses maîtres, les frères des Écoles chrétiennes. À l’âge de seize ans, il quitte Québec pour le noviciat du Mont-de-La-Salle à Maisonneuve. Il prend alors le nom de frère Marie-Victorin. Après deux années d’apprentissage, il commence à enseigner au niveau élémentaire au Collège Saint-Jérôme. Après un bref passage au Collège Saint-Léon de Westmount, il est finalement rattaché à celui de Longueuil où il enseignera de 1904 à 1920 [3]. Jusqu’en 1920, année charnière qui le fait basculer subitement de l’enseignement secondaire à l’enseignement universitaire, Marie-Victorin s’intéresse autant à la littérature qu’à la nature. Par la suite son énergie sera entièrement consacrée à ses combats pour le développement scientifique du Québec.

Un itinéraire improbable

Marie-Victorin vers 1920
Source : BAnQ, P1000,S4,D83,PM39

Marie-Victorin a constamment vécu dans l’attente de la mort, après qu’il eut été frappé par une première hémorragie pulmonaire, signe de son état tuberculeux, qui s’était déclaré alors qu’il était professeur de 3e année au Collège de Saint-Jérôme [4]. L’été suivant, il confie à son journal intime que « cette retraite pourrait bien être ma dernière » (10 juillet 1904). Quatre ans plus tard il est encore gravement attaqué et note : « les hémorragies m’ont repris le 16 février à l’église, au moment où je me disposais à communier. On m’a ramené à la maison sur un brancard porté par six frères…. C’était macabre ! […]. J’ai été administré le 21 février et vraiment j’étais prêt pour le grand voyage… » (4 mars 1908).

Le jeune frère des Écoles chrétiennes est donc très tôt conscient qu’il n’a probablement pas d’avenir. Le jour de ses vingt ans, il écrit : « Et me voilà, aujourd’hui, en religion, éducateur. Mes vingt ans me prenaient les bras croisés, jouissant (?) d’une santé incertaine, sans avenir probable » (3 avril 1905). Compensant peut-être l’incertitude face à son avenir, il s’investit totalement dans la vie, l’action, les combats et le savoir, thèmes qui traversent non seulement son journal personnel mais toute son œuvre. Homme d’action plus que de contemplation, il célèbre le début des classes et semble heureux de se retrouver « de nouveau dans la vie active, dans le bruit, le mouvement, la lutte » (7 septembre 1908). Une devise qu’il propose pour son Cercle littéraire, sans toutefois la retenir, dit tout : « Non pour l’école, mais pour la vie » (29 novembre 1906).

Si sa maladie lui fait aimer la vie, elle fixe aussi son orientation scientifique. C’est du moins ce qu’il croit. Au cinquième « anniversaire » de ses premières hémorragies, il note :

Cet événement a complètement changé le cours de mon existence. Il a fait de moi un convalescent à perpétuité sur qui on ne peut compter pour rien de sérieux et de durable. Mes rêves d’avenir qui dans leur ampleur réclamaient une forte santé ont été brisés. D’un autre côté la nouvelle vie que j’ai dû mener, vie de soins et de grand air, a fait de moi un naturaliste et m’a permis de me livrer à des études qui autrement me seraient restées étrangères (27 décembre 1908).

C’est ainsi qu’il débuta ses herborisations au printemps de 1904. Rattaché au Collège de Longueuil à compter de l’automne de la même année, il explore systématiquement les alentours et étend son enquête aux rives du Saint-Laurent, au Mont-Beloeil et au Fort Chambly, toujours accompagné de son guide : la Flore canadienne de l’abbé Léon Provancher, publiée en 1862 et alors seule référence disponible. Autodidacte, son apprentissage sera facilité par la rencontre au Collège de Longueuil d’un confrère venu de France, le frère Rolland-Germain (1881-1972). Se liant d’amitié, ils deviendront vite inséparables et c’est le plus souvent ensemble qu’ils exploreront le Québec « du Témiscamingue aux îles de la Madeleine, et de l’Abitibi aux Cantons de l’Est » comme se plaira plus tard à le rappeler Marie-Victorin lui-même [5]. Ses herborisations mènent à sa première publication, en 1908, dans Le Naturaliste canadien. À ce point de son apprentissage, la consultation de la Flore canadienne ne suffit plus et il entre en contact avec plusieurs botanistes nord-américains, dont un professeur de l’Université Harvard, Merritt L. Fernald (spécialiste de la flore de l’Est du Québec), et Francis Lloyd de l’Université McGill, qui l’aident à sortir définitivement de l’amateurisme.

Vers la Flore laurentienne

Le professeur du Collège de Longueuil voyait grand mais sa position d’enseignant d’une petite école secondaire rendait la réalisation de ses rêves improbables. Même stimulé par l’amitié de son confrère Rolland-Germain et la correspondance de grands botanistes étrangers, son travail se fera, jusqu’en 1920, dans un isolement presque complet.

Croquis laurentiens (1920)

Tout en consacrant ses étés aux herborisations, il est aussi attiré par l’écriture. En 1910, il compose un drame historique, Charles Le Moyne, qui remporte un certain succès. Ses velléités littéraires mènent à la publication de deux ouvrages illustrés par Edmond-J. Massicotte et publiés respectivement en 1919 et 1920 : les Récits laurentiens, fortement influencés par les écrivains du Terroir, et les Croquis laurentiens, au style déjà plus personnel. Plutôt bien accueillis par la critique, ils seront souvent réédités et abondamment utilisés dans les écoles [6]. Entre temps, ces « escapades passagères » — comme il se plaira plus tard à caractériser cette période —, ne l’empêchent pas de préparer sa Flore du Témiscouata, publiée en 1916.

L’année 1920 marque un tournant capital dans la carrière de Marie-Victorin, tournant qui rendra possible la réalisation de ses rêves de jeunesse. Nommé professeur de botanique à l’université de Montréal, il pourra dorénavant former une relève et ainsi corriger l’absence de naturalistes canadiens-français qu’il déplorait déjà en 1908. Il s’entourera aussi de collaborateurs qui l’assisteront dans son travail d’identification de la flore. Ainsi, aux excursions habituelles de Marie-Victorin et du frère Rolland-Germain, s’ajoutent celles de ses nouveaux étudiants : Jules Brunel explore d’abord avec son maître la région du Lac Saint-Jean et s’occupe ensuite d’algologie dans la région de Montréal en compagnie de Cécile Lanouette. On le retrouve ensuite dans le Parc national des Laurentides et sur la Côte-Nord entre Mingan et Blanc-Sablon toujours à la recherche d’algues et de phanérogames. Marcelle Gauvreau récolte et étudie les algues marines des deux rives du Saint-Laurent. Avec Georgette Simard, elle se rend aussi aux îles de la Madeleine et accompagnée de Claire Morin scrute la région de Charlevoix. Enfin, Jacques Rousseau explore l’estuaire du Saint-Laurent, le Bic, les Chics-Chocs, la Matapédia et Charlevoix, alors que d’autres encore accompagnent Rolland-Germain dans la Baie des Chaleurs et même au Nouveau-Brunswick.

L’énergie, le charisme et le sens de l’organisation de Marie-Victorin, lui permettront de réaliser, entre 1920 et 1935, ce tour de force de publier en plein cœur de la crise économique ce qui sera aussitôt acclamé comme la bible des naturalistes canadiens-français. C’est en effet en 1935 que la Flore laurentienne, fruit de 25 ans de recherches systématiques sur le terrain, voit le jour par les soins, et aux frais, des frères des Écoles chrétiennes. Ouvrage massif de plus de 900 pages, il est illustré de 22 cartes et de 2 800 dessins des mains expertes du frère Alexandre, professeur de biologie au Mont Saint-Louis et l’un des tout premiers étudiants de Marie-Victorin à l’Université de Montréal, la Flore laurentienne répond enfin aux objectifs que ce dernier lui avait fixés vingt ans plus tôt. Conscient d’avoir mené à terme un projet de grande ampleur, le 3 avril 1935, jour de son 50e anniversaire, il dédie le livre « à la jeunesse nouvelle de [son] pays ».

Flore laurentienne (1935)

Fruit du travail collectif de la première génération de botanistes formés par Marie-Victorin, la Flore laurentienne demeure un ouvrage vivant constamment mis à jour. Conscient du fait que « la flore critique et complète du Québec est une œuvre de longue haleine », Marie-Victorin savait que son « achèvement ne sera possible qu’au moment où la génération actuelle de botanistes aura terminé l’exploration du territoire, dressé l’inventaire, et mis au point un grand nombre de questions de détail ». Et c’est pour assurer cette succession qu’il avait fondé l’Institut botanique de l’Université de Montréal et le Jardin botanique de Montréal, qui ont continué ce que Pierre Dansereau a appelé « la tradition botanique de Montréal », inaugurée par le frère des Écoles chrétiennes [7].

Patriote et réformateur

En parallèle à ses activités d’enseignement et de recherche botanique, Marie-Victorin s’est toujours intéressé en intellectuel à la vie politique. Nationaliste, il fonde en 1906 un cercle de l’Action catholique de la jeunesse canadienne-française (ACJC) où les élèves, jouant des pièces de théâtre (dont certaines de sa composition), développent leurs sentiments patriotiques. Il porte d’ailleurs un jugement critique sur les politiciens qu’il trouve trop opportunistes. Posant son regard analytique et un peu distant sur un discours du Premier ministre Lomer Gouin, prononcé lors d’une assemblée publique au Carré Hurteau, il se dit qu’il est « étrange comme ces gens-là seraient nobles et grands sans cette boue qu’ils ne peuvent manquer de récolter dans les marécages de la politique » (1er octobre 1907). Patriote, il se console en voyant en la personne d’Henri Bourassa, qui se présente alors aux élections fédérales de 1908, « au moins un homme au franc-parler et à l’âme droite qui va rentrer en chambre. Que Dieu lui accorde de ne point dévier de la voie droite » (10 juin 1908). Et le jour de l’élection il se demande sur un ton ironique : « Que va-t-il sortir de l’urne ; du bleu et du rouge et probablement peu d’hommes » (26 octobre 1908). Mais son scepticisme face aux politiciens n’empêchera jamais ce fin stratège de les utiliser à ses fins et de les enrôler dans ses projets, comme il le fit avec Camillien Houde et plus tard avec Maurice Duplessis, qui, élu en 1936, débloquera des fonds pour appuyer la construction du jardin botanique [8]. Nationaliste, il applaudira à la création du Devoir, « le grand événement de la saison » (22 janvier 1910) et se flattera plus tard d’en être devenu collaborateur sous le pseudonyme « M. Son Pays ». Il pouvait ainsi écrire des textes pour « faire passer d’utiles vérités » (15 janvier 1916) [9]. Cette collaboration avec les artisans du Devoir durera toute sa vie active et le quotidien de la rue Saint-Jacques publiera tous ses discours importants [10].

Homme d’action et de conviction, il n’aime pas les timorés et ceux qui s’apitoient sur leur sort au lieu de se prendre en main : « Rien que d’entendre des gémissements sur la dégénérescence de notre race canadienne, m’énerve », confie-t-il à son journal le 8 mars 1908. Écrite à 23 ans, cette phrase annonce ses textes de combat qui commenceront à paraître en 1917 et feront dire, vingt ans plus tard, au journaliste et critique de l’éducation Jean-Charles Harvey, qu’une « demi-douzaine de Marie-Victorin transformeraient le Québec en moins de vingt ans [11] ».

Après avoir signé, dans Le Devoir des années 1915 et 1916, des billets à saveur patriotique, il revient régulièrement à son quotidien préféré, entre 1922 et 1944, offrir au lecteur une quarantaine de textes importants – sans compter les nombreuses notules consacrées à la botanique pour les Cercles des jeunes naturalistes – dont une quinzaine sont consacrés à la question du développement scientifique du Canada français et à ses implications nationales.

En 1922, la Faculté des sciences de l’Université de Montréal – où il enseigne depuis sa création – n’a que deux ans, mais Marie-Victorin croit qu’il est déjà temps de proclamer publiquement le sens de cette œuvre. Profitant de la rentrée, il présente (le 30 septembre 1922) les éléments d’une position qu’il défendra constamment par la suite : « Un peuple vaut non seulement par son développement économique, industriel ou commercial, mais encore et surtout par son élite de penseurs et de savants, par son apport au capital scientifique de l’humanité ». Grâce à la Faculté des sciences, ajoutait-il, « nous allons enfin travailler à nous élever graduellement de ce colonialisme du savoir, un peu humiliant, en somme, au degré où nous le subissons [et marcher] ferme vers une émancipation intellectuelle de bon aloi ».

Ce sentiment de faire partie d’un peuple colonisé lui pesait lourd et trois ans plus tard, il se décidera à faire paraître un texte à valeur de manifeste dans lequel il livrera ses pensées et exprimera son indignation : « La province de Québec, pays à découvrir et à conquérir » (Le Devoir, 25 septembre 1925). Lors de ses nombreuses excursions botaniques sur la Côte-Nord et en Gaspésie, il avait observé de près l’exploitation à laquelle étaient soumis les travailleurs des chantiers, ceux de la Côte-Nord en particulier. À l’été de 1925, revenu complètement « écœuré et navré » de ce qu’il avait observé en cours de route, il se décida de publier le texte probablement le plus violent qu’il ait écrit. Il écrit à Georges Pelletier, du Devoir, qu’il est « parfaitement certain de ses renseignements » obtenus en « vivant avec les petites gens et recevant leurs confidences ». Il dénonce ouvertement l’exploitation économique :

de grands troupeaux de nos compatriotes hommes, femmes et enfants [qui], poussés par la misère et l’inéluctable déterminisme des conditions économiques, sont jetés au cœur de cette forêt boréale, lointaine et inhospitalière, pour y mener une vie de paria dont nous n’avons pas idée [...] Et pour que les siens ne crèvent pas de faim, pour ramasser quelques piastres que lui jette le jobber lui-même serré à la gorge par la compagnie, l’homme bûchera des étoiles jusqu’aux étoiles. Pour se reposer, il passera à son cou le collier de cuir et chiennera – c’est le verbe expressif créé par ces pauvres gens – les billes de bois en lieu et place des bêtes de somme.

Selon Marie-Victorin, ce visage du Québec, les intellectuels le méconnaissent car il ont « pris l’habitude de passer l’été à Paris et l’hiver chez nous ». Et à ceux qui seraient enclins « à porter au compte d’un pessimisme systématique » ces affirmations, il suggère de parcourir « leur pays à loisir et autrement que sur les trains et les bateaux de luxe ». Il dénonce également le fait qu’aucun Canadien français « n’a le droit de présenter la mouche au saumon dans les rivières poissonneuses de la province de Québec ni de tirer un coup de feu sur Anticosti, ni de tuer, où que ce soit, le gibier de mer. Tout concourt à protéger le plaisir des messieurs et des officiers, comme on dit là-bas, et à couper les moyens de subsistance aux résidents du pays ».

Après cette sortie magistrale, il aborde le terrain scientifique où « la situation est la même et plus grave encore » ; il lance un appel pour une « science nationalisée, celle qui consiste à scruter pour le connaître le milieu physique, biologique ou minéral où nous vivons », seule façon de mettre fin à l’absence chronique de savants canadiens-français. Et pour bien montrer le lien entre des réalités qui, à première vue, semblent bien éloignées les unes des autres, Marie-Victorin insiste, en conclusion, sur l’union étroite entre l’économie et la science en souhaitant :

que ceux qui ont à l’heure actuelle la mission de diriger les pas de notre jeune peuple et de lui donner des mots d’ordre, se rendent à l’évidence de ces vérités, un peu dures peut-être, et qu’ils favorisent de toutes leurs forces la formation de l’élite scientifique dont nous avons un immense besoin ; c’est cette élite qui, en nous donnant, dans un avenir que nous voulons rapproché, la libération économique, fera de nous une véritable nation.

Il serait difficile de trouver dans Le Devoir de l’époque un texte qui dénonce de façon aussi explicite la misère de ses compatriotes et qui remet si radicalement en question les traditions jusque-là dominantes.

Pendant la crise économique, l’Université de Montréal est menacée de coupures importantes. Marie-Victorin intervient « Dans le maelström universitaire » (Le Devoir, 31 mai 1932) pour dénoncer ceux qui songent à fermer la Faculté de philosophie, la Faculté des Lettres et une partie des laboratoires de sciences, dont ceux de botanique. Il se dit étonné « que de pareilles énormités puissent germer dans le cerveau de certains chefs de file universitaires ». Quelques années plus tard, il est aussi actif au sein du Comité des professeurs pour la défense de l’Université, premier regroupement qui préfigure déjà l’Association des professeurs des années cinquante et le syndicat des professeurs des années 1970 [12].

C’est probablement le texte de son allocution présidentielle au congrès de l’ACFAS, tenu à Trois-Rivières en octobre 1938, qui offre la meilleure synthèse de la pensée de Marie-Victorin sur les moyens à prendre pour assurer l’avenir du Québec. Sous le titre « La science et notre vie nationale », il fait le point sur les relations qui doivent selon lui unir les sciences, d’une part, le développement économique, le gouvernement et la vie nationale, d’autre part. Il rappelle d’abord « l’état actuel de la science » et combien les Canadiens français ont été « plus étrangers à la genèse de ces découvertes que les paléolithiques et les Peaux-Rouges » car ces derniers, ajoute-t-il, « que nous avons accoutumé de placer au bas de l’espèce humaine, avaient créé dans l’environnement du bouleau et de l’épinette une "culture" qui était une merveille d’ingéniosité et d’adaptation ». Toujours opposé à une pensée nationaliste trop tournée vers le passé, il rappelle qu’avant de « penser nationalement [...] il faut d’abord penser humainement en communiant pleinement à l’universel », car, insiste-t-il, « il ne suffit pas d’être de même sang et de prier le même Dieu pour que l’on puisse nous attribuer une pensée nationale. Il y faut l’aliment d’une littérature propre, d’un art distinctif. Il faut aussi une ambiance de recherche et de création scientifique. » Car un peuple sans élite scientifique, ajoute-t-il, « est, dans le monde présent, condamné, quelles que soient les barrières qu’il élèvera autour de ses frontières. [...] On ne peut plus élever de remparts efficaces autour des cités et des nations. On ne peut empêcher les intercommunications, les échanges journaliers d’idées entre les peuples. Des lignes Maginot et Sigfried, il ne peut y en avoir pour les esprits ». Au contraire, le peuple qui possède ces élites – scientifique, littéraire et artistique – « vivra, quels que soient l’exiguïté de ses frontières et le nombre et la puissance de ses ennemis ». Car « le jour où nous aurons cette élite scientifique, la reconquête par le paisible envahissement de la place ne sera qu’un jeu d’enfant ».

Quant au gouvernement, il doit, selon le président de l’ACFAS, « utiliser les conquêtes de la science pour les intérêts de la communauté ». Qu’il s’agisse d’alimentation ou de santé publique, d’échanges commerciaux ou de moyens de transport, de loisirs ou de protection de la société, « c’est surtout, ajoute Marie-Victorin, à la science que l’on demande aujourd’hui des solutions ». Et pour bien montrer l’importance d’une action gouvernementale saine en matière scientifique, il n’hésite pas à prendre l’exemple de la recherche agricole et à conclure que c’est pour avoir ignoré les caractéristiques des sols acides « que le Curé Labelle a commis cette épique folie de la colonisation agricole du nord de Montréal. » Et il ajoute même que « c’est pour l’avoir ignoré aussi que l’on a aveuglément déboisé pour d’impossibles cultures certaines parties du bassin inférieur du Saint-Maurice ». L’exemple choisi est lourd de signification pour les politiciens présents dans la salle, car le Québec vit alors une remontée importante de la colonisation de l’Abitibi, de l’arrière-pays de la Gaspésie, du Bas-du-Fleuve et du Lac-Saint-Jean, colonisation qui se voulait une solution aux problèmes du chômage des villes créé par la crise économique.

Abordant la question de l’enseignement scientifique, il rappelle s’être « séparé de mouvements très nobles et d’amis très chers, parce que ces derniers, bien que pensant comme lui, refusaient de toucher à l’éducation », et croit de son devoir, à titre de porte-parole « du petit groupe d’hommes qui, au travers de grandes difficultés, ont entrepris de créer la science canadienne-française, de s’adresser au corps qui préside depuis toujours aux destinées de l’éducation en ce pays ». Il se dit convaincu que « les moyens par lesquels notre clergé sincère et têtu nous a sauvés comme peuple au cours de notre histoire, non seulement sont périmés, mais ont acquis, dans un monde renouvelé, une efficacité particulière pour nous perdre et nous détruire ». Pour cette raison, il appelle l’épiscopat à appliquer « l’énorme force morale dont il est le dépositaire », à « jeter bas le mur de Chine qui ne défend plus rien » et à « susciter directement, ou par l’intermédiaire de l’État, les institutions capables de porter jusqu’au point de rayonnement l’inappréciable culture dont il est d’ailleurs le très éminent représentant ».

On comprend sans peine que son franc-parler lui ait attiré au cours de sa carrière de nombreux ennuis et beaucoup d’ennemis, tant au sein de sa communauté que dans le monde universitaire. Mais, loin d’être tardives, sa propension aux réformes et sa tendance à exprimer ses opinions sans détour, même à ses supérieurs, sont palpables dans les observations qui parsèment son journal intime. Il se reproche par exemple, d’avoir « pris l’habitude d’une déplorable liberté de langage qui [l]e fait citer un peu tout le monde à [s]on tribunal » (7 juillet 1909). En pleine retraite annuelle, il s’imagine déjà à la place de ses prédicateurs pour moderniser leur discours : « Ces bons pères jésuites ! Il me semble qu’ils pourraient bien retoucher un peu leur St Ignace. Moi, si j’avais à donner cette méditation à des frères, au lieu de supposer un roi qui part pour la croisade et qui veut nous emmener à sa suite, j’imaginerais un grand éducateur qui entreprend d’élever et d’instruire la jeunesse d’un pays – avec les détails à l’avenant. Si j’avais affaire à des commerçants, je leur proposerais un financier ; à des politiciens, un homme d’État, etc – Enfin, peut-être ai-je tort ! » (9 juillet 1909).

Sur les questions religieuses, Marie-Victorin avait également des vues tout à fait modernes et mêmes avant-gardistes. À une époque où les chrétiens évangélistes américains interdisaient d’enseigner la théorie de l’évolution dans les écoles secondaires, il ridiculisait, en 1926, les « jurys composés de fermiers du Tennessee [qui] décident, à la majorité des suffrages, de l’origine des espèces ». Il critiquait explicitement ceux qui cherchaient à lier science et religion : « À toutes les époques et malgré les meilleures intentions du monde, ces tentatives concordistes, lorsque poussées un peu loin, ont nui à la religion aussi bien qu’à la science elle-même ». Rappelons qu’à l’époque, Rome n’avait pas encore arrêté une position aussi nette. Favorisant le vote des femmes, il est en désaccord avec le cardinal Villeneuve qui s’était prononcé contre. Quant à la formation des religieux et des religieuses il croit, en 1940, qu’elle devra changer si l’Église veut « résister dans le monde nouveau qui se fait jour sous nos yeux avec une rapidité fantastique ». L’année suivante, il déclare à son neveu : « Je pense qu’il est fini le temps où le prêtre canadien, béni et honoré de tous, était un petit roi dans une paroisse rurale qui ignorait le grand bruit que fait le vaste monde. Les prêtres de ta génération seront des ‘sacs-au dos’ ! ».

On sait aujourd’hui que le frère a entretenu de longs échanges épistolaires sur la sexualité humaine, et qu’il déplorait le manque d’éducation sexuelle des jeunes et disait qu’il ne fallait pas confondre « le mal et la nature ». Il rêvait même d’écrire un traité sur le sujet. S’adressant à sa jeune nièce en 1937, il lui demande jusqu’où elle a poussé ses « études de biologie humaine » et lui conseille « d’aller au fond des choses une fois pour toutes ».

L’âme du Jardin botanique

Mais l’homme public Marie-Victorin est bien sûr d’abord connu comme fondateur du Jardin botanique de Montréal. À la fin de l’année 1929, deux jours seulement après son retour d’un long voyage de six mois à travers trois continents, durant lequel il a visité tous les grands jardins botaniques, il affirmait, dans une entrevue parue dans Le Devoir du 25 novembre, être revenu « pénétré de la nécessité pour une ville comme la nôtre et pour une université comme celle de Montréal d’avoir un grand Jardin botanique scientifiquement organisé où l’étudiant pourrait apprendre, où le peuple goûterait cette joie intime et pure qui monte d’un grand jardin où sont réunies pour la science et pour l’art les grandes merveilles de Dieu ». Car si « des villes comme Cologne, le Cap, le Caire et même des centres perdus comme Orotaba, aux îles Canaries, ont d’admirables Jardins botaniques, pourquoi pas Montréal ? », s’exclame-t-il [13]. Trois semaines plus tard, il présente son projet devant les membres de la Société canadienne d’histoire naturelle dont il est le président. Le journaliste Louis Dupire fait écho immédiatement au projet dans un éditorial du Devoir, le 17 décembre, trois jours seulement après l’exposé du frère des Écoles chrétiennes. Sortie de l’espace privé de la société savante, l’idée commençait ainsi à circuler sur la scène publique, lieu de passage obligé d’un tel projet d’envergure.

Jardin botanique de Montréal, 2005
Source : GarrettRock, Wikimédia Commons, CC BY-SA 3.0.

L’idée d’ériger un tel jardin au Québec était, chez Marie-Victorin, ancienne. En effet, dix ans plus tôt, en 1919, il concluait un article consacré à l’abbé Léon Provancher dans la revue L’Action française, en se demandant « pourquoi n’aurions-nous pas au lieu ou à côté de parcs dont la banalité est patente, des jardins botaniques qui ne coûteraient pas plus cher et seraient une école toujours ouverte au menu peuple plus avide de connaissances précises qu’on ne semble le croire ? » Celui qui n’était pas encore professeur de botanique à l’Université de Montréal avait déjà son ton combatif, n’hésitant jamais à mettre de l’avant des programmes audacieux, ambitieux et emballant pour la jeunesse de son temps. En 1914, il avait même proclamé dans Le naturaliste canadien, revue fondée par Provancher, la « Nécessité de la publication prochaine d’une flore illustrée de la Province de Québec », projet qu’il mettra vingt ans à réaliser.

Tout comme la forme et le contenu de son maître ouvrage, la Flore laurentienne, sont le reflet de la personnalité du frère Marie-Victorin, en ce qu’il répond à la fois aux besoins d’éducation populaire et à ceux des spécialistes, on peut dire que les composantes du Jardin botanique de Montréal portent, elles aussi, la marque de sa vision de l’éducation et de la culture. Le lien entre ces deux réalisations du frère est d’ailleurs très étroit car, « après le grand livre de papier », il lui fallait passer au « grand livre fait de fleurs et que chaque printemps rajeunira [14] ».

Ayant lui-même passé la première partie de sa vie d’enseignant auprès de la jeunesse, Marie-Victorin est dans une position unique pour faire la jonction, audacieuse pour l’époque, entre l’éveil des jeunes à la science et la formation de chercheurs au niveau universitaire. Dès la création en 1931 des Cercles des jeunes naturalistes, mouvement qui s’adresse aux jeunes des niveaux primaire et secondaire [15] et qu’il appuie activement avec toute son équipe du Jardin, Marie-Victorin s’est même fait accuser par des collègues de l’université « de vouloir faire entrer l’école primaire à l’université [16] ». En fait, il lance plutôt un mouvement de vulgarisation scientifique qui vise à faire aimer la science et à engendrer des carrières scientifiques. Il aura été le premier à comprendre que pour briser le cercle vicieux de l’absence des Canadiens français dans le monde scientifique, il fallait attaquer le problème par les deux bouts en travaillant à la fois à éveiller les consciences dès le plus jeune âge et à construire des laboratoires universitaires qui pourraient plus tard accueillir des étudiants pour en faire de véritables savants.

C’est cette conception « totale » de la formation qui le conduit à encourager son étudiante et collaboratrice Marcelle Gauvreau lorsqu’elle crée l’École de l’éveil en 1935. École maternelle avant la lettre, elle s’adresse aux jeunes de 4 à 7 ans et les préparent en quelque sorte à devenir de futurs membres de Cercles des jeunes naturalistes. Dès 1939, l’école emménage d’ailleurs au Jardin botanique sous l’œil paternel de Marie-Victorin. La même année, l’Institut botanique s’installe lui aussi au Jardin, quittant le vieil édifice de l’Université de Montréal de la rue St-Denis qui l’avait abrité pendant près de vingt ans. Les activités du Jardin botanique s’étendent ainsi de la maternelle à l’université, reflétant la trajectoire de Marie-Victorin qui, après avoir été professeur au niveau secondaire de 1903 à 1920, consacrera le reste de sa vie à former des scientifiques et des chercheurs universitaires à titre de professeur de botanique à l’Université de Montréal.

Bâtisseur d’institutions, ces « obscures mais indispensables fondations de l’édifice national », Marie-Victorin conçoit leur histoire à l’image de sa propre vie. Survolant vingt ans d’histoire de l’Institut botanique, il écrit, en 1940, que les institutions humaines étant des êtres vivants, « leur histoire est généralement une courbe, une alternance de dépressions et de sommets, un enchaînement de joies et d’épreuves ». Surmontant ses propres dépressions, il sait aussi se battre avec toute la vigueur nécessaire pour assurer la survie de ses projets lorsqu’ils sont mis en danger.

On peut appliquer à Marie-Victorin lui-même ce qu’il disait de Louis Dupire son grand allié, éditorialiste au Devoir : « vingt fois le Jardin, œuvre d’éducation et monument à la science de la vie, faillit chavirer ; chaque fois, le bras vigoureux de Louis Dupire donna le coup de barre nécessaire [17] ». Mentionner le nom de Louis Dupire c’est aussi rappeler que Marie-Victorin savait s’entourer d’alliés importants et bien placés pour appuyer ses projets. C’est lui qui se rend à New York convaincre l’architecte paysagiste Henry Teuscher de concevoir les plans du Jardin et d’en diriger la construction. Toujours sur le plan de l’organisation, il fonde avec ses collègues l’Association du Jardin botanique, qui a pour tâche de faire avancer le projet parmi les décideurs en gardant l’idée vivante sur la place publique. À ceux qui lui reprochent son usage fréquent des journaux et de la publicité pour faire connaître ses projets, Marie Victorin répond : « en quoi, dans un monde où la publicité est le grand levier, la publicité honnête, basée sur le réel, serait-elle condamnable [18] ». Loin d’en faire trop, ajoute-t-il « l’université comme telle a manqué de publicité, de celle qui met périodiquement devant le public les idéals, les travaux, le rayonnement intellectuel de ses facultés et instituts ».

Ce « qui a rendu possible ce que l’on a appelé le ‘miracle’ du Jardin botanique de Montréal [19] », comme il le dit lui-même, c’est en fait une combinaison unique de facteurs au foyer desquels se trouve la personnalité de Marie-Victorin. Comme l’écrit son infatigable bras droit, Jacques Rousseau, qui l’a accompagné dans tous ses projets, « une telle conviction animait le frère Marie-Victorin, au simple énoncé de ses projets, que l’œuvre prenait déjà corps à ses yeux et aux nôtres. Luttant d’arrache-pied, surmontant les échecs, il mettait au service de l’idée sa parole et sa plume, croisait le fer à l’occasion, abattait systématiquement les obstacles, gagnait de nouvelles sympathies à la cause, pour arriver finalement au succès complet, les circonstances favorables aidant. Les circonstances favorables se présentent toujours à celui qui les guette. Il les saisit au vol [20] ».

Sa détermination, son sens du combat et de la publicité de même que son réseau d’amis et d’influence, qui sait reconnaître en lui un meneur charismatique, auront conjointement raison des oppositions multiples et récurrentes au grand projet du Jardin botanique de Montréal. La conjoncture politique lui sera également favorable. Son ancien élève et ami Camilien Houde, maire de Montréal depuis 1928, inscrit le projet à son programme électoral de 1930 et est réélu. Il lance le projet en 1931 mais perd les élections l’année suivante, ce qui entraîne l’arrêt des travaux. Saisissant toute occasion pour garder le projet vivant, Marie-Victorin profite du lancement de la Flore laurentienne en 1935 pour enjoindre son ami Camilien Houde, réélu en 1934, de relancer la construction. Souvent citée, la tirade du botaniste s’adressant au maire, présent au lancement du livre, mettait à profit ses talents d’écrivain et mérite d’être rappelée :

Bientôt on célébrera le troisième centenaire de Montréal. À la ville, à votre ville, il vous faudra faire un royal cadeau. Mais Montréal, c’est Ville-Marie ! C’est une femme, et je suis sûr que cela vous émeut déjà ! Vous ne pouvez tout de même pas lui offrir un égout collecteur ou un poste de police…
Alors, pardieu ! Mettez des fleurs à son corsage ! Jetez dans ses bras toutes les roses et tous les lis des champs !

On le voit : Marie-Victorin savait souffler le chaud et le froid en fonction des circonstances. Utiliser la célébration prochaine du tricentenaire de Montréal ne pouvait que favoriser le projet du Jardin. L’année suivante, c’est au tour d’un autre allié important de prendre le pouvoir, à Québec cette fois : Maurice Duplessis. Le Jardin sera ainsi inscrit sur la liste des travaux publics entrepris pour conjurer la crise économique. Les travaux reprennent pour de bon en mai 1936 et le Jardin s’approche ainsi de son parachèvement avant de connaître une autre crise en 1940, sous la gouverne du nouveau gouvernement libéral. Bien que dirigé par un agronome, Adélard Godbout, ce dernier agit d’abord en politicien et ne veut pas appuyer un projet qui avait eu l’aval de Duplessis. Mais cet obstacle est aussi franchi grâce, entre autres, à Louis Dupire et Honoré Parent. Ce dernier appuyait le projet à la Ville de Montréal et a convaincu le gouvernement de transférer la propriété des bâtiments du Jardin à la Ville en échange d’autres installations qu’elle louait déjà au gouvernement. Après avoir réussi à empêcher, en 1940, l’occupation militaire du Jardin botanique par l’armée canadienne, Marie-Victorin, enragé, écrit à sa sœur Adelcie, elle aussi religieuse :

Ça a été une terrible lutte mais nous avons trouvé d’excellents et puissants amis, qui ont fait les pressions nécessaires. Dans le monde tel qu’il est fait, il est absolument inutile d’avoir raison : il faut surtout avoir des rouleaux à vapeur pour passer sur le dos des agresseurs [21].

Il aurait même confié à Marcelle Gauvreau que si on lui avait enlevé son Jardin, il « serait parti très loin et pour toujours [22] ». Mais heureusement pour tous, le Jardin botanique aura survécu à tous les obstacles placés sur sa route [23].

L’instinct de survie et de lutte que Marie-Victorin voyait partout dans la nature est celui-là même qui l’a habité toute sa vie. Il est probable que cette conception darwinienne du monde le confortait dans l’idée que le « royaume de la recherche scientifique, comme le royaume des cieux, souffre violence, et que les violents seuls l’emportent [24] ». Chose certaine, cet esprit combatif lui a permis de construire une œuvre scientifique et institutionnelle qui a contribué de façon unique à l’édification du Québec scientifique moderne.

L’envergure du travail accompli par Marie-Victorin ne passe pas inaperçu. En 1932, il obtient le prix Gandoger de la Société botanique de France, et, en 1935, le prix de Coincy de l’Académie des sciences de Paris « pour l’ensemble de ses travaux botaniques ».

La philosophie de la nature de Marie-Victorin

Le botaniste ne limite pas son intérêt à la flore locale. À compter de 1938, il fait un séjour annuel à Cuba en compagnie d’un autre confrère botaniste en poste là-bas, le frère Léon. Ses nombreuses excursions donneront lieu à la publication de trois forts volumes d’Itinéraires botaniques dans l’île de Cuba, publiés respectivement en 1942, 1944 et, à titre posthume, en 1956. Fidèle à son habitude d’observateur attentif des plantes et des hommes, il y mélange descriptions de plantes et observations ethnographiques sur les mœurs des habitants [25]. C’est ainsi que, réfléchissant sur l’importance de la canne à sucre dans l’économie cubaine, il note :

C’est quand le monde pâtit de la guerre que s’avèrent certains faits méconnus aux temps de paix. Telle plante, Blé, Riz, Hévéa ou Canne à sucre, devient tout à coup une puissance qui dépose ou détruit les théories économiques et sociales, et bouleverse le monde. L’homme a domestiqué les plantes et, comme il est arrivé pour les animaux, il est devenu leur esclave.

Le regard que le botaniste porte sur les plantes est très englobant et mène à une réflexion sur le phénomène humain. Les dernières phrases de la magistrale « Esquisse générale de la Flore laurentienne », qui sert d’introduction à l’ouvrage, expriment à la fois une conscience tragique de la fragilité de l’humanité et une foi inébranlée en la puissance de la nature vivante. L’activité intelligente de l’homme étant la principale source qui trouble « le balancement millénaire des éléments de la Biosphère », il note – peut-être influencé par le marasme économique ambiant – que « dans l’hypothèse de la destruction de notre civilisation et d’un retour possible à la barbarie », ces perturbations externes « cesseraient d’agir avec la disparition de l’espèce humaine ». Et il conclut :

L’équilibre ancien devrait alors se rétablir, à peu de chose près. Les hordes végétales depuis longtemps tenues en échec par le labeur humain, les plantes de proie longtemps traitées en ennemies, s’avanceraient sur nos champs, monteraient à l’assaut de nos villes, et couvriraient les ruines d’épaisses frondaisons, cependant que sur les cendres de la grande maison humaine, dans un air devenu plus pur, sur une terre redevenue silencieuse, brillerait encore, libéré, sauvage et magnifique, le flambeau de la Vie !

Toujours hanté par la possibilité d’une mort prochaine, ses poumons phtisiques et son cœur malade lui rappelant constamment ses limites, Marie-Victorin vivra tout de même jusqu’à 59 ans. Le 15 juillet 1944, il succombe des suites d’un accident d’auto survenu au retour d’une journée d’herborisation à Black Lake. Encore accompagné du frère Rolland-Germain, il était à la recherche d’une petite fougère très rare : la Cheilanthes siliquosa. Curieux destin que celui de Marie-Victorin : comme l’écrit son biographe Gilles Beaudet, « la route fut son école, elle fut aussi son tombeau ».

Annexe - Les grandes étapes de la vie de Marie-Victorin

  • 3 avril 1885 : naissance à Québec, bonne famille à l’aise. Père marchand de grain
    études chez les frères des Écoles chrétiennes, Académie commerciale de Québec.
  • 1901 : entre au noviciat des frères à Maisonneuve, Montréal
  • 1904-1920 : enseigne au Collège de Longueuil
  • 1908 : publie son premier article de botanique dans Le naturaliste canadien : « Additions à la Flore d’Amérique »
  • 1916 : publie la Flore du Témiscouata
  • 1919 : publie Récits Laurentiens
  • 1920 : publie Croquis Laurentiens
  • 1920 : nommé professeur de botanique à l’université de Montréal
  • 1925 : publication dans Le Devoir de « La Province de Québec, pays à découvrir et à conquérir. À propos de culture scientifique et de libération économique »
  • 1920-1944 : fonde l’institut botanique de l’université de Montréal et forme la première génération de botanistes québécois dont Jacques Rousseau et Pierre Dansereau
  • 1923 : participe à la création de l’ACFAS ; il en est le premier secrétaire
  • 1923 : participe à la création de la Société canadienne d’histoire naturelle (SCHN) qu’il préside de 1923 à 1940 ; la SCHN lui fournit une tribune pour ses discours
  • 1929 : voyage à travers trois continents
  • 1929 : discours à la SCHN sur le jardin botanique
  • 1932 : Prix Gandoger, décerné par la Société botanique de France
  • 1935 : Prix de Coincy, de l’Académie des Sciences de Paris
  • 1935 : publication de la Flore laurentienne
  • 1937 : première ouverture publique du jardin botanique de Montréal
  • 1937 : discours à la SCHN : Pour un Institut de géologie
  • 15 juillet 1944 : dernière herborisation ; décès des suites d’un accident d’auto

En savoir plus

- Luc Chartrand, Raymond Duchesne, Yves Gingras, Histoire des sciences au Québec, Montréal, Éditions du Boréal, 2008, 536 p.
- Frère Marie-Victorin, Marie-Victorin à Cuba. Correspondance avec le Frère Léon, édition annotée par André Bouchard, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2007, 218 p.
- Yves Gingras, « Marie-Victorin : La Flore laurentienne », dans Claude Corbo (dir.), Monuments intellectuels québécois du XXe siècle, Sillery, Éditions du Septentrion, 2006, p. 29-38.
- Frère Marie-Victorin, Mon miroir. Journaux intimes 1903-1920, édition établie et annotée par Gilles Beaudet, é.c. et Lucie Jasmin, Montréal, Éditions Fides, 2004, 814 p.
- Nicole Gravel, Victorin, le naturaliste, Office national du film, 1997, 52 min.
- Frère Marie-Victorin, Science, culture et nation, textes choisis et présentés par Yves Gingras, Montréal, Éditions du Boréal, 1996, 186 p.

Notes

[1Ce texte reprend de façon condensée des parties de plusieurs de mes publications antérieures consacrées à Marie-Victorin au cours des vingt dernières années.

[2Marie-Victorin, « Histoire de l’Institut botanique de l’Université de Montréal », Contributions de l’Institut botanique de l’Université de Montréal, n° 40, 1941, p. 13.

[3Pour plus de détails, voir Robert Rumilly, Le Frère Marie-Victorin et son temps, Montréal, frères des Écoles chrétiennes, 1949, et Gilles Beaudet, f.é.c., Frère Marie-Victorin, Montréal, Lidec, 1985.

[4Frère Marie-Victorin, Mon miroir. Journaux intimes 1903-1920, édition établie et annotée par Gilles Beaudet, é.c. et Lucie Jasmin, Montréal, Fides, 2004, 814 pages. Les citations seront dorénavant indiquées par la date d’entrée dans son journal intime.

[5Marie-Victorin, « Histoire de l’Institut botanique de l’Université de Montréal », Contributions de l’Institut botanique de l’Université de Montréal, n° 40, 1941, p. 14.

[6Les Croquis laurentiens ont été réédités en 1982 chez Fides dans la collection du Nénuphar avec une présentation de André Gaulin avec la collaboration de Aurélien Boivin.

[7Pour plus de détails sur la Flore laurentienne, voir ma contribution à l’ouvrage dirigé par Claude Corbo, Monuments intellectuels québécois du XXe siècle, Sillery, Septentrion, 2006, p. 29-38.

[8Sur l’appui de Marie-Victorin et de ses disciples à l’élection de Duplessis en 1936, voir Raymond Duchesne, La science et le pouvoir au Québec (1920-1960), Québec, 1976.

[9Pour plus de détails sur les relations de Marie-Victorin avec les artisans du Devoir, voir Yves Gingras, « Science et communauté scientifique, 1910-1993 », dans Le Devoir, reflet du Québec au 20e siècle, sous la direction de Robert Lahaise, Montréal, HMH, 1994, pp. 215-236.

[11Jean-Charles Harvey, Le Jour, 22 octobre 1938.

[13Le Devoir, 25 novembre 1929.

[14Marie-Victorin, « Histoire de l’Institut botanique de l’Université de Montréal 1920-1940 », Contributions de l’Institut botanique de l’Université de Montréal, n° 40, 1941, p. 53.

[15Pierrick Malissard, « Les Cercles des jeunes naturalistes, ampleur et nature du mouvement, 1931-1971 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 50, n° 1, Été 1996, pp 3-27.

[16Marie-Victorin, Le Devoir, 30 octobre 1933.

[17Cité par Gaétan Deschênes, Histoire de l’horticulture au Québec, Montréal, Trécarré, 1996, p. 126.

[18Marie-Victorin, « Histoire de l’Institut botanique de l’Université de Montréal 1920-1940 », op. cit., p. 63.

[19Marie-Victorin, Science, culture et nation, textes choisis et présentés par Yves Gingras, Montréal, Boréal, 1996, p. 134.

[20Jacques Rousseau, « Un quart de siècle à la Société canadienne d’histoire naturelle », 22 février 1949, s.l., p. 17.

[21Marie-Victorin à Mère Marie-des-Anges, 7 février 1940, dans Fr. Marie-Victorin, Confidence et combat, Lettres (1924-1944), présentation et notes de Gilles Beaudet, é.c., Montréal, Lidec, 1969, p. 159.

[22Cité dans Confidence et combat, op. cit., p. 242.

[23Pour plus de détails, voir Luc Chartrand, Raymond Duchesne, Yves Gingras, Histoire des sciences au Québec, Montréal, Boréal, 1987, pp. 265-267 ; Robert Rumilly, Le frère Marie-Victorin, Montréal, Les frères des Écoles chrétiennes, 1949, p. 164 et passim ; Michèle Dagenais, « Le Jardin botanique de Montréal : une responsabilité municipale ? », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 52, n° 1, été 1998, pp. 3-22.

[24Marie-Victorin, « La province de Québec. Pays à découvrir et à conquérir. À propos de culture scientifique et de libération économique, Le Devoir, 25 septembre 1925, repris dans Frère Marie-Victorin, Science, culture et nation, op. cit., p. 68.

[25Pour plus de détails, voir Yves Gingras, « Le naturalisme de Marie-Victorin », Quatre-Temps, vol. 20, n° 4, hiver 1996, pp. 30-32. Sur ses séjours à Cuba, voir Marie-Victorin à Cuba. Correspondance avec le Frère Léon. Édition annotée par André Bouchard, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2007.

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