Les successeurs de Groulx

Dernier grand historien idéaliste du Canada français, Lionel Groulx (1878-1967) accordait une importance décisive aux facteurs culturels et spirituels. L’histoire du Canada français, c’était d’abord pour lui le génie déployé par les Canadiens français pour survivre dans un contexte minoritaire tout en préservant leur foi catholique, leur langue et leurs traditions françaises.

Groulx avait longuement préparé sa succession à la Chaire d’histoire du Canada de l’Université de Montréal, qu’il occupait depuis 1915. Dans les années 1940, après avoir sollicité quelques candidats, dont André Laurendeau, il recrute le jeune Guy Frégault (1918-1977) comme assistant, puis Maurice Séguin (1918-1984). Michel Brunet (1917-1985) se joindra à l’équipe en 1949, achevant ainsi de former ce que l’on appelle l’école historique de Montréal.

En fondant l’Institut (1946) et la Revue d’histoire de l’Amérique française (1947), de même que l’Institut d’histoire de l’Université de Montréal (1946), Groulx avait offert à ses successeurs un ancrage institutionnel et une tribune à partir desquels ceux-ci seraient à même d’exercer ce qui devenait maintenant un métier, celui de professeur d’histoire à l’université, et même de contester leur maître à penser.

Dans un Québec de l’après Seconde Guerre mondiale où les éléments de modernité percent sans cesse davantage au grand jour, les nouveaux historiens opposent le matérialisme et la sécularisation au culturalisme et au spiritualisme de Groulx. À l’historien amateur et romantique, aux exploits militaires, à la Providence et aux individualités marquantes succèdent l’historien professionnel, le discours de la méthode, l’économie et les contraintes structurelles. La perspective nationaliste survit à cette disciplinarisation de la pratique historique, mais non sans en être profondément transformée. Purgée de sa dimension idéaliste, l’histoire nationale du Québec se fait plus réaliste, plus empirique, mais aussi plus pessimiste, pour ne pas dire plus noire. Une évolution qui n’avait pas échappé à Groulx, qu’un optimisme naturel avait quant à lui porté à imaginer une grande mission pour les Canadiens français en Amérique : « Je ne reproche point à la jeune génération son interprétation de notre histoire, écrit-il à François-Albert Angers. Elle prétend l’appuyer sur les faits. Tout au plus lui reprocherais-je de ne pas oser tirer les ultimes conséquences de sa philosophie de l’histoire. » [1]

Avec la thèse de doctorat de Maurice Séguin intitulée « La nation canadienne et l’agriculture (1760-1850) » (1947) et des œuvres comme la Guerre de la conquête (1955) de Guy Frégault et Les Canadiens après la Conquête – 1759-1775 (1969) de Michel Brunet, l’interprétation historique de l’école de Montréal se cristallise autour d’un événement en particulier : la Conquête de 1760. Non seulement cette dernière a-t-elle eu un effet dévastateur, mais elle aurait réduit les Canadiens français à un état permanent de colonisés :

Éliminés de la politique, éliminés du commerce et de l’industrie, les Canadiens se replièrent sur le sol. S’ils finissent par se vanter d’être des « enfants du sol », c’est que la défaite les a altérés non seulement dans leur civilisation matérielle, mais aussi dans leurs conceptions. Ils avaient des ambitions plus hautes lorsque leur vie collective était normale. [2]

Prisonniers des trois « illusions » (l’agricultarisme, l’anti-étatisme et le messianisme) qui, tel que le prétendait Michel Brunet, leur avaient permis de survivre tout en les maintenant dans un état de dépendance et d’infériorité, les Canadiens français, pour briser ce cercle vicieux, n’avaient d’autres choix que d’assimiler la modernité à travers l’urbanité, le recours à l’État et la sécularisation, tout en tentant de réaliser pleinement leur être national dans une souveraineté dont la perspective apparaissait aussi emballante qu’improbable.

Julien Goyette, historien
Université du Québec à Rimouski

Références

  • Duchesneau, Alain, Le cheminement historiographique de Guy Frégault, 1936-1955, mémoire de maîtrise (histoire), Université Laval, 1988, 204 p.
  • Lamarre, Jean, Le devenir de la nation québécoise selon Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet 1944-1969, Sillery : Septentrion, 1993, 561 p.
  • Rudin, Ronald, Faire de l’histoire au Québec, Sillery : Les éditions du Septentrion, 1998, 278 p.
  • Tousignant, Pierre, et Madeleine Dionne-Tousignant, Les Normes de Maurice Séguin. Le théoricien du néo-nationalisme, Montréal : Guérin, 1999, 273 p.

Notes

[1] Lionel Groulx, lettre à François-Albert Angers, Outremont, 8 décembre 1958, 2 p. dact : 1-2. ACRLG, Fonds Lionel-Groulx, P1/A,58.

[2] Guy Frégault, La société canadienne sous le régime français, Ottawa, La société historique du Canada, brochure historique no 3, 1954 [réimprimé dans sa version originale en 1984], p. 15.

« Chaque génération, depuis 1760, a dû mériter de rester française. Celle d’aujourd’hui ni celle de demain ne le resteront à un moindre prix. »
Lionel Groulx, 1952.
SPIP | | Plan du site | Crédits | Suivre la vie du site RSS 2.0