Louis-Joseph de Montcalm (1712-1759)

Dave Noël
Juin 2019

Le marquis Louis-Joseph de Montcalm est le personnage pivot de la bataille des plaines d’Abraham qui entraîne la reddition de Québec. Au matin du 13 septembre 1759, c’est lui qui ordonne l’attaque des troupes britanniques du général James Wolfe postées à l’ouest des remparts de la capitale. Décédé de ses blessures au lendemain du combat, le marquis ne pourra justifier la décision la plus importante de sa carrière.

Les années de formation (1712-1749)

Château de Candiac, vers 1920
Source : BAnQ numérique, P600,S6,D5,P1312, domaine public.

Montcalm est né le 28 février 1712, au château de Candiac, dans la province du Languedoc. Issu de la petite noblesse, il est le fils d’un lieutenant-colonel d’infanterie, un grade que l’on accorde alors à des officiers d’expérience n’ayant pas la fortune pour acheter une charge de colonel. Après des études à Grenoble, le marquis entre dans le régiment de son père, celui de Hainaut. Nommé capitaine à 17 ans, il en a 21 lorsqu’il subit son baptême du feu sur le Rhin au cours de la guerre de Succession de Pologne (1733-1738). Le jeune officier participe d’abord à la prise du fort de Kehl puis de la ville fortifiée de Philippsbourg. Entre deux opérations militaires, il se rend à Paris en 1736 pour épouser Angélique Talon du Boulay. La fortune et les contacts de sa femme vont favoriser l’ascension du marquis. C’est néanmoins sur les champs de bataille qu’il se fera un nom au cours de la décennie suivante.

Montcalm amorce la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) à titre d’aide-de-camp du lieutenant-général Philippe-Charles de La Fare. Ce poste d’officier de liaison lui permet d’acquérir une expérience d’état-major aux premières loges d’un conflit qui va marquer une génération d’officiers. Montcalm accompagne son mentor à travers la Bavière et la Bohème jusqu’à la ville autrichienne de Prague qui est prise à la fin de 1741, au terme d’un assaut spectaculaire mené à l’aide d’échelles. Le jeune officier y est blessé l’année suivante en défendant la ville conquise contre les forces de l’Autriche qui contre-attaquent. Il y découvre les vertus de la viande de cheval après la rupture des communications françaises avec la Bavière. En dépit de sa blessure, Montcalm demeure actif au sein de l’arrière-garde de l’armée qui se retire péniblement de la Bohème. C’est au cours de cette retraite forcée qu’il est confronté aux hussards hongrois et croates de la cavalerie légère autrichienne qui pratiquent une petite guerre faite d’escarmouches et d’attaques surprises.

En 1743, Montcalm achète la charge de colonel du régiment d’Auxerrois pour la somme de 40 000 livres. Âgé de trente et un ans, il mène son unité dans le nord de l’Italie où il combat les troupes irrégulières du royaume de Sardaigne, un allié à l’Autriche. Le marquis y est d’abord chargé de la défense des lignes de communications de l’armée franco-espagnole qui s’étirent le long des montagnes surplombant la côte de Gênes. Il mène également des opérations préventives de petite guerre contre les villages de partisans de l’ennemi. Montcalm y côtoie les « Miquelets » formés de Catalans des Pyrénées rompus aux tactiques de la guerre en montagne. Il se familiarise enfin avec les difficultés entourant la gestion d’une armée constituée d’éléments disparates.

Louis-Joseph de Saint-Véran, marquis de Montcalm
Source : LibraryBot, Wikimedia Commons, domaine public. Illustration d’Albert Ferland, 1905.

En 1746, le colonel de Montcalm prend part à sa première bataille rangée en terrain découvert dans la plaine de Plaisance (Piacenza). À la fin du combat, son régiment est mis en déroute par une charge de la cavalerie autrichienne. Le marquis en ressort avec cinq coups de sabre à la tête et aux omoplates qui provoquent la rupture d’une artère. Son crâne exhumé de la chapelle des Ursulines de Québec en 1833 porte encore les marques de la bien mal nommée bataille de Plaisance.

Capturé par les Autrichiens, Montcalm est libéré sur parole avant d’être échangé contre un officier du même grade. Après un court séjour à Paris, il retourne au front avec son brevet de brigadier qu’il obtient en 1747 à l’âge de trente-cinq ans. La même année, il prend part à l’assaut des retranchements du col de l’Assiette, dans les Alpes italiennes. Montcalm y est mis hors de combat par une balle perdue qu’il l’atteint à la tête tandis que le commandant de son armée, le chevalier de Belle-Isle, est massacré en menant ses grenadiers dans un assaut suicidaire contre une redoute. La carrière européenne du marquis se termine l’année suivante, à l’est de Monaco, où le brigadier livre ses derniers combats avant la signature de la paix d’Aix-la-Chapelle de 1748. La démobilisation entraîne la suppression d’une partie des régiments de l’armée de terre, incluant celui d’Auxerrois. Pour dédommager Montcalm, on lui accorde en 1749 le commandement d’une nouvelle unité de cavalerie portant son nom.

L’entre-deux-guerres (1749-1755)

Montcalm supervise l’entraînement de ses cavaliers jusqu’à sa nomination à la tête des troupes de terre de la Nouvelle-France au début de 1756. Versailles déploie les grands moyens pour convaincre le marquis de s’éloigner de sa famille, de son moulin à l’huile et de ses chers mûriers. La Cour accorde d’abord une promotion au fils aîné de Montcalm qui hérite de la direction de son régiment de cavalerie. Le cadet doit quant à lui être promu capitaine dès qu’il aura célébré son 15e anniversaire de naissance, en 1759. À ces faveurs s’ajoute le versement d’une pension annuelle de 3 000 livres à la marquise de Montcalm dans l’éventualité du décès de son époux outre-Atlantique. Le nouveau commandant des troupes de la Nouvelle-France tient à cette « grâce » qui la protège en cas de malheur.

Après avoir fait ses adieux à sa mère, à son épouse et à ses quatre filles, Montcalm monte dans la calèche qui l’attend à la sortie de son hôtel particulier de Montpellier. Parti le 6 février, il rejoint Paris le 12 puis Versailles le lendemain. Montcalm est présenté au secrétaire d’État à la Marine, Jean-Baptiste de Machault, qui est responsable de l’administration et de la défense des colonies. Pour accomplir sa mission, le ministre dispose des troupes de la Marine formées d’un ensemble de compagnies d’infanterie et d’artillerie indépendantes les unes des autres. Les soldats de ce corps d’armée sont recrutés en France tandis que leurs officiers sont principalement issus des grandes familles de la noblesse canadienne.

Guerre de Succession de Pologne. Attaque contre Philippsburg en 1734 et mort du maréchal de Berwick.
Source : Artiste inconnu, Wikimedia Commons, domaine public.

Anticipant un nouveau conflit avec la Grande-Bretagne, le ministère de la Guerre a dépêché un premier contingent de troupes de terre en Nouvelle-France au printemps de 1755. Ce corps expéditionnaire de six bataillons doit supporter les compagnies franches de la Marine. Il est d’abord commandé par le baron Jean-Armand de Dieskau qui est capturé au terme de sa première campagne américaine. Montcalm hérite du poste. Le 11 mars 1756, il est promu maréchal de camp, ce qui lui permet de diriger l’ensemble des soldats postés au Canada, qu’ils soient de terre ou de la Marine. À ce noyau de professionnels s’ajoutent les miliciens canadiens, recrutés parmi les hommes valides la colonie, et les guerriers autochtones, qui combattent à titre d’alliés. À l’instar de Dieskau, Montcalm doit se rapporter au gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis Pierre de Rigaud de Vaudreuil, qui dirige les opérations militaires à partir de son hôtel particulier de Montréal.

Montcalm quitte Versailles après avoir remercié Louis XV aux côtés de son fils aîné. Le général gagne le port de Brest où il rencontre l’ancien intendant de la Nouvelle-France, Gilles Hocquart. Les renseignements et les conseils recueillis auprès de cet administrateur en poste à Québec de 1729 à 1748 permettent au marquis de compléter les informations tirées de sa lecture préparatoire de l’Histoire et description générale de la Nouvelle-France (1744) du jésuite François-Xavier de Charlevoix. Montcalm est frappé par la « vertu » qu’il perçoit chez l’ancien numéro deux de la colonie qui n’a pas voulu profiter de son séjour canadien pour s’enrichir, « contre l’ordinaire des intendants des colonies qui n’y font que de trop grands profits. » Ce thème de la corruption de l’administration coloniale reviendra souvent dans le journal et la correspondance de Montcalm.

Le commandant des troupes de terre de la Nouvelle-France touche un salaire de 25 000 livres. Il peut également compter sur une allocation de dépenses qui lui permet d’embaucher un cuisinier, un valet et quelques domestiques. Son « équipage » comprend en outre deux aides-de-camp rémunérés par le roi. Il s’agit du capitaine Louis-Antoine de Bougainville, un mathématicien entré dans l’armée sur le tard, et le capitaine de La Rochebeaucourt, un ancien officier du régiment de cavalerie de Montcalm. À ces deux hommes s’ajoute le lieutenant Pierre Marcel, un secrétaire, dont le salaire est défrayé par le marquis.

En plus de Montcalm, la flottille de Brest emporte vers Québec les membres du nouvel état-major des troupes de terre du Canada formé de deux officiers dans la trentaine : le brigadier François-Gaston de Lévis et le colonel François-Charles de Bourlamaque. Leur traversée de l’Atlantique se déroule sans encombre en dépit de la surveillance étroite des navires de la Royal Navy qui croisent au large des côtes de la Bretagne et du golfe du Saint-Laurent. Le général rejoint Québec au début mai, au moment où la guerre officieuse que se livre la France et la Grande-Bretagne est sur le point d’être officialisée.

La révolution militaire

En l’absence du gouverneur Vaudreuil, c’est l’intendant François Bigot qui reçoit Montcalm à son arrivée à Québec. Le général est étonné par la haute société de la ville portuaire qui est à la fois la capitale et la métropole de la Nouvelle-France. « Un habitant de Paris aurait été surpris de la profusion de bonnes choses en tout genre », écrit-il dans son journal. La « magnificence » que le marquis entrevoit à la table du palais de l’intendant masque toutefois la faiblesse des assises démographies et agricoles de la colonie.

Journal du marquis de Montcalm durant ses campagnes en Canada de 1756 à 1759 (Québec, 1895)
Source : Internet Archive, domaine public.

En dépit de son étendue, la Nouvelle-France n’est densément peuplée que dans les basses-terres de la vallée du Saint-Laurent où l’on dénombre 60 000 habitants d’origine européenne. La colonie comprend un second noyau de 6 000 individus répartis entre les îles Royale (Cap Breton) et Saint-Jean (Prince-Édouard) dans le golfe laurentien. On y retrouve des centaines de réfugiés acadiens de la baie de Fundy passés entre les filets des Britanniques lors de la déportation de 1755. Le réservoir à fourrures des Grands Lacs que l’on appelle communément les Pays d’en haut ne compte que deux petites colonies canadiennes, à Détroit et Michillimakinac. Ces établissements servent de relais entre le Canada et la Louisiane dont les quelques 8 000 habitants sont établis le long du fleuve Mississippi, entre la vallée des Illinois et le golfe du Mexique.

La Nouvelle-France ne rassemble ainsi qu’un maximum de 80 000 habitants d’origine européenne contre plus d’un million pour les treize colonies britanniques établies entre la côte atlantique et les montagnes Appalaches. Ce déséquilibre démographique est partiellement comblé sur le plan militaire par la présence des 8 000 soldats des troupes de terre et de la Marine déployés par Versailles entre les golfes du Saint-Laurent et du Mexique, sur plus de 4 000 kilomètres.

Pour assurer sa défense, la colonie française peut également compter sur son réseau d’alliances autochtones qui regroupe notamment les Outaouais, les Sauteux, les Mississagués, les Folles-Avoines et les Poutéotamis du bassin des Grands Lacs. À ces nations éloignées s’ajoutent les Hurons, les Abénaquis et les Iroquois des missions catholiques établies sur le pourtour des paroisses canadiennes de la vallée du Saint-Laurent. Le bassin de guerriers disponibles fluctue considérablement d’une saison à l’autre, allant d’une dizaine de combattants à près de 2 000 hommes rassemblés simultanément sur un théâtre d’opérations. Les éclaireurs autochtones sont essentiels à la marche des armées coloniales qui naviguent à vue au cœur des forêts de l’Amérique du Nord.

La petite guerre a longtemps suffi pour assurer la défense de la Nouvelle-France contre un ennemi désorganisé. Cette tactique misant sur l’effet de surprise est toutefois reléguée au second plan à compter du milieu du XVIIIe siècle. Après leur cuisante défaite de la Monongahela de 1755, les officiers britanniques adaptent leurs méthodes de combat pour mieux résister aux alliés autochtones de la France. La progression de leurs troupes le long des cours d’eau est facilitée par l’avancée de la colonisation et l’amélioration des moyens de transport qui l’accompagne.

L’augmentation du calibre de l’artillerie disponible aux frontières oblige les belligérants à reconstruire leurs forts devenus désuets ou à en ériger de nouveaux. On assiste également au lancement de flottilles de guerre sur les lacs Ontario et Champlain qui constituent les deux principaux champs de bataille du conflit. Sur le plan tactique, les opérations de la guerre de la Conquête (1755-1760) s’apparentent davantage à la Révolution américaine (1776-1783) qui va suivre quinze ans plus tard qu’aux conflits coloniaux précédents des guerres de la Succession d’Espagne et d’Autriche. L’impact militaire des alliés autochtones amorce son lent déclin qui se poursuivra jusqu’aux premières décennies du XIXe siècle.

Les campagnes américaines (1756-1758)

Montcalm rencontre Vaudreuil à Montréal à la fin mai 1756. Il gagne ensuite le sud du lac Champlain dont il inspecte les abords aux côtés du chevalier de Lévis. Après un court séjour au fort de Carillon, il regagne Montréal pour remonter le Haut-Saint-Laurent jusqu’au fort Frontenac situé à l’embouchure du lac Ontario. Vaudreuil le charge de la prise du fort Oswego. « On ne peut avoir en Europe l’idée des fonctions dont la multiplicité et le détail infini […] accablent ici un général d’armée », note son aide-de-camp Bougainville.

Après avoir réorganisé ses troupes, le général quitte Frontenac le 5 août à la tête d’une flottille transportant 3 000 soldats, guerriers et miliciens. Sa petite armée longe la rive sud du lac Ontario jusqu’à une petite anse située à l’est d’Oswego. La base navale est défendue par un peu plus de 1 500 soldats britanniques et miliciens anglo-américains répartis dans trois forts. Les forces françaises débarquent dans la nuit du 10 au 11 août sous le nez des petits navires de guerre de la Navy qui patrouillent au lever du jour.

Le fort principal d’Oswego capitule le 14 août, après une brève canonnade. Sa destruction assure la sécurité des communications françaises sur le lac Ontario où transitent les navires de ravitaillement destinés au fort Niagara. Montcalm évacue rapidement les lieux afin de mener des renforts à Carillon. En dépit de leur supériorité numérique, les forces britanniques basées dans le nord de la province de New York demeurent inactives jusqu’à l’hiver.

Les opérations militaires reprennent au printemps de 1757, après la fonte des glaces qui libère les cours d’eau sur lesquels se déplacent les armées de l’époque. N’ayant plus à se soucier de la frontière du lac Ontario au sud-ouest, Vaudreuil concentre ses forces à Carillon où il dépêche Montcalm en juillet. Le marquis peut compter sur une grande armée de 8 000 combattants qu’il mène au-delà du portage reliant les lacs Champlain et Saint-Sacrement (George). Son offensive amorcée à la fin juillet se termine au début du mois d’août par la prise du fort William-Henry. Pour le marquis, cette expédition vaut mieux que celle d’Oswego, puisque son succès découle moins de la chance que de ses manœuvres.

Contrairement à la campagne précédente, Montcalm relâche ses quelques 2 000 prisonniers afin de ne pas épuiser inutilement les vivres de la colonie. En retour, les captifs s’engagent à ne pas combattre avant 18 mois, tels que le prévoient les usages de la guerre. La colonne de prisonniers est toutefois attaquée sur le chemin du fleuve Hudson par les alliés autochtones qui abattent une cinquantaine d’hommes. Cet épisode gonflé par la propagande britannique sera immortalisé en 1826 dans Le dernier des Mohicans du romancier américain James Fenimore Cooper.

Le massacre du fort William-Henry entache momentanément la réputation de Montcalm qui se défend vigoureusement en évoquant ses efforts désespérés pour remettre de l’ordre. À son retour à Montréal, le marquis est également critiqué par Vaudreuil pour ne pas avoir poursuivi son offensive dans le nord de la province de New York. Le général réplique en soulignant le manque de moyens de transport et la nécessité de libérer les miliciens canadiens pour les récoltes comme le prévoyaient les instructions initiales du gouverneur.

Pour en finir avec le Canada, Londres dépêche des renforts en Amérique au printemps de 1758. Une armée de 16 000 hommes aux ordres du major général James Abercromby franchit le portage de l’Hudson au début de juillet. Le 8, elle s’avance jusqu’au promontoire situé au sud-ouest du fort de Carillon où elle est repoussée in-extremis par les 4 000 hommes de Montcalm retranchés derrière un rempart de troncs d’arbres surmontés de sacs de sable.

Victoire des troupes de Montcalm à Carillon, par Henry Alexander Ogden
Source : Captain Henry Morgan, Wikimedia Commons, domaine public.

Le commandant des troupes de terre profite de cette victoire éclatante pour demander son rappel en France. Il ne peut plus supporter les directives contradictoires de Vaudreuil et l’ingratitude qu’il perçoit à travers les lettres du gouverneur depuis sa première campagne américaine. Montcalm se ravise toutefois à la nouvelle de la chute de la ville fortifiée de Louisboug et du fort Frontenac qui lui parviennent à Carillon au début de septembre. Les Britanniques terminent leur campagne en prenant position aux fourches de la rivière Ohio, sur les ruines du fort Duquesne sur lesquelles ils érigent ce qui deviendra le fort Pitt.

Le système défensif de Québec

La capitale de la Nouvelle-France est exposée aux attaques britanniques depuis la chute de Louisbourg à l’été de 1758. Montcalm s’est préparé de longue date à cette éventualité. Dès son arrivée au pays, il a examiné attentivement la côte de Beauport qui constitue le site idéal pour un débarquement amphibie au nord du bassin de Québec. Il s’est également rendu jusqu’au cap Tourmente, à cinquante kilomètres en aval de la capitale pour identifier le site d’un avant-poste éventuel. Pour le guider, Montcalm s’est entouré des meilleurs spécialistes du génie, de l’artillerie et de la marine de la colonie. Ce petit groupe comprend l’ingénieur Nicolas de Pontleroy, l’officier d’artillerie Fiacre de Monbteillard, le pilote de navire Gabriel Pellegrin et le jeune Bougainville, un mathématicien.

Le commandant français est ouvert à l’innovation. À compter de 1756, il a encouragé la construction de canonnières à faible tirant d’eau, adaptées aux lacs et aux rivières de la frontière tel que l’avait proposé l’officier canadien Jacau de Fiedmont. Il a également prôné l’usage d’une poudre alimentaire révolutionnaire devant permettre d’alléger les détachements de partisans lancés en éclaireurs ou contre les flancs des armées ennemies. Préoccupé par le renseignement, il a élaboré des stratégies visant à recueillir des informations au nord de la province de New York. « On est toujours bien incertain des dispositions de l’ennemi dans un pays inhabité, où il n’y a point d’espions et où l’on n’en peut pas avoir, écrivait-il dans son journal en 1757. Je pense qu’il ne serait pas difficile d’en avoir par les sauvages, et encore mieux par des Canadiens ressemblants de figure aux sauvages, parlant comme eux et qu’on enverrait matachés et équipés comme eux ».

Le système défensif de Québec élaboré par Montcalm et sa garde rapprochée à partir de 1757 comprend un préambule misant sur la fortification des caps du chenal laurentien à l’aide de batteries de canons et de mortiers retranchés au sommet de hauteurs. La Royal Navy devra ainsi prendre des pauses en remontant le Saint-Laurent pour s’emparer de chacun des ouvrages projetés. Les principales batteries sont prévues de part et d’autre du chenal étroit d’une soixantaine de kilomètres qui mène de l’île aux Coudres au cap Tourmente, le long de la rive nord. Leur défense pourra être assurée par des Miquelets, suggère Montcalm.

Les batteries françaises du Saint-Laurent doivent servir de points d’appui aux vaisseaux de guerre que Versailles devra dépêcher au Canada à la fonte des glaces de 1759. L’escadre attendue pourra patrouiller au large du Bic, à 250 kilomètres en aval de Québec, ou dans le secteur du cap Tourmente pour défendre le goulet de la Traverse qui mène à la capitale en passant par le chenal sud de l’île d’Orléans. Or, la France n’envoie aucun vaisseaux dans sa colonie comme ce fut le cas au cours des deux années précédentes. Elle réserve ses navires à un projet risqué de débarquement en Angleterre qui doit lui permettre de faire la paix.

James Wolfe (1727-1759)
Source : Joseph Highmore , Wikimedia Commons, domaine public.

Faute de soutien, le périmètre défensif envisagé par Montcalm est réduit aux côtes du bassin de Québec à la fin mai de 1759. Nous sommes à quelques semaines seulement de l’entrée en scène de la flotte britannique qui transporte le corps expéditionnaire du général James Wolfe. Montcalm vient tout juste d’arriver de Montréal où il a appris sa promotion au grade de lieutenant-général, au second échelon de la hiérarchie militaire. Il est rejoint par Vaudreuil puis par Lévis qui amène avec lui cinq des huit bataillons des troupes de terre disponibles.

Les renforts de Versailles se réduisent à huit frégates chargées de vivres et de munitions. Le faible tirant d’eau de ces navires de reconnaissance est idéal pour défendre le chenal étroit du Saint-Laurent. Ils sont néanmoins envoyés en amont de Québec par Vaudreuil, leurs canons étant réquisitionnés pour la défense de l’enceinte de la ville. Le temps manque pour fortifier les pointes de l’île d’Orléans et de Lévis entre lesquelles les navires de la Navy doivent passer avant de jeter l’ancre dans le bassin de Québec. On se contente de retrancher la côte de Beauport. La concentration des forces de Montcalm est ralentie par le manque de vivres et par l’évacuation des civils de la région de Québec. Son armée n’est complétée que le 28 juin, au lendemain du premier débarquement britannique à l’île d’Orléans.

Un siège atypique (1759)

Les contemporains du siège de Québec sont frappés par le contraste entre les deux armées qui se font face de part et d’autre du fleuve Saint-Laurent à l’été de 1759. Pour défendre la capitale de la Nouvelle-France, le gouverneur Vaudreuil a mobilisé une force imposante de 13 000 hommes formée en majorité de miliciens canadiens plus ou moins expérimentés. Ce nombre comprend près d’un millier de guerriers autochtones dont certains ont parcouru plus de 1 200 kilomètres en canot pour soutenir leur allié français.

En face, le général James Wolfe dispose d’une force de frappe de 10 000 soldats professionnels. Ce corps expéditionnaire discipliné est appuyé par le cinquième des unités navales de la marine britannique, soit une vingtaine de vaisseaux de guerre auxquels s’ajoutent des frégates et des galiotes à bombes. Les assiégés misent quant à eux sur une flottille côtière comprenant des canonnières de différents tonnages qui doivent leur permettre de disputer aux assiégeants le contrôle des battures du bassin de Québec. Une flotte de brûlots chargés de matières incendiaires attend en seconde ligne, prête à être lancée contre les navires britanniques au mouillage dans le chenal orléanais.

Montcalm établit son quartier général au milieu de son armée qui est campée sur une dizaine de kilomètres, entre les rivières Saint-Charles et Montmorency. Pour accroitre la mobilité de ses troupes, le marquis fait aménager des routes supplémentaires et des ponts de bateaux sur les principaux cours d’eau de l’arrière-pays québécois. Il crée également une unité de cavalerie légère de 200 combattants, une première au Canada. L’armée de Beauport dispose de suffisamment de charrettes pour récupérer les vivres arrivés de France que l’on conserve en sécurité à une centaine de kilomètres en amont, à Batiscan.

L’enceinte de Québec est laissée à la garde du lieutenant de roi Ramezay dont les 1 500 homme sont déployés au milieu d’un parc d’artillerie imposant comprenant plus de 250 canons et mortiers. Les assiégés misent davantage sur la force naturelle du cap Diamant pour défendre la ville que sur ses remparts qui ne disposent pas d’ouvrages avancés le long des buttes à Neveu qui mènent aux plaines d’Abraham, à l’ouest de Québec.

À l’instar de Montcalm, Wolfe a des contraintes sur le plan de la mobilité. Il ne peut pas débarquer plus du tiers de son armée à la fois en raison du nombre réduit d’embarcations à faible tirant d’eau dont il dispose. Il doit en outre tenir compte des hauts fonds, de la force du courant et des vents contraires qui limitent le passage de ses navires en amont de Québec.

Les Britanniques débarquent à l’île d’Orléans le 27 juin, à la pointe de Lévis le 30 puis à la côte de Beaupré le 9 juillet. Le temps semble d’abord jouer en faveur des assiégeants qui espèrent faire leur jonction avec les armées britanniques qui progressent en direction du Canada en passant par les lacs Champlain et Ontario. Wolfe cherche néanmoins une faille dans le système défensif de Montcalm. Dans l’après-midi du 31 juillet, il lance un assaut frontal contre les retranchements de Beauport où il perd près de 500 hommes. Humilié, le commandant britannique ordonne l’intensification du bombardement de Québec à partir des batteries établies à la pointe de Lévis. Il fait également dévaster les campagnes environnantes pour inciter les miliciens canadiens à déserter l’armée française.

Vue du Palais épiscopal et des ruines de Québec, vers 1770
Source : BAnQ numérique, P600,S5,PGN41, domaine public. Œuvre d’après Richard Short.

La milice tient le coup. Les effectifs de Montcalm sont toutefois réduits par l’envoi de secours à Montréal pour soutenir les troupes chargées de la défense du lac Champlain et du Haut-Saint-Laurent qui sont menacées par la chute des forts Carillon et Niagara. Le général perd également une partie de ses guerriers qui amorcent leur retour vers leurs villages des Pays d’en haut. À cela s’ajoute la démobilisation de centaines de miliciens afin de leur permettre de participer aux récoltes à la mi-août.

Montcalm ne peut compter sur un peu moins de 10 000 hommes au début de septembre, au moment où Wolfe replie ses troupes de la côte de Beaupré vers ses camps de l’île d’Orléans et de la pointe de Lévis. Les assiégés français anticipent le départ prochain de la flotte britannique qui doit évacuer le Saint-Laurent dans le courant d’octobre afin d’éviter les glaces de novembre. Wolfe veut toutefois tenter un dernier débarquement.

Une bataille de rencontre

La descente britannique de l’anse au Foulon est exécutée dans la nuit du 12 au 13 septembre 1759. Wolfe mène la première vague de débarquement qui se laisse dériver sur une flottille de bateaux amarrés au large de Saint-Nicolas, en amont de Québec. La trentaine d’embarcations longe la rive nord du fleuve à partir de la pointe de Sillery, sous le regard des sentinelles françaises qui les confondent avec le convoi de vivres de Cap-Rouge attendu dans le courant de la nuit. Le commandant britannique débarque en aval du Foulon, précédé par son infanterie légère qui entreprend de sa propre initiative l’escalade des falaises du cap Diamant. La manœuvre surprend le détachement chargé de la défense du secteur.

Après une brève fusillade, les Britanniques s’emparent du sentier menant au promontoire des plaines d’Abraham par lequel Wolfe fait monter ses premières unités disponibles. Montcalm est à moins de dix kilomètres vers l’est. Il passe la nuit à son quartier général de la rivière Beauport d’où il surveille les manœuvres des bateaux de la Navy sur le bassin de Québec. À 4h du matin, il entend la fusillade du Foulon suivie par la canonnade de la batterie de Samos située non loin de là. Perdu dans la pénombre, le marquis présume qu’il s’agit là d’une attaque contre le convoi de vivres.

Dès 6h, Montcalm monte à cheval pour rejoindre Vaudreuil dont le quartier général est établi dans la plaine de la Canardière, entre le village de Beauport et Québec. C’est vers le gouverneur que transitent les informations en provenance des hauteurs d’Abraham et du Cap-Rouge où commande le jeune colonel de Bougainville. Prévenu de la descente britannique du Foulon, Montcalm dépêche des secours vers le promontoire afin de soutenir les renforts mis en route par son aide-major général, Pierre-André de Montreuil.

Les armées françaises et britanniques se forment par vagues successives. Elles occupent bientôt toute la largeur du plateau des plaines d’Abraham, du chemin Saint-Louis jusqu’au chemin Sainte-Foy, à près d’un kilomètre à l’ouest des remparts de Québec. Les tirailleurs des deux armées ont amorcé le combat dans les broussailles situées à la périphérie de ce pâturage. À 9h30, Montcalm dispose d’un corps de 3 600 combattants contre 4 500 pour Wolfe qui en a toutefois détaché plus d’un millier sur ses arrières par précaution, afin de contenir les troupes de Bougainville campées à une dizaine de kilomètres vers l’ouest. Wolfe peut compter sur deux canons dont la cadence de tirs supplante le feu de l’artillerie française.

Montcalm est coincé entre l’armée britannique et les remparts de Québec. Après avoir attendu vainement les secours de Bougainville, il ordonne l’attaque à 10h, au moment où son adversaire est sur le point de recevoir des canons supplémentaires. Les troupes de terre ouvrent le feu tandis que les miliciens canadiens se dispersent dans les broussailles du champ de bataille. Mieux entraînés, les soldats britanniques attendent que leurs vis-à-vis soient à moins d’une cinquantaine de mètres avant de tirer leur première salve. Leur cadence de tir supérieure leur permet de s’imposer rapidement devant des bataillons français affaiblis par la fatigue, le rationnement et la présence de recrues dans ses rangs.

Le général Montcalm, blessé à mort, est ramené à Québec, par Louis Bombled
Source : Coach.nyta, Wikimedia Commons, domaine public.

Blessé au bras et à la cuisse par la mitraille d’un canon, Montcalm reçoit dans le dos un dernier projectile qui lui transperce les reins avant de ressortir par le bas ventre. Il est ramené dans la ville en ruine par trois soldats qui le dépose à la maison Arnoux de la rue Saint-Louis. Montcalm y décède le lendemain matin d’une inflammation de l’abdomen. Selon certains témoins, il aurait eu un dernier mot d’esprit en apprenant par son chirurgien qu’il ne survivrait pas plus d’une douzaine d’heures à ses blessures : « Tant mieux [...], je ne verrai pas la reddition de Québec. »

Le marquis est enterré au soir de sa mort dans la chapelle des Ursulines, à la lueur des flambeaux. Selon la tradition orale, son cercueil aurait été déposé sous l’édifice par le trou qu’une bombe britannique aurait ouvert dans le plancher. De là est née la légende selon laquelle la dépouille de Montcalm aurait été inhumée directement dans un cratère d’obus comme le montrent les gravures de la fin du XVIIIe siècle.

Épuisée par le rationnement et les nuits passées au bivouac, l’armée française s’effondre comme un château de cartes. Le traumatisme de la défaite entraîne l’abandon de Québec qui capitule le 18 septembre 1759. Vaudreuil perd ainsi la presque totalité de son artillerie lourde, ce qui prive Lévis, le successeur de Montcalm, des canons et de la poudre noire qui lui auraient peut-être permis de reprendre la ville aux mains des Britanniques après sa victoire de Sainte-Foy du 28 avril 1760.

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En un peu plus de trois ans, le marquis Louis-Joseph de Montcalm a parcouru près de 5 000 kilomètres, du cap Tourmente à la rivière Oswego en passant par le lac Saint-Sacrement. Il s’est emparé de deux forts, de six navires de guerre, d’une centaine de pièces d’artillerie et de 4 000 prisonniers. Il cumule quatre victoires et une défaite à titre de général. Son unique revers des plaines d’Abraham est toutefois de taille puisqu’il entraîne la chute de Québec. C’est par ce combat mythique que le marquis a été jugé par les historiens qui l’ont d’abord dépeint en martyr avant de le présenter comme l’unique responsable de l’effondrement de la Nouvelle-France sur le plan militaire. La perception d’un général incapable qui perdure jusqu’à nos jours repose sur une lecture en surface des sources et une méconnaissance des tactiques employées au milieu du XVIIIe siècle. Elle néglige en outre la marge de manœuvre limitée du commandant des troupes de terre du Canada. Soumis aux directives d’un gouverneur inexpérimenté, Montcalm n’a pu exploiter pleinement ses idées et celles de ses subalternes de confiance. Il a néanmoins su tirer le meilleur parti de son armée.

En savoir plus

- Dave Noël, Montcalm, général américain, Montréal, Boréal, 2018, 384 p.
- Gaston Deschênes et Denis Vaugeois, Vivre la Conquête, Québec, Éditions du Septentrion, Québec, 2013-2014, 2 tomes.
- Sandrine Picaud-Monnerat, La Petite Guerre au XVIIIe siècle, Paris, Economica, 2010, 688 p.
- Charles Perry Stacey, Québec,1759. Le siège et la bataille, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009, 329 p.
- Guy Frégault, La Guerre de la Conquête, Montréal, Fides, 2009, 514 p. (première édition 1955)
- D. Peter MacLeod, La vérité sur la bataille des plaines d’Abraham, Montréal, Éditions de l’Homme, 2008, 491 p.
- Louise Dechêne, Le Peuple, l’État et la guerre au Canada sous le Régime français, Montréal, Éditions du Boréal, 2008, 666 p.
- Louis-Antoine de Bougainville, Écrits sur le Canada, Québec, Éditions du Septentrion, 2003, 430 p.
- Gaston Deschênes, L’Année des Anglais. La Côte-du-Sud à l’heure de la Conquête, Sillery, Éditions du Septentrion, 1998, 180 p.
- Thomas Chapais, Le Marquis de Montcalm (1712-1759), Québec, J.P. Garneau, 1911, 695 p.
- Henri-Raymond Casgrain (dir.), Collection des manuscrits du maréchal de Lévis, Montréal, Beauchemin & Fils, 1889-1895, 11 vol.

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