Marguerite Bourgeoys (1620-1700)

Denys Chouinard
avril 2019

Introduction

Marguerite Bourgeoys l’a elle-même mentionné, elle vient en Nouvelle-France pratiquement sans biens matériels, par esprit de modestie et de simplicité. Par contre, elle s’installe à Ville-Marie avec une vision du monde et un projet d’une telle ampleur, qu’une seule traversée de l’Atlantique est insuffisante pour apporter tout son bagage intellectuel et spirituel. Elle devra retourner en France à trois reprises.

Ceci n’est pas étonnant, puisque Marguerite Bourgeoys fait partie des figures marquantes de notre histoire, celles qui, à l’instar d’un Samuel de Champlain, ont contribué à jeter les bases d’une société originale au Nouveau Monde, à en définir les objectifs et à en proposer les valeurs.

Il est peu fréquent qu’un archiviste monte à la tribune des historiens pour retracer le parcours d’un personnage historique. En fait, il n’y a pas de risque de mélange des fonctions puisque le but premier est de permettre au lecteur de s’approprier des éléments de son patrimoine documentaire. Une fois que l’archiviste a procédé au classement, à la description et à la conservation des documents, il lui revient de les diffuser pour les mettre à la disposition de ses concitoyens. C’est ainsi que tous et chacun pourront être mieux outillés pour remonter le cours du temps et retracer les origines de leur parcours tant personnel que collectif.

On pourrait également s’interroger sur le fait que l’auteur du présent exposé aborde un sujet féminin et se demander si l’on est en présence d’un cas d’appropriation féministe ? Il n’en est rien si l’on estime que l’aventure de Marguerite Bourgeoys s’inscrit encore et toujours dans l’actualité, celle du partenariat entre hommes et femmes, tant dans la société civile que dans le monde religieux. On y trouvera certes matière à réflexion, en empruntant une démarche qui se veut être comme une conversation avec une femme dont le projet d’éducation se poursuit encore.

Partie I : Marguerite Bourgeoys à Troyes. À l’avant-garde de la Réforme catholique (1620-1653)

1. Enfance et jeunesse à Troyes (1620-1640)

Marguerite Bourgeoys est née à Troyes, en France, le 17 avril 1620. En ce début du XVIIe siècle, sa ville n’est plus la cité prospère du Moyen Âge du temps des foires de Champagne. La diminution de sa population, passée de 37 000 habitants en 1551 à 24 000 cent ans plus tard, est l’indice du bouleversement des routes commerciales survenu avec l’avènement du commerce mondial. La tendance est d’ailleurs confirmée à la fin du siècle alors que le nombre de Troyens passe à 18 000 en 1695. Malgré cela, le dynamisme économique de la ville n’est pas totalement perdu ; les ateliers de textile, les tanneries et les papeteries génèrent encore une certaine richesse.

Mais les difficultés et surtout les inégalités sont criantes. On dénombre 8 000 mendiants en 1650 alors que les épidémies et les famines font régulièrement leurs lots de victimes. La peste frappe en 1626 et une autre fois entre 1631 et 1633, provoquant 5 000 décès en 1632. La grave pénurie de grains de 1649 à 1652 entraîne une famine qui provoque à son tour des émeutes à deux reprises.

Au sortir des guerres de Religion qui ont déchiré la France à la fin du XVIe siècle, Troyes est elle aussi touchée par la Réforme protestante. Le mouvement a gagné des adeptes et obligera les catholiques à réagir et à composer avec ces nouvelles idées. Marguerite Bourgeoys a d’ailleurs côtoyé des protestants puisqu’elle a vécu dans le quartier Saint-Jean-au-Marché, voisin de la partie de la ville appelée la Petite Genève.

La famille Bourgeoys appartient à la moyenne bourgeoisie champenoise. Le père, Abraham, est marchand de chandelles et monnayeur de la ville de Troyes. Son commerce et son emploi fort honorable lui procurent les revenus suffisants pour élever avec son épouse, Guillemette Garnier, une progéniture nombreuse. Marguerite est la 7e de la famille. Au moment du décès de la mère en 1638, des treize enfants qu’elle a eus, neuf sont encore vivants. On les retrouvera plus tard marchands comme leur père (Claude et Édouard), chirurgien (Jérôme), ou épouse de commerçants comme Sirette qui se mariera avec Pierre Maillet, marchand libraire, ou encore conjointe d’un sergent royal comme Marie qui s’unira à Orson Sommillard. Abraham Bourgeoys avait succédé à son propre père, Sadoch, à la frappe de la monnaie à Troyes. De toute évidence, chez les Bourgeoys on savait lire, écrire et surtout compter. Il s’agit d’un trait familial très bien partagé entre les enfants et dont Marguerite Bourgeoys usera avec profit tout au long de sa vie.

Des quelques informations, trop peu nombreuses malheureusement, dont on dispose sur la jeunesse de Marguerite Bourgeoys, on peut imaginer une enfant enjouée, sociable et très active. Elle écrit dans ses mémoires qu’elle avait de la facilité à réunir les petites filles de son âge, leadership naturel dont elle ne se départira jamais. Il est possible qu’elle ait fréquenté l’école, celle des sœurs de la Congrégation Notre-Dame à Troyes qui avait ouvert ses portes en 1628. On note également chez elle une santé robuste, un atout dont elle a largement profité jusqu’à l’âge avancé de 79 ans.

2. La France du Grand Siècle

Marguerite Bourgeoys, bien que devenue canadienne, appartient d’abord à la France du XVIIe siècle surnommé le « Grand Siècle ». Avec sa population de vingt millions d’habitants – l’Angleterre en compte alors cinq millions, l’Espagne huit – le royaume de Louis XIV ambitionne de devenir une grande puissance. Cette volonté politique est manifeste. On en trouve une parfaite illustration dans les célèbres globes de Coronelli [1] – globe céleste et globe terrestre de quatre mètres de diamètre chacun ! – réalisés en 1683 et offerts au roi par le cardinal d’Estrées, ambassadeur de France à Rome. Cette représentation en format géant de la planète permet au souverain de prendre en un coup d’œil la mesure de ses possessions et de celles qu’il peut ambitionner d’acquérir.

La France du Roi-Soleil justifie ses prétentions mondiales par le développement fulgurant qu’elle atteint dans tous les domaines de l’activité humaine. La contribution du royaume à l’avancement des sciences, des arts et des lettres est exceptionnelle et permet aux Français de rayonner comme jamais auparavant. On mentionnera par exemple René Descartes qui jette les bases de la méthode scientifique avec Le Discours de la méthode. Outre cela, le chantier de Versailles donne l’occasion à un architecte comme Jules Hardouin-Mansart de produire le chef-d’œuvre qu’est la galerie des Glaces. Les jardins du même château ont permis à André Le Nôtre de concevoir une architecture paysagère qui éblouit et fait école. Au chapitre du théâtre et de la littérature, les œuvres de Molière et de Jean de La Fontaine touchent à l’universel. La liste des surdoués est encore longue. Ajoutons seulement le nom de Sébastien Vauban dont le système de fortifications s’impose encore longtemps après le décès de son concepteur.

En fait, les Français du XVIIe siècle auront pris le relais de leurs prédécesseurs italiens de la Renaissance, se lançant avec enthousiasme dans la recherche de la perfection. En matière de spiritualité, ils ne sont pas en reste. Après la Réforme protestante de Luther du début des années 1500 et le renouveau catholique découlant du concile de Trente (1545-1563), les Français s’engagent à leur tour dans la réforme du clergé. On voit alors se multiplier les congrégations religieuses autant pour les hommes que pour les femmes. À titre d’exemples chez ces dernières, les Visitandines (1610) de François de Sales et de Jeanne de Chantal, et les Filles de la charité (1633) de Vincent de Paul et de Louise de Marillac. Dans l’esprit de ces fondateurs et fondatrices, les religieuses doivent avoir le loisir d’aller partout sur le terrain au-devant des pauvres et des malades qu’elles veulent aider. Cette liberté leur est souvent enlevée parce que les autorités de l’Église estiment que l’apostolat de femmes religieuses ne peut s’exercer qu’entre les murs d’un cloître.

Mais la vague de spiritualité en France déborde les rangs du clergé. Elle suscite une contribution marquée des laïcs. Sous l’inspiration de François de Sales (1567-1622) et de son célèbre ouvrage Introduction à la vie dévote (1608) qui est un bestseller à son époque, un nombre considérable de laïcs, autant des hommes que des femmes, veulent enrichir la dimension spirituelle de leur vie, cherchant de la sorte à se gagner plus sûrement le salut éternel. Participent à ce mouvement la quarantaine de membres de la Société de Notre-Dame de Montréal qui fondent Ville-Marie et dont la plupart sont des laïcs, des hommes mais aussi plusieurs femmes. Jeanne Mance en est, madame de Bullion (1593-1664) aussi ; c’est elle qui finance la construction de l’Hôtel-Dieu de Montréal. Deux autres exemples de femmes dévotes méritent d’être cités ; elles contribuent pour leur part au développement de la ville de Québec. D’abord la nièce du cardinal de Richelieu, la duchesse d’Aiguillon (1604-1675), qui appuie financièrement les Augustines dans leur projet d’Hôtel-Dieu de la capitale. La seconde est madame de La Peltrie (1603-1671) qui prend à sa charge l’installation des Ursulines de Marie de l’Incarnation. Pour tous ces croyants, l’Église, en plus d’être l’affaire des religieux, est dorénavant aussi celles des laïcs engagés dans un apostolat où la charité chrétienne se concrétise dans des organismes et des institutions voués à la santé et à l’éducation. Et c’est bien cet esprit du Grand Siècle que l’on désire implanter au Nouveau Monde.

3. Le choix de vie de Marguerite Bourgeoys (1640)

Mais au moment où Marguerite Bourgeoys atteint l’âge de vingt ans en 1640, la Nouvelle-France ne fait pas encore partie de ses préoccupations. Pour elle, le moment est venu de décider de son avenir, et deux possibilités se présentent. Dans le vocabulaire de l’époque, on disait : « le mari ou le mur ! » En d’autres termes, le mariage et la famille qui en découle ou bien l’engagement religieux et le cloître dans lequel on vit enfermé. La journée du 7 octobre 1640 sera décisive pour Marguerite Bourgeoys. Elle assiste à la procession annuelle du Rosaire à Troyes au cours de laquelle, en traversant une rue, elle voit une représentation en pierre de la Vierge. Elle écrit :

Et, en jetant la vue pour la regarder, je la trouvai très belle et, en même temps, je me trouvai si touchée et si changée que je ne me reconnaissais plus. Et retournant à la maison, cela paraissait à tous. [2]

Le sort en est jeté. Elle choisit de consacrer sa vie à Dieu. Mais on le verra par la suite, elle vient de trouver son inspiration pour le reste de ses jours, à savoir cette figure de Marie, la mère du Christ. Et tous ses choix à venir en portent le nom : à Troyes, la Congrégation Notre-Dame, en Nouvelle-France l’avant-poste de Ville-Marie, à Montréal la Congrégation de Notre-Dame.

4. Congréganiste externe à la Congrégation Notre-Dame à Troyes (1640-1653)

Dans un premier temps, Marguerite Bourgeoys frappe à la porte des Carmélites, des religieuses vouées à la contemplation. Contre toute attente, elle essuie un refus. Que s’est-il passé ? Les autorités du monastère ont-elles pressenti qu’une femme d’action comme elle n’y serait pas à sa place ? Ou bien la dot exigée, qui devait s’élever facilement à quelque 2 000 livres [3], dépassait les capacités financières de la famille Bourgeoys [4] ?

Comme on le verra à plusieurs reprises par la suite, en pareille situation, elle ne baisse pas les bras ; toujours, elle demande conseil. Dans ce cas-ci, elle se tourne vers un confesseur qui lui suggère de tenter sa chance ailleurs, cette fois à la Congrégation Notre-Dame.

Marguerite Bourgeoys, préfète de la congrégation externe de Notre-Dame, 164-
Illustration : Francis Back. Source : Archives de la Congrégation de Notre-Dame, Montréal.

Ce groupe de religieuses enseignantes pour jeunes filles est originaire de la Lorraine. Il a été créé en 1598 par Pierre Fourier (1565-1640) et Alix Le Clerc (1576-1622). À l’origine, les fondateurs ont voulu une congrégation d’enseignantes non cloîtrées, mais c’est refusé. Devant l’obstacle, Fourier et Le Clerc imaginent une formule nouvelle. Ils constituent en parallèle à la communauté des religieuses cloîtrées, une congrégation dite externe, soit un groupe de femmes laïques placées sous la direction d’une religieuse et qui ont le loisir d’aller partout en dehors du monastère où leur enseignement est requis.

Marguerite Bourgeoys semble s’être jointe à cette congrégation externe peu après la réponse négative des Carmélites. Elle s’y est assurément plu puisqu’elle y œuvre jusqu’à son départ pour Montréal en 1653 et qu’elle occupe même la fonction de préfète de ces congréganistes externes.

Mais désireuse de réussir là où Fourier et Le Clerc avaient échoué, et encouragée par le directeur spirituel de la congrégation externe qui est aussi son confesseur, Antoine Gendret, elle entreprend de constituer sa propre congrégation d’enseignantes non cloîtrées. Monsieur Gendret se charge d’établir la règle et de la faire valider et approuver à Paris par la Sorbonne alors que Marguerite Bourgeoys, peut-on présumer, voit au recrutement. Le groupe de trois enseignantes loge dans un appartement prêté par Jacqueline de Chevilly, sœur de Paul de Chomedey. L’expérience est toutefois de courte durée, interrompue par le décès de la première compagne et le mariage de l’autre.

5. Partenaire de Paul de Chomedey de Maisonneuve (1652)

L’année 1652 constitue un point tournant dans la vie de Marguerite Bourgeoys. Son destin se joue au moment où Paul de Chomedey rend visite à son autre sœur, Louise de Chomedey, religieuse responsable des congréganistes externes de la Congrégation Notre-Dame à Troyes. Le gouverneur de Montréal écarte la proposition de sa sœur de devenir avec d’autres religieuses les premières maîtresses d’école de Ville-Marie. Il préfère recruter une laïque parce qu’il ne veut surtout pas d’un monastère de femmes cloîtrées qu’il faudrait entretenir. Montréal n’a pas encore les ressources pour une telle institution.

Marguerite Bourgeoys pour sa part va profiter de cette occasion, mais non sans avoir longuement réfléchi et demandé conseil à plusieurs personnes. Elle en arrive à la conclusion que Montréal est possiblement l’endroit où réussira son projet de congrégation. C’est ce que lui laisse entendre Antoine Gendret. Finalement, elle a la conviction profonde qu’elle pourra toujours compter sur l’appui indéfectible de la Vierge Marie, celle qui, dit-elle, ne l’abandonnera jamais.

Partie II : Marguerite Bourgeoys à Ville-Marie. Éducatrice avec la Société de Notre-Dame (1653-1663)

1. Seconde fondation de Montréal – la Grande Recrue (1653-1658)

Lorsque Maisonneuve revient à Montréal à l’automne de 1653, il est accompagné d’une centaine de soldats-ouvriers venant à la rescousse d’un minuscule village qui, depuis sa fondation au printemps 1642, n’a pas connu d’accroissement de sa population ; on en est toujours à une cinquantaine d’habitants. Quant au projet lui-même d’une nouvelle société métissée, il est loin de se réaliser. Les nouveaux venus subissent constamment les raids des Iroquois qui non seulement ne veulent pas cohabiter, mais cherchent plutôt à éliminer ce qu’ils considèrent comme une tête de pont européenne qui leur fait concurrence dans le commerce des fourrures.

Ces hommes recrutés par Maisonneuve, au nom de la Société de Notre-Dame, savent se battre, mais ils sont aussi gens de métiers. Parmi eux, des charpentiers, des maçons, chirurgiens, chapeliers, serruriers, boulangers et bien d’autres capables d’assurer l’avenir d’un nouvel établissement. Avec eux, Marguerite Bourgeoys, dont l’expertise est celle de maîtresse d’école qui compte treize années d’expérience. Avec Jeanne Mance, infirmière chevronnée, elle est la deuxième professionnelle aguerrie qui apporte sa contribution au projet de Ville-Marie. On le verra plus loin, son bagage de connaissances est exceptionnel.

La première traversée de l’Atlantique de Marguerite Bourgeoys est fort éprouvante. Parti de Nantes, le Saint-Nicolas fait très tôt demi-tour pour cause d’avarie ; le navire prend l’eau ! Second départ, un mois plus tard le 20 juillet. Les passagers, dont une quinzaine de femmes, arrivent à Québec le 22 septembre. On compte huit décès durant le voyage et Marguerite Bourgeoys demeure momentanément à Québec afin de continuer à soigner les malades. Elle arrive finalement à Montréal vers le 15 novembre.

Mais les enfants qui occuperont les bancs de sa première école ne sont pas encore nés. Elle habite donc pour l’instant dans le fort de Ville-Marie et offre son aide à tous les habitants. Dès 1654, on célèbre une quinzaine de mariages qui seront suivis rapidement de naissances. En 1658, on dénombre une quarantaine de maisons avec de jeunes familles qui confirment que la seconde fondation de Montréal a réussi. Toutefois, la population n’est pas celle que l’on avait d’abord imaginée ; elle est à visage exclusivement européen.

2. Première école et premier corps professoral (1658-1663)

Au début de 1658, Marguerite Bourgeoys se fait donner par Maisonneuve et les habitants de Ville-Marie l’ancienne étable de la Commune. La bâtisse, abandonnée depuis le décès du gardien du troupeau, Antoine Roos, tué par les Iroquois en 1652, est transformée pour devenir la première école de Montréal. Le lieu, appelé l’étable-école, constitue également la résidence de Marguerite Bourgeoys qu’elle partage avec Marguerite Picart, une adolescente de quatorze ans qu’elle garde auprès d’elle en attendant qu’elle se marie. L’école ouvre ses portes au printemps et accueille autant des filles que des garçons. En fait, les Sulpiciens ne s’occuperont des garçons qu’à partir de 1668.

Embarquement de Marguerite Bourgeoys et de ses premières compagnes sur le Saint-André, 1659
Illustration : Francis Back. Source : Archives de la Congrégation de Notre-Dame, Montréal.

Pour faire fonctionner son école, Marguerite Bourgeoys a besoin d’autres enseignantes ; c’est en France qu’elle les trouvera. Après avoir confié temporairement ses premiers élèves à deux hospitalières venues de Québec, elle prend le bateau en octobre 1658 en compagnie de Jeanne Mance. Celle-ci retourne dans la mère patrie pour recruter des infirmières et soigner son bras qu’elle s’est brisé à la suite d’une chute sur la glace au cours de l’hiver 1657. Débarquées à La Rochelle, les deux femmes vont successivement à La Flèche et à Paris où Marguerite Bourgeoys laisse son amie. Elle poursuit sa route jusqu’à Troyes pour y recruter trois premières compagnes. Une quatrième se joindra au groupe à Paris. Toutes prendront ensuite le chemin de La Rochelle où elles s’embarqueront à bord du Saint-André le 2 juillet 1659. Après une traversée plus que pénible – le bateau n’avait pas été désinfecté après avoir servi d’hôpital militaire - une dizaine de passagers décèdent durant la traversée. Les voyageuses sont à Québec le 7 septembre et remontent le fleuve pour arriver à Montréal le 29 du même mois.

Le premier corps professoral de Montréal est maintenant constitué. Il est composé de trois enseignantes de Troyes, Catherine Crolo et Edmée Chastel, que l’on sait être des congréganistes externes, ainsi que Marie Raisin, bien connue de Marguerite Bourgeoys puisque sa famille était voisine de la sienne dans le quartier de Saint-Jean-au-Marché. Peut-être Marie était-elle aussi congréganiste externe, on l’ignore. Quant à la quatrième recrue, il s’agit d’Anne Hiou qui s’est jointe aux autres à Paris. Toutes ces femmes sont des laïques et c’est à bord du Saint-André au milieu de l’Atlantique qu’elles conviennent de former dorénavant une communauté. Pour l’heure, elles sont comme les autres Français qui arrivent à Montréal. Elles ont signé un contrat à titre d’enseignantes et Marguerite Bourgeoys s’est engagée en contrepartie à leur fournir pain et potage. La suite immédiate de l’histoire montre qu’il était tout indiqué de ne pas promettre davantage, surtout pas la sécurité.

Ces professionnelles de métier qui débarquent à Montréal ne sont pas les seules. Jeanne Mance pour sa part, guérie de sa blessure au bras, revient avec les trois premières hospitalières de Saint-Joseph pour œuvrer à l’Hôtel-Dieu. On remarque parmi elles la pharmacienne Judith Moreau de Brésoles dont la compétence impressionne. Les Autochtones la surnomment « Le soleil qui luit » ou celle qui redonne la vie aux malades comme le soleil donne la vie aux plantes. Quant aux nouvelles maîtresses d’écoles, elles gagneront très rapidement l’estime des Montréalais. Pas étonnant, puisqu’elles apportent avec elles une pédagogie d’avant-garde, celle de la Congrégation Notre-Dame de France et de Lorraine consignée par Pierre Fourier en 1640. Ce qui leur tenait lieu de manuel de pédagogie, sous le titre De l’instruction des filles séculières [5], se trouve à la partie III des Constitutions de cette congrégation et s’avère une pièce d’archives exceptionnelle pour apprécier le riche bagage intellectuel importé de France. A-t-on appliqué intégralement en Nouvelle-France ce qui se trouve dans ce document ? Rien ne nous le confirme dans les archives de Marguerite Bourgeoys et de sa congrégation. Mais fort probablement qu’on s’en est largement inspiré.

Manuel de pédagogie de Marguerite Bourgeoys
Source : Pierre Fourier, Les vrayes constitutions des religieuses de la congrégation de Nostre Dame, 3e partie, « De l’instruction des filles séculières », 1649. Exemplaire de la BNF en ligne sur Gallica.

Dans ce texte d’une centaine de pages divisées en vingt-quatre chapitres, on trouve le programme scolaire et la méthode pédagogique. Tout y est nouveau par rapport à la tradition selon laquelle, dans un même local, garçons et filles de tous âges recevaient des leçons particulières du maître, un enfant à la fois, pendant que les autres tourbillonnaient tout autour. Fourier procède à une réorganisation en profondeur du système. Il met en place avec la Congrégation Notre-Dame des écoles pour filles seulement, âgées entre six et douze ans. Les établissements sont accessibles à toutes, peu importe leur classe sociale, puisque l’école est gratuite. Il insiste beaucoup sur cet aspect ; l’ensemble des familles doivent avoir la chance de faire instruire leurs filles pour améliorer leurs conditions de vie.

Le programme scolaire est simple mais révolutionnaire par rapport au passé. On enseigne la religion, bien sûr, mais aussi la lecture, l’écriture et le calcul. On ajoute l’apprentissage des travaux manuels qui rendront les filles capables de générer des revenus pour les familles.

Dorénavant, on répartit les enfants par niveau scolaire et elles passent d’un groupe à l’autre selon les progrès accomplis. Pour chaque niveau, des maîtresses d’école différentes accompagnent les enfants dans leurs apprentissages. Cette philosophie de l’éducation tient compte aussi des capacités intellectuelles des élèves. Lorsqu’il arrive que la lecture, l’écriture ou le calcul s’avèrent trop difficiles pour certaines, on les garde tout de même à l’école pour qu’elles puissent développer leurs habiletés manuelles, quitte à repousser à plus tard l’acquisition des autres savoirs.

Afin de faciliter la concentration et l’application, on table sur les récompenses et l’estime de soi. Ainsi, de bonnes performances des élèves leur permettent d’occuper une place de choix dans la classe et de recevoir des marques distinctives qui attestent de l’appréciation de leurs performances. Toujours pour accroître la concentration et le plaisir d’apprendre, on a recours à des outils nouveaux pour l’époque, tels le tableau noir et les saynètes [6]. On instaure également une dynamique entre les élèves, comme de travailler en duo pour réviser les leçons mémorisées, se corrigeant réciproquement lorsqu’il y a oubli ou erreur. Quant au châtiment corporel, il est fortement déconseillé d’en faire usage, sinon en tout dernier recours.

Pierre Fourier invite les enseignantes à faire preuve du plus profond respect envers les enfants, considérant ces derniers non pas comme des adultes en devenir mais comme des êtres humains à la première grande étape de leur vie. Entre maîtresses d’école, il suggère de se montrer solidaires afin de former un corps professoral où toutes se perfectionnent par l’entraide. Et à propos des parents, il prône le partenariat avec eux afin de créer une complicité dont les retombées seront tout à l’avantage des enfants.

3. L’établissement dans l’adversité (1658-1663)

On affirme encore souvent de nos jours que Montréal a été fondée par des mystiques. Il serait plus juste de dire qu’elle l’a été par des dévots. On l’a vu, les premiers Montréalais ne sont pas des contemplatifs, mais plutôt des gens de métiers qui apportent au Nouveau Monde leurs savoir-faire et leurs idéaux. Leur ambition première est de bâtir une nouvelle société chrétienne réunissant Autochtones et Français. Pour gagner leur vie, ils réalisent qu’il faut, en plus de la pratique de leurs métiers, tirer profit de l’économie dominante, soit le commerce des fourrures. Ainsi, chaque habitant de Montréal se transforme très vite en marchand. Avec les Autochtones qui se présentent à Ville-Marie, on pratique le troc, en échangeant des fourrures contre des articles de la vie courante importés de France. Ces échanges sont payants car les peaux valent leur pesant d’or sur le marché européen où la mode est aux élégants chapeaux en feutre de castor.

Mais ce type d’échanges économiques ne se pratique pas sans difficultés, car les Montréalais se trouvent en première ligne des hostilités franco-iroquoises. Ils doivent essuyer constamment les raids des Cinq-Nations [7] qui entendent bien demeurer maîtres de ce commerce qu’ils pratiquent avec grand profit successivement avec les Hollandais de Nouvelle-Amsterdam et les Anglais de New York.

Marguerite Bourgeoys et ses compagnes ne sont pas si tôt installées dans l’étable-école que les Iroquois menacent Montréal. En mai 1660, dix-sept hommes de Ville-Marie (sur les 160 que comptait alors Montréal) et une quarantaine de Hurons partis simplement pour assurer la libre circulation des cargaisons de fourrures sur la rivière des Outaouais, affrontent à leur plus grand étonnement une armée de huit cents Iroquois ! Leur combativité ne leur sauvera pas la vie, mais réussira au moins à contrecarrer le projet de chasser les Français de la vallée du Saint-Laurent. À l’étable-école, il est sûr qu’on dut rendre grâce à Dieu, ainsi qu’à Dollard des Ormeaux et à ses braves.

Dans les années suivantes, les raids autochtones se multiplient et les Montréalais craignent le pire. En février 1661, les Iroquois capturent treize colons. Le mois suivant, quatre sont tués et six capturés. Au mois d’août, le sulpicien Le Maistre perd la vie. Il en est de même en octobre pour son confrère Vignal. En février 1662, c’est au tour de Lambert Closse de tomber au combat. D’un événement à l’autre, assurément qu’une atmosphère de terreur règne à Ville-Marie. Le soulagement survient enfin lorsqu’en 1664, Maisonneuve organise la milice de la Sainte-Famille, et surtout quand en 1665, les 1 200 soldats du régiment de Carignan-Salières débarquent en Nouvelle-France.

Entre-temps, la constante difficulté de travailler aux champs empêche les Montréalais d’obtenir les récoltes dont ils ont besoin. Menacés de famine en 1662, ils seront sauvés par leurs compatriotes de Québec qui acheminent à Montréal un chargement de blé.

Pour Marguerite Bourgeoys, s’ajoutera à ces difficultés le départ de deux de ses compagnes. En avril 1661, Edmée Chastel quitte la jeune congrégation et devient la dame de compagnie de Marie-Barbe de Boullongne, veuve de l’ancien gouverneur de la Nouvelle-France, Louis d’Ailleboust. Cinq ans plus tard, en 1666, c’est au tour de Marie Raisin d’annoncer son départ. Elle semble sérieusement éprouvée par les exigeantes missions ambulantes qui la conduisent seule aussi loin qu’à Trois-Rivières. En juillet, elle quitte la Congrégation et se rend à Québec chez les Ursulines. Après cinq mois de postulat, Marie Raisin réalise que c’est encore la Congrégation qui peut le mieux répondre à ses attentes. Elle est de retour à Montréal en novembre. Quel soulagement ce dut être à l’étable-école ; perdre définitivement une deuxième compagne aurait certainement affecté le moral des autres. Il fallait toutefois en tirer une leçon. Dorénavant, on enverrait les sœurs en mission par deux et non pas seules.

Lorsque Marguerite Bourgeoys avait tenté à Troyes de fonder une congrégation, son confesseur lui avait dit qu’il était tout à fait légitime de créer un institut d’enseignantes non cloîtrées puisque la Sainte Vierge en son temps, active au sein de l’Église, avait circulé en toute liberté. Pour Marguerite Bourgeoys qui revendiquait le droit à une vie religieuse active dans la société, l’exemple de la Vierge constituait une caution morale d’une valeur inestimable, la réponse imparable à tous ceux qui soutenaient que les femmes ne pouvaient pas participer à la vie religieuse en dehors d’un cloître. Elle allait s’en inspirer à maintes reprises, d’autant que les obstacles ne manqueraient pas de surgir sur sa route.

C’est le cas avec son initiative d’une chapelle dédiée à la Vierge. Dans un contexte où la France était consacrée à Marie depuis 1638 et que la première appellation de Montréal était Ville-Marie fondée par la Société de Notre-Dame, il était tout naturel pour Marguerite Bourgeoys qu’on y réserve une place spécifique au culte de Marie. Elle fait donc débuter les travaux en 1655, deux ans après son arrivée. Maisonneuve est gagné à cette cause, à un point tel qu’il prête main-forte. Il faudra toutefois interrompre les travaux à l’arrivée des Sulpiciens en 1657, compte tenu de l’opposition du supérieur du groupe, Gabriel de Queylus (anglicisme). Ce dernier, en guerre ouverte avec les Jésuites, n’allait sûrement pas permettre qu’on poursuive la construction d’une chapelle autorisée au départ par ses adversaires.

Marguerite Bourgeoys sait naviguer au travers des luttes de pouvoir entre hommes. En pareilles circonstances, elle se met à l’abri des tempêtes et attend que les vents s’apaisent. Mais elle n’a pas de chance avec la chapelle. À son retour du premier voyage en France en septembre 1659, elle constate que les matériaux de construction assemblés sur le chantier ont disparu. Le projet est alors suspendu pour toute la décennie 1660. Avant de reprendre le chemin de la France lors de son deuxième voyage en 1670, elle fait preuve de prévoyance en faisant ériger un petit oratoire en bois, question d’occuper le terrain et qu’on ne puisse la déposséder en son absence. Les travaux reprendront en 1675 et seront achevés en 1678. Il lui aura donc fallu vingt-trois ans pour gagner son pari. Aujourd’hui, la chapelle Bonsecours fait toujours partie du paysage montréalais.

Partie III : Marguerite Bourgeoys en Nouvelle-France. Des femmes à l’œuvre pour une nouvelle société et une nouvelle Église (1663-1680)

1. Dissolution de la Société Notre-Dame (1663) – Départ de Maisonneuve (1665)

En 1663, vingt-et-un ans après la fondation de Montréal, la Société de Notre-Dame est dissoute. C’est Jeanne Mance qui est à Paris pour régler cette affaire. Après entente le 18 août, les Sulpiciens deviennent seigneurs-propriétaires de l’île de Montréal en échange du règlement de la dette de la Société au montant de 130 000 livres.

Malgré l’accord qui stipule que Jeanne Mance et Maisonneuve sont maintenus dans leurs fonctions respectives, Paul de Chomedey de Maisonneuve est renvoyé en France en 1665 par le nouveau gouverneur général, le marquis de Tracy. On tourne donc définitivement la page sur le premier chapitre de l’histoire de Montréal. Pour Marguerite Bourgeoys et ses compagnes, cela signifie qu’il faudra désormais composer avec un régime politique fort différent et de nouveaux interlocuteurs. Elles auront à démontrer la pertinence de leur présence si elles veulent être reconnues officiellement à la fois par l’État et par l’Église.

2. Accueil des « Filles du roy » (1663-1673) – Ouverture de l’ouvroir de la Providence (1663)

Au moment où Montréal passe aux mains des Sulpiciens, la Nouvelle-France a déjà été cédée en février 1663 à la couronne de France par la Compagnie des Cent-Associés. Désormais, Louis XIV et son ministre Colbert président aux destinées de la colonie. Leurs priorités sont de mettre un terme aux attaques autochtones – ce qui sera temporairement réglé grâce à l’expédition armée de l’automne 1666 en territoire iroquois – et de peupler le territoire.

Avec ses quelque 600 habitants en 1663, Montréal a une fois de plus grandement besoin de renforts. Pour connaître un nouvel élan, elle pourra compter sur les « Filles du roy » envoyées en Nouvelle-France tout au long des années 1663-1673. Du total de 800 qui arrivent au pays, 71 se rendront à Montréal. Les sept premières en 1663 sont prises en charge directement par Marguerite Bourgeoys. Elle les loge d’abord dans la maison Charly, voisine de l’étable-école déjà fort occupée par les membres de la Congrégation et les écoliers. L’historien Marcel Trudel estime qu’il y avait déjà une trentaine d’élèves à l’étable-école à ce moment-là. Et la Congrégation continuera de recevoir des « Filles du roy » au fil des ans ; on sait qu’il en vint onze en 1665 et 18 en 1668. L’effort de peuplement et les déplacements des colons porteront leurs fruits ; on estime à 1 500 la population de Montréal en 1671.

Marguerite Bourgeoys dira de son établissement qu’il est plus qu’une école, que c’est la Maison de la Sainte-Vierge. À regarder de près les activités qui s’y déroulent, on comprend vite ce qu’elle veut dire. Outre la classe pour les enfants, on y trouve ce qu’elle appelle l’ouvroir de la Providence, la première école ménagère, ouverte en 1663, à l’intention de ces femmes venues de France qui ont grand besoin d’être initiées à la vie matérielle d’un pays au climat beaucoup plus rigoureux.

L’étable-école a bien sûr pour fonction de loger les membres de la Congrégation. Elles sont quatre en 1663, Edmée Chastel les ayant quittées deux ans plus tôt. L’endroit sert aussi d’orphelinat car on garde les enfants de femmes mortes en couches ou encore des enfants autochtones ramenés de leur captivité chez les Iroquois.

On l’a vu, la Congrégation est le lieu d’accueil à Montréal pour les immigrantes que sont les « Filles du roy ». Mais avant elles, les quinze jeunes femmes arrivées à Montréal en 1659 en même temps que les compagnes de Marguerite Bourgeoys avaient été hébergées à l’étable-école.

Plus tard, en 1675 par exemple, la Congrégation loge chez elle l’ancien gouverneur de Montréal, Zacharie Dupuy, et son épouse. En échange du don des biens du couple à la communauté, celle-ci offre un logement à vie. La maison de la Congrégation de Notre-Dame devient donc une maison d’accueil pour personnes âgées, en quelque sorte le premier centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) à Montréal.

On y accueille aussi des femmes autochtones. C’est le cas de Marie-Thérèse Gannensagouas qui en 1672, à l’âge de six ans, est confiée à Marguerite Bourgeoys par le gouverneur Courcelle qui retourne en France. La jeune fille deviendra ultérieurement sœur de la Congrégation et enseignera à la mission de la Montagne.

De plus, la résidence sert de refuge pour les enfants et les femmes violentées. En 1658, Marguerite Bourgeoys, qui venait de s’installer à l’étable-école avec Marguerite Picart, prend en charge un bébé iroquois maltraité par sa mère. Ayant été baptisée un 5 août, jour de la fête de Notre-Dame des Neiges, l’enfant reçoit pour prénom Marie des Neiges. Marguerite Bourgeoys semble s’être beaucoup attachée à elle. Malheureusement, la fillette meurt tôt, à l’âge de six ans. Autre cas, en 1679 cette fois, les trois filles d’un dénommé Jean Valliquet. Après le décès de son épouse, l’homme en question abuse de ses filles. Le curé de la paroisse demande aux sœurs de la Congrégation de les prendre chez elles afin de les protéger. Valliquet subira un procès au cours duquel le témoignage des sœurs de la Congrégation, elles qui étaient confidentes des trois jeunes filles, sera déterminant et conduira à sa condamnation.

Notons enfin que les sœurs accueillent à la fin du siècle des prisonnières de guerre de la Nouvelle-Angleterre. Parmi celles-ci, certaines se convertiront au catholicisme et demanderont leur admission à la Congrégation. Parmi les résidents de la maison, il faut mentionner aussi les ouvriers à l’emploi des sœurs. En somme, Marguerite Bourgeoys a fait de sa résidence un établissement multifonctionnel offrant à la fois éducation et services sociaux. La diversité et la qualité de ces œuvres ne devaient pas laisser indifférents les nouveaux administrateurs de la colonie.

3. Reconnaissance civile de la Congrégation et recrutement de six nouvelles compagnes (1671)

Au cours de l’été de 1670, Marguerite Bourgeoys entreprend un deuxième voyage en France. Les objectifs sont clairs, obtenir du roi les lettres patentes reconnaissant civilement sa congrégation et ramener de nouvelles compagnes afin de créer un réseau d’écoles pour l’ensemble de la colonie.

Arrivée à Paris en octobre, elle retrouve Maisonneuve chez qui elle loge. Ce dernier, ainsi que le supérieur général des Sulpiciens à Paris, Alexandre de Bretonvilliers, vont lui prêter leur concours pour couronner de succès sa démarche auprès du roi. Ainsi, ils lui trouvent un clerc, Monsieur de Sérancourt, qui rédige gratuitement les lettres patentes souhaitées.

Celles-ci constituent un document remarquable qui révèle les buts de la Congrégation, son organisation et l’opinion des autorités de la Nouvelle-France et des habitants à son sujet. En voici un extrait :

Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut. Notre bien aimée Marguerite Bourgeoys, originaire de notre ville de Troyes en Champagne, nous a très humblement fait exposer qu’il y a longtemps qu’il a plu à Dieu lui inspirer le désir de l’avancement de la foi catholique par la bonne instruction des personnes de son sexe, tant des Sauvages que des Français naturels retirés en la Nouvelle-France, où elle se serait pour ce sujet retirée dès l’année 1653 s’y étant établie dans l’île de Montréal avec quelques autres filles associées vivant en communauté où elle a fait l’exercice de maîtresse d’école, enseignant gratuitement aux jeunes filles tous les métiers qui les rendent capables de gagner leur vie, et avec un si heureux progrès par les grâces continuelles de la providence divine que la dite exposante ni ses associées ne sont aucunement à la charge dudit pays, ayant fait bâtir à leurs dépens dans la dite île de Montréal deux corps de logis propres à leur dessein, et fait défricher plusieurs concessions de terre et bâtir une métairie garnie de toutes choses nécessaires.

Lettres patentes créant la Congrégation de Notre-Dame, 1671
Source : Archives de la Congrégation de Notre-Dame, Montréal.

En quelques lignes sont consignés le principe de l’éducation pour les filles – tant des colons que des Autochtones –, la gratuité scolaire, un programme d’études ouvrant sur un meilleur niveau de vie, la profession d’enseignante, l’indépendance et l’autonomie financière d’un groupe de femmes. Gardons en mémoire que l’on est au XVIIe siècle. Ces acquis sont historiques.

La démarche de Marguerite Bourgeoys et les résultats obtenus tiennent de l’exploit. Contrairement à bien d’autres femmes qui fondent alors des congrégations, elle ne compte pas sur des protecteurs ou des bienfaiteurs. Elle et ses compagnes relèvent le défi en misant sur une stratégie des petits pas, soit le travail de leurs mains et le capital d’estime accumulé au fil des jours. Il en est ainsi dès l’arrivée de Marguerite Bourgeoys à Montréal en 1653 alors que Maisonneuve dit de la maîtresse d’école qu’il ramène avec lui qu’elle sera d’un grand secours pour Montréal. Elle fait alors la connaissance de Jeanne Mance qui deviendra une grande amie. Les lettres patentes soulignent la bonne impression qu’elle a fait sur les gens en autorité. Lui ont donné leur appui Mgr de Laval, vicaire apostolique, Courcelle, gouverneur général de la colonie, Talon, intendant, et les habitants de Montréal. On sait que lors de leur passage à l’étable-école, François de Laval et Jean Talon ont été vivement impressionnés par les services rendus par les sœurs de la Congrégation tant à l’école qu’à l’ouvroir de la Providence. L’intendant l’a fait savoir au ministre Colbert qui lui-même en a conclu à la nécessité d’encourager Marguerite Bourgeoys et ses compagnes. Plus tard, Mgr de Saint-Vallier, successeur de Mgr de Laval, Louis Tronson, supérieur des Sulpiciens à Paris, l’intendant Jacques de Meulles et les Augustines de Québec partageront la même opinion sur les réalisations de la Congrégation de Notre-Dame.

Mais une autre qualité de Marguerite Bourgeoys explique ces réussites. Cette pionnière en Nouvelle-France est une gestionnaire de haut niveau, à l’instar d’une Marie de l’Incarnation à Québec. En toutes circonstances, elle fait preuve de prévoyance et d’habileté. En voici deux exemples. Avant de rentrer à Montréal au terme de ce deuxième voyage en France, elle reçoit d’un des anciens membres les plus actifs de la Société de Notre-Dame, Pierre Chevrier, baron de Fancamp, la somme de 300 livres pour la construction de la chapelle Bonsecours. Au lieu de rapporter la somme en numéraire, elle achète, avant l’embarquement au Havre, des marchandises qu’elle revend à Montréal. Elle en tire finalement la somme de 600 livres ! Au cours de la même année, le gouverneur Courcelle, qui a confié Marie-Thérèse Gannensagouas à la Congrégation, donne 1 000 livres en guise de dot pour son éventuel mariage. La jeune femme ne se mariera pas ; elle demandera plutôt son admission à la Congrégation. Mais entretemps, le capital aura fructifié et atteint la somme de 3 000 livres ! C’est un trait de caractère fondamental chez elle, Marguerite Bourgeoys a constamment le souci de réunir pour sa congrégation les conditions matérielles et financières nécessaires à sa survie et à son expansion, et sans être aucunement à charge à personne [8].

4. Réseau d’écoles le long du Saint-Laurent

Avec six nouvelles compagnes recrutées principalement à Paris, il est maintenant possible de se lancer dans l’établissement d’un réseau d’écoles dans la vallée du Saint-Laurent pour répondre à une croissance significative de la population. Le recensement de 1681 demandé par l’intendant Duchesneau dénombre alors 9 677 en Nouvelle-France.

Donc, en 1676, des sœurs de la Congrégation ouvrent des écoles à Champlain et à Batiscan, deux villages à l’est de Trois-Rivières. La même année, à la demande des Sulpiciens, Sœur Anne Meyrand et Sœur Catherine Boni sont à la mission autochtone de la Montagne, et la Congrégation crée son premier pensionnat à Montréal. Elle le fait à la requête des parents plus fortunés qui souhaitent que leurs filles soient désormais éduquées près de chez elles plutôt qu’à Québec. En 1678, à nouveau à la demande des Sulpiciens, on envoie des sœurs à la Pointe-aux-Trembles. Il en sera de même deux ans plus tard à Lachine, autre établissement fondé par les Sulpiciens.

5. Troisième voyage de Marguerite Bourgeoys en France pour la préparation des constitutions, soit la reconnaissance définitive par l’Église (1679-1680)

Dans l’enthousiasme des succès obtenus durant la décennie 1670, Marguerite Bourgeoys décide de retourner en France afin de mettre en place le dernier élément de l’architecture de son projet, soit la reconnaissance religieuse de sa congrégation par l’adoption de constitutions.

En vue de cette étape ultime, des étapes préliminaires ont déjà été franchies, comme le mandat accordé en 1669 par Mgr de Laval autorisant Marguerite Bourgeoys et ses compagnes à enseigner dans l’ensemble de son diocèse. Sept ans plus tard, en 1676, l’évêque émet un autre mandat, celui-là accordant une approbation ecclésiastique à la Congrégation de Notre-Dame. Ce n’est pas une forme de vie religieuse avec vœux solennels et publics qu’il approuve, mais une permission qu’il accorde de vivre à titre de filles séculières. Pour compléter le tout, Marguerite Bourgeoys veut une règle qui officialise sa communauté de femmes non cloîtrées dédiées à l’éducation des jeunes filles, une nouveauté dans l’Église catholique.

En France, il existe alors de rares précédents qui rappellent ce que Pierre Fourier et Alix Le Clerc voulaient initialement réaliser et qui peuvent servir de modèles. Marguerite Bourgeoys se rend donc à Paris chez les Filles de la Croix et les Filles de Sainte-Geneviève qui sont des congrégations d’enseignantes non cloîtrées et qui possèdent des constitutions. Chez les Filles de Sainte-Geneviève, surnommées les Miramionnes, elle rencontre leur dirigeante, Marie Bonneau de Rubelles, dite Madame de Miramion. De tous ses échanges, elle conclut qu’il y a matière à s’inspirer surtout des Filles de la Croix, compte tenu que les congrégations qui s’appuient sur des bienfaitrices sont plus à risque de trébucher. Selon elle, il est toujours préférable de conserver le maximum d’autonomie.

Par la même occasion, elle compte bien ramener avec elle d’autres recrues. Elle s’en ouvre à Mgr de Laval qui se trouve lui aussi à Paris. La réponse qu’elle reçoit est cinglante. L’évêque lui reproche d’avoir entrepris ce voyage et lui interdit de ramener d’autres enseignantes. Marguerite Bourgeoys est sidérée. Jamais elle n’avait pensé être traitée de la sorte par Mgr de Laval. Pour éviter cette rebuffade, il lui aurait fallu savoir que l’évêque de Québec n’était pas d’humeur à discuter avec qui que ce soit. Il venait tout juste d’échouer dans ses démarches auprès du roi pour obtenir une décision en sa faveur dans le dossier du commerce de l’alcool avec les Autochtones et dans celui de la création des paroisses en Nouvelle-France.

Marguerite Bourgeoys, une fois remise du choc, et sans se laisser dérouter, en conclura que désormais la solution pour le recrutement sera la canadianisation de la Congrégation, ce qui était déjà en marche depuis peu.

Partie IV : Le difficile aboutissement et l’héritage consigné (1680-1700)

1. Poursuite du développement du réseau d’écoles (1683-1692)

L’excellente réputation des membres de la Congrégation les devançant, d’un peu partout on fait appel à leurs services. Les Jésuites, qui ont fondé en 1680 à Kahnawake la mission du Sault-Saint-Louis, invitent en 1683 les sœurs à y enseigner. Deux ans plus tard, en 1685, le premier curé de la paroisse Sainte-Famille à l’île d’Orléans, François Lamy, prie la Congrégation de venir faire l’école. La Française Anne Meyrand et la Canadienne Marie Barbier y sont envoyées. L’année suivante, à la requête du nouvel évêque de Québec, Mgr de Saint-Vallier, Marie Barbier est dans la capitale pour inaugurer un ouvroir dans la Haute-Ville. En réalité, il s’agit d’un pensionnat pour jeunes filles pauvres qui sont incapables de se payer le couvent des Ursulines.

À l’est de Québec, sur la côte de Beaupré, la Congrégation ouvre une école à Château-Richer en 1689. La même année, Mgr de Saint-Vallier demande aux filles de Marguerite Bourgeoys de prendre en charge l’Hôpital général de Québec qu’il vient de créer. Contrairement à ce que l’appellation laisse croire, cet établissement n’est pas destiné aux soins de santé. Il s’agit plutôt d’une maison de charité pour les pauvres, les invalides et les vieillards. L’expérience sera de courte durée, Marguerite Bourgeoys convainquant Mgr de Saint-Vallier en 1692 de confier plutôt l’institution aux Augustines de l’Hôtel-Dieu. Les sœurs de la Congrégation veulent s’en tenir à leur vocation de maîtresses d’école.

2. Incendie de la maison mère – la Grande Maison (1683)

Dans la série d’épreuves qui vont accabler la fondatrice de la Congrégation et ses consœurs à partir de 1683, l’incendie de la maison mère aura sûrement laissé des marques profondes. La nouvelle bâtisse qui remplace l’étable-école et qu’on appelle la Grande Maison, est entièrement détruite dans la nuit du 6 au 7 décembre. Deux sœurs y trouvent la mort, Geneviève du Rosoy, l’assistante-supérieure, et Marguerite Sommillard, l’économe. Tout porte à croire qu’elles se seront trouvées piégées en voulant s’assurer que toutes les résidentes aient quitté les lieux ou en tentant de sauver des biens précieux. Marguerite Bourgeoys perdait ainsi deux recrues ramenées de France en 1672 et qui étaient pressenties pour prendre la direction de la communauté. Sa peine devait être d’autant plus grande du fait qu’elle était brutalement séparée d’un membre de sa famille, sa nièce Marguerite Sommillard, fille de sa sœur Marie.

Dans les circonstances, en pleine nuit de décembre, il faut réagir promptement et mettre tout le monde à l’abri. Les voisines, les Hospitalières de l’Hôtel-Dieu, ouvrent avec empressement leurs portes aux sœurs de la Congrégation. Ces dernières leur rendront la pareille douze ans plus tard en 1695 lorsque leur hôpital sera à son tour la proie des flammes.

À Québec, Mgr de Laval est convaincu qu’une telle catastrophe sonne le glas de la Congrégation et donne l’occasion de fusionner la communauté avec celle des Ursulines. C’est mal connaître Marguerite Bourgeoys. Elle profite aussitôt de terrains contigus à la Grande Maison qu’elle avait achetés avant l’incendie. On rebâtit une maison plus grande entre la rue Saint-Paul et la rue Notre-Dame le long de la rue Saint-Jean-Baptiste. Aucune aide financière particulière ne sera sollicitée ; les ressources de la Congrégation suffiront. Par contre, Marguerite Bourgeoys estimera qu’il valait mieux continuer d’assumer la direction de ses troupes.

3. Raid iroquois sur Lachine (1689)

À l’échelle nord-américaine, la rivalité politique entre la France et l’Angleterre se poursuit et s’amplifie. Les Iroquois, alliés des Anglais, entendent toujours contrôler le commerce des fourrures à l’intérieur du continent. Les accrochages, nombreux avec les Français au cours des années 1680, devaient entraîner des actes de vengeance. Ce fut le cas après l’attaque du territoire des Cinq-Nations par le gouverneur Denonville en 1687 et l’envoi de captifs aux galères royales. La réplique, foudroyante, survient dans la nuit du 4 au 5 août 1689. Près de 1 500 guerriers attaquent le village de Lachine à proximité de Montréal. Vingt-quatre habitants sont tués, environ 80 sont emmenés en captivité, dont 42 ne reviendront jamais, et 56 maisons sont détruites sur 77.

Les deux sœurs de la Congrégation qui se trouvent à Lachine, Catherine Sommillard, l’autre nièce de Marguerite Bourgeoys, et Marie-Anne Guyon du Buisson, en sortent saines et sauves. Elles reviennent à Montréal à la Congrégation à la tête du groupe des orphelins des parents tués ou prisonniers des Iroquois.

4. Tentative de coup d’état dans les congrégations de Montréal (1689-1691)

L’impact psychologique du raid à Lachine est grand sur les Montréalais. On perçoit l’événement comme un châtiment du ciel. Certains, dont des membres des communautés religieuses de Montréal, y vont d’interprétations farfelues et de solutions excentriques. Celle qui mène le bal est une sœur de la Congrégation, Marguerite Tardy, arrivée à Montréal en 1682 ; on pense qu’elle est venue à l’invitation du sulpicien Étienne Guyotte. Dans la foulée de la tragédie de Lachine, sœur Tardy se transforme en visionnaire et réformatrice de la colonie. Elle dit connaître l’état de l’âme de tous les fidèles qui, à l’église, s’approchent pour recevoir la communion et affirme qu’il n’y a pas dans toute la Nouvelle-France plus de 80 personnes qui ne sont pas sacrilèges. Le pays compte alors plus de 10 000 habitants !

À la Congrégation de Notre-Dame, Marguerite Tardy sévit le 3 novembre 1689. Elle dit à Marguerite Bourgeoys qu’une sœur décédée l’année précédente, lui a fait savoir que la supérieure de la Congrégation est en état de péché mortel. En d’autres mots, elle ne peut plus exercer ses fonctions. Comme Marguerite Bourgeoys ne réagit pas devant une telle exagération, Marguerite Tardy revient à la charge deux mois plus tard, le 3 janvier 1690.

Par des échanges de courrier qui suivront entre Montréal et Paris, on comprend que la sœur visionnaire semble être l’instrument de trois sulpiciens qui ambitionnent de réformer les congrégations montréalaises et d’en prendre la direction. Tout porte à croire que Joseph de la Colombière, Guillaume Bailly et Étienne Guyotte planifient de réunir les trois instituts en un seul, après avoir obtenu la démission de Dollier de Casson chez les Sulpiciens, de Catherine Macé à l’Hôtel-Dieu de Montréal et de Marguerite Bourgeoys à la Congrégation de Notre-Dame. Ces tristes mousquetaires de la réorganisation religieuse à Montréal ont gagné des appuis dans les trois groupes ainsi que dans la population. Il faudra l’intervention vigoureuse et éclairée de Louis Tronson pour mettre un terme à cette tentative de coup d’état.

Le supérieur des Sulpiciens à Paris, abasourdi devant de tels excès, décide en 1691 de rappeler en France La Colombière et Bailly ainsi que Marguerite Tardy. Il écrit à Guillaume Bailly :

Vous n’avez donc qu’à vous disposer à revenir cet automne. Et si, avant votre départ, vous pouviez réduire la sœur visionnaire à la voie commune et à ne plus s’amuser à ses visions, vous lui feriez une grande charité.

L’affaire Tardy s’arrête là, mais non sans dommages. Marguerite Bourgeoys en sort moralement ébranlée, d’autant plus que certaines compagnes ont affiché de la sympathie envers Marguerite Tardy.

5. Incendie de la ferme Saint-Gabriel (juillet 1693)

Dans la succession des difficultés de la fin du siècle à la Congrégation de Notre-Dame, survient un autre incendie, celui de la métairie à la Pointe Saint-Charles. Fort heureusement cette fois, il n’y a pas de victimes. Mais comme la ferme nourrit la communauté et qu’elle constitue une source de revenus, il importe de la remettre sur pied. Cinq ans plus tard, en 1698, c’est chose faite. Mais ce n’est pas du ressort de Marguerite Bourgeoys, d’autres ont pris la relève à la tête de la Congrégation.

6. Démission à titre de supérieure de la Congrégation (fin août 1693)

À l’âge respectable de 73 ans, Marguerite Bourgeoys en arrive à la conclusion qu’il est temps de confier la direction de son institution à des mains plus jeunes. A-t-elle pour autant atteint tous ses objectifs ? Certes non, la reconnaissance canonique définitive n’est pas encore acquise. Mais elle sait fort bien qu’il faut se tourner vers une autre génération, d’autant qu’elle voit partir autour d’elle des compagnes de la première heure. Marie Raisin est décédée en 1691, Anne Hiou en mars 1693.

Lors de la visite de Mgr de Saint-Vallier à la Congrégation à la fin de l’été 1693, Marguerite Bourgeoys démissionne. L’évêque convoque une élection pour le 5 septembre. La nouvelle équipe de direction est entièrement canadienne. Marie Barbier est nommée supérieure, assistée par Catherine Charly. La maîtresse de formation est Marguerite Le Moyne. Cette jeune femme, à peine âgée de vingt-neuf ans, s’illustrera plus tard en assumant durant vingt-cinq ans avec intelligence et efficacité la direction de la Congrégation. La démissionnaire, pour sa part, est désignée conseillère spéciale de la supérieure, en langage religieux l’admonitrice, poste visant à faciliter la transition.

7. Lutte épique pour la reconnaissance religieuse définitive de la Congrégation (1694-1698)

Alors que Marguerite Bourgeoys méritait tellement tranquillité et sérénité pour les dernières années de sa vie, il n’en sera rien puisqu’au printemps de 1694, Mgr de Saint-Vallier arrive à Montréal avec un projet de constitutions pour la Congrégation. Il a beau vouloir cacher ses réelles intentions, le jupon dépasse. Des éléments inscrits dans le texte, tels les vœux solennels, le paiement d’une dot, la création de catégories de sœurs (sœurs de chœur et sœurs converses affectées aux travaux manuels) et le vœu spécial d’obéissance à l’évêque, laissent deviner la volonté du prélat de fusionner éventuellement les sœurs de la Congrégation et les Ursulines cloîtrées de Québec. À Montréal, on a en tête depuis toujours des vœux simples, ceux qui ne sont pas définitifs et qu’on renouvelle à chaque année. On n’a jamais retenu le principe de la dot qui ferme les portes de la Congrégation aux filles de familles peu fortunées. Enfin, on place toutes les sœurs sur un pied d’égalité et on a toujours recherché un lien d’autorité sans caractère spécial avec l’évêque.

Surprises à la lecture du document, les sœurs montent au front à leur façon ; elles demandent du temps pour réfléchir. Leur interlocuteur est furieux ; il ne tolère aucun signe d’opposition à ses désirs. Mais fort heureusement pour la communauté, Mgr de Saint-Vallier manque de temps pour les soumettre dans les semaines qui suivent. Il doit retourner en France. Le roi, le considérant comme un chicanier incorrigible -il est en conflit avec à peu près toutes les personnes en autorité dans la colonie-, lui demande de démissionner. Il refuse et demeure trois ans à Paris, le temps de défendre sa cause et surtout de se montrer à nouveau acceptable aux yeux de Louis XIV. Ce sera le moment tout choisi par Louis Tronson pour intervenir une fois de plus en faveur des sœurs de la Congrégation. Informé par la direction de la communauté et par Marguerite Bourgeoys, le supérieur des Sulpiciens discute avec Saint-Vallier pour le faire changer d’avis.

L’intervention de Louis Tronson donne des résultats. Mgr de Saint-Vallier, revenu d’Europe au cours de l’été 1697, quitte Québec pour Montréal l’été suivant avec un nouveau texte. On n’y trouve plus de références aux ordres religieux traditionnels vivant dans des cloîtres, les vœux sont simples, aucun vœu spécial d’obéissance à l’évêque, certaines dispositions sur le silence sont atténuées et les mots « si possible » ont été ajoutés à plusieurs endroits.

Par contre, tel que suggéré par Tronson, des compromis sont consentis. Les règlements ne font pas référence au modèle de la Vierge Marie et des autres femmes disciples dans l’Église primitive, ce à quoi tenait tant la Congrégation. On maintient la division de la communauté en deux groupes, les sœurs converses n’étant pas éligibles aux postes à responsabilités. Pour sûr, c’est une grande déception pour Marguerite Bourgeoys qui avait dit qu’une cuisinière devrait pouvoir devenir supérieure si elle en a la capacité et qu’à l’inverse une supérieure pourrait s’acquitter de tâches manuelles au terme de son mandat. Enfin, le principe de la dot est maintenu, mais son application est assouplie.

Contre vents et marées, le pari de Marguerite Bourgeoys de créer une congrégation d’enseignantes non cloîtrées est gagné. Antoine Gendret avait bien raison ; ce qui avait échoué à Troyes se réalisait à Montréal. Le 24 juin 1698, 24 sœurs acceptent les règlements tels que négociés. Le lendemain, en présence de Mgr de Saint-Vallier, a lieu la première profession religieuse publique à la Congrégation de Notre-Dame. Les six sœurs de la Congrégation à Québec feront de même le 5 août.

Mais il ne faut pas croire que ces acquis sont inattaquables. Pour preuve, dès 1699, Mgr de Saint-Vallier propose la séparation des sœurs de la Congrégation de Québec de celles de Montréal. La supérieure de la Congrégation de l’époque, Marguerite Le Moyne, et Marguerite Bourgeoys s’y opposent. Le projet de l’évêque ne connaîtra pas de suite car il doit retourner une fois de plus en France et ne reviendra à Québec qu’en 1713.

8. Testament de Marguerite Bourgeoys – Les Écrits (1697-1698)

Parmi les documents de Marguerite Bourgeoys qui nous sont parvenus, son autobiographie et testament spirituel, publié sous le titre Les Écrits de Mère Bourgeoys, constitue une pièce d’archives exceptionnelle. Comme l’avait fait avant elle Alix Le Clerc, fondatrice de la Congrégation Notre-Dame en Europe, Marguerite Bourgeoys met sur papier en 1697 et 1698, les informations et réflexions qu’elle veut transmettre à toutes celles qui marcheront dans ses pas. De ce qui est devenu en 1964 un petit livre d’un peu moins de trois cents pages, nous choisissons des passages de deux chapitres qui aident à saisir l’audace et la modernité de la pensée de Marguerite Bourgeoys.

Au chapitre 5 sur la Vierge Marie, elle brosse le portrait d’une chrétienne active, tout le contraire de l’image si répandue d’une femme passive et soumise. Elle dit que dès sa jeunesse, Marie s’implique dans sa société ; elle est enseignante au temple. À la mort du Christ, alors que les apôtres, à l’exception de Jean, l’avaient abandonné, Marie et d’autres femmes sont au pied de la croix pour l’accompagner jusqu’au moment ultime. Plus tard, écrit Marguerite Bourgeoys, c’est elle qui prend l’initiative de réunir les apôtres et de fonder l’Église. Elle ajoute qu’après coup, ceux-ci ne suffisant pas à la tâche, Marie en compagnie de Madeleine et de Marthe voient à l’instruction des chrétiens.

Au chapitre 7, elle fait preuve d’encore plus d’audace en comparant point par point les sœurs de la Congrégation aux apôtres. Si ces hommes vont au nom du Seigneur, les filles de la Congrégation vont faire l’école sous la protection de la Sainte Vierge. Si les apôtres ont prêché l’évangile, les sœurs de la Congrégation doivent aussi l’enseigner.

Il faut beaucoup de témérité et de confiance en soi pour tenir de tels propos. Chose certaine, le ton est donné pour inviter les femmes dans la société et dans l’Église à jouer un rôle à la hauteur de leurs talents et de leur volonté.

Dans les annales de la Congrégation, il est écrit qu’aux derniers jours de décembre 1699, Marguerite Bourgeoys offre sa vie en échange de celle de Catherine Charly, 33 ans, qui est mourante. Cette prière a des suites. La jeune maîtresse des novices retrouve la santé et sa consœur aînée s’éteint le 12 janvier 1700.

Conclusion : Point de départ d’une très longue révolution féminine

On peut résumer la vie de Marguerite Bourgeoys en quelques mots : l’amour de Dieu incarné dans l’amour du prochain, incarné à son tour dans l’éducation. C’est dire qu’elle laisse en héritage des valeurs de fraternité, d’égalité et de chance pour toutes. Peu après son arrivée en Nouvelle-France, elle offre aux Français nouvellement installés, et par la suite aux Premières Nations, l’éducation pour les filles, la gratuité scolaire. À compter des années 1670, elle entreprend, à partir de Montréal, de mettre en place un réseau d’écoles dans la vallée du Saint-Laurent. Toutes proportions gardées, on peut considérer Marguerite Bourgeoys comme la première titulaire au pays du poste de ministre de l’Éducation.

Il lui revient également d’avoir institué l’éducation des adultes en ouvrant les premières écoles ménagères. On pourra toujours dire que ce genre d’institution maintenait les femmes dans les limites de leurs rôles traditionnels. Ce serait oublier que les initiatives de Marguerite Bourgeoys donnent accès aux femmes au monde de l’éducation. Vus d’aujourd’hui, les premiers gains paraissent modestes, mais ce sont eux qui entrouvrent une porte auparavant fermée à double tour.

Marguerite Bourgeoys a également donné le coup d’envoi aux formules d’accueil des vagues d’immigrants. Elle fut certes parmi les toutes premières personnes à prêter son concours aux objectifs de peuplement du pays en recevant des « Filles du roy » à Montréal. Elle conviait ainsi tous ses compatriotes de la colonie à faire preuve d’hospitalité et d’entraide. Aucune discrimination dans son esprit, qu’il s’agisse de femmes venues de France ou encore de captives originaires de la Nouvelle-Angleterre.

On a dit de Marguerite Bourgeoys qu’elle fut la Mère de la colonie. Voilà qui peut paraître mal formulé pour une femme qui n’a pas eu d’enfants ! Mais il faut lui reconnaître qu’après une cinquantaine d’années à l’œuvre en Nouvelle-France, elle a contribué à jeter les bases d’une nouvelle nation. En somme, elle a défini notre collectivité, et il semble bien qu’à la suite d’une longue transmission de valeurs sur plus de trois siècles, il y a encore un peu de Marguerite Bourgeoys en chacune et chacun de nous.

Pour en savoir plus

- Marguerite Bourgeoys, Les écrits de Mère Bourgeoys : autobiographie et testament spirituel, Montréal, Congrégation de Notre-Dame, 1964, 302 p.
- Patricia Simpson, Marguerite Bourgeoys et Montréal, 1640-1665, Montréal, Presses universitaires McGill-Queen’s, 1999, 269 p.
- Patricia Simpson, Marguerite Bourgeoys et la Congrégation de Notre-Dame, 1665-1700, Montréal, Presses universitaires McGill-Queen’s, 2007, 303 p.
- Patricia Simpson, Marguerite Bourgeoys : l’audace des commencements, Montréal, Éditions Fides, 2009, 117 p.
- Évelyne Chabroux, Troyes. Marguerite Bourgeoys : la rencontre d’une cité et d’une sainte, Troyes, Renaissance, 1984, 80 p.
- Hélène Bernier, « Bourgeoys, Marguerite », Dictionnaire biographique du Canada, volume 1, 1966 (révisé en 2015).
- Elizabeth Rapley, Les Dévotes : les femmes et l’Église en France au XVIIe siècle, Montréal, Éditions Bellarmin, 1995, 342 p.
- Stéphan Martel, « Vrai portrait de Marguerite Bourgeoys », Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, 2010.
- Abbé Maurice Proulx, Marguerite Bourgeoys, Office de publicité de la province de Québec, 1954, 21 min.
- Dom Albert Jamet, Marguerite Bourgeoys, 1620-1700, Île de Montréal, Presse catholique panaméricaine,1942, 2 tomes.

Notes

[1Les deux globes sont aujourd’hui exposés à la Bibliothèque nationale de France à Paris, site François-Mitterrand.

[2Bourgeoys, Marguerite. Écrits, p. 234.

[3Chez les Carmélites, il est fort possible qu’elle ait été encore plus élevée et augmentée d’une rente annuelle.

[4On sait qu’à l’époque le revenu moyen annuel d’un ouvrier spécialisé pouvait atteindre les 300 livres. La dot demandée par les communautés religieuses faisait donc en sorte que seules les familles très aisées pouvaient faire entrer leurs filles dans les monastères.

[5Voir Pierre Fourier, Les vrayes constitutions des religieuses de la congrégation de Nostre Dame, troisième partie, « De l’instruction des filles séculières », 1649.

[6Courte pièce sans prétention, sketch.

[7Nations autochtones de langues iroquoiennes occupant des territoires se trouvant au sud du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent et au nord de l’état de New York.

[8Voir extrait des Lettres patentes un peu plus haut.

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